A. DE LAMARTINE
Milly.
En quittant le lit de la Saône, creusé' au milieu de vertes prairies et sous les fertiles coteaux de Màcon,et en se dirigeant vers la petite ville et vers les ruines de l'antique abbaye de Cluny, où mourut Abeilard, on suit une route montueuse, àtravers les ondulations d'un sol qui commence à s'enfler à l'œil comme les premières vagues d'une mer montante. A droite et à gauche blanchissenl îles hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent en pentes rapides et rocailleuses des pelouses grises, où l'on distingue comme des points blanca de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les dents, usées par le temps et par les vents, présentent à l'œil les formes et les déchirures de vieux châteaux démantelés. En suivant la route qui circuit autour de la base de ces collines, à environ deux heures de marche de la ville, on trouve, à gauche, un petit chemin, étroit, voilé de saules, qui descend dans les prés vers un ruisseau où l'on entend perpétuellement battre la roue d'un moulin.
Ce chemin serpente un moment sous les aunes, à côté du ruisseau, qui le prend aussi pour lit quand les eaux courantes sont un peu grossies par les pluies ; puis on traverse l'eau sur un petit pont, et l'on s'élève par une pente tournoyante, mais rapide, vers des
masures couvertes de tuiles rouges, qu'on voit groupées au-dessus de soi. sur un petit plateau. (Test notre village. Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sepl ou huit maisons de paysans. Le chemin pierreux s'y glisse de porte en porte entre ces chaumières. Au boul de ce chemin, on arrive à une porte un peu
plus haute et un peu plus large que les autres : c'est celle île la cour au tond de laquelle se cache la maison de mon père.
La maison s'y cache en effet, car on ne la voit d'aucun fcôté, ni du" village, ni de la grand'route. Bâtie dans le creux d'un large pli du vallon, dominée de toutes paris par le clocher, parles bâtiments rustiques ou par îles arbres, adossée à une assez haute montagne, ce n'est qu'en gravissant cette montagne et en se retournant, qu'on voit en bas cette maison basse, mais massive, qui surgit, comme une grosse borne de pierre noirâtre à 1 extrémité d'un étroit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu'un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les murs n en sont point crépis : la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'abbaye. Du côté de la cour, on entre dans la maison par une haute porte en bois sculpté. Cette porte est assise sur un large perron de cinq marches en pierre de taille. Mais les pierres, quoique de dimension colossale, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y déposé, qu'elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas,
Photo \eurdein.
Lamartine, par Gérard.
-\Iu> le Vei bailles.
que les orties, les pariétaires humides, y croissent çà H là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.
On entre d'abord dans un corridor large el bien éclairé, niais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enfermenl le linge du ménage, et par des sacs de
Photo Boulanger.
Saint-Point - Etang dans le parc du château de Lamartine.
blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille. A droite estla cuisine, dont la porte toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. Il est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui on offre habituellement le pain, le vin et le fromage, dans des campagnes éloignées des villes et qui n'ont ni auberge ni cabaret. A gauche, on entre dans la salle à manger. Rien ne la décore qu'une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et à
rfombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, el <i m* le goùl actuel vient de rajeunir en 1rs recherchant. De la salle àmanger, on passe dans un salon à deuxfenêtres, lune sur la cour, l'autre au nord, sur un jardin. Un escalier, alors en huis, que mon père lit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à l'étage unique et bas où une dizaine de chambres, presque sans meubles, ouvrent sur di-> corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes el aux domestiques. Voilà tout Tintérieur de cette maison qui nous a si longtemps couvés dans ses murs sombres et chauds: voilà le toit que ma mère appelait avec tant d'amour sa Jérusalem, sa maison de paix ! Voilà le nid qui nous abrita tant d'années de la pluie, du froid, de la faim, du souille du monde ; le nid où la mort est venue prendre tour à tour le père et la mère, et dont les enfants se sont successivement envolés, ceux-ci pour un lieu, ceux-là pour un autre, quelques-uns pour l'éternité !.. J'en conserve précieusement les restes, la paille, les mousses, le duvet, et, bien qu'il soit maintenant vide, désert et refroidi de toutes ces délicieuses tendresses qui T animaient, j'aime à le revoir, j'aime à y coucher encore quelquefois, comme si je devais y retrouver à mon réveil la voix de ma mère, les pas de mon père, les cris joyeux de mes sœurs, el tout ce bruit de jeunesse, de vie et d'amour qui résonne pour moi seul sous les vieilles poutres, et qui n'a plus que moi pour l'entendre et pour le perpétuer un pende temps.
Les Confidences. Hachette et O'. édit., 1874.
CUNISSET-CARNOT
Souvenirs de lAuxois et du Morvan.
En ce temps-là, notre Auxois ne formait point, ainsi qu'à présent, une île d'émeraude sur la carte de la Bourgogne, car il ne s'était point encore donné' tout entier à l'élevage comme aujourd'hui. 11 cultivait presque exclusivement les céréales, et sauf le long des ruisseaux, dans le fond des vallées fraîches, il n'y avait presque point de prairies. Partout le blé, quand le sol était assez profond ; ailleurs,