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La bourrasque

Ce matin de printemps, les petits vieux, assis comme d'habitude sur un des parapets de la halle, s'entretenaient des affaires de leur commune, Agde, en Languedoc. Ils ne faisaient point de bruit, entre deux piliers de pierres de taille, dans l'ombre de l'église rougeâtre, dont la tour, juchée sur une terrasse à créneaux, domine les dunes, les plaines mouillées de marécages, les étangs bleus que relie, à sa terminaison, le canal du Midi.

Au milieu d'eux, tous liàlés parle A-ent du large ou rongés par l'humidité des boutiques, Tourdel, le maire, donnait, avec sa haute corpulence, son visage sanguin, l'impression d'une force saine et

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tranquille. Agé de cinquante ans à peine, Tourdel avait amassé quelques rentes dans le commerce des draps; il était aussi fier de son passé de travail que les descendants des familles nobles, d'ailleurs inconnues dans Agde, le sont de leur naissance. Depuis dix ans qu'il gouvernait la ville, on n'avait qu'à se louer de son dévouement. Agde ne pouvait, avec les ressources de la pêche et des meuneries, connaître l'opulence; mais elle vivait sans un sou de dette, tous ses enfants unis dans la concorde.

Tourdel, aujourd'hui, n'avait pas son assurance ordinaire. Il soufflait à plusieurs reprises, comme lorsqu'il était las de marcher par les dunes de sable qui, de la ville à la mer, s'étendent durant quatre kilomètres. C'est que Marthe, sa fille, une belle plante issue de ce terroir phocéen, lui donnait du souci.

Marthe, que sa pauvre mère et les dames du pensionnat Saint-Etienne avaient élevée jusqu'à seize ans avec une vigilance scrupuleuse, Marthe, au lieu de se réserver en mariage à un patron de barques, au fils des Palmier, amis intimes des Tourdel, s'était, d'après les commérages du monde, éprise d'un étranger, un certain Raymond

Fabre, qui, sans métier ni fortune, apportait dans Agde des idées de révolution, de grandeur impossible. Ces commérages faisaient honte à Tourdel. Il refusait d'y croire et se promettait, par dignité, de n'en jamais parler à sa fille.

A côté de lui, les petits vieux devinaient son anxiété : ils cherchaient un biais pour l'interroger, lorsque Loques, l'ancien commissionnaire en épicerie, se présenta. Aussi corpulent que Tourdel, rasé, moins gras, blondasse, avec des yeux verts qui épiaient en dessous, des bajoues pesantes qu'il secouait en toussant, ce Loques, ses mains poisseuses enfouies dans les hautes poches du pantalon, était un étranger établi depuis longtemps dans Agde. Sa jalousie envers les gens de sa condition était devenue, depuis qu'il se reposait, l'unique raison de son existence. Il enviait Tourdel, par exemple, au point de ne savoir le dissimuler; il l'enviait surtout à cause de Marthe, dont les charmes et la grâce éclipsaient si aisément les prétentions de Claire, sa fille, une boulotte rouge et blonde qui, malgré ses toilettes, semblait toujours une paysanne endimanchée.

Tandis qu'après avoir salué de son feutre à

haute forme, Loques s'asseyait contre le pilier, Tourdel l'observa.

« Connaissez-vous la rumeur publique? dit-il sans préambule. Est-ce vrai que notre Maire marie sa fille avec Raymond Fabre ?

— On ment!... répondit Tourdel de sa voix de fanfare.

— Pourtant, l'aiTaire ne serait pas mauvaise. Jeune, intelligent, Raymond, élève diplômé de l'Ecole des Arts et Métiers d'Aix, n'attend que l'occasion, d'ailleurs certaine maintenant, d'exercer ses talents.

— Non! s'écria Carruc, le pétulant serrurier en retraite. Ce Raymond est un demi-savant qui ne recherche qu'une dot. »

Tourdel, les bras croisés, résolut de ne plus écouter la discussion, tant qu'elle viserait sa personne. Il regardait au passage, sous la halle, dans l'étroite rue des Musettes, les ménagères en sandales et tablier bleu, les pêcheurs remontant pieds nus dans leur faubourg, les poissonnières du marché portant sur leur bonnet plat des corbeilles pleines de poissons.

« Bah! fit Loques, ne t'inquiète pas, Tourdel. Tu as toujours été sage, toi. Mais un grain de

folie, à vingt ans, ne nuit pas à nos demoiselles.

— Parle pour ta fille, qui s'est amourachée d'un marin renégat, d'un oublieux de nos traditions!...

— C'est le chagrin, je suppose, qui t'excite à ces méchancetés, et je n'insiste plus », déclara Loques, qui craignait, après tout, le Maire, homme probe et volontaire.

Celui-ci se tut de nouveau, absorbé par la pensée des malheurs de la ville. Mais la colère s'amassait en lui, comme le bois dans le feu. Finalement, il éclata :

« Laissons ces enfantillages. Qu'il ne soit plus question de moi!... Ou bien, tâchons de voir, au delà de ce qui m'est personnel, le malheur de tout le monde.

— Explique-toi!... demanda Gariol le philosophe, ancien professeur du collège.

— Voici donc : je m'explique. Le département est en proie aux convoitises de l'argent. On se bat pour la politique, pour des mots. Les partis, au fond, tendent au même but : dominer, jouir de la vie aux dépens de leurs rivaux. Certes, j'accorde qu'autour de nous, Bézicrs, Montpellier,

Cette, ont gagné en importance. Les magasins de vins se sont multipliés, les routes se sont animées, ainsi que les gares. Mais ces grandes villes sontelles plus heureuses qu'autrefois? Mille fois non. Au contraire!... Les querelles y abondent, les brouilles, les procès, au sein même des familles. Eh bien, notre pays d'Agde était le seul préservé de ces pestes de la politique. Ici, où chacun vit content de son sort, nous n'avons encore jamais entendu, dans des bruits de bataille, ces mots dangereux de liberté et de socialisme; nous ne comprenons pas qu'un homme éprouve le besoin d'être émancipé, puisque chacun se suffit à soimême, ici!...

— Nous habitons une île, pour ainsi dire, interrompit Carruc. Nous devrions être à l'abri de ces pestes.

— Il va nous venir du dehors, de la plaine, vous le savez bien, des travailleurs de terre qui jetteront sur notre sol des ferments d'envie et de haine.

— C'est vrai. Ils viennent planter nos dunes de vignobles. Notre pays changera de visage.

— Il changera d'àme aussi. Ces barbares rendront nos ouvriers et nos pêcheurs malades

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d'imagination, jusqu'à les dégoûter de leur travail modeste. Tenez, ce Raymond, qui se croit mon égal parce qu'il possède un diplôme de mécanicien, est un échantillon des gaillards à tout faire qu'il nous faudra subir. Ne se moque-t-il pas de nos usages, de notre piété chrétienne, du goût que nous avons de vivre en paix, chez nous? »

Et, frappant de la canne dans le brouhaha du marché, Tourdel se leva.

« On ne résiste pas plus au progrès, fit Loques, que l'arbre à la sève du printemps.

— Toi, tu as toujours aimé les changements. Tu verras, quand on aura transformé Agde en un petit Béziers tumultueux, aA'ec des journaux empoisonnés d'injures et des syndicats policiers ; quand on nous aura dotés de boulevards, de rues ouvertes au vent et au soleil; tu verras, nous serons peut-être plus cossus, mieux habillés et mieux logés, mais nous ne retrouverons plus la patrie, les coins familiers où reposent nos souvenirs et nos rêves, nous ne serons plus nous-mêmes au milieu d'un peuple qui apprendra des pensées et un langage d'argent. Nous ne connaîtrons plus l'indépendance de nos ancêtres, qui étaient innocents et libres. Ce sera la tour de Babel... Ah!

fasse le Ciel que nos enfants sachent, comme nous, que le bonheur réside, non pas dans les apparences éphémères de la fortune, mais en nous-mêmes, dans nos aptitudes à concevoir et à sentir... Allons, à bientôt, messieurs! Je vais, en attendant, m'occuper des affaires de tout le monde. »

Tourdel, un peu courbé sous le poids de sa corpulence, s'en alla par la place de l'Eglise, vers la côte terreuse qui descend à la promenade.

Les petits vieux demeurèrent un long moment à soupirer de tristesse. Car c'était indéniable : un paysan de Saint-Thibéry, le village bâti au loin sur la voie romaine, de l'autre côté des étangs, venait d'acheter les dunes d'Agde pour y planter la vigne.

« Bah! dit Loques, notre maire exagère. Sommes-nous, d'ailleurs, si faibles que nous ne puissions nous défendre de l'influence de ces barbares?

— Toi! riposta Carruc, tu vas voir si le pêcheur Plauzolles, le fiancé de ta fille, se met à ne plus travailler, sous prétexte de socialisme, et à mépriser sa tartane, en enviant tes rentes!...

— Ça, non, par exemple!... »

Les petits vieux rirent ensemble de l'effroi de

Loques, si vite alarmé dans son égoïsme. Puis, s'appu3'ant sur leurs cannes, ils descendirent par la rue des Musettes vers l'Hérault, qui roule entre des quais déserts ses eaux verdâtres.

