‹ La bouquinade et autres gaillardises. Textes conformes aux éditions originales, ou collationnés sur les manuscrits de la Bibliothèque nationale; avec une notice, une bibliographie de chaque pièce, des variantes, des remarques et un glossaireChapitre 3 sur 50 · Œuvres, 1713, II · texte numérisé non relu

Œuvres, 1713, II

ne fust tres-aise d'abandonner ceste beauté imaginaire qui luy est acquise, pour parvenir à un changement, encores que ce changement soit peut-estre de moindre mérite. Tellement que contre l'opinion de tous ces anciens (je ne diray philosophes, ains escoliers) je tiens pour une règle infaillible, que la variété fait cent et cent fois plus d'opérations en l'Amour que la beauté. Chose que je vous verifieray> non par petites fleurettes, dont les amoureux transis se- repaissent, ains par une démonstration très certaine qui naist de la nature d'Amour : lequel les anciens sous l'image de Cupidon voulurent figurer en une perpétuelle enfance, pour nous enseigner que des lors que l'opinion d'un Amour vieillit en nous, c'est la mort. Or, la beauté non seulement se ternit petit à petit, en nos Dames, mais aussi s'ensevelit dans nos pensées sans y penser. Au contraire, la variété ne vieillit jamais en l'homme, elle y est tousjours jeune, de quelque aage et qualité que soyons : et tout ainsi que la nature, mère commune de nous, vit en elle et par elle... aussi fait l'Amour son fils aisné. £t à tant je ne me repentiray jamais de croire qu'elle a beaucoup plus de puissance sur luv, que toutes ces beautez volages que l'on célèbre à crédit; brief, voulez-vous rendre l'Amour passager, bastissez-le sur une beauté périssable : le voulez-vous rendre perdurable, il le faut, cro3^ez-m'en, il le faut establir sur la variété, laquelle ne se change jamais en nous, quelque changement que nous esprouvions de nos aages... >>

De plus longs commentaires sur Ronsard poète erotique alourdiraient ce petit choix de poésies légères; et, d'ailleurs, M. Paul Laumonier a traité le sujet à fond, dans l'ouvrage que nous avons cité au début de notre Notice, et que tout ronsardisant consulte avec fruit. Il nous resterait à parler de Ronsard poète satyrique, au sujet de la Bouquinade, si nous ne l'avions déjà fait, notamment dans \q Livret de Folnstrics et les Œuvres Complètes du Sieur de Sigogue. Nous avons cru bon de joindre une pièce bachique à ces poésies galantes, pour demeurer avec Ronsard dans la tradition d'Horace et d'Anacréon. et surtout pour rappeler les Dithyrambes de la Pompe du Bouc de Jodelle, qui figurent dans les Folastries. Quant à la Médaille d' Antinous et aux sonnets politiques, ils complètent l'idée que l'on se fait de Ronsard père de la Satire en France et maître direct de l'auteur des Tragiques. Nous les avons fait suivre des Sonnets d' Estât, faussement attribués à Ronsard, mais qui portent la marque de son influence, et dont quelques-uns pourraient être de lui : on trouvera des remarques complémentaires les concernant, dans les Notes et Variantes, ainsi que pour la plupart des autres poésies.

Comme dans Le Livret des Folastries, nous donnons d'abord le texte de Ronsard, et renvoyons à la suite l'appareil critique, soit :

i" Bibliographie. — Bibliographie de chaque pièce jusqu'à l'édition de 1617, dernière édition ancienne de Ronsard apportant des pièces inédites. Nous avons cependant mentionné les Recueils satyriques du xvif siècle et deux volumes du xix" : Les Œuvres inédites, publiées par Prosper Blanchemain, et les Gayete:; et Folastries, de l'éditeur Gay, parce qu'elles ont mis au jour des pièces inédites attribuées à Ronsard.

