EPITAFE DE FRANÇOIS RABELAIS
5/ d'un mort qui...
Cette épitaphe, qui aurait pu figurer parmi les Folastries, semble être inspirée des Epigrammes Funéraires de VAntJwlogie Grecque (23 à ^^) sur la tombe d'Anacréon, et dont trois des principaux auteurs sont Antipater, Simonide et Dioscoride. Cependant, l'épitaphe burlesque n'était pas un genre nouveau au temps du Bocage de Ronsard, car Saint-Gelais et Marot en avaient rimé quelquesunes ; de ce dernier, la plus connue est celle de Jean de Serre, excellent Joueur de farce, qui relève du genre bachique. Un recueil ''< satvrique » du xvi" siècle, le Trésor des Joyeuses Inventions, réimprimé par Gay en 1854, contient V Epitaphe de Maistre Robert i'Asnier, qui est celle d'un ivrogne, et que Ronsard n'ignorait pas. Les poètes de la Renaissance ont consacré des épitaphes badines, imitées de l'antiquité grecque ou latine, soit à des personnes, soit à des animaux privés ; Olivier de Magny, qui marche toujours sur les traces de Ronsard, publia la même année, en ISS4, La Couronne de F. de Charbonnier pour avoir le premier regretté Marceline, excellent biberon {Gayete:^, éd. Courbet, 1871, 95).
Le tour plaisant de cette pièce, bien que dépourvu de malice, et par lequel le poète voulut identifier Rabelais à Gargantua, a trompé jadis quelques critiques, ou du moins leur a fait prêter attention au passage que rapporte Pierre Bayle (Dict. article Ronsard, in fine) du médecin Jean Bernier. Ce Jean
Bernier, de qui Bayle lui-même écrit •'< que la mauvaise fortune Tavoit rendu satirique //, et -'< qu'il employoitson loisir à critiquer /y, rapporte dans les Jugements et nouvel tes Observations sur tes Œuvres de Rabelais, 1097, ^2-'^-^, que Ronsard logeait à Meudon dans une tour, chez les Princes de la Maison de Lorraine, et que Rabelais le regardait ''< comme un poëte impérieux et misérable, au point qu'il se tenoit fort heureux de loger en une échauguette ». Ronsard, poursuit-il, allant faire sa cour au château, « trouvoit souvent sur son chemin Maistre François Rabelais qui ne l'épargnoit gueres, car après tout s'il n'étoit pas si fameux Poëte que lui, il ne laissoit pas d'être né Poëte comme Médecin, incomparablement plus savant que ce Prince des Poètes de son temps, et entendant bien mieux raillerie //. Et Ronsard, d'après Jean Bernier, -r qui n'eût osé attaquer Rabelais vivant par écrit », s'en serait vengé à sa mort par l'épitaphe en question !... Il est visible que Jean Bernier jalouse les lauriers de Ronsard, pensant que lui aussi -r ne laissoit pas d'être né Poëte comme Médecin //, ex utroque Apolto. Quoi qu'il en soit, cette ridicule assertion, publiée 140 ans après la mort de Rabelais, incita le crédule et verbeux Michelet (///6'/. de Fr., Lemerre, 1885, XI, ch. VIII, 131-32), à tirer un scandaleux parallèle entre le poète pindarique eiWnni du naturel. La critique contemporaine, avec Sainte-Beuve, Mart3^-Laveaux, et Paul Laumonier, a fait' justice du racontar de Jean Bernier. Outre que l'épitaphe n'ait rien d'injurieux, qu'elle montre même une véritable estime littéraire, une sympathie fami-
lière, on a fait remarquer que la Dejfense et lilnstratiou, à laquelle Ronsard a collaboré, loue, entre tous « les sçavans hommes de France... Celuy qui fait renaistre Aristophane et feint si bien le nez de Lucian... » (Chap. XII, Exhortation aux François d'écrire en leur langue, avecques les Louanges de la France.)
On consultera, au sujet de XEpitaphe de Rabelais, Paul Laumonnier, article de L'Avenir de la Vienne, ii mars igoi ; Revue des Etudes Rabelaisiennes, iqo3, 3" et 4" fasc. pp. 210 sq. ; Ronsard Poète Lyrique, ii'] \ Œuvres Complètes, Lemerre, iQiq, t. VIII, Notes.
(^) Car d'un seul traict, sa grande gueule
[Œuvres, 1560.) (-) Leurs loix, leurs façons et demeures, Et frère Jean des antoumeures,
[Œuvres, 1560.) (•') Texte des Œuvres, 1500. Dans le Bocage: Qui fut trouble, dans le giron