L.V UOUnUASyLE
son orgueil, à cette heure de détresse, où la menace de la mort avait passé.
« Mais, ma fdle, murmura-t-il, on n'est pas sûr que Raymond ne revienne pas!... S'il t'aime, il reviendra.
— Pardi!... insista tante Annette.
— Non, non... Il Amenait pour l'argent. J'étais pour lui un objet de fortune. 0 mon père!... »
Tourdel la soutenait pieusement, sans consentir à la laisser seule. Le miracle qu'elle pût, du fond de sa douleur, retrouver le sens du foyer, lui inspirait une bonté sans bornes.
(( Ne t'inquiète pas, mon enfant. Nous t'aimons, nous autres. Nous ne vivons que pour toi.
— Oui, mon père!... répondit-elle, en l'embrassant avec force. Pardonne-moi de t'avoir si souvent offensé, toi qui prends tant de peine pour moi, pour tout le monde. Cependant, je n'aurais pas cru... »
Au dehors, le silence régnait, sur le quai désert, sur le faubourg de la gare, où des becs de gaz brillaient, de loin en loin, pareils à des vers luisants dans un bosquet. La respiration du fleuve emplissait de sa rumeur les plages.
Les attentats.
C'était grande fêle, ce matin de juin. Rispol avait acheté à Cette trois tartanes, pour les ofTrir, en pompe solennelle, au syndicat, sans le secours de la religion. Une telle impiété indignait le peuple d'Agde.
On voyait déjà, sur le balcon du Cercle, se pavaner les deux reines du parti étranger, M""* Rispol et M""* Plauzolles, qui s'étaient frisées, pomponnées de fleurs et de rubans. A leur côté, des boutiquières arboraient leurs coiffes à dentelles blanches, des épingles d'or dans les escargots de leurs cheveux aux tempes, et sur les châles fermant à demi la gjrge. Quelques paysannes se montraient aussi, bien découplées et robustes, les traits réguliers sous le hâle.
180 LA BOURRASQIE
Sur la promenade et sur la Grève, les matelots, affectant de marcher pieds nus, en costume de travail, raillaient les trois tartanes nouvelles. A chaque instant, du monde affluait des ruelles, où les partisans du nouveau régime avaient décoré leurs maisons de drapeaux. Raymond, au milieu de ses pressoirs, de ses charrues, de ses batteuses, errait, en habit et cravate blanche. On parlait beaucoup de lui ; on rappelait sa demande en mariage, qu'il avait d'ailleurs travestie à sa façon. Nul, sauf les intéressés de son parti, n'ajoutait foi à ses plaisanteries vulgaires sur le compte d'une fille de boutiquiers, qui avait failli le compromettre par une mésalliance. Il lisait son journal, lorsque Loques et Plauzolles survinrent.
« Eh bien, Raymond, vous êtes prêt? s'écria Loques. J'espère que nous allons entraîner la ville entière. Il ne restera que les vieux et les sots sur la promenade.
— Et les pierres qu'on nous jettera?
— Nous nous défendrons », répondit Plauzolles.
Loques et Plauzolles serraient leurs poings, l'un engoncé dans une redingote à col très haut, sa tête de dogue ombragée par un chapeau de
soie; l'autre vêtu de dimanche, béret à pompon bleu, sandales à broderies noires.
« C'est là qu'il nous faut entrer! » déclara Loques, en désignant la mairie, au sommet de la promenade.
Préoccupés de montrer leur importance, ils n'avaient pas remarqué, parmi ses matelots, M. le Claire. Celui-ci, sa canne sous le bras, assistait, en simple curieux, au remue-ménage des mécréants.
La foule, en cet instant, bourdonnait. C'est que, sur le balcon du Cercle, dans la mêlée babillarde des dames en bijoux et des travailleuses de terre, Rispol était apparu, ses lourdes mains appuyées sur la barre de fer, grave, songeur. Sobrement vêtu d'un costume de drap bleu, il avait toujours le scrupule de ne pas renier son humble origine. Un sourire de bonhomie éclaira sa face rougeaude; il fit, sans le savoir peut-être, un geste de sympathie vers la foule étonnée, qui s'apaisa.
En eiïet, on ne lui en voulait presque pas à lui, à ce maître doué d'intelligence et de générosité. On le plaignait de s'imaginer qu'il était venu, à coups d'argent, sans ambition personnelle, régénérer un pays.
Bientôt, Rispol disparut. Les belles dames le suivirent dans le Cercle. Alors, sa voix au timbre clair retentit jusque sous les platanes, d'où l'on vit, à son commandement, le cortège s'organiser dans la salle tendue de verdures ; puis, dans le couloir; puis, sur la route.
Les femmes s'avancèrent les premières, glorieuses, conduites par M'"" liispol, en traîne de soie, et par 3I™° Plauzolles qui, plus boulotte encore dans le grenat de sa robe, avait dissimulé les rousseurs de son visage sous la poudre de riz. Les douze marins du Syndicat venaient ensuite, chaussés de sandales neuves, le col blanc étalé sur la vareuse bleue : au lieu de se tourner vers la foule, confus, ils tenaient leurs yeux droits vers la Grève, vers le fleuve verdâtre d'oij s'élevaient lentement, dans le soleil , les grands filets ruisselants de gouttelettes. Quel contraste de beauté fraîche et de souplesse ils offraient, avec les paysans barbus ou moustachus qui, déjà en tumulte, brandissaient leurs poings comme des marteaux!... Rispol les menait, ses hommes, horde barbare, sur laquelle flottait un drapeau lamé d'or, dont le lambeau rouge dépassait de beaucoup les autres en largeur.
Et les clairons sonnèrent, triomphants, sur la Grève, pendant que la foule se rangeait avec une émotion de surprise et de crainte.
« Vive notre cité d'Agde! » clama le petit Vincent.