2" Variantes. — On trouvera dans cette subdivision toutes les variantes fournies par les éditions mentionnées à la Bibliographie, sauf celles qui ne portent que sur l'orthographe. Nous avons fait précéder ces Variantes de notes succintes sur chaque pièce, quand il y a lieu, et de commentaires historiques ou littéraires dont nous n'avons pas voulu grossir cette Notice.

3" Glossaire. — Il contient les notes biographiques, historiques, mythologiques ou linguistiques, nécessitées par les difficultés de la langue ou l'obscurité des allusions.

V Appendice contient toutes les pièces gaillardes ou satiriques attribuées faussement à Ronsard, mais que nous croyons utile de- mettre sous les yeux du lecteur, afin que ce volume soit aussi complet que possible ^

F. F. et L. P.

I. On trouvera encore à la fin du volume la liste des Errata du Livret de Folastries de P. de Ronsard, un certain nombre d'exemplaires ayant été mis en vente sans l'Indice des Corrections.

PAR Pierre de Ronsard

Ce petit Diable Dieu, ce Dieu fils de putain,

Fils de ceste \'enus qui couronna Vulcain

D'un chapeau de cocu, d'un panache de cornes,

Non content de son règne, outrepassant les bornes,

Voulut, ambitieux, assubjetir les bois

Et les subjects de Pan à ses paillardes loix.

Desja tocquoit aux champs le ribaut la baguesse, Rangeant sous son drapeau l'incestueuse presse Des soldats de Venus qui s'attendoient, hagards, De faire reboucher cent mille braguemards.

Au milieu du conflit, la Laïs, plus hardie, Serrant le croupion, brandissoit sa landie ; Messaline bransloit, et les rains chaloureux De la salle Faustine au courage amoureux CuUetoient brusquement; là, la putain d'Atlienes Tiroit un sperme espois du profond de ses veines. Lors que le Pan cornu. Monarque des bergers, Sentit dedans ces bois venir tant d'estrangers : Il s'estonne en soy mesme, et, pensif, s'émerveille De l'audace d'amour: il secoue l'oreille.

Il fronce le sourcil, et ne se peut douter Qu'Amour lui ait voulu son sceptre empiéter. « C'est donc à moy, dit-il, c'est donc à moy, follastre, Que tu es adressé pour ma puissance abastre ? Non, non, je suis trop fort : mes Satires pelus, Et les scadrons bouquins de mes faunes cornus (*) Te fendront l'estomac. Je ne veux que Philante : Luy seul te froissera les membres de sa hante ; Philante, mon support, qui, suant et pantois, Ante si bien un coing en la veine d'un bois ». (-) Il finit par ces motz, et, tout soudain, despesche Un viste messager, qui, d'une jambe seiche, Court par devers Philante, à qui servoit de toit Un vieil antre moussu que l'aquilon battoit D'un souffle impétueux, et dont l'estroite porte Recevoit des autans l'haleine humide et forte. La pointe d'un rocher, par nature creusé, De fueilles de figuier vertement tapissé, Luy servoit de grabat ; et les peaux hérissées Des sangliers enferrés, des biches renversées, Luy servoient de rideaux ; les cailloux aplatis Estoient son porte plat, sa table, et son tapis ; Au milieu de son antre, à la pointe affilée Pendoit un croc chargé de viende salée. Comme le messager dans la spelonque entroit. Il rencontre, estonné, Philante, demy droit, Philante qui avoit la jambe disposée Pour façonner au tour une chaire persée. (•') La jambe luy branloit et alloit accordant Aux cadances du pied son long coing tremblotant, Son coing rouge orangé, dont la perruque grasse Des cheveux d'Absalon la pesanteur surpasse.

« O ! entre les Bouquins, Bouquin tres-glorieux!

Lu)' dit le messager, Pan, Roy des demy-Dieux

Qui hantent les forests, outragé par l'injure

D'un petit Dieutelet de paillarde nature,

M'envoye devers toy pour avoir le suport

De ce tien braquemard, dont l'estoc roide et fort

A tant de fois percé les rudes penilleres ('*)

Des N3^mphes des forests, des monts, et des rivières,

Et veut qu'à ce besoin tu délaisse ton tour, (•'')

Pour, brave et courageux, aller combatre Amour. »

Lors respondit Philante : « Amour n'a-t-il point crainte

De voir de mes gros bras sa tendre chair estrainte?

lia ! je l'empoigneray et humeray son sang,

Trampant mon coutelas au milieu de son flanc !