Loques remonta seul au faubourg de Brescou, où précisément Raymond Fabre habitait, à une des premières maisons sculptées de têtes humaines, de barques et d'animaux marins. Loques avait quelquefois, au café, bavardé avec Raymond de politique municipale. Mais, comme le mal d'autrui le réjouissait, il désirait, dans ce quartier inanimé avant le retour de la pêche, s'assurer si le jeune homme souhaitait réellement d'épouser la demoiselle Tourdel.

Les mains derrière le dos, flâneur, il épiait les magasins demi-clos, leurs devantures boueuses, leurs étalages de draps, de sandales, de coiffes, d'engins de pêche. Il admirait ces maisons bossues, déchirées de balafres, qu'on avait, depuis des siècles, construites avec la lave du volcan. Les boutiquiers lui rendaient le salut; mais, à cause de sa manie de commérages, ils évitaient de lui parler.

A mi-côte, il avisa Raymond accoudé sur son balcon, et un sentiment de plaisir mit de la rougeur sur ses joues grasses.

Raymond, ne sachant que faire de son temps, rêvait. Fils d'honnêtes tonneliers de Marseillan, l'opulente bourgade de l'étang de Thau, il était venu à Agde conquérir une situation. Froidement, il avait mesuré son chemin, calculé ses démarches, au milieu d'un peuple endormi.

D'abord il était résolu à épouser une jeune fille jolie et bien dotée.

Laquelle, sinon Marthe Tourdel, réunissait le mieux ces deux qualités? Par son mariage, il s'imposerait d'un coup à toutes les classes de la société. Ensuite, la culture des vignes provoquant un commerce nouveau, il comptait, à l'aide de Rispol, le riche paysan de Saint-Thibéry, installer un magasin de machines aratoires, une sorte d'usine, dont l'importance relèverait à la fois au rang de patron et d'ingénieur. Rispol était un vieil ami de ses parents. Ils s'étaient entendus pour ranimer les ressources de ce pays d'Agde. Tandis que Rispol s'intéressait aux profits de son entreprise, Raymond espérait aussi devenir quelqu'un, dans cette ville où il lui semblait qu'il n'y eût pas d'homme pensant.

Pour l'heure, Raymond s'insinuait parmi les gens du peuple, prêchant ses doctrines d'émanci-

patioii et de révolte. N'aboutirait-il pas d'autant plus sûrement à son mariage, qu'il se rendrait plus redoutable?

Pour réussir auprès de Marthe, il se targuait de charmes personnels. Grand, droit, il portait sur de fuyantes épaules une tête affûtée, que les cheveux ramenés sur le front ennoblissaient de leur abondante parure. Sur la maigreur de son visage anguleux passait continuellement le frisson de l'ironie, qu'il réprimait à son gré, et qui avait dessiné des plis autour de ses lèvres minces, sous sa moustache blonde, autour de ses yeux brillants et noirs. Son nez fin, dont l'arête semblait la saillie d'un caillou, indiquait l'astuce, de même que le menton, en sa rondeur légère, indiquait la patience, la sournoiserie du paysan.

Toujours vêtu à la dernière mode, il marchait à menus pas précipités, le front altier, en seigneur suffisant. Ses allures de petit maître avaient troublé Marthe, en cet instinct de poésie et de beauté étrange que chaque femme porte en soi. Il jugeait, en sa prudence, qu'il devait d'abord gagner la jeune fille. Puis, de par la force impérieuse des circonstances, Marthe imposerait sa volonté à son père.

Ce matin, du haut de son balcon, il dominait la partie de la ville qui, à gauche, s'incline vers l'Hérault, et sur sa droite le faubourg des Jardiniers, qui comble l'entrée du ravin de Saint- Loup. Il dominait l'étang de Tliau perdu à l'horizon, et dans le sud, au delà du volcan de Saint-Loup parsemé de cultures, les sables fauves que sillonne jusqu'à la mer un courant de lave.

Raymond, en embrassant le calme paysage d'eaux et de dunes, rêvait à sa destinée dans Agde ressuscitée, lorsqu'il entendit toussoter Loques dans la rue. Un même sentiment unissait les deux étrangers : le mépris de ce peuple de pêcheurs qu'on gouvernerait sans peine, en l'exploitant.

Raymond, de sa voix la plus avenante, salua le premier :

« Eh bonjour, monsieur Loques!... Vous allez bien?

— Très bien. Et vous?

— Pas mal. Vous venez de faire la causette sous la halle, je parie?

— Oui, avec votre futur beau-père. »

Raymond eut un regard de , méfiance. Il

empoigna la barre du balcon avec force, et, pré-

voyant en ses desseins l'éventualité d'une défaite dont il écartait déjà, par précaution, la honte, il prononça très haut, afin que ses paroles fussent entendues de quelques commères cachées dans leurs maisons :

« Jamais Raymond l'ingénieur n'épousera la fille d'un boutiquier.

— Oh! oh!... Vous, le socialiste...

— Je n'abaisserai jamais ma conscience à d'indignes marchandages. D'ailleurs, attendez... »

Loques demeura au milieu de la rue, stupéfait que ce jeune homme ne craignît point d'insulter publiquement Tourdel. L'ingénieur apparut bientôt, sa canne à pomme d'or sous le bras.

« Vous remontez chez vous, père Loques?... Je vous accompagne. »

La rue des Musettes grimpait sinueuse, au chant du ruisseau qui coule au milieu des pavés. Les basses masures des pêcheurs, fleurant les filets goudronnés, s'arcboutaient parfois sur des mâts hors d'usage, avançaient vers le ruisseau des escaliers à double échelle, montraient entre les colonnettes de leurs fenêtres du linge de lessive, une cage d'oiseaux, une statuette de la Vierge.

Au sommet de la côte, sur la gauche, Loques habitait un pavillon, dans un jardin feuillu. Devant la porte à claire-voie, d'où s'élançaient, en arc, des liserons bleus et rouges, les hommes s'arrêtèrent. N'ayant osé ni l'un ni l'autre reparler du mariage, ils attaquèrent Tourdel, afin d'avoir au moins un prétexte de se sentir d'accord.

« Eh bien! dit Loques, c'est toujours dans un mois que nous arrivent les paysans de Saint- Thibéry? Savez-vous que Tourdel appelle ça l'invasion des barbares?

— Des barbares qui A^endront secouer ce peuple dans ses superstitions. Ne voyez-vous pas avec pitié les pêcheurs s'aventurer sur la mer au profit de quelques patrons? Nous leur enseignerons à se syndiquer, à puiser dans une association fraternelle la puissance d'exiger leur part légitime de bénéfices, leur droit à la vie.

— Leur unique plaisir est de fréquenter les églises, d'invoquer Dieu dans les jours d'épreuves. Oui, évidemment, je voudrais, comme vous, changer leurs croyances et leurs pratiques. Mais que de temps et de peine il nous faudra !

— Savez-vous? vous devriez catéchiser votre ami Tourdel.

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— Oh! mon ami Tourdel!...

— Et s'il résiste, nous le démolirons!... » Stupéfait une seconde fois, Loques observa ce

jeune homme qui, malgré ses rudesses, ne trahissait aucune émotion. Il le vit, dans son acharnement contre un magistrat qu'entourait l'estime publique, d'autant plus ambitieux de l'excellent mariage. Les mains aux poches, il soufflait en ses bajoues, sans avoir la force d'arracher le masque à cet enfant.

« Vous pouvez, insista Raymond, nous rendre un grand service, en nous tenant au courant des résistances du maire.

— Espionner, alors?...

— Non. Est-ce espionner que de servir son parti, d'agir pour le bien de la société?

— Evidemment, non.

— Vous qui connaissez les boutiquiers, vous pouvez les détacher de la municipalité actuelle. Il y a partout des grincheux, des jaloux, qui maugréent par nature...

— Croyez-vous que, pendant mes trente ans de commissionnaire, je n'aie pas essayé de les secouer dans leur vie de marmottes?... »

Raymond, qui se félicitait de trouver en cet

homme l'âme vénale d'un marchand, eut l'air de réfléchir.

Il regardait, au delà de la ville, dans le ravin de Saint-Loup, et sur les pentes du volcan lui-même, les luzernes, quelques vignes, puis l'étendue des sables, et, presque au bout, le lac mourant de Bagnasse, au bord duquel s'érigeait, sur un bloc de lave, la chapelle de Notre-Dame du Grau, éclatante de blancheur. Sauf trois maisonnettes blanches groupées à l'extrémité du Cap, très loin, c'était un désert, çà et là frémissant de tamaris et de roseaux, livré au vent et au soleil.

« Quel beau pays!... » s'écria Raymond, qui feignait de s'enthousiasmer, en poète.

Mais il se tut. Il s'inclinait, le chapeau à la main, devant la fille de Loques, laquelle descendait le perron de la grangette.

Courte et grasse, Claire avait sur son visage, malgré des taches de rousseur, une fraîcheur de jeunesse, un pétillement de malice. Au lieu de porter le costume du pays, elle s'habillait, bien que née dans Agde, à la mode de Montpellier, avec des robes traînantes, des corsages montants ; elle fixait de peignes d'écaillé ses cheA^eux blonds ordonnés en château. Dans son dépit de ne se

marier qu'à vingt-cinq ans, avec un patron de barque, elle traitait les Agathois d'aveugles et de sauvages.