Ce cri de provocation réveilla dans leur stupeur les matelots, jaloux de leur patrie. Ils s'agitèrent ensemble, avec les i30utiquiers qu'enhardissait leur force, et, d'une poussée, ils se portèrent vers le troupeau en marche. Des camarades de Vincent, Plauzolles même, répétèrent son cri, en saluant de leurs chapeaux de feutre à larges ailes :
« Vive la cité d'Agde!... C'est nous, les gens de la terre, qui allons lancer les bateaux à la mer!
— Ouais! les pieds terreux!... A l'eau!... »
Pieds terreux!... Les paysans, à cette injure, se détournaient pour répondre, lorsque Rispol, d'un geste souverain, les arrêta. Ils rentrèrent dans l'ordre du cortège.
Mais hi haine était déchaînée. Pour augmenter le trouble avec du bruit, ils frappèrent de leurs gros pieds les dalles de la c(jte montant à l'église. Les matelots suivaient, résolus à préserver d'un outrage les murs sacrés.
Plauzolles cherchait Guilhem dans la foule.
Guilliem, où donc pouvait-il être? On ne l'avait pas vu chez lui, à la fenêtre de sa chambre, auprès de Marthe, que chacun maintenant considérait comme sa fiancée.
Il se tenait tout simplement sur le plus riche de ses bateaux, entre les trois tartanes peinturlurées du Syndicat. Car, puisque Plauzolles s'était vanté de le déloger de sa place, il attendait l'occasion de prouver, enfin, que les maîtres d'Agde savaient défendre leurs droits et même, après tout, leurs privilèges.
Isolé dans le paysage du fleuve, où résonnait l'écho des rumeurs de la ville, il entendit gronder la multitude. Les paysans, maintenant, pris d'une fureur bestiale, insultaient l'église, frappaient les murs à coups de pied, le portail aux battants vermoulus qui, tant de fois, s'étaient ouverts devant les princes-évêques. Il y eut, à de tels sacrilèges, un mouvement d'horreur parmi les chrétiens, passionnés de leur ville; et des femmes, les mains au visage, s'enfuirent.
Au lieu de descendre vers le fleuve, les paysans montèrent par la rue des Musettes, hardis, voulant de leur puissance et de leur joie ébranler le sol de l'antique cité, en pénétrer les maisons pro-
fondes. Tout d'un élan, ils entonnèrent un refrain patois de carnaval. Les boutiquiers du parti nouveau les applaudissaient de leurs fenêtres, parmi les plis de leurs petits drapeaux, tandis que les fidèles refermaient à la hâte les auvents de leurs devantures. Dans le faubourg de Brescou, les vieux matelots effarés se contentaient, leurs poings aux bérets, de faire un signe de croix.
Le cortège, tournant là-haut sur le chemin de lisière, s'en fut, dans une frénésie de chansons et de bravos, défiler devant la maison de Rispol. Tout blanc dans les arbres et dans les fleurs, le palais bourgeois resplendissait comme un temple de la Victoire.
Vers la mer, les sables fauves étendaient leurs sillons à demi plantés de ceps. Dans cette solitude aux changeants horizons de lumière et d'eau, les douze marins du syndicat éprouvèrent pour la première fois un sentiment d'admiration, d'amitié fraternelle, pour leurs semblables de la terre qui avaient mis sur la plage des promesses de vie et du travail.
Devant la maison de Tourdel, la haine animale les emporta de nouveau contre l'homme <jui opposait à leurs fatales ambitions le culte de son
pays et du passé. Ils crièrent, malgré les protestations de Rispol, poussèrent des huées, contents d'insulter les pierres, ainsi que tout à l'heure ils avaient frappé les murs de l'église, qui, même pour des impies, paraissent doués d'une âme. Enfin, vers le moulin doré, sous le pont, se dessina la courbe indolente du fleuve.
Contre le quai de la Poissonnerie, par groupes de trois, les bateaux de pêche se balançaient. Mais par quelle malice avait-on rangé, derrière deux bateaux de Guilhem, les trois tartanes du syndicat?
« Diable! maugréa Rispol, Guilhem nous attend. Il va nous chercher querelle.
— Nous l'obligerons à s'écarter », répliqua Plauzolles.
Celui-ci riait, impatient de se mesurer avec son rival, devant les terriens dont la sympathie excitait son audace. Rispol s'inquiétait d'un moyen d'éviter la querelle, lorsque ses paysans, après s'être élancés sur le bord de l'eau, ordonnèrent à Guilhem de céder sur son bateau le passage à un de leurs marins ou d'amener lui-même les tartanes. La voix de Rispol fut étouiïée dans le A'acarme.
Guilhem, soutenu, lui aussi, par la vue des matelots de sa race, qui pourtant se tenaient à distance, demeurait assis tranquillement sur un cordage. A chaque sommation des rustres, il répétait d'un ton flegmatique :
« Qui viendra m'obligera sortir de chez moi?
— Tiens, c'est moi!... Il faut que tu t'écartes. »
Sans écouter les objurgations de Rispol, de Loques, qui en toutes choses imitait le millionnaire, Plauzolles sauta dans le premier bateau, puis, après avoir hésité à peine, dans le second. Guilhem, debout, les bras croisés, l'attendait. Un grand silence régna sur le peuple confondu. L'on n'entendit une minute que la respiration puissante du fleuve.
Mais des clameurs d'en"roi s'élevèrent : car Guilhem, s'étant emparé d'une rame, s'arcboutait au milieu du pont de son bateau, pour la lutte.
« Si tu avances, je te tue !... »
Les paysans, les paysannes, devant les menaces de mort proférées par les deux matelots, ne bougeaient pas, rouges de crainte. Les boutiquières gémissaient, les mains jointes. Claire, oubliant ses parures, rappelait son mari trop dévoué aux
intérêts des autres, s'efforçait de pénétrer à son tour sur le bateau de Guilhem. jPlauzolles n'écoutait rien, glorieux, Tociférant toujours :
« Té! Qu'il croit me faire peur!... Tu sais, Guilhem, que nous avons le droit de franchir les tartanes du bord pour atteindre celles qui nous appartiennent.
