I. Ronsard Poète Lyrique, 467-46S. — Paris, Hachette
L'amour fut donc, pour Ronsard, lui aussi, » la plus grande affaire de sa vie //; c'est à lui qu'il dut le meilleur de son inspiration et presque toute sa renommée. Pasquier, comptant les quelques poètes modernes qui ont le mieux chanté l'amour, met l'ami de Cassandre à côté de Pétrarque, du Bembe et de Sannazar ; peut-être même entendait-il établir entre eux une parenté assez étroite de sentiment et d'inspiration. Ronsard, en effet, a tenté de se rapprocher de ces modèles platoniciens. Il suivait la mode, il lui plaisait de charmer les Daines Illustres de la Cour; il essayait enfm de se mentir à lui-même. Mais tel n'était point le fond de cet être impatient, toujours tourmenté de nouveaux désirs, de celui qui laissa échapper ces deux vers tout colorés de flamme intérieure :
Je suis la Salemendre, et ne suis à mon aise
Si mon cœur n'est tousjours au milieu d'une braise.
Il fmit par se lasser de pétrarquiser, et peut-être la satire de Du Bellay Contre les Pètrarquistes lui fit-elle rejeter délibérément une contrainte qui ne convenait ni à son tempérament, ni à la philosophie païenne de la Renaissance, ni même à la tradition française de Jean de Meung et de Clément Marot, à laquelle il demeurait si attaché, comme nous l'avons montré dans le Livret de Folastries.
Ronsard pétrarquiste s'écartait souvent de la chasteté de son modèle, pour qui l'amour, comme
christianisé, affection à mi-chemin du Ciel, reflète la constance et la soumission respectueuse de l'amour divin. Cassandre Salviati, qu'il avait élue comme maîtresse intellectuelle, entendit des sollicitations plus pressantes que l'amante platonique du poète d'Arezzo, et qui trouvent plutôt leur équivalent dans les odes cavalières d'Horace et de Catulle. Le Carpe diein de l'un, et le Vivaniiis atque auienins de l'autre sont ses meilleurs et plus fréquents arguments. Mais Cassandre ne se laissa pas convaincre, et Ronsard se proposa des amours plus réelles, qui ne tinssent pas de l'entité chère aux platoniciens, ou des Iris eu Vair, médiocres ressources des âges suivants.
Au lieu d'une hautaine maîtresse, qui l'honorait dans le siècle par son rang, Ronsard se rabattit sur d'humbles filles, telles Marie, Jeanne, Geneviève ou Isabeau, qui n'étaient peut-être même que des servantes. La Poésie ennoblit et transfigure tout ce qu'elle touche, comme la baguette magique Cendrillon et Peau-d'Ane. Pour Ronsard, elles devenaient Briseïs ou Tecmesse, quand il pensait se prémunir contre la raillerie éventuelle de quelque « blasonneur />, ou simplement pour satisfaire sa fantaisie ; pareillement, les lits de sangle ou la jonchée de paille fussent devenus les peaux de bêtes sur lesquelles Achille et Ajax renversaient les captives. Mais Ronsard n'eut pas à rougir de ses amours, et même les chanta-t-il ouvertement, dans un style approprié. Ce style est généralement d'une émouvante et noble simplicité ; quelquefois il est familier et badin comme celui des Folastries, ou bien,
quelquefois dépenaillé, il laisse voir les villosités et la turgescence des aeg5^pans de Gastine.
Tel est le Ronsard amoureux et familier que nous présentons à nos lecteurs, celui dont l'influence littéraire — nous l'avons déjà remarqué — se fait encore sentir chez les libertins de la Muse Folastre, des Muscs Gaillardes, du Cabinet et du Parti asse Safyriqiies.
Le goût de la variété en amour était en Ronsard aussi réel que livresque ; et c'est moins dans les poètes de l'antiquité latine, Ovide et Catulle, qu'il en trouva l'exemple que dans le vieil Anacréon, qui fut le père de son génie. <<' Si tu peux compter toutes les feuilles des arbres et tous les flots soulevés de la mer, dit le poète de Téos, je te fais le seul historien de nos amours. D'abord, dans Athènes, mets vingt amours, ajoute quinze encore ; à Corinthe, comptesen une foule : les femmes sont si belles dans cette ville d'Achaïe! comptes-en deux mille pour Lesbos, rionie, Rhodes et la Carie : « Quoi diras-tu, toujours ! // Je ne t'ai encore parlé ni de la délicieuse Canope ni de la Crète, île charmante où l'amour parcourt les cités en célébrant ses mystères. Hé quoi ! irai-je encore te raconter tous les amours de mon cœur au delà de Gadès, de la Bactriane et de l'Inde ! »
C'est encore dans Anacréon, plutôt que dans Horace, qu'il rencontra l'exhortation à jouir de la jeunesse, dont il sait tirer double parti. Par cet
argument qu'il a le don de rendre impressionnant, il cherche à réduire les derniers scrupules, et, d'autre part, il en aiguillonne en lui-même la satiété. Mais nous avons étudié ailleurs* la fortune et les fluctuations de ce lieu-commun poétique, propre à la philosophie païenne de l'Antiquité et de la Renaissance, et dont on ne trouverait que fort peu d'exemples avant Lemaire des Belges, et Bonaventure Des Périers, traducteur des Roses d'Ausone.
Estienne Pasquier, au Premier Livre du JSIonophile'^, s'est fait, lui aussi, et sans doute après son ami Ronsard, l'apôtre de la Variété. Il n'est pas inutile de reproduire cette page de doctrine amoureuse, cette profession de libertinage, pour montrer quel changement s'était opéré dans les esprits, sinon dans les mœurs.
«... Certainement, j'estime et est mon jugement tel, que la beauté n'est point de telle efficace au fait de l'amour, comme est la variété. Ce qui m induit à le croire, c'est que quelque beauté que vous vous soyez projettée d'aymer, si le jeu vous a esté tant favorable qu'en ayez receu l'accomplissement de vos désirs l'espace de cinq ou six mois, elle vous est indifférente, et commence de là en avant n'estre plus respectée que les autres, soit que ce malheur nous advienne, ou pour une satiété que nous apporte la jouissance, ou pour un contentement que nous cause la satiété. Au contraire, je ne vis jamais personne qui se lassast de la variété, voire