Elle s'était avancée en faisant des mignardises, attirée vers Raymond par cette sympathie que provoque un sentiment commun de haine contre des hommes. Après les compliments d'usage, elle demanda, brusque, avec cette familiarité des gens de même condition, en province :

« Eh bien, monsieur Fabre, on dit que vous épousez mon amie, Marthe Tourdel?

— On a tort, je vous jure, de prétendre pareille invraisemblance.

— Oh! ce ne serait pas un mauvais parti.

— Sans doute, M"^ Marthe ne me déplaît guère, après tout, malgré les ailerons de son bonnet, ses foulards à franges et ses souliers à boucles. »

Tandis que Loques et sa fille se moquaient une fois de plus du costume pittoresque des Agathoises, Raymond ajouta :

« Vous, mademoiselle, permettez-moi de vous féliciter. Je connais votre fiancé Plauzolles, un de nos pêcheurs les plus fortunés, et le seul, à cette heure, qui comprenne nos idées de révolution pacifique.

— Mais oui », répondit Glaire en rougissant.

Sur ces mots, Raymond prit congé. Il disparut par le chemin de lisière, qui longe à droite le faubourg de Brescou, à gauche la plaine immense des dunes. Il redescendit en ville par la rue de l'Amitié, à travers le quartier bourgeois.

L'ombre fraîche tombait des murs de lave, du feuillage des parcs, sur les pavés sonores et sur les bancs de pierre où l'herbe pousse. Tout là-bas, au delà du fleuve, s'enfuyait le ciel ardent de lumière, une autre plaine tapissée de tamaris et de roseaux.

A l'extrémité de la rue, à droite, il y avait le parc de Tourdel, sa maison en pierres de taille. Le logis discret, avec son marteau de cuivre luisant sur la porte vernie, respirait l'aisance et la probité.

Raymond apercevrait-il Marthe à la fenêtre du salon, à travers les barreaux de fer, qu'on avait fixés presque au ras du trottoir?... Les rideaux de guipures ne bougèrent point à son approche.

Il fut déçu. Car l'unique satisfaction, à laquelle il se bornait pour l'instant, était de saluer Marthe de la main, en passant, et de lui sourire.

Néanmoins, il erra sur le quai, le long des

maisons épaisses qui semblent mortes, parce que leurs façades donnent sur des jardins. C'était l'heure où les barques latines rentrent de la pêche. Leurs voiles blanches dénouées, elles viraient mollement, sous la volonté des rames, pour aborder le quai de la Poissonnerie, tout l'une contre l'autre, pareilles aux bêtes se rangeant à la crèche de leur étable.

Sur la place, percée entre les murailles lisses de maisons bourgeoises, des femmes, des enfants, étalaient à la hâte leurs corbeilles d'osier, apprêtaient les chariots qui vont aux bourgs voisins vendre une part de la pêche. Raymond, non sans une émotion d'intérêt et de plaisir, observait ce peuple laborieux, gaiement soumis à la loi du travail. Et l'odeur de la mer le grisait aussi. Dans cette foule de simples, quels visages doux, imprégnés de la lumière et des embruns du large !

Les hommes, en béret, en tricot de laine et pantalons de bure, avaient des faces patientes, parfois cernées d'un collier de barbe, qui faisait mieux saillir le rouge des pommettes, la clarté du regard, la blancheur des dents entre les lèvres gonflées de vie. Les femmes, presque toutes, offraient, de leur teint brun, doré comme le sable auprès de

l'eau, un charme de force et de jeunesse, en le pittoresque du costume : la jupe courte, le châle clair enveloppant le buste sans effort, le frêle bonnet aux ailes blanches serrant comme un trésor le plus épais rouleau de la chevelure. Tandis que les pêcheurs étendaient sur les dalles des filets garnis de liège, leurs femmes remuaient à tour de bras, dans des baquets, les poissons aux lueurs d'argent, d'azur et de pourpre.

Raymond envia l'activité de ces pauvres, leur bonne humeur. Comment provoquer en eux l'idée d'une révolte? Ils mettaient à la mer tous leurs rêves, assurés qu'elle ne les tromperait jamais. Pourquoi s'inquiéteraient-ils de richesses qu'ils ne pourraient dépenser sur leurs bateaux? Cependant, ne trouverait-on pas, parmi ces braves gens, comme dans tous les pays du monde, des jaloux qui se croient sacrifiés par le sort et n'attendent qu'une occasion de changer le cours des choses?

Dans cet espoir, Raymond remonta le quai, le long des maisons tristes, que des sous-sols, transformés en magasins de garage, exhaussaient de plus en plus, jusqu'à l'église dont les remparts protègent du vent des Cévennes la cité noire et rouge. Un pont suspendu mettait très haut, entre

le faubourg de la Gare et la place de l'Eglise, sa passerelle gémissante, ses cordages pareils aux cordes d'une harpe.

Le fleuve vert étincelait comme une prairie. De grands filets, appelés globes, plongeaient au milieu du courant, que trouble, sur la rive droite, le canal du Midi, dans un décor de mûriers, de roseaux et de platanes.

Une digue ruisselait avec fracas, au coude brusque décrit par le fleuve, lorsque, survenant de la plaine, il va baigner la ville, autrefois assise sur le bord de la mer. C'est le moulin, qui, dans les remous bouillonnants, dresse, à la pointe du faubourg des Jardiniers, ses bâtisses couleur de feu saupoudrées de farine. Au delà, sur un talus, des platanes accompagnent la route qui dessert Marseillan, Saint-Tliibéry, 31èze, au bord des étangs.

Mais, avant le Moulin, s'étale la Grève, une place de sable et de graviers, où les gens du peuple viennent, le soir, prendre le frais. Des platanes, sur quatre rangs, la prolongent, sous forme de promenade, jusqu'au sein de la ville, sur la placette de la Mairie.

La Grève, à cette heure, semblait abandonnée.

Quelques pêcheurs à la ligne, accroupis de loin en loin au bord du fleuve, demeuraient immobiles, la tête sous un chapeau de paille.

Toutes les cheminées de la ville fumaient sur les toitures noires. Partout régnait un silence de ruines, la mélancolie des choses trop anciennes, dont Raymond jouissait comme le premier jour, dans la montée du printemps.

Il était tenté de se reposer au café de la Paix, sur la terrasse enveloppée de vignes vierges, lorsqu'il vit descendre de la promenade Guilhem Palmier, le premier des patrons de barque. Aussitôt, son visage se contracta d'une hostilité qu'il eût voulu dissimuler sous le mépris.

Guilhem, habillé de velours, à la façon des maîtres, s'avançait en balançant à peine les épaules, beau dans toute la hauteur de sa taille, la virilité de son allure. Une fois, il se détourna vers sa maison, que séparait du Moulin la route des étangs, et Raymond remarqua la noblesse de son profil grec aux grands yeux d'émeraude.

Raymond le haïssait. Car c'était lui que tout le monde désignait comme l'époux de Marthe. Guilhem était, d'ailleurs, un parti enviable. Ne possédait-il pas, outre ses trois tartanes et sa

maison, un chalet de baigneurs à la plage, sur le quai du Grau? Depuis plus de six mois qu'il était revenu du service militaire, il espérait chaque jour déterminer son mariage. Voici que maintenant il n'osait plus y penser; même il défendait à sa mère d'en parler à la tante de Marthe. Il n'hésitait que par dignité, comptant que Marthe lui reviendrait toute seule, libre et confiante, après l'avoir bien comparé à l'étranger sans foi ni conscience qui cherchait fortune.

Chaque fois qu'il rencontrait ce Raymond, le sang lui montait au cerveau, comme du vin; il avait envie de le provoquer, ainsi que cela se fait entre matelots qui ont à vider une querelle.

Raymond, qui n'était point lâche, le regardait patiemment s'approcher.

Ils se dévisagèrent, à deux pas l'un de l'autre. Le soleil illuminait doucement la Grève silencieuse. Raymond, le buste bombé, s'appuyait sur sa canne ; il dit, avec négligence :

« Que veux-tu, matelot?

— Hein!... Vous a-t-on adressé la parole? Cessez d'abord de me tutoyer. Sinon, je vous obligerai bien à respecter un matelot. »

Guilhem s'avançait, les épaules ramassées, prêt à bondir.

« Je n'ai pas l'habitude, dit Raymond, de me battre dans la rue.

— En effet, mes mains sont calleuses, et vous êtes sans doute l'héritier de quelque prince. »

Raymond blêmit, les yeux sombres sous le front têtu que labouraient des rides.

« Arrière!... » fit-il.

Guilhem, étonné de tant d'audace, laissa tomber ses bras. Il éprouvait soudain, malgré tout, une appréhension de cet homme qui, vraiment, par l'urbanité de ses manières, par la clarté d'intelligence et de savoir répandue sur sa personne, lui semblait supérieur tout à coup, à lui aussi.

« Oui, soupira-t-il, il vaudra mieux éviter un scandale. »

Raymond s'éloigna sans répondre, par la côte de l'église, vers la place où des marins, au débouché du pont, jouaient placidement aux quilles, les manches et les culottes retroussées.

