L'ACTIVITÉ ARTISTIQUE AUX SALONS DE
C'est que, quelquefois, le cœur est si chagrin, qu'il ne sçait pas trop bien ce qu'il sent |Mlle de Sccdért, Conversations nouvelles, II, p. 4 i, édit. Arondus, 1 685).
L'esprit cherche à dispenser son estime, l'œil à se réjouir, le cœur à s'enthousiasmer. Et tout de suite, l'esprit, l'œil et le cœur s'accordent; de concert, ils décident : faut-il crever des toiles ou s'en aller ?
On reste, on se résigne, on regarde tour à tour des milliers de tableaux, pour y trouver un peu de peinture. Mais œs salons qui étaient jadis une réunion militante d'oeuvres actives, sont aujourd'hui un amas confus d'inutiles besognes.
Le but des salons étant perdu, cherchons dans la valeur de quelques-unes des œuvres (i° importantes. 2° audacieuses, 3° belles) qui s'y trouvent une raison d'être à cette solennelle assemblée.
33o LA BOULE DE VERMEIL
Mais, comme, en voyant un beau Tableau, on ne s'informe pas de la peine que le Peintre a eue en le faisant, et qu'on regarde seulement la perfection de l'ouvrage... iId., I., i58.)
Il faut bien que nous regardions les grandes toiles, car Le Banquet des Maires est absolument officiel, Le Jubilé de Pasteur contient deux cents portraits ressemblants, et les Décorations pour l'Hôtel de Ville sont l'œuvre la plus considérable de M. Détaille. Pour « sa grande taille et sa belle allure » citons ici l'Aigle expirant de M. Gérome. Certes, nous sommes étonnés par la pensée que M. Gérome, qui n'est pas un jeune homme, entreprenne encore des travaux si énormes. V Aigle expirant siérait fort bien à la plaine de Waterloo, mais il n'a guère d'attrait au milieu de tous ces plâtres stupides.
Stupides et indifférentes toutes ces sculptures — il faut leur rendre justice — représentent une grande somme de travail ; imaginons un instant qu'autour de chacune de ces statues se meut la foule ardente de leurs sculpteurs robustes, chevelus, fumeurs de pipe, des praticiens aux mains emplàtrées, de leurs modèles nus, odorants et immobiles, au milieu des blocs de pierre, de marbre brut, d'outils brillants et parmi les sifflotements familiers, les bouffées de tabac, les jurons et les bruits de marteaux. Voilà le Grand Palais devenu un gigantesque et laborieux atelier !
Mais n'allez point considérer en particulier une de ces
Tristesse, Désolation ou Rêverie : c'est un moulase sur na-
turc mal retouché. Ne vous arrêtez pas mélancoliquement
en face de quelqu'un de ces monuments commémoratifs : ce sont commandes officielles d'après photographie. Et ne cherchez pas, je vous prie, à trouver quelque talent dans ces cent bustes d'inconnus : vous donneriez la folie des grandeurs à cent pauvres filles anémiques qui vous demanderaient les palmes.
Je n'ai point de méchanceté.
La Peinture, qu'on dit qui a autrefois trompé les oiseaux par des fruits bien représentés, et qui trompe mesme quelquefois les hommes par d'excellentes perspectives, n'a jamais pu bien imiter ny le feu des Diamants, ny l'éclat du Soleil. (Id., I, 24.)
Les audacieux ne sont pas en grand nombre au Salon, mais ils méritent néanmoins la critique. C'est une excellente idée qu'ont eu les impressionnistes de vouloir peindre l'atmosphère ; mais, comme je me plais à le répéter, ils ne peignent que l'atmosphère. Et — ce qui est plus malheureux — le mouvement de la peinture actuelle semble s'y consacrer exclusivement. Cette peinture nous a enthousiasmé : mais notre enthousiasme est las. Lorsqu'un auteur nous raconte le magnifique sujet de son prochain roman, il nous enchante ; mais lorsque, quelques années après, on lui demande des nouvelles de son roman, on supporte mal qu'il nous raconte de nouveau le magnifique sujet de sa même œuvre. Et nous attendons l'cclosion avec moins d'intérêt.
Cette théorie, dominante chez nos meilleurs paysagistes n'est point fâcheuse par elle-même ; mais elle asservit : elle exclut la personnalité, c'est-à-dire la qualité nécessaire à son œuvre. On apprend cela à l'école, mais il est bon quelquefois de dire des enfantillages, et il fatit savoir gré aux horloges de nous renseigner sur l'heure qu'il est.
Pour moi, dit Elise, qui suis une paresseuse, je crois que c'est une grande commodité d'avoir de très bonnes inclinations. Id., I, 1 55-;
Ne nous lamentons pas trop : il y a encore de bons peintres originaux. Et louons trois noms presque nouveaux qui nous promettent de nombreux chefs-d'œuvre : Simon, Anarlada, Hauffbauer.
Malgré trop de mise en scène, la Révolte des Flamands, de M. Hauffbauer, est très belle : voilà donc de la peinture, de la vraie peinture. Nous en parlerons longuement, j'espère, Tan prochain.
Les envois de M. Anglada dans l'escalier, en compensation de ceux de M. Dubufe qui occupent vingt mètres carrés dans une belle salle, sont admirables : on pourrait lui reprocher d'allier l'impressionnisme linéaire d'un Toulouse-Lautrec à une matière riche, vivante et ferme. Mais on aurait mauvaise grâce à ne pas s'enthousiasmer franchement pour l'audace et la solidité de ses œuvres : Danse gilana, Démarche gitana, Les Héritiers et les Déshérités, Chevaux après la pluie. Qui donc nous donnera de belles œuvres françaises, comme cet espagnol nous présente des révélations de son pays ?