Non, non, je m'y en vois ! Mon fils, dis à ton maistre

Que seul en ce combat je me veux entremettre. »

Il s'arme promptement, et, allongeant ses bras, C*)

S'endossa d'un plastron entrempé d'ypocras,

D'un plastron gros et lourd, dont l'estoffe espicée

Fut de eus d'artichaux et pigeons composée ;

Les chauds mirabolans, les lassifs passereaux,

Les cailles, les couillons de coqs et de levraux, (^)

Le gingembre confit, la mouche cantaride

Nageoit en ce plastron et dans sa saulce humide. {^)

Son visage il arma de rubis incarnats.

De saphirs violets, et des rouges grenats.

Il n'eut rien sur son chef, son espesse crinière

Le deffendoit assez de toute arme meurtrière.

Du dessus d'un pasté il se fit un bouclier.

Où estoit engravé cest amour qui, premier,

Embrasa le velu de sa dure poictrine

Par l'œil incestueux d'une vieille bouquine.

Puis, comme un serrurier, qui veut mettre un gros clou (^)

Dans le creux entrouvert de quelque petit trou,

Va la pointe gressant d'une vieille chandelle,

Philante, tout ainsi, va graissant l'alumelle

De son V. brise C. d'un crachat jaunissant, (*'^)

Qu'il tira du pourri de sa gorge en toussant ;

Et, sortant du logis, en filant sa moustache, ('^)

Il rechauffe son cœur d'une chaude pistache.

Armé de pied en cap, il arpenta les champs,

Et va trouver d'Amour les soldats bravachans.

Qui fremissoient d'ardeur, craignant d'avoir victoire

Sans esprouver leurs nerfs, sans travail, et sans gloire.

Philante, ouvrant les yeux et redressant son bois,

A l'entour de ce camp se promena trois fois; (*-) .

Par trois fois, il voulut feucer les baricades.

Et, par trois fois, il vid repoucer ces bravades ;

Il crevé de despit, et, demy furieux,

Il jette parmy l'air ces motz injurieux : (^'*)

« Poltrons vuidez de cœur! veufs d'ame et de courage !

Sortez, lasches guerriers ! que je face un carnage

De vos membres craintifs, et toy, vil Cupidon!

Viens resentir un dard plus fort que ton brandon l />

Qui a veu, cà Paris, près la chambre dorée.

Un amas d'Advocats qui se presse à l'entrée,

Attendant ouvrir l'huis, se tirer à l'escart, (*'»)

Peneux et vergongneux, lors qu'un huissier criart

En vient appeller un entre toute la bande,

Qui, seul pour ceste fois, la grave cour demande, {^■')

En fermant rudement aux autres, estonnez

De ]i'avoir pas entré, la rude porte au nez :

Il void ces gens d'amour, qui, d'une mine fiere,

S'avansoient à l'envy pour franchir la barrière,

Demeurer esbaïs lors qu'Amour appella

L'impudique Laïs, et en ces mots parla : (^'')

« Laïs, si quelques fois tes mîgnardes caresses

Des vieillards plus glacez ont réchauffé les fesses ;

Si tu as quelquefois, en un jour, terrassés

De mille champions les rains demy cassés ;

Sy, tousjours de mes feux heureusement servie,

Tu t'es de mille V. glouttement assouvie :

Ne souffre que ce bouq, ce Satyre vainqueur.

Foule aux pieds, aujourd'huy, nostre immortel honneur ;

Oppose aux fiers efforts de sa lance aiguisée [^' )

De ton lai'ge bouclier la lame non faucee. m

A tant se teut Amour, et Laïs, promptement,

i\rma ses beaux atraits d'un souple mouvement.