Guilhem, tout gonflé de colère, ne se décidait point à rentrer chez lui. Quel respect humain l'avait donc empêché de mater son rival une fois pour toutes? Le lâche, était-ce donc lui? N'avait-

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il eu la faiblesse de l'épargner que pour éviter les reproches de Marthe? Non. Il se devait à soi-même de se conduire avec sagesse, de ne point compromettre aux yeux de ses semblables ses droits et sa vertu d'amour.

Sa maison massive, pourtant coquette, avec sa girouette sur le toit, des encadrements à la chaux autour de la porte ogivale et des fenêtres, occupait, à l'extrémité du faubourg des Jardiniers, un pan de terre que la route des étangs venait border de ses roseaux. Au rez-de-chaussée, la vaste cuisine, la chambre de sa mère, puis un jardin qui s'étendait jusqu'au talus. En haut, deux chambres : la sienne décorée d'images religieuses, d'amulettes, des médailles que ses anciens avaient gagnées aux colonies et dans les joutes d'Agde; et celle qu'il eût voulu meubler luxueusement, lors de son mariage. L'une et l'autre donnaient sur la promenade et sur la Grève, sorte de forum où le meilleur des fêtes se concentre.

Sa mère, une brune encore alerte à quarantecinq ans, malgré les plis d'usure qui dérangeaient la ligne fine de son nez, de ses lèvres, et le modelé ferme de son front, sa mère, la sémillante Claudine de jadis, rangeait la maison, quand il rentra.

« Qu'as-tu? » lui dit-elle, en assurant l'épingle de sa coiffe, puis celle de son châle à carreaux jaunes sur sa gorge découverte.

Guilhem, les mains aux poches, s'agitait, dans un air d'orage.

« Bah! répondit-il enfin, que t'importe que je souffre !

— Ce que tu dis, tu ne le penses pas, ce serait trop mal.

— Oui, je souffre. Ce n'est pas avec tes illusions et tes plaisanteries que tu me guériras.

— Oh!... gronda-t-elle. Mais pourquoi n'acceptes-tu pas que je demande moi-même la main de Marthe à son père?

— Si elle me refusait nettement, je ne pourrais plus rester ici, je ne pourrais plus la regarder jamais. »

Tandis qu'il s'asseyait au coin du feu, Claudine s'approcha lentement, avec une sorte de déférence.

« Quand on aime heaucoup, vois-tu, on est ombrageux, dit-elle. Je ne me suis jamais aperçue qnie Marthe eût un caprice en faveur de Raymond Fabre, un étranger.

— Si elle veut ce fat, que je déteste, je ferai du mal.

— Du mal!... Et tu ne penses pas à moi?... Tiens, je t'écoute trop, parce que tu es le maître, l'homme dans notre foyer : j'ai tort. Ce soir, j'ira voir Marthe.

— Non! s'écria-t-il, en étreignant les mains secourables de sa mère. Non, laisse-moi agir seul, je t'en supplie, je te l'ordonne!... Que Dieu m'inspire, à l'heure qu'il voudra, les paroles décisives que je dirai alors sans hésitation. Demain, ce soir, peut-être...

— Enfant. . . Tu trembles devant une demoiselle. Soit! à ton gré. »

Elle mit le couvert, un peu fiévreuse.

Pourtant, elle se consolait à l'idée d'aller, sans se compromettre, consulter, sur toutes ces histoires de jeunesse, la tante de Marthe. Le malheur, c'est que tante Annette, toujours en adoration devant sa nièce, ignorait les rumeurs du dehors. Il lui suffisait d'un mot de la jeune fille pour écarter les appréhensions qui lui venaient parfois.

« Après tout, dit Claudine, en servant une bouillabaisse, Tourdel ne donnera pas sa fille à un inconnu que nous envoie la plaine.

— C'est en Tourdel que j'espère... Mais, trêve

à ces discussions inutiles! Elles ne font qu'envenimer ma douleur. »

Ils s'entretinrent du chalet qu'il fallait réparer pour la belle saison, de la mer hien-aimée, du port, dont les commères bien informées prétendaient, chaque année, avec horreur qu'on allait au Gap reprendre la construction, en continuant vers l'îlot de Brescou le « bras de Richelieu ». La maison, noircie par la fumée du foyer, demeurait recueillie, dans une pénombre où flottait l'âme des aïeux tutélaires. A la porte du jardin, brillait la douce clarté du ciel.

Vers cinq heures, Claudine proposa à son fds, sur un ton d'indifférence, de l'accompagner jusqu'à la porte de Tourdel.

« Puisque tu dois aller à l'octroi!... » Guilhem cessa de recoudre les mailles usées d'un filet, et, après un petit brin de toilette, les souliers cirés, le chapeau de feutre brossé, pour le cas où il rencontrerait Marthe à la fenêtre du salon, il partit.

La lumière s'apaisait sur la Grève blonde, où d'anciens marins erraient par groupes, sur le fleuve où des mousses fourbissaient en sifflant les cuivres de leurs barques. Des gabarres, conduites

à la perche, amenaient du canal au quai de la gare des charges de madriers.

Guilhem sentit battre son cœur dès qu'il aperçut la porte vernie des Tourdel, au seuil toujours bien nettoyé.

« Viens donc, lui dit sa mère. Entre avec moi.

— Non, je n'entre pas. Si Marthe doit m'appartenir, nous n'avons pas besoin d'employer des ruses.

— Tant pis! Tu te prives... »

Tandis qu'il s'éloignait, elle frappa du marteau. Annette vint ouvrir, radieuse de recevoir son amie, dont elle était l'aînée d'un peu plus de vingt ans.

« Ah ! je ne t'ai pas trouvée au marché ce matin, Claudine ! . . . »

Elle la précédait dans le vestibule qui aboutit au jardin, ayant à gauche l'escalier de pierre, à droite les portes du salon et de la cuisine. Bonne vieille maigriote, Annette avait un nez d'enfant, long et naïf, une bouche bien dentée plus gourmande que bavarde, des yeux bleus qui roulaient comme des billes entre les paupières fripées. Ses cheveux, autour du bonnet aux ailes blanches, blanchissaient à peine. Malgré le poids des ans.

elle gardait un air de santé et d'allégresse. Depuis que son frère s'était retiré du commerce, elle tenait chez lui le rôle de maîtresse de maison. Ayant amassé des économies, du temps où elle allait en carriole chercher la pêche du Gap pour l'apporter à la Poissonnerie d'Agde, elle se faisait une fête d'enrichir Marthe davantage, à sa mort.

« Claudine, viens voir notre fille, qui resplendit dans sa robe héliotrope. »

Claudine déjà embrassait Marthe et s'asseyait près d'elle.

« Eh! bonjour, ma fille... Que fais-tu là?

— Une couverture pour mon trousseau. »

Devant la mère de Guilhem, Marthe baissait la tête, non sans rougir. Avec son bonnet fleuri de guipures, qui découvrait des bandeaux de cheveux noirs, elle avait une grâce de madone, épanouie dans la force des vingt ans. L'ovale de son visage au nez droit, au menton sans fossette, au front uni comme l'eau dormant sous les ombrages, son teint mat, l'incarnat de ses lèvres volontaires, rappelaient, selon la loi des races aux empreintes profondes, le type de ces pirates de Phocée qui, doués d'audace en même temps que de sagesse pratique, établirent sur les rivages alors connus

des postes de ravitaillement et des comptoirs. Ses grands yeux, sous l'arc épais des sourcils, éclairaient tantôt d'un feu violent, tantôt d'une mélancolie habituelle aux femmes de ce peuple religieux, sa physionomie d'abord troublante, mêlée de rudesse et d'élégance. Ses mains s'allongeaient, fines, sans mièvrerie ; son sein robuste palpitait à la moindre émotion, sous le châle de satin noir qui, enveloppant les épaules, dégageait le cou velouté.

Autour d'elle, le jardin clos de hautes murailles composait un décor d'innocence et de gaieté, avec ses pins murmurants, ses platanes dont les ombres légères dessinaient leurs arabesques sur les pelouses.

Elle baissait la tête avec une sorte de gêne, devant la bonne Claudine qu'elle chérissait pourtant beaucoup. C'est qu'elle ne voulait point de Guilhem pour mari. Non que Guilhem lui déplût. Mais, élevés ensemble dans l'intimité de leurs familles, il ne lui offrait pas l'attrait de l'imprévu. Quelle peine elle causerait à ses amis, le jour où il lui faudrait répondre à leurs franches ouvertures! Elle tremblait d'ailleurs devant son père, lorsque celui-ci faisait mine de l'interroger sur les bruits du dehors, à propos de Raymond.

Ainsi, elle dissimulait, avec une angoisse qui n'était pas sans délices, son sentiment de générosité compatissante envers un jeune homme qu'autour d'elle chacun détestait. Combien de temps souffrirait-elle de mentir? Sa tendresse croissait à travers l'épreuve, et, différant de réfléchir en quelle impasse la conduirait peut-être le destin, elle formait chaque jour le vœu que les Palmier comprissent au moins, sans y voir une injure, son détachement de leur âme.