— Ces tartanes de Cette, je ne les reconnais pas. Va-t'en!... Et prends garde!...
— Moi?... »
Plauzolles s'emparait aussi d'une rame. Mais Guilhem avait reconnu là-bas, sur la Poissonnerie, sa mère et la jolie Marthe, qui était plus belle, en son costume de semaine, que les boutiquières aux épingles d'or. Sans avoir le temps de remarquer leur angoisse, réconforté par l'orgueil de défendre seul l'honneur de son pays bien-aimé, il se rapprocha du grand Plauzolles.
Les deux rivaux, haletants, se défièrent. Plauzolles, par ruse, feignit de s'apaiser et de sourire. Puis, se dressant de tout son haut, il abattit d'un coup sa rame sur celle de Guilhem, lequel chut à la renverse, parmi ses cordages. Les paysans, sur le quai, poussèrent un cri de délivrance, surtout
que le vainqueur, aussi leste qu'un mousse, avait déjà bondi dans la plus proche tartane.
Là, loin de s'attarder à une comédie de triomphe, il manœuvra rapide, dénouant les amarres, liant l'une à l'autre les tartanes qui s'entrechoquaient avec violence. Guilhem se remettait à peine sur ses jambes, lorsqu'un de ces chocs le fit choir de nouveau, à la grande gaieté des gens de la terre.
« Renégat! cria-t-il, en reprenant sa rame. Si tu crois, Plauzolles, que ce sera fini, tu te trompes!... Nous nous retrouverons!
— Quand tu voudras. Il vaut mieux en finir, parce que je te hais, mon camarade. Cette nuit même, si tu veux... »
Les tartanes filaient en amont, au delà de la Poissonnerie, où les marins du syndicat coururent les rejoindre.
Guilhem, pour ne pas assister à la fête des mécréants, s'en alla sur sa barque la plus légère, en promenade. Sa mère et Marthe, au bord du quai, le suivirent un moment.
Tandis que les matelots, les boutiquiers fidèles au parti de Tourdel, s'esquivaient, avec le même sentiment d'aversion que Guilhem, par la rue des
Musettes, Plauzolles et deux marins, les plus jeunes, ramenèrent les trois tartanes au débarcadère de la pêche. Alors, peu à peu, le silence se reposa.
Rispol se jucha sans façon sur un baril de sardines, qu'on avait roulé au milieu de la place, et, dominant tout son peuple, il parla :
« Voici!... Les gens de la terre offrent aujour d'hui aux gens de la mer, pour commencer, ces petites maisons flottantes, où nos amis pourront goûter le plaisir de l'indépendance. Plauzolles vous l'a dit, elles fendent l'eau vigoureusement, comme des socs de charrue fendent la terre. Vous les aimerez, marins, parce qu'elles viennent de nous, qui vous aimons...
— Evidemment! s'écria Loques, que congestionnait sa cravate, sous le grand col de sa redingote.
— Ne serez-vouspas enchantés, marins, d'avoir plus tard une sorte de flotte qui s'en ira, transportant les vins de notre presqu'île, montrer les couleurs de la nation aux ports d'Espagne et d'Italie?... Et laissez dire les méchants et les ignares. Et vive la cité d'Agde!... »
Chacun répéta ce vivat. Les bérets, les cha-
peaux de feutre, s'agitèrent vers les maisons bourgeoises qui semblaient, aA^ec dédain, tourner le dos à ces intrus. Des boutiquières aussi secouèrent leurs ombrelles, et les paysannes levèrent leurs bras musclés, en bramant aussi fort que les hommes.
A peine Rispol était-il descendu de la barrique, qu'on vit se profiler auprès de lui la fine silhouette de Raymond. Tête nue, un poing sur la hanche, Raymond s'adressa, flagorneur habile, à ces êtres calleux qui fleuraient la litière et le marécage :
« Je vous invite ù crier avec moi : Vive Rispol ! Vive le bienfaiteur d'Agde!...
— Vive Rispol !... »
On se pressait autour du maître; on voulait l'embrasser, effleurer au moins ses épaules robustes. Sa femme, qui déjà l'imaginait maire d'une ville de dix mille habitants, sanglotait presque de joie; la petite Claire, dont les gouttes de sueur faisaient fondre sur les joues la poudre de riz, hocha le front pour bien regarder la dame, et spontanément lui serrer la main, non sans envie.
Sur un ordre de liispol, les clairons sonnèrent, les larges plis du drapeau flottèrent sur la foule.
Dans la poussière brûlée des dalles, on remonta vers la Grève. Au seuil du Cercle, les boutiquières, lasses d'avoir marché dans ce troupeau, éprouvèrent, au milieu du silence des maisons voisines, un sentiment de honte et d'appréhension.
Dans le paysage des eaux, il ne restait plus que Guilhem errant sur sa barque, avec cette grâce du matelot vigoureux qui s'amuse. Il oubliait le mal des hommes en songeant à Marthe, heureux de vivre. Marthe était à lui désormais, parce qu'elle était revenue au bien, à la nature des choses. Quelle destinée d'amour et d'harmonie ils connaîtraient ensemble! Quelquefois, il la prendrait sur son bateau docile, en pleine mer. Là, devant ses yeux, assise sur le banc, elle lui dirait les commérages de la Avilie, afin de le distraire pendant la manœuvre.
Et doucement, les bras demi-nus, Guilhem tantôt s'abandonnait à la houle du fleuve, tantôt remontait vers le pont, en travaillant de ses rames. Lorsqu'il descendait vers la mer, les champs intacts de tamaris, à droite, l'attendrissaient par leur opulence et leur mélancolie. Lorsqu'il remontait dans la ville, la maison
cossue de Tourdel, que, depuis le matin, drapait la lumière du soleil, lui remuait le cœur et le faisait sourire. Marthe l'y attendait peut-être.