Ses cheveux, esbranlez de la challeur bouillante

Qu'atiroit en son corps sa nature béante, {^^)

Ne tenoient point de rang,ains, par les vents espars,

Tesmoignoient la fureur de ses désirs paillards ;

Un vent chaut et lassîf dans ses veines se pousse,

Qui agitte son sein d'une molle secousse,

Gomme d'un doux zephir le moite tlot empli

Lîausse et baisse les eaux d'un tour-noiant repli ;

Une albastrine peau, sur son ventre estendue.

Sans rides, sans sillons, faisoit arcer la veue,

— Un ventre aboutissant en un petit gason,

Mollement duveté d'une blonde toison,

Dont les menus filets, agencés en pantiere.

De tous V. passagers arrestoient la Carrière;

La sime de ce mont, chaude, se departoit

En deux bords rougissans, entre lesquels flotoit

L'n empoix escumeux, dont la liqueur gluante

Avoit de mille V. nové la soif ardante ;

l6 LA BOUQUINADE

Deux cuisses rejoignoient cet amoureux ruisseau (*^)

Qui, brusques, manioient celuy qui de cet eau

Vouloit gouster le miel. S'asseurant sur ses armes,

Dont elle avoit fait preuve aux plus chaudes alarmes,

Elle approche Philante, et Philante, à l'instant.

Qui avoit ja un coup chaut et impatient

Donté dedans sa main, attendant sa demeure

Les fureurs de son V. qui le pressoit à l'heure,

La joint ribaudement, et, tous deux aprochez,

De cuisses et de bras rudement accrochez.

Ils s'estreignent les corps, ils meslent et confondent

Les gluantes humeurs qui dans leurs bouches fondent ; (

Ils souflent des poulmons un souspir haletant ;

Leurs lèvres, de fureur, se vont entrechoquant ;

Pressez et eschauffez d'une exatique flame.

Ils veulent, mais en vain, s'entresuccer leur ame ;

Ils travaillent en vain, en vain font leurs efforts

De penser faire entrer un corps dedans un corps.

Bref, leurs membres, liez de la chaîne ferrée

Dont avec le Dieu Mars Venus fut enserrée.

Ne se desjoignent point, que du creux de leur flanc

Ils n'eussent fait couler un long ruisseau de sang. (^*)

Par quinze jours durant, d'une égale balance,

Finit également le combat à outrance :

L'honneur en fut party à ces deux cavalliers.

Mais le seiziesme jour, des doux efforts premiers

Philante s'affoiblit, et sa lance baissée

Sans espoir de dresser resta toute faucee ; (^-)

Les ....lions luy pesoient, sa teste chancela ; {^^)

Un voile ténébreux sa paupière silla ;

Le genouil luy varie, et, du fond de ses vaines.

Au lieu de tiède sang les glaces inhumaines

Accourent à son cœur ; sa lèvre luy pâlit, Et de ses os persez la mouelle s'enfuit ; {''') Il sent faillir son poux, et, tombant sur la terre, Il gémit soubs les faix d'un funèbre caterre, p) Oui, ore affoiblissant ses nerfs et son cerveau, Promet en peu de jours de le mettre au tombeau. Au bruit de ce malheur, Pan abaissa ses cornes D'un visage vaincu ; ses yeux sombres et mornes Se fondirent en pleurs, et, en piteuses voix : ''< Il faut, dit-il. Amour, obe'ir à tes loix! » Depuis ce grand combat, le Dieu Pan, ses Satires, Ses Faunes chevre-pieds, plains d'amoureux martyres, Errent parmy les bois, par sentiers inconnus, (-*^) Pour les Nimphes renger au mestier de Venus. Depuis, le bergerot, oubliant la conduitte De son camus troupeau, d'une chaude poursuitte Presse sa Galatee ; et, depuis, les rameaux De la vigne lascive embrassent les ormeaux ; Depuis, le froid lierre estroictement enchesne , Eschauffé de l'amour, le ridé tronc du chesne. (-')

l8 GAILLARDISES

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