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ANTHOLOGIE. SOUVENIRS DE L'AUXOIS ET DU MORVAN

l'orge, l'avoine jusque sur les pentes dénudées «les coteaux abrupts, dans les éboulis de cailloux, sous les rochers où l'on apportai! à pelletées quelques centimètres de terre, comme je l'ai vu faire encore récemmenl au Monténégro, où les femmes la ramassenl à la main el transportenl dans leur tablier ce qu'il en faul pour construire une

Phol > Boulange

Paysans morvandiaux.

aire de quelques mètres carrés où la maigre avoine tentera la dent des moutons.

-Mais ici l'or du blé coulait partout, il s'étendail ru nappes immenses sur la plaine, sur le plateau, il ruisselait en cascades le long- des brusques pentes et donnait au pays un caractère de beauté féconde et de richesse tangible. Avec l'août, il fallait couper cette merveilleuse toison, et ce n'était pas un travail d'enfant, je vous prie de le croire! On l'attaquait courageusement, d'ensemble, a la faucille seule, puisqu'il n'y avait pas encore d'autre outil. De l'aube au couchant, les reins se pliaient, les têtes s'inclinaient jusqu'à terre, une main saisissait une poignée d'épis que l'autre tranchait de la faucille au ras du sol, et c'était effrayant de penser que tout cet océan, que

J d'il ne pouvait embrasser toul entier, passait ainsi brin à brin dans la main du moissonneur !

Seuls, nous n'aurions vraimenl pas pu en venir à boul : notre population n'était pas assez dense pour accomplir sans aide une œuvre aussi énorme. Les bras, c'était vrai alors chez nous, manquaient à l'agriculture. Il nous fallait un secours, et nous le demandions à nos voisins du Morvan, les « Morvandiaux », comme nous les appelons. Le Morvan était alors un pays rude, primitif, un coin d'Armor perdu sous les chênes, enfoui dans les fougères folles, d'où pointait ii côté de rochers sanglants de granit ou d'oligoclase, l'arête aiguë des menhirs : pays de contes et de légendes, où la nuit venue couraient les « follots >>. dansaient les fées en rondes gracieuses au bord des fontaines. où les sorciers tenaient le sabbat infernal sous les arceaux des rouvres séculaires et lançaient les sorts désastreux sur leurs ennemis. Lue population particulière l'habitait, ne se mêlant à nulle autre, et conservant son caractère spécial sur ce sol bien à elle, depuis peut-elie les temps (jui avaient précédé l'arrivée des Gaulois. Encore aujourd'hui qu'après bien des années, pourtant, le sifflet des locomotives a lait reculer fées et farfadets épouvantés, le Morvan garde un cachet spécial et connue habitants et comme aspect. Mais l'année malfaisante des fougères a reculé, de larges trouées ont éclairci les chênes, et des prairies plantureuses étalent Leur richesse à la place de l'ancienne stérilité. Les petits hommes de jadis, trapus, musclés, solides, sont toujours là avec leur tête ronde, leur iront obstiné et l'azur tranquille de leurs veux. Mais ils ont acquis maintenant les nouvelles méthodes, ils savent pratiquer l'élevage, source d'aisance et de bien-être : ils nous ont rattrapés!

Autrefois. — je parle de quarante ans, — à peine pouvaient-ils vivre sur leur pays : le froment n'y venait pas, ou si mal ! Leur principale culture était le blé mur ou sarrasin, qui faisait le fond de leur alimentation, sans complications culinaires certes, car on n'en tirait guère autre chose que des galettes. Comme sa récolte était beaucoup plus tardive que celle de nos blés, ils pouvaient donc nous fournir pour la nôtre les liras qui nous manquaient.

Dès que la moisson s'annonçait chez nous, on les voyait arriver de <lix lieues et plus, hommes et femmes, les pieds nus dans leurs

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sabots de hêtre à pointe recourbée en arrière, lointain souvenir de la poulaine «lu moyen âge. Sur une épaule uu petil « baluchon » qui ne renfermail pas de toilette superflue, je vous assure; sur l'autre deux faucilles, une médiocre ei une plus grande appelée « volanl », habilement liées ensemble par une cordelette de paille qui en protégeait le tranchant Avec les colonnes groupées pur village, marchait le musicien, portant sur le dos sa cornemuse au pavillon artistement sculpté, orné parfois de fines ciselures de cuivre ou d'argent, héritage pieusement conservé du xne ou du xiu" siècle peut-être. Les femmes trottaient derrière, joliettes pour la plupart, petites, niais vaillantes et d'une inlassable gaieté.

Une fois la troupe parvenue à notre chef-lieu de canton, elle se massait sur la grand'place, et la « louée » commençait. Un quart d'heure après, les ouvriers étaienl embauchés, la place était déserte, l'armée des moissonneurs avait attaqué la plaine, les grande blés se couchaient sous les faucilles et les femmes rangeaient les javelles, en chantant. C'était un spectacle superbe de belle, de saine, de féconde activité ! Et que pensez-vous que faisaient ces gens après une journée de douze heures, passée courbés en deux dans un des plus rudes efforts qu'un travailleur puisse accomplir? Leur frugal repas pris, ils revenaient sur la place, les femmes serraient leur ceinture de corde, le cornemusiste gonflait ses joues, et la danse commençait. C'étaient, sur de vieux airs délicieux de naïveté, des rondes anciennes, des bourrées, des pas relevés, surtout c'était la « morvandelle », danse nationale, où le rythme bien marqué des petits sabots frappant le sol en cadence entraînait les danseurs autant que la musique. Plaisirs simples de braves gens, franche et bonne gaieté reposante! A la chute définitive du jour, tout le monde allait se coucher sur la paille des granges, et à laube la charge recommençait contre les lourds carrés des blés !

La Vie à la Campagne [3e série). Pierre Roger, (''lit

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