« Dis-moi, petite Marthe, s'écria Claudine qui ne put, dès les premiers mots, contenir sa désolation, sais-tu qu'on reparle beaucoup de toi dans Agde?

— Je ne puis l'empêcher.

— Ton père devrait arrêter ce scandale.

— Ah ! déblatéra tante Annette qui, de ses mains noires, tapait sur ses genoux, son père s'inquiète bien assez! A présent qu'il s'était déchargé de son magasin, voilà qu'une espèce d'ingénieur, un efflanqué qu'on dirait ministre avec son faux-col et ses bottines vernies, lui inspire des inquiétudes!... Chaque fois que nous le rencontrons, ce sans-le-sou doit cependant s'apercevoir que ses poursuites ne me plaisent guère!

— Au contraire, rectifia Claudine. Il déclare qu'un homme de son rang n'épouse pas la fille d'un boutiquier. »

Marthe, frappée à l'improviste, leva le front; mais elle ne proféra pas une parole.

Les deux femmes crurent que, dans son indignation, elle dédaignait de se défendre. Mais, croyant déjà à la calomnie du monde contre un étranger qui se faisait craindre, elle réprimait le frémissement de son orgueil.

« Je vous demande, repartit Annette, si nous confierions à un garçon de Marseillan la plus belle fille d'Agde!

— Oh ! qu'il soit ou non de la plaine, cela ne serait pas un embarras. Il est trop grand, voilà tout. »

Marthe riait. Les deux femmes, qui ne soupçonnaient pas sa malice, se sentirent rassurées.

« Dis-moi, lui demanda Claudine, viendras-tu chez moi assister à l'arrivée des vignerons? On dit que, pour faire sensation, ils doivent arriver par la route des étangs, remonter la promenade et passer devant la mairie.

— Volontiers, répondit la jeune fille, qui s'em-

LA BOUBUASgUE.

pressait de complaire aux Palmier dès qu'il ne s'agissait point du mariage.

— Voilà des sauvages, bougonna Annette, qui vont démolir nos plages à coups de pioche. On dit que ce sont des mécréants.

— Pauvre Tourdel, que de mal ils A^ont lui donner !

— D'autant plus que papa ne prend pas les choses tranquillement. Ah! je vous jure qu'il aime son pays!...

— Et toi, ne l'aimes-tu pas?

— Moi, Claudine?... Je l'aime tout entier, aussi bien dans ses vieilles murailles que dans ses dunes désertes, aussi bien pour le trésor intact de ses croyances que pour la poésie de ses traditions, même de son costume.

— On a plaisir à t'entendre. Allons, adieu... Sais-tu, Annette, Guilhem t'apportera demain une dorade, s'il en pêche à l'étang.

— Merci, merci. Il est toujours bon, Guilhem.

— C'est un frère », ajouta Marthe.

Pour reconduire Claudine, Marthe s'était levée, grande, plus belle qu'une image de l'église, en sa robe héliotrope qui lui seyait à ravir. Claudine l'embrassa, avec la joie de sentir un moment entre

ses bras l'enfant qu'elle croyait sienne. Puis, du seuil de la porte qu'Annette venait d'ouvrir, elle vit brusquement, comme dans un miracle, dans un présage heureux, le ciel du soir, les eaux du fleuve, et, au delà, les sables tapissés de tamaris, s'envelopper ensemble d'une lueur étincelante d'argent et d'azur pâle.

L'arrivée des barbares.

Chez les Loques, au sommet du faubourg de Brescou, on riait, ce matin, dans la salle à manger servant aussi de salon. Auprès de la fenêtre ouverte, M"" Loques, toujours impotente, couverte de foulards et de châles, respirait le parfum du jardin, s'égayait aux bavardages de sa fille et de Plauzolles. Père Loques, assis dans le second fauteuil, ses mains grasses étalées sur son ventre, se régalait pareillement d'entendre son futur gendre médire de Tourdel et du fils des Palmier.

On s'était réuni pour aller, en famille, voir arriver les vignerons de Saint-Thibéry . Les fiancés se tenaient à table, l'un en face de l'autre :

l'arrivée des barbares 37

Claire, rondelette et rouge, attifée de rubans aux épaules et au corsage, les cheveux frisés sur le front; Plauzolles, son béret sur la nuque, croisant ses longues jambes, bombant sa poitrine ornée d'une cravate écarlate.

Le matelot parlait avec emphase. Sa figure au teint d'ambre brûlé, à la moustache fine, aux yeux bleus, avait une expression de vivacité et de candeur. Quand il s'agitait, tout son corps robuste exhalait l'odeur de la marée.

« Oui, disait-il, je rencontre fréquemment Guilhem au large. Eh bé ! sans pouvoir dire qu'on soit brouillé, on se regarde de travers. Pourquoi cette rancune? Yient-elle du temps de nos pères?. . . Enfin, quelque jour, au lieu de nous saluer par politesse, selon l'usage en mer, nous nous battrons.

— Dieu! s'exclama M'"'^ Loques, te battre en mer, tu plaisantes!

— Je l'évite autant que possible. Mais j'enrage de penser qu'étant partis égaux de condition, il peut aujourd'hui me narguer du haut de sa fortune. Ce n'est pas juste. Il a eu do la chance avec le travail de la terre, ce matelot, dans son restaurant.

— Est-ce qu'on n'a aucun reproche à formuler sur la probité des Palmier? insinua père Loques.

— Aucun. Seulement, c'est bien un tour du Palmier actuel, de ne poursuivre la fdle du Maire que pour empocher sa dot.

— S'il épouse la fille du Maire, il sera conseiller niunicipal.

— Je sais des camarades qui l'empêcheront. Il n'est qu'un matelot. »

Ce cri de l'homme simple causa de la tristesse, une gêne. Lui aussi n'était qu'un pêcheur, un de ces ignorants qui ne peuvent, sur leurs tartanes, s'adonner à de nobles rêves, et Claire allait l'épouser. Mais, avec Plauzolles, la joie revenait vite, la douceur de croire aux espérances de la destinée.

« Il faut avouer que ïourdel est un brave homme, reprit-il. Seulement, s'il marie mal sa fille, gare! Guilhem a des ennemis qui ne lui pardonneront pas son élévation.

— Ecoute, pérora Loques en mesurant d'un geste solennel la musique de ses phrases, les pêcheurs, qui constituent ici la force principale de la société, se désintéressent trop de la politique.

l'arrivée des barbares 39

Il n'y a pas que la mer, voyons ! Réfléchis que la civilisation vient uniquement de la terre.

— Hein?... Quoi?...

— Vous vivez comme il y a mille ans. Vous subissez des maîtres qui, pour vous tenir en esclavage, a'ous fournissent la barque et les filets.

— Je suis patron, moi, grâce à Dieu.

— Oui, toi ; mais es-tu libre? Te sens-tu l'égal de Guilhem?

— C'est vrai. Et ce n'est pas juste! Il ne s'est pas plus exposé que moi, sur la mer!... Mais il n'y a pas d'exemple qu'un patron ait jamais brutalisé un ouvrier.

— Tu raisonnes de travers . Si , demain , un patron congédie ses ouvriers, pour son bon plaisir, quel recours auront-ils contre lui? Ah!... vous ne savez rien, les gens d'Agde! Il faut que vous revendiquiez votre droit à la vie, que vous mettiez en commun la somme de vos travaux et de vos aptitudes, afin d'obtenir au moins la copropriété de ces tartanes, qui ne connaissent que votre voix!... »

Le gros Loques, en secouant ses pieds et ses mains, soufflait sa haine de bourgeois par\^enu. L'autre maugréa :

« Tout de même, ces Palmier et ces Tourdel ont assez longtemps commandé. Le pouvoir leur porte bonheur. C'est à notre tour de marcher sur la mairie, la prochaine fois.

— Oui, s'écria Claire, vous pourriez, Plauzolles, représenter la marine au conseil municipal.

— Je suis content, conclut Loques. Tu commences à comprendre, Plauzolles. D'ailleurs, les vignerons arrivent. Ils vous mèneront à l'assaut du pouvoir : ils savent manier l'argent.

— Ne vous disputez pas dans la foule, recommanda M'"" Loques.

— N'ayez pas peur, répondit Plauzolles : nous autres marins, nous ne disputons jamais sur terre. »

Dans la rue, les fiancés se donnèrent le bras, tandis que Loques balançait sa canne noire des dimanches. Plauzolles, le béret sur la nuque, était fier de mener à la Grève, parmi les Agathoises, une demoiselle enrubannée, gantée, en chapeau à fleurs et bottines jaunes.

Ses vieux parents, pour le voir passer, s'étaient accoudés à leur fenêtre basse, encadrée de liserons. Ils saluèrent les premiers, et longtemps on les entendit rire, bons vieillards qui avaient trimé

l'arrivée des barbares 41

toute leur vie pour permettre à leur unique enfant de faire figure dans la ville.

Il y avait partout une grande animation. Les poissonnières en robe noire, leurs anneaux d'or aux oreilles, s'interpellaient de loin, marchaient vers la Grève, oii les boutiquiers, le front sous la casquette, descendaient par groupes. Les boutiquières sortirent de leurs rues étroites.

Les uns et les autres se moquaient des barbares de la plaine. Au fond, chacun les redoutait. Apportaient-ils des promesses de fortune ou des germes de destruction? Ne venaient-ils pas souiller sans scrupule, avec leurs habitudes d'argent, les choses de la patrie et les choses de l'âme? Pourtant, les boutiquiers se consolaient en songeant à cette clientèle nouvelle.

La promenade se couvrait de monde, ainsi que la Grève, jusqu'à la terrasse du café de la Paix, où Raymond, seul à une table, lisait un journal avec ostentation. Les gens épiaient l'ingénieur, en passant, sans qu'il parût gêné.

Aujourd'hui, enfin, il ne se sentait plus isolé dans cette ville qui, d'après lui, dormait depuis le moyen âge. Réconforté, au contraire, par l'arrivée des paysans de son terroir, il s'enivrait de belles

croyances. Maintenant, il lui suflirait de vouloir avec force, pour conquérir la fille de Tourdel.

Marthe, que pensait-elle de l'événement du jour? Partageait-elle les appréhensions puériles de sa race? Non. Il espérait, d'instinct, et aussi parce que cet espoir lui était agréable, qu'en la finesse de sa nature, elle comprenait de quels éléments de vie ces recrues nouvelles allaient animer les dunes. Où se trouvait-elle, en ce moment? Sans doute chez Guilhem, qui, pour lui faire sa cour, devait lui parler de ses filets et de ses tartanes.

Tourdel se tenait au bord du quai, sur la lisière de la foule, au milieu des petits vieux, ses amis fidèles. Bien qu'il affectât de plaisanter, on voyait, à l'éclat intermittent de ses yeux, à la fébrilité de ses gestes, qu'il réprimait une angoisse. Ce n'était pas lui qui modifierait jamais ce paysage insulaire, où les hirondelles effarouchées voletaient au ras du fleuve en poussant des cris, où la lumière délicate étincelait comme une rosée sur les toits noirs, sur les feuillées des jardins et des platanes. On l'entourait avec tendresse.

Tout à coup, on vit Guilhem courir, très affairé, à travers la foule. Il allait prier le père de Marthe d'accepter un moment de repos dans sa maison.

l'arrivée des barbares 43

Mais, au milieu de la place, ayant rencontré Plauzolles, il s'arrêta, sans bravade : car, en toutes occasions, il s'appliquait à ménager l'amourpropre d'un camarade, dont on raillait sur la mer les imaginations naïves. Dès qu'il eut salué les Loques, il voulut, par bonté fraternelle, le taquiner :

« Eh bien, Plauzolles, est-ce qu'il te tarde, à toi aussi, de contempler ces sauvages?

— Pourquoi sauvages? Ils ne le sont pas plus que nous!...

— Te voilà bien vite en colère.

— Et toi, tu es vexé que je ne partage pas ton opinion? Je ne suis pas un ouvrier, pour te flatter. »

Guilhem haussa les épaules. Puis, refusant de paraître défaillir aux yeux de tout le monde, il se planta droit, et répondit :

« S'il te plaît d'être mon ennemi, soit. On ne se parlera plus.

— Bah! Tu te crois fort, parce que tu es né après ton père.

— Plauzolles, tu es trop vif, intercéda Loques, qui craignait d'être pris à parti par les groupes du voisinante.

— Plauzolles n'est qu'un jaloux, dit Guilhem. Adieu!... »

De nouveau il glissa à travers la foule. Là-bas, au bord du quai, Tourdel refusa d'accéder à ses invitations.

« Non, mon fils, lui dit-il. Je suis à mon poste. Je veux prouver à ces intrus que je suis ici un vrai chef de famille, et que pour maintenir l'ordre je n'ai pas besoin du commissaire de police. »

Tourdel s'agitait, sans quitter des yeux le ruban de route qui descend du talus. A peine Guilhem était-il rentré chez lui, qu'un pêcheur de l'étang apparut sur la côte. Il brandissait ses rames à larges palettes, et criait :

« Voici les païens!... Les voici!... »

Toutes les têtes se retournèrent. Un recueillement plana, comme à l'église.

Là-haut, au sommet de la côte, s'avançaient, sur leur voiture à deux chevaux, les maîtres de la plaine, Rispol et sa femme Pascale : Rispol, trapu, la figure réjouie sous des cheveux d'argent, les mains ornées de bagues ; Pascale, d'une taille importante, et fière encore, à ses quarante ans, de sa splendeur de brune. Ils avaient, autant l'un que l'autre, contribué à édifier leur fortune : pendant

l'arrivée des barbares 45

qu'à la conduite de ses charrois, la nuit, Rispol dépistait la vigilance des rats de cave, Pascale gouvernait les écritures du bureau. Sans enfants, ils pratiquaient le négoce, pour le plaisir d'accaparer de l'argent et d'acquérir quelque gloire dans ce Languedoc, oîi chacun les avait connus si modestes.

Pascale, à la vue de tant de peuple répandu sur la Grève, eut un frisson d'effroi. Mais, sachant se dominer, elle le regarda froidement, en paysanne riche qui mesure, aux apparences physiques, la valeur des valets qu'elle embauche.

Rispol. au contraire, ne cachait point son émotion : il ne tenait plus aussi solides les rênes de ses chevaux, qui se déconcertaient. Au seuil de cette A'ille pauvre, il se demanda si sa fortune ne rencontrerait pas, au milieu d'un peuple à la sagesse mystérieuse, sur un sol endormi, la pierre du naufrage.

La voiture allait lentement. Les travailleurs suivaient à pied, presque tous petits et secs, le chapeau de feutre relevé sur le front calleux, les bras demi-nus. Armés de bêches, de pelles, de râteaux, ils marchaient, deux cents environ, d'un pas allongé, docilement. Le paysage de sables et

d'eaux, baigné d'une tendre lumière, ravissait leurs yeux accoutumés aux vallonnements d'une terre rougeâtre, aux montées vertes des coteaux. On les entendait rire, comme des enfants.

Tourdel maugréait, en frappant les dalles de sa canne :

« Ils sont encore plus nombreux que je ne croyais!... Auraient-ils l'audace de pénétrer en ville par la côte de l'église?... »

Les grelots tintaient. Rispol avait trop à faire de maintenir ses chevaux, pour s'inquiéter des murmures d'une foule qui ne savait pas manifester sa haine.

Tout à coup la voiture s'arrêta. C'est que Raymond, chapeau bas, s'était avancé, tandis que Pascale, satisfaite de rencontrer enfin un ami, le considérait en souriant. Rispol, tout rouge de fatigue, lui parla :

« Nous amenons notre tribu, sauf les femmes et les enfants, qui suivront les jours prochains. Seulement, nous sommes accueillis par une belle affluence. On ne travaille donc pas dans Agde?

— Allons, nous causerons plus tard. La foule gronde. Elle vous jetterait des pierres.

l'arrivée des barbares 47

— Pourquoi? Nous ne venons manger personne.

— Si... la terre d'x\gde. »

Rispol reprenait son fouet, lorsque Tourdel, à travers la foule qui s'était tue, se précipita audevant des chevaux.

« Arrêtez! cria-t-il. N'essayez pas, monsieur, de pénétrer en ville, vons provoqueriez une émeute. Longez la promenade, montez droit à votre faubourg.

— D'abord, monsieur, qui êtes-vous? demanda le paysan qui, à la sensation du péril, recouvrait son assurance.

— Je suis le Maire.

— Nous lions connaissance d'une étrange façon. Eh bien, pour vous prouver ma bonne volonté, j'obtempère à vos ordres. »

La voiture, en retournant vers la promenade, refoula, d'un remous, les curieux au débouché de la route, que les travailleurs encombraient de leur troupeau. Ceux-ci, bien portants et braves, profitèrent de cet instant de répit pour exprimer leur joie :

« Salut à Agde!... Nous sommes vos frères de Saint-Thibéry !... »

Les matelots, les boutiquiers, s'imaginèrent que

ces barbares défiaient, par arroj^ance, le vieux peuple de l'eau. Et les vociférations, pareilles aux flammes d'un incendie qui a longtemps couvé, jaillirent de toutes parts.

« Hou! hou! Allez-vous-en dans votre village, pieds terreux ! »

Les paysans, ayant rechargé leurs outils sur leurs épaules, accompagnèrent de nouveau, toujours tranquilles, la voiture de leur maître. Ils riaient. Ils s'amusaient à entendre ces badauds d'Agde japper à leurs trousses, comme des dogues qui interdisent en vain l'accès d'un domaine.

Pourtant, l'un des travailleurs, Vincent, tassé sur ses jambes et barbu, s'irrita d'être bousculé par des femmes. Ses yeux, aussi noirs que des olives, étincelèrent ; il protesta, malgré ses camarades :

« Vous autres, allez donc pêcher du poisson!... La terre ne vous appartient pas !

— Nous sommes trop nombreux pour te mettre à la raison, ce serait lâche!... » répliquèrent les matelots.

La foule harcelait le troupeau des terriens, lui jetait de plus en plus ses clameurs de malédiction.

l'aurivke des barbares 49

On en fut venu aux mains, si Plauzolles avec courage ne s'était interposé :

« Quel accueil pour des hôtes dont nul ne peut contester la probité!,.. Au lieu de se battre, des ouvriers doivent s'entr'aider.

— Que veut-il, notre Plauzolles!... Tu n'es qu'un patron, toi.

— Un patron qui peine autant qu'un salarié sur sa barque!... »

Il consentit cependant à s'éloigner, sur les conseils de Loques qui, tout ébouriffé, niait que le moment fût venu de prêcher aux ignorants la doctrine de la fraternité.

Bientôt, par les ruelles sombres, la multitude s'écoulait. On parlait bas . Les boutiquiers appréhendaient une levée d'impôts, qui serviraient simplement à percer des rues, à élargir des places. Les matelots craignaient que des pêcheurs voisins, attirés par l'ambition, n'eussent l'idée de transporter dans Agde leurs tartanes.

La Grève reprit son aspect de solitude et de rêve, au soleil. Sur le talus des étangs, la route élevait les feuillécs de ses platanes, qui laissaient voir, comme à travers des mailles, le bleu fuyant des eaux, l'azur immense du ciel.

LA BOURRASQUE. 'i

Auprès du moulin, de l'autre côté de la route, la maison des Palmier respirait la paix heureuse de chaque jour. Tout à l'heure, Guilhem et tante Annette s'étaient accoudés à une des fenêtres, Marthe et Claudine à la seconde.

Guilhem, aux débuts de l'arrivée tumultueuse des barbares, avait tenté de divertir Marthe, dont le visage rose était éblouissant de fraîcheur, dans le cadre ensoleillé de la fenêtre. Mais elle n'avait rien répondu, s'efforçant même de ne pas entendre. Car elle s'étonnait avec douleur qu'un patron de barque ne voulût pas comprendre, par delà le présent nuageux, les résultats bienfaisants de l'entreprise du vignoble. Guilhem avait beau de temps à autre faire encore de l'esprit, elle ne le regardait plus.

Alors, il finit par se taire. Mais il conçut de cette indifférence un si violent chagrin, qu'il se résolut à l'interroger à propos de leur mariage, ce matin même, dès qu'Annette et sa mère seraient parties pour le marché.

Quel désappointement, lorsqu'on bas, dans la cuisine, Marthe émit la prétention d'accompagner les deux ménagères à leurs emplettes! Guilhem, le cœur serré, lui demanda :

l'arrivée des barbares bl

« Tu ne veux plus rester seule avec moi? »

Elle n'eut pas le temps de répondre. Tante xVnnette, qui était loin de soupçonner le tourment de sa nièce, lui dit :

« Nous sommes bavardes avec Claudine; nous te traînerions longtemps entre les bancs de maraîchers, et ce n'est pas ta place.

— Eh bien, je vous attendrai. »

Marthe paraissait soudain bien à l'aise. Ne valait-il pas mieux, après tout, qu'elle s'expliquât avec Guilhcm une fois pour toutes? Tandis qu'elle s'asseyait, son ombrelle sur les genoux, au coin de la cheminée, il contemplait, immobile, les allées du jardin où autrefois ils jouaient ensemble, et les arbres fruitiers, les sillons des légumes qu'ils s'amusaient, déjà grands, à arroser de compagnie. Il se détourna, le front rougissant des songes du passé, et demanda :

« Viens-tu au jardin, Marthe? »

Elle tressaillit à cette voix très douce, qui pourtant semblait commander. Elle se leva. Ils s'avancèrent sur le sol qui était resté, à cause de l'ombre de la maison voisine, imprégné de la rosée de l'aube.

Le jardin s'ouvrait en pleine nature, borné par

le talus qui enlace, tout le long du faubourg, les enclos pareils des jardiniers. A gauche, contre les roseaux de la route, s'élevaient des lilas et des buissons de roses. Tout près, sur un banc de pierre scellé au mur de la maison, Marthe s'était assise, sans mot dire. Guilhem, ayant saisi une bêche, fouissait un carré de salades.

Bientôt, il rejeta sa bêche avec dégoût. Timide, tel qu'un innocent de la plaine qui ne sait pas se maîtriser, il s'approcha du banc de pierre. Marthe s'efforça de lui sourire. Une anxiété ingénue était en eux. Néanmoins, ils souffraient de leur âme, en cette seconde, plus qu'en toute leur vie passée.

« Marthe, murmura Guilhem, tu n'es plus la même pour moi. »

Brusque, il s'assit auprès d'elle. D'instinct, elle s'écarta.

« Ne t'écarte pas, j'ai assez de place. Je ne suis pas un pestiféré.

— Tu es méchant.

— Tu sais bien que non. Tu sais bien ce qui me rend malheureux... Dis, est-ce que je ne te plais pas? Moi, quand j'étais loin sur les bateaux de l'Etat, je pensais à toi, peut-être plus qu'à ma mère.

l'arrivée des barbares 53

— Qu'est-ce qui pourrait nous désunir, Guilhem?

— Nous sommes à l'âge où l'on doit songer aux choses prochaines. A présent, je désire que tu sois à moi, que tu portes mon nom. Si tu ne m'aimais pas, toi aussi, d'une autre manière qu'autrefois, je me croirais laid, ou pauvre, ou méprisable. »

Il se pencha sur son épaule, tandis que, les yeux clos, elle se détournait. Elle s'obstinait à ne pas répondre : il comprit qu'elle ne trouvait point dans son cœur des paroles égales aux siennes. Alors, avec sa rudesse de marin, il la repoussa :

« Soit! je renoncerai à t'avoir, puisque tu en désires un autre.

— Certes, je ne veux pas te causer de la peine. Mais tu t'abuses quand tu crois que nous ne pouvons être que l'un à l'autre. »

Il l'observa patiemment, si vigoureuse et jeune, en ce vêtement venu des siècles, qui, sur ce rivage de mer languedocienne, pare le corps des femmes de hardiesse et de simplicité. Il regardait ses cheveux noirs, luisant parmi les ailes blanches de la coiffe, ses oreilles aussi gracieuses que des

coquillages, ses joues fermes qu'il baisait eu jouant, autrefois.

La ferveur de Guilhem autant que son air de souffrance, importunèrent Marthe. Elle tenta de s'échapper. Mais il la retint avec une telle imploration, qu'elle eut pitié.

« Pauvre Guilhem!... Veux-tu donc que je parle?

— Oui!... »

A son tour, elle le regarda, éprouvant une fierté de sentir, dans le fond de son cœur, sa pensée d'amour unie à sa cro3^ance en Dieu.

« Eh bien, oui, dit-elle, c'est un autre que toi...

— Ah!... je savais, je savais bien... »

Il ne bougea plus, le visage assombri, comme si une nuée du ciel eût passé sur le jardin. Puis, aspirant la lumière du soleil, il parut, en un rêve de misère, se parler à soi-même, tout bas :

« Je n'aurais pas dii revenir ici, dans Agde, dans ma maison... »

Marthe s'humiliait, sans courage, devant l'homme qu'outrageait son refus. Car elle le chérissait comme un frère; elle avait plaisir à le voir suppliant et passionné. Pourquoi n'était-ce pas lui que la Providence l'obligeât de souhaiter

l'arrivée des barbares 55

pour époux?... Mais déjà Guilhem se redressait, criant avec menace :

« Avoue donc que tu espères Raymond Fabre, un étranger !

— Je l'avoue. Seulement ce secret n'appartient qu'à moi.

— Tu vois, tu as honte!... Tu sais que ton père ne te laissera pas épouser ce chercheur de fortune.

— Comment pourrais-tu, toi qui connais maintenant mon secret, me désirer encore?

— Je ne me résignerai que si ton père, à son tour, me refuse.

— S'il m'oblige à t'obéir, je serai ta servante, voilà tout.

— Va, je te sauverai, j'aurai assez d'amour pour t'en inspirer. Car tu ne peux être qu'à moi : c'est la croyance du monde. Et cela me semble écrit dans notre ciel comme au fond de mon cœur. »

Il lui baisa les mains. Puis, tandis qu'elle se dérobait, il la délivra doucement, avec une sorte de clémence. Elle s'éloigna vers les buissons en fleurs, en se détournant de temps à autre.

Cuilhem demeurait assis, les mains jointes,

tout son corps inerte sous le fardeau de ses inquiétudes. Pourtant, il conservait sa foi; il s'attendrissait, en emplissant ses yeux, dans la solitude du jardin, de la A'ision de la bien-aimée. Sur le sol bordé de buis, Marthe se détachait, svelte, douée de force et d'allégresse. Il songeait combien il la rendrait heureuse, plus robuste, si elle partageait son existence de travail, au large de la mer, sur son vieux bateau qui les emporterait seuls, dans le bruit des ondes, dans leur lumière mêlée à celle de l'espace.

« Pardonne-moi, lui dit-il, si je t'ai fait du mal, tout à l'heure. »

Il s'avançait, lentement. Mais, dans la crainte que la colère ne se rallumât auprès d'elle, il s'arrêta. Marthe, avec une bonté naïve en apparence, lui offrit une rose qu'elle venait de cueillir.

« Merci, Marthe. Je garderai cette rose, pour te la remettre quand tu seras mienne. Réfléchis. Adieu... »

Elle le regarda, avec une méfiance dernière, s'éloigner sous les branches, disparaître de l'autre côté du talus.

Et, seule au milieu du jardin, où les oiseaux chantaient, elle eut conscience d'être au monde

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une petite chose sans défense et sans droit. Devant la nature paisible, remplie de vie et d'espérances, son âme pure, tout son être se troublait. Lasse, elle rentra dans la maison, où les objets familiers évoquaient, parmi la pénombre, le souvenir du passé, la vision agréable de Claudine qui allait souffrir des misères de son fils. Marthe, aux voix heureuses d'autrefois, écoutait battre son cœur. Elle regardait avec envie passer sur la Grève les marins demi-nus et leurs femmes alertes qui, n'ayant jamais connu le mal de l'idéal, se laissent joyeusement aller au cours de leur destin. Aurait-elle le courage de renier, elle, les dieux de son pays, de rompre avec l'âme de sa race?...

Elle refermait avec impatience la porte vitrée de l'enclos, comme pour chasser la vision de Guilhem, lorsqu'elle vit sa tante et Claudine descendre la côte de l'église. Ah! qu'elles étaient contentes, leurs paniers débordants de légumes!

« Eh bien, nous voilà, s'écrièrent-elles. Ah! mes enfants, on ne parle, dans toute la ville, que de ces barbares qui ont dévalisé le marché. Les provisions ont augmenté de prix. Et les maraîchères qui raffolent de l'aubaine, sans comprendre, les niaises, que cela n'aura qu'un temps!...

— Pourquoi? interrompit Marthe. Les travailleurs de terre devront bien se nourrir chaque jour.

— Toi aussi, tu es pour eux?... Mais Guilhem, où est-il?

— Je ne sais pas, Claudine. »

Claudine eut garde d'insister, par prudence. Quant à tante Annette, elle se rassura tout de suite, disant :

« Guilhem n'est pas aimable de fausser compagnie à une demoiselle. Quand il viendra chez nous, nous le laisserons seul, pour le punir. Partons, le dîner nous presse. Tu sais que ton père est exact. »

Marthe partit avec empressement, bientôt pareille, dans le lointain de la Grève, à une hirondelle qui reflète du soleil.

Quelques bateaux, la voile à demi baissée, rentraient au port. A la Poissonnerie, des vieux se reposaient, sur un long banc de bois, contre une maison. Ne pouvant plus aller sur la mer, ils venaient chaque jour contempler leurs enfants au retour de la pêche, et respirer, comme un cordial, l'odeur de la marée. Marthe reconnut, à l'extrémité du banc, le père Plauzolles, qui riait

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de voir les poissonnières se laisser gaiement embrasser par leurs matelots trempés d'embruns.

Mais, à droite, elle aperçut Guilhem en train de fourbir son bateau le plus riche, à poupe dorée et à voile haute. Guilhem se penchait sur le fleuve, inondait le pont à pleins seaux. Marthe, avec une émotion de fierté, admira sa vaillance.

Seulement, Guilhem se détourna dès qu'il eut aperçu la jeune fille.

« Té! fit Annette, qu'est-ce qu'il a?... Il ne nous dit rien...

— Il est si occupé qu'il a regardé sans voir.

— Attends, je vais l'appeler.

— Pas devant le monde, voyons!...

— Pourquoi pas? »

Annette, pour la première fois, eut une méfiance. Son panier au bras lui parut plus lourd, auprès de 3Iarthe.

Quand elles se furent éloignées, Guilhem releva la tête. Le chagrin le contrariant à l'ouvrage, il sauta sur le quai. Là, parmi des femmes qui lui montraient leurs corbeilles de poisson, le père Plauzolles l'accosta :

« .J'ai vu passer la belle, Guilbcin. A quand ce mariage?

— Ma foi... on a le temps. Nous sommes jeunes.

— La jeunesse file vite.

— Oui... Oui... »

Guilhem bredouillait avec embarras, tellement que, par discrétion, les poissonnières et les matelots se retirèrent. Alors, le père Plauzolles, en le secouant par son gilet de velours, poursuivit :

« Mon fils, lui, ne perd pas de temps... A ce propos, hum! lium!... Comment dirai-je? Que vous est-il arrivé, avec mon fils?

— Ah! voilà bien l'histoire que vous vouliez me conter!...

— J'en ai beaucoup de peine, moi qui m'accordais si bien avec ton père. Tu es riche, toi : sois donc indulgent pour lui. Il est vif, tu le sais, et j'aurais mal à vous voir brouillés pour des riens.

— Pour vous plaire, je lui tournerai le dos aussi longtemps que j'en aurai la patience. Voyezvous, il subit une amitié pernicieuse.

— Laquelle?

— Cet étranger de Raymond...

— Fils, tu te trompes. C'est Raymond qui retient Plauzolles. Il est si bien élevé, de si bonne compagnie, pas fier du tout.

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— Prenez garde, père Plauzolles, Cet étranger vous plaît trop. Il doit attendre de vous quelque service... Allons, adieu... »

Et Guilhem, sans écouter les protestations du vieux pêcheur, rentra chez lui.

Il atteignait sa maison, lorsqu'il entendit, sur la Grève, une voix ironique clamer :

« Ah! le monsieur!... Moi je n'ai pas trois tartanes et je me repose aussi, tout de même! »

C'était le naïf Plauzolles qui manifestait, à la vue du camarade, sa jalousie. Raymond l'accompagnait au moulin, où les matelots achètent leur farine, pour cuire leur pain de deux semaines.

Cependant, Guilhem s'était détourné. La colère frémissait en lui, le désir brutal de corriger d'importance ces hommes de son âge. Mais il s'apaisa, fier d'avoir, selon ses promesses au brave père de Plauzolles, de l'indulgence et de la dignité. Son adversaire serait assez puni de sa gloriole, un jour ou l'autre, par quelque méfait de l'ingénieur sans titre.

Celui-ci, depuis une heure, suivait le matelot par les rues, non sans répugnance. L'après-midi, on les revit ensemble; le soir, encore.

C'est que le besoin d'argent tourmentait l'ingé-

nieur. Son propriétaire lui réclamait, avec menace d'expulsion, une année de loyer. Où trouver les cinq cents francs indispensables avant le lendemain, sinon chez les vieux Plauzolles, qu'il touchait au cœur en favorisant leur fils de son intimité? Sa canne sous le bras, il subissait avec bonhomie les confidences, les rêves de son compagnon, et même les encourageait.

« Oui, monsieur Raymond, bavardait Plauzolles, il nous faut constituer un syndicat de marins, nous élever au niveau des boutiquiers. Quant à la mairie... saurons-nous gérer les affaires publiques?

— On vous aidera, dans les commencements : M. Loques, par exemple...

— Vous aussi !

— Ma foi, si vous voulez... »

Ils montaient la rue des Musettes, où les boutiquiers, sentant venir l'ombre de la nuit, roulaient au-dessus des enseignes leurs tentes coloriées. Plauzolles se recueillait depuis quelques minutes. Hardi, d'une familiarité fraternelle, il interrogea :

« Ce n'est pas vrai que vous voulez Marthe Tourdel ?

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— Pas (lu tout!

— D'abord, ce serait difficile. Elle est promise à ce vantard de Guilhem. Ensuite, vos idées de démocrate ne s'accorderaient guère avec celles de Tourdel, qui est un autoritaire.

— Sans être prétentieux, un ingénieur ne peut pas épouser la fdle d'un marchand de draps, surtout lorsque cet ingénieur entend n'aliéner à aucun prix son indépendance... Tiens! mais nous sommes arrivés chez vous, tout en causant. Justement, j'ai un petit service à demander à votre père.

— Alors, montons!... répondit Plauzolles, qui était ravi de devenir l'égal de l'ingénieur en lui faisant du bien. »

Celui-ci, dans l'escalier aux marches noircies de fange, entendit les deux vieux, là-haut, ranger les chaises, secouer la table, balayer le carreau à demi remplacé par de la terre battue. Plauzolles étala la porte grandement, et salua, cérémonieux :

« Voici mon camarade qui veut vous demander un service. »

Les vieux furent tout sulîoqués, debout dans la clarté de la fenêtre, qu'enguirlandaient des lise*

rons : le père, avec sa petite tête ridée comme une pomme sèche; la mère, une rougeaude épaisse et courte, aux yeux résignés de travailleuse.

« En quoi puis-je vous servir? dit l'ancien. Asseyez-vous. Plauzolles, fais donc asseoir ton camarade. »

Raymond s'assit au milieu de la table, sa canne entre les jambes. Après avoir d'un coup d'œil observé cette cuisine, qui était bourrée de meubles, il s'exprima lentement, sans qu'un pli d'humilité déformât son visage :

« Voilà. J'attendais de mes parents une somme qui m'est nécessaire demain, à la première heure, cinq cents francs... Oh! je vous les rendrai de suite, vous comprenez... si vous me consentiez un empruntée soir même...

— Cinq cents francs!... Alors, vous nous croyez riches?...

— Je sais trop que, dans une ville mal administrée, on ne peut s'enrichir. Mais vous ne risquez rien, a^ous savez qui je suis.

— Oui, parbleu!... »

Les petits vieux admiraient l'ingénieur, son veston à revers de soie, sa canne à pomme d'or, son visage gris dont le front luisait. Ils se regar*

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