C'est M. Lucien Simon. Rien n'est plus séduisant au Salon que sa Causerie du soir. Depuis longtemps nous connaissions sa science puissante de la couleur, la franchise de ses plein-jour, la vérité de ses paysages et de ses figures. C'est peut-être parce que M. Simon est l'auteur de la Boulotte et de Salle de bal, qu'il a pu donner, sans mièvrerie, une si grande beauté à cette scène mélancolique, familiale et gracieuse. La réunion de famille est un sujet fort aride (témoin M. Carolus Duran, qui n'y brille point) ; car elle consiste en un ensemble, souvent malheureux, de portraits et de natures-mortes concourant à une scène. Mais le tableau de M. Lucien Simon est admirablement composé, en sorte que tout v vit au même point : tasses à thé sur un plateau, attitudes d'hommes et de femmes, rameaux de sapins se balançant à la fenêtre... On est ému.
Il faudrait parler aussi des Sœurs quêteuses, du Déguisement... Mais il semble qu'on ne doive plus s'arrêter devant les tableaux de cet excellent peintre, parce que d'autres excellents peintres méritent une critique égale. Mais que dirai-je de nouveau des délicieux Besnard, Carrière, Whistler, Sargent, Blanche, etc.. Nous ont-ils montré eux-mêmes du nouveau ?
Et les vieux, les vieux de l'Institut, qui envoient toujours beaucoup de tableaux, comme s'ils avaient du talent... Préférons les nouveaux, avec leurs sincères efforts :
Avec un amas de vaisselle et une petite fille, M. Garido a fait une œuvre charmante. Il y a une grande séduction dans la Parure et une facture excellente dans toutes ses Natives mortes : mais il ne faut pas dire : cela est séduisant, ceci est bien fait ; il faut examiner de plus près ces
belles peintures, pour y distinguer les traces de la manière originale qui caractérise les peintres sincères et les grands artistes.
Moins simple, M. Le Sidaner est aussi admirable : il faut le louer de s'être varié, d'avoir accru son effort et de nous donner après de belles œuvres, de plus belles œuvres.
MM. Jean-Pierre et Albert Laurent, dont nous suivons avec le plus grand intérêt le développement, exposent deux portraits de leurs père et mère. Tous deux sont trop bons pour que nous préférions l'un à l'autre. Nous voici deux bons peintres de plus.
La Solitude, de M. Fernand Maillaud, n'est pas un paysage artificiel et froid. Une impression de grandeur domine la vision. C'est aussi une douce émotion qu'on trouve dans son Maître sonneur. M. Fernand Maillaud est un paysagiste sincère, et c'est pourquoi il est un peintre excellent.
M. Dauchez, plus sobre encore, a les mêmes qualités : que de beauté il met dans le moindre coin de rivière, dans un petit vallon, dans les rameaux d'un grêle bouquet d "arbres !
Enfin, M. Caro-Delvaille, si déplacé dans un salon mort, expose deux œuvres pleines de vie : La belle fille et Dame à l'hortensia.
Et voilà une petite sélection que me plaît beaucoup.
On remarque aussi... (Id, I, 26.)
Jeanniot, de bons paysages ; ïardieu, le Travail; Ridel, Le Prélude d'amour d'une grâce infinie et Ingénue; H. Mar-
notes sur l'art 335
tin, La Muse de Peintre et un mélancolique paysage, La Bastide-du-Vert ; La Gandara, d'admirables portraits et un bassin pur et mélancolique ; Bertsœn, les Chalands, d'une facture très belle ; Désiré Lucas ; Ernest Laurent, Les Relevailles ; Walter Gay, des intérieurs délicieux ; Thaulow, la Halte; Menard, le plus attrayant de tous ; Legout- Gérard ; Mme Beaux, un très bon portrait ; Collier ; Jean Veber ; de la Nezière ; Saglio ; Eliot.
Pour la sculpture : la tête de V. Hugo, de Rodin ; le Beethoven, de Bourdelle, et celui de Fix Masseau, tous deux très beaux : les bustes de C. Meunier; le Verlaine, de Niderhausen Rodo ; la Joueuse de boule de Gérôme, et quelques statues perdues dans les plâtres dont il est suffisamment parlé plus haut.
Quand j'aurai même ajouté qu'il y a un Vase de Jaspe d'une grandeur excessive, dont la figure est d'une espèce d'ovale irrégulière, qui servit au baptême de Charlequint, qui est d'un pris inestimable... (Id., I, 3a.)
Il faudrait parler longuement des solides envois de Baffier, des décorations charmantes de Ch. Guérin, de la belle vitrine de Mm* Besnard, des remarquables ferrures d'Albert Millaud, de l'admirable Salomé de Fix Masseau, des statuettes de Vallgren, des délicieux papiers peints de H. Gillet, et des envois de Prouvé, Rivaud, etc.. Mais la place nous manque. Disons seulement que l'ameublement, dit moderne, est en progrès. Dieu merci, ce n'est plus
enfin la pacotille compliquée qu'on nous montrait tous les ans, et qui menaçait de s'imposer, dans l'histoire du mobilier, comme style de 1900.
Vous souvenez-vous, ajouta-t il, que vous m'avez dispensé de parler de r»rchiteclure. (Id , II, 17 )
Mademoiselle de Scudéry (£607-1701) fut un grand écrivain français.
'L'Hémir>cle, 1902).