Il eut le désir délicieux de la voir. Ses gestes caressants, ses paroles empreintes de pitié, le purifieraient des invectives grossières des barbares.
Claudine et Marthe, pendant qu'Annette faisait, dans la cuisine, des confitures dazeroUes, se reposaient au jardin d'avoir subi tout à l'heure, pour elles-mêmes et pour leur pays, l'outrage des rapaces sans foi hurlant un refrain de carnaval. Elles en frémissaient encore, Claudine presque naïve dans ses colères, Marthe tâchant au contraire d'excuser, aux débuts de la fusion des deux races, les erreurs de l'instinct et les emportements de la passion.
« D'ailleurs, ma petite, pourquoi tant s'inquiéter? soupira Claudine. Ces intrus sont des païens, voilà tout. Restons chez nous, nous autres, Agde deviendra ce qu'elle pourra.
— Ces paysans ont jeté des mots dangereux de socialisme, je l'accorde. Mais nous ne pourrons rien, ntms autres, que courber la tête sous la bourrasque. Alors, pourquoi n'essaierions-nous
LA BOUHKASyUK. 13
pas de vivre dans la concorde, tous, gens de la terre et gens de la mer, avec les éléments nouveaux dont nous devrions au moins tenter l'expérience? Ainsi, je vois bien que mon père n'a plus sa confiance des premiers jours.
— Quel malheur, s'il se fatiguait de tenir le gouvernail! Encore si ces gens-là, lorsqu'ils seront les maîtres, nous laissent pratiquer notre religion!... Même, tu verras, les renégats de la ville seront plus féroces que les étrangers, parce que, le remords bourrelant leur conscience, ils haïront ceux dont la fidélité leur sera un reproche.
— Croyons en la bonté efiicace de notre ville. Peut-être nos conquérants seront-ils, à leur tour, conquis par nos mœurs et par nos croyances.
— Enfin, j'ai peur. Toi, tu es de la génération nouvelle. Tu comprends différemment les choses qui, sans doute, sont fatales. Seulement, nos hommes finiront par se battre. Je te supplie de retenir Guilhem.
— Guilhem a trop de volonté pour obéir à une femme », répondit Marthe avec un peu de malice.
Elles se turent, au souvenir des discordes de famille qui paraissaient lointaines. Heureusement, tante Annette survint, à petits pas précaution-
neux. Elle présentait dans une assiette un échantillon de ses confitures.
« Eh bien, dit-elle, est-ce réussi?
— Ça sent bon le sucre, répondit Claudine.
— Et les baies sauvages du volcan, ajouta Marthe.
— Ah ! ah !.. . C'est de la friandise pour l'hiver. » Tante s'en alla, très fière d'avoir reçu les éloges
de sa nièce.
« Voilà bien la plus heureuse, observa celle-ci.
— Apprends-lui qu'on veut changer le cimetière de place, tu verras son indignation.
— J'accorde que cette idée de bouleverser la terre de nos morts est très mauvaise... Aimonsnous, Claudine. »
Elles se regardaient avec un sentiment de tendresse ineffable, lorsque, sans qu'elles eussent entendu le bruit de la porte, Guilhem apparut, le béret sur la nuque, les mains ouvertes. Il y eut aussitôt sous les verdures, dans la clarté du ciel adoucie par l'ombre de la maison, une émotion de force et d'espérance.
Marthe, d'un élan, courut au-devant de lui.
« D'où viens-tu? lui demanda-t-elle. Tu as fait le vilain aujourd'hui. »
Il la baisa sur les joues, délicatement, bien qu'en son privilège de fiancé, les caresses lui fussent permises. Puis, s'asseyant auprès d'elle, après qu'il l'eut ramenée à son fauteuil d'osier, il répondit :
« Tu me mépriserais, Marthe, si je laissais passer sans protester l'affront des étrangers. Je n'ai pas voulu, je ne veux pas courber la tête.
— Prends garde, ils t'attaqueront par surprise, en mer.
— Oh ! je m'attends à un assaut de ce niais de Plauzolles. Mais, quand même ils se mettraient tous ensemble à mes trousses, mes tartanes filent, sais-tu.
— Mon petit, je ne veux plus que tu te battes.
— Je ne suis pas un lâche, ma mère.
— Si je te priais, repartit Marthe avec gravité, de choisir entre la mer et moi? »
Guilliem, brusquement, regarda sa fiancée, effrayé qu'elle pût imaginer un sacrilège. « C'est toi qui me dis ça! A moi!...
— Pour ton salut, pour ma sécurité.
— Ne médis jamais de la mer, ne doute jamais de mon courage. La mer!... C'est là que j'ai appris à vivre dans le travail et les dangers, à
penser à Dieu, à mes parents, à toi. C'est là que, chaque jour, je retrempe les forces de mon corps et de mon âme. »
Il s'exaltait, dans son amour passionné de l'eau et de l'espace, tandis que sa mère, en A'raie femme de la marine, souffrait de la même douleur.
« Calme-toi, lui dit Marthe. Tu penses hien que je n'ai pas voulu blasphémer.
— Me vois-tu travaillant sur la terre? La terre, pour moi, n'a point d'àme. Quand tu n'es pas là, elle m'ennuie.
— Maintenant, elle ne t'ennuiera plus. Tu verras même qu'ici, dans notre jardin, où viendront résonner pour nous seuls, comme dans une cloche, toutes les voix du pays, tu te mettras à aimer la terre, si toi et moi nous la cultivons ensemble. Car la vie est partout, sous toutes les formes, un trésor divin qui inspire le respect et la tendresse.
— Oh! je sais bien qu'auprès de toi la terre me sera agréable. Ce jardin serait pour nous un paradis, si aux voix de nos étangs et de nos plages ne se mêlait la voix de l'étranger. Nous serons obligés de les entendre, ces gens-là qui renient Dieu, comme si l'on avait trop de croyances en
ce monde. Car ils se moquent de notre religion, sans en avoir d'autre à mettre à la place. Et je ne comprends pas. Quelle âme ont-ils donc, s'ils pensent que l'homme peut se passer de croire à des destinées supérieures à l'homme, de se consoler dans le rêve et la prière? »
Guilhem s'interrompit . Un bourdonnement d'orage s'élevait au loin, du côté de la Grève. Le ciel était riant, d'un lustre de soie. Des oiseaux sautillaient sur la crête des murs. Le bourdonnement d'orage se rapprochait, un fracas composé de diverses clameurs de plaintes et de colère.
« Qu'y a-t-il? fit Marthe.
— Ces paysans qui dansent encore la farandole... »
Tante Annette apparut au seuil du vestibule, éplorée, les mains sur la tête.
« Ouais! Vous n'entendez pas?... C'est ici... »
Des cris de blessés, des appels éperdus, troublaient de plus en plus le silence. Soudain, on heurta la porte à coups de poing, à coups de pied» dans une confusion de populace. Annelte se précipita dans le jardin, derrière le jeune homme, tandis que Marthe et Claudine demeuraient inertes.
« N'ayez jamaispeur! » dit Guilhem qui s'avança.
Reconnaissant des voix amies, de l'autre côté de la porte, il ouvrit en hâte, et d'une ruée, telle que le flot d'une rivière par une écluse levée, tout un peuple en désordre s'écoula dans le jardin, autour des trois femmes qui s'étaient redressées. Il y avait des marins en vareuse, des femmes accoutrées de leurs robettes de la semaine, des petits vieux qui tremblaient sur leurs cannes.
« Qu'y a-t-il donc? demanda Guilhem.
— Voilà, répondit Carruc, toujours très droit, sa face maigre blêmie par la tristesse. Nous venons d'assister à une émeute sur la promenade. Les paysans allaient frapper à la mairie, comme ils avaient fait à l'église et à notre maison même, lorsque nous les en avons empêchés. Dans la bagarre, un des nôtres, exaspéré, un enfant peutêtre, a jeté une pierre, qui tout juste a touché un nommé Vincent, un grillon noiraud pire que la gale. La chose a mis le feu aux poudres. Nous nous sommes battus, parce que ces paysans se sont élancés sur nous comme des ânes. Pendant ce temps, ïourdel, qui du balcon de la mairie examinait la bataille , a voulu descendre pour nous séparer. Ah! pauvre!... Ils se sont emportés sur lui, sans que Rispol et Loques
aussi, il faut le reconnaître, aient pu les maîtriser.
— Ah! mon Dieu! s'écria Marthe. Où est mon père?
— On va l'apporter. Nous avons voulu vite vous informer de l'accident, pour que ça ne vous fasse pas trop de peine.
— Je vais voir, ditGuilhem, qui, devant Marthe, dissimulait son angoisse. Restez là, vous autres.»
Néanmoins, des camarades dévoués le suivirent au dehors, dans la lumière du soleil qui faisait étinceler lécharpe verte du fleuve. Sur le quai, déjà proche, un groupe d'hommes s'avançait, portant presque M. le Maire.
Celui-ci, pour montrer l'exemple de l'énergie, n'avait pas voulu de hrancard : il marchait raide, avec un eiïort à chaque pas, reposant simplement, de temps à autre, sa tête sur l'épaule d'un matelot.
« Eh bien, Tourdel, qu'avez-vous? lui demanda Guilhem.
— Tiens, mon enfant, tu es là? Oh! j'ai reçu un coup de canne sur le front. Ecarte-toi, tes camarades me soutiennent parfaitement. Et Marthe, que fait-elle?
— Elle se désole, parbleu! Vous souffrez, on dirait?
— Pas trop... C'est le métier qui veut ça. Quand on est à l'honneur... »
Il essayait de sourire. Une souffrance, en lui crispant les traits du visage, fît glisser, dans un caillot de sang, le mouchoir qu'un matelot lui appuyait sur le crâne, en guise de tampon.
« Guilhem, dit celui-ci, tâche qu'on ne fasse pas trop de vacarme dans la maison et qu'on apprête la chambre de M. le Maire. Un médecin \a venir. »
On avançait, malgré tout, très lentement. Tandis que Guilhem s'éloignait, Tourdel s'arrêta une minute de repos. Tourné vers le fleuve qu'il considérait avec amour, il articula péniblement :
« Je vous remercie, savez-vous, mes amis. Seulement, ne croyez pas à la clémence. Il ne faut pas pardonner... Non, tout de même, je parle trop. »
Une sorte de hoquet le secoua, ses lèvres charnues tressaillirent. Le mouchoir, s'étant détaché de nouveau, glissa sur les sourcils touffus. Alors, une femme offrit un lambeau de son chàle pour bander le front énorme du patient.
On atteignait la maison, lorsque Marthe accourut toute pâle, plus belle en sa frayeur. A la vue du sang, qui déjà imprégnait le bandage sur le front de Tourdel, elle demeura sans voix, les yeux fixes.
« Ce n'est rien, lui dit son père. Il vaut mieux que cet accident me soit arrivé à moi qu'à un de ces chefs de famille, qui ont besoin de travailler.
— Nous autres aussi, on ne nous a pas épargnés. »
Les matelots montraient glorieusement leurs bras et leurs visages meurtris, leurs habits lacérés. Guilhem avait ouvert les deux battants de la porte, afin que Tourdel et les hommes qui le soutenaient pussent passer de front. Marthe ne faisait que pleurer.
Cependant, elle avait apprêté la chambre de son père, avec l'aide de Claudine qui ne perdait pas son sang-froid. Ce fut toute une affaire de hisser par l'escalier M. le Maire, si puissant de corpulence.
« Allons, dit-il, souffrant de voir souffrir les autres, et même, pour leur donner courage, ayant la force de plaisanter. Je monterai bien à
peu près seul... Je le descendrai bien encore tout seul cet escalier, et non pas les pieds devant, dans une caisse... »
On riait, pour l'encourager aussi. D'une main, il empoigna la rampe de fer, et, ramassant sa vigueur dernière, il monta d'un pas dur, qui retentissait sourdement à chaque marche.
Bientôt, il était étendu dans son lit. Marthe doucement lui lava le visage, en le cajolant de paroles. Les matelots, leurs femmes, des enfants, s'entassaient dans le vestibule, dans l'escalier, partout, contents de participer un peu à l'intimité de cette maison, dont l'air cossu et paisible faisait du bien.
Du milieu de la ville, du fond des faubourgs, des boutiquiers, des maraîchers, accouraient encore chercher des nouvelles. Marthe n'osait congédier ce brave monde, dont le bruit contrariait pourtant le blessé. Guilhcm, avec son autorité familière sur les camarades, s'en chargea.
« On vous remercie tous, leur dit-il, du haut du palier. On vous remercie de votre charité. A présent, vous devriez sortir, parce que M. le Maire a besoin de calme. Et surtout, soyez sages dans la ville, si vous voulez lui faire plaisir. »
Ils se retirèrent docilement, sur la pointe des pieds. Le silence parut plus exquis que jamais, dans cette maison que l'épreuve une fois de plus consacrait. En bas, dans la cuisine, Annette et Claudine préparaient de la tisane de mauve pour toute la famille.
Dans la chambre, où le demi-jour des persiennes closes répandait une mélancolie, les deux fiancés se tenaient au chevet du père. Celuici, en parlant, se préoccupait de les rassurer :
« Ah! les canailles!... S'ils ont cru se débarrasser de moi pour longtemps, ils se sont trompés, je vous jure. Mais... le médecin n'arrive pas?
— Si vous voulez, j'irai le prendre, proposa Guilhem.
— Non. Celui-là aussi doit avoir peur de se compromettre. Reste là, toi. Le bonheur de te voir auprès de Marthe vaut bien que je souffre. »
Marthe s'inclina vers son père, et, lui saisissant les mains avec effusion, lui dit, comme pour le plaindre davantage et le consoler :
« Je te demande pardon de t'avoir offensé, autrefois.
— C'est oublié, ma fille.
— Marthe, tu tourmentes ton père. Taisons-nous.
— C'est vrai. »
Elle posa le front sur la couverture avec une langueur caressante. Guilhem la vit adorable, son corps onduleux comme la vague, ses bras arrondis et souples, sa nuque odorante où jamais, depuis son âge d'homme, il n'avait mis un baiser. S'étant relevée sans bruit, tandis que son père s'endormait, elle regarda Guilhem à son tour, longuement, avec un sentiment d'admiration et de gratitude, qui semblait renouveler la conscience en elle, et toute la vie.
Comment avait-elle pu les blesser un jour, son fiancé, son père, et rêver d'un mariage avec un de ces étrangers sans foi, doués pour le mal peut-être? Elle éprouvait une félicité parfaite, de se sentir aimée pour elle-même, pour tout ce que sa beauté représentait aux yeux de Guilhem des choses pieuses d'autrefois, des charmes de la race et de la mer. Son cœur battit plus fort, car Guilhem paraissait, en lui souriant, comprendre son émotion profonde, l'en remercier.
Elle eut du plaisir, et à la fois de l'appréhension, quand elle le vit se rapprocher d'elle peu à peu. La main dans la main, ils s'assirent à l'écart auprès de la fenêtre, dans un rayon doré du jour.
« Est-ce que tu ne languis pas ici, Guilheni?
— Non... Taisons-nous. Ton père dort.
— Je ne puis me contenir auprès de toi. Je t'aime maintenant plus qu'un frère. »
Tourdel se réveillait en sursaut, en gémissant : « Hein... D'où diable est-ce que je sors?,..
Ah! oui, ces canailles qui m'ont frappé à la
tête...
— Père, qu'as-tu?
— Rien. Guilhem est là?
— Oui. Me voici.
— C'est bon. Té! fais de la lumière. » Marthe ouvrit une persienne. L'on entendit une
minute le grondement du fleuve, au soleil, puis, là-bas, dans la cuisine, Annette et Claudine qui se disputaient à qui monterait aux deux enfants un second bol de tisane. Claudine, enfin, disposait les bols sur un plateau, lorsqu'on frappa.
C'était le médecin, un roué compagnon, osseux et barbu, qui gesticulait avec un excès de bonne humeur. Cependant, son entrée dans la chambre produisit une véritable sensation de sécurité. Il riait toujours.
Après avoir interrogé le malade, qui, pour ne pas alarmer ses proches, dissimulait sa méfiance,
il eut une explosion de jovialité. Bah! ce ne serait rien du tout, ce bobo. Des compresses d'eau sédative, un bon repos, du bon bouillon, et dans moins de quinze jours on reverrait M. le Maire s'asseoir sous la halle auprès des petits vieux, ses amis fidèles, ou trottiner sur le chemin de la mairie. Plein de santé sous ses cheveux blancs, enveloppé d'une redingote d'enterrement qui lui donnait une noblesse, le médecin parut charmant aux femmes. Elles l'accompagnèrent en bas, jusque sur le trottoir.
Guilhem et sa mère ne partirent qu'à la nuit, après avoir soupe en famille, à cette table étincelante, si bien servie, où la place vide du Maire provoquait de temps à autre une tristesse, qui rendait ensuite plus intense la félicité de tous.
Le sacrilège.
La nuit était criblée d'étoiles, autant que de coquillages les sables du Cap. Les lanternes des barques de pèclie jetaient sur l'eau leurs lueurs rouges. Ce soir, pas de charroi sur le pont, ni dans la ville. Guiiliem et sa mère s'avançaient sur le quai désert, lorsque Guilhem aperçut deux ombres qui, le long des murs, semblaient les suivre à distance. Il s'arrêta, furieux.
c< Ya-t-en! dit-il à sa mère. Je rentrerai par la place de l'Église. »
Et, se détournant, il courut.
Les deux ombres, l'ayant reconnu sans doute, s'étaient esquivées. Il fouilla autour de l'église, dans les ruelles humides de la Poissonnerie. En
vain. Les maisons dormaient. Chacun se terrait chez soi, après une journée si orageuse. Personne sur la promenade, autour de laquelle, pourtant, des cabarets offraient leurs vitrines illuminées comme des autels. Le Cercle démocratique arborait, aux feux d'une double rangée de lanternes vénitiennes, son balcon décoré de drapeaux et de verdures.
Alors, tout rassuré, hélas! Guilhem rentra chez lui. Le malheur de nouveau le menaçait.
Tout à l'heure, c'étaient Raymond et Plauzolles qui, se faufilant le long des murs, préparaient contre leur rival un crime sans nom. Ils avaient furtivement, à la fin du banquet chez Rispol, échappé à leur peuple, et, prenant par le haut du faubourg, afin d'éviter quelque rencontre au chemin de lisière, ils étaient descendus sur le quai attenter au bien le plus sacré du matelot.
Puisque Guilhem était si fier de ses barques, d'oîi il tirait sa richesse et son prestige, pourquoi ne pas les lui soustraire, au moins une, la plus précieuse? Raymond espérait, en appauvrissant le iiancé de Marthe, surprendre le vieux Tourdcl en ses calculs d'argent. Génie du mal, il avait inspiré ce nigaud de Plauzolles, que d'ailleurs sa
LA BOURRASQUE. 1 't
femme excitait, jalouse de IMaiihe, depuis qu'elle avait dû renoncer à marier celle-ci selon ses goûts. D'autre part, Raymond n'avait pas encore restitué au père de Plauzolles les cinq cents francs empruntés : c'est pourquoi il flattait le camarade, il l'assistait assidûment de son àme complaisante à la haine.
Sur le quai désert, au lieu de fuir, ainsi que l'avait cru Guilhem, ils s'étaient cachés sous une de ces voûtes obscures qui, de loin en loin, aux maisons de la Poissonnerie, servent de hangars où l'on serre des madriers et des sacs de farine.
Lorsque Guilhem se fut éloigné, ils cheminèrent, sournois, vers les bateaux bien rangés et recouverts de bâches, comme des charrettes de paysans sur la place d'une foire.
« Demain, quelle colère!... bourdonna Ra}^mond. A moins, car Guilhem a tant de chance! que son bateau, au lieu d'aller à la dérive, ne s'arrête à quelqu'un de ces cordons de pierre qui désignent les parties basses du fleuve.
— Non. Nous lâcherons son bateau préféré. Il est si nerveux, si leste, qu'il filera droit à la mer, je vous réponds. Le gardien des phares seul est à craindre, parce qu'on n'a jamais vu, à cette
heure du soir, un bateau sortir du port ou y rentrer... Savez- vous, Raymond, que nous allons tenter une chose incroyable, que personne d'ici n'aurait imaginée?
— Il faut prendre ces gens-là par la misère. Sinon, ils se moqueront toujours de nous. Vous, Plauzolles, vous ne serez rien, tant que le fils des Palmier pourra vous dominer.
— Tout de même, je tremble... Oh ! pas pour lui, mais pour cette embarcation qui n'a rien fait de mal, la pauvre.
— Tant pis ! C'est la barque d'un ennemi, d'un méchant, d'un orgueilleux. Une barque bénie par le curé, ah! ah!... Il ne ])0urra pas y promener sa femme. »
Le fleuve, dans la nuit immense, ne faisait pas plus de bruit qu'un champ de blé sous la brise. Plauzolles, après avoir dénoué l'amarre, sauta dans la barque de Guilhem qui, sous le choc, se mit à danser.
Au moment de toucher la barre, son cœur tressaillit. Lui, un matelot, commettre le pire des sacrilèges! Il hésita. Il regarda l'espace étoile, le fleuve vertigineux dans l'ombre, sur lequel ils avaient appris à naviguer ensemble, avec Guilhem,
dans une enfance fraternelle. Les bateaux ne bougeaient plus, exhalant leur odeur d'embruns et de goudrons, créatures innocentes, soumises, abandonnées depuis des générations, la nuit, à la probité des hommes.
« Eh bien, que faites-vous? demanda Raymond, du bord du quai. Nous n'aA'ons pas de temps à perdre.
— Ça me crève le cœur... Pauvre barque, où ira-t-elle, seule?
— C'est la barque de Guilhem. Elle ne vaut pas plus que lui.
— Après tout, c'est vrai. Qu'elle emporte son âme! »
Alors, dans une angoisse suprême, épiant si quelque douanier, par hasard, n'errait pas dans les ténèbres, au long des maisons, Plauzolles détacha la corde qui soutenait à une lourde tartane la barque précieuse. Ensuite, après avoir soufflé la lanterne, il se sauva d'un bond sur son propre bateau. Là, sans tarder, il repoussa laborieusement, au moyen de sa perche à trident de fer, la barque de Guilhem, qui parut résister d'abord, en son instinct de serviteur fidèle. Enfin, tanguant de droite et de gauche, comme à regret, elle
s'écarta, se livra au gré de l'onde qui çà et là tourbillonnait.
Plauzolles joignait les mains, dans une stupeur. La honte, l'effroi d'avoir commis un tel crime traversa son esprit superstitieux de matelot. Hébété, il regarda, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie dans les nuages de l'ombre, cette barque informe, qui filait au vent de la mer comme dans la prairie un cheval sans entraves ; et un silence sacré régna, ainsi que devant la mort qui passe.
« Eh bien, ça y est? » demanda Raymond.
Celui-ci ricanait, en frisant ses moustaches. Mais, au fond, il finissait par avoir peur, seul sur ce quai désert, au sein de l'ombre.
Plauzolles brusquement le rejoignit.
« Oui, ça y est. En attendant, c'est moi qui ai fait le coup. Qu'arrivera-t-il? »
Raymond ne sut que répondre. Lui aussi sentait remuer dans son àme épaisse le sentiment des croyances du pays dont il était l'hôte. Ils montèrent par la rue des Musettes, dans la ville que le silence rendait plus laide, au milieu de l'obscurité.
Au faubourg, ils se séparèrent, avec un simple
mot de salutation. Raymond, en rétrogradant seul vers la promenade, tremblait davantage.
A trois heures du matin, selon l'habitude, les matelots descendirent au port, en vareuse, le pantalon de bure retroussé sur les pieds nus, chacun portant au bras un panier de provisions. Déjà les mousses, dans l'ombre blanchissante, dépouillaient les bateaux de leurs bâches éteignaient les lanternes, dénouaient les amarres.
Les maîtres n'arrivent que les derniers, une fois que sont terminés les préparatifs du départ. Dès que Guilhem se présenta, dégourdi, dans la ténèbre du pont et de l'église, les camarades coururent à son devant lui annoncer, avec mille précautions, en le consolant déjà, que la plus jolie de ses barques avait disparu. Quelle stupeur, alors! Quelle colère!...
Guilhem s'empressa aussitôt, chercha lui-même son bien, des yeux, sur tout le parcours du fleuve, dans le paysage endormi de la ville. Recherches vaines. Les camarades, hésitant à partir, le considéraient d'un air consterné, avec compassion. Plauzolles lui-même maintenait son bateau à menus coups de rames, parmi ses frères.
« Ma barque! ma barque!... se lamentait
Guilhem, qui s'était assis sur une quille d'amarre. Ma barque s'en est allée à la dérive ! Ah ! les lâches ! Je leur promets un châtiment, s'ils ont fait ça !.. .
— Mon Dieu ! gémirent les camarades. Il n'y a que les gens de la terre capables de commettre un crime pareil. Quelles misères pour la vie!...
— Nous n'y pouvons rien, nous autres, se défendit Plauzolles, avec un accent de douleur, que le remords peut-être provoquait. A présent, on va nous accuser de tous les méfaits.
— Mais non. Ce n'est pas nous autres », ajoutaient les jeunes marins du syndicat, sur leurs tartanes.
Ceux-ci, ignorant le péché de Plauzolles, montraient une telle sincérité dans leur indignation que Guilhem, loin de les soupçonner, fut touché de savoir qu'ils ne s'étaient point déshonorés par un sacrilège.
« Allez-vous-en! leur dit-il à tous. Mes vieilles barques ne sont pas prêtes pour le travail. Vous n'y ferez rien d'attendre et de me regarder. Puisque le malheur n'atteint que moi seul, je saurai bien me tirer d'affaire. »
Et Guilhem salua tristement les bateaux qui
216 LA BOURIÎASQUE
s'en allèrent, en déployant leurs voiles dans la brume.
« Adieu, adieu, Guilhem ! Plaise à Dieu que ta barque ne se soit pas échouée sur le Roc. Nous la retrouverons au long de la côte, va. »
La flottille, en cheminant sur le fleuve, se dispersait. Plauzolles, par orgueil, força le jeu de ses rames devant Guilhem, dont il sentait moins la détresse, à mesure qu'il se livrait au monde libre des sables et de l'eau.
Guilhem, tandis que son mousse remontait au faubourg, demeura seul assis sur une dalle, les jambes pendantes, tel qu'un enfant qui, après avoir essuyé un affront devant ses camarades, a honte de rentrer chez lui. Le jour lentement s'animait, parmi les vapeurs du fleuve et des grands marécages répandus dans la plaine. Des nuées, en longs serpents de neige, puis en broussailles de feu, se tordaient à l'horizon. Un mirage, quand la lumière eut dépouillé les eaux de leurs voiles d'ombre, souleva la ville étincelante et bleue; et, parmi le brouillard mêlé des rayons du soleil, la cloche claire de l'église sonna gaiement l'angelus. Une odeur de sel et de goudron émanait de ses rues, de ses places informes, oii des barques hors
d'usage, enfouies à moitié dans la poussière, servaient de banquettes aux promeneurs.
Guilhem, dans le charme de l'aurore, prenait du plaisir à se repaître de sa douleur. Car, attaché de tout son corps autant que de toute son âme au pays de la mer, il s'enorgueillissait d'être le matelot qui lui offrait en sacrifice le meilleur de son bien. L'affection de ses compatriotes le réconfortait, de même qu'aux jours de deuil on éprouve une consolation véritable à sentir autour de soi des amis, des frères, communiant dans sa propre peine. D'ailleurs, la Providence est juste : qui sait si le crime, en se retournant contre les coupables, ne leur inspirerait pas à eux-mêmes une horreur telle que les égarés d'un moment retrouveraient le sentiment de la patrie?
La ville se réveillait en un bourdonnement de ruche. Des pêcheurs à la ligne choisissaient leurs places sur le quai de la Grève. Des gabarrcs chargées de sacs de farine descendaient au faubourg de la gare. Sur le pont qui gémissait, une charrette passa, puis deux, puis d'autres ensemble, portant à la plage des tas de pierres qui devaient servir à limiter les vignes. La rumeur grandit vite, les mille petits bruits charmants de chaque jour,
les volets qui battent, les ménagères bavardes qui vont acheter un sou de café, les boutiquiers qui balayent leur morceau de rue, les chiens qui jappent.
Guilhem songeait, la tête entre ses mains, lorsque des curieux descendirent de la rue des Musettes. Ils Amenaient voir son malheur. Et le trouvant isolé, glacé par le froid de l'aurore, ils eurent une hésitation.
Mais aussitôt il se détournait, avec un émoi très doux de leur sympathie.
« Alors, est-ce vrai qu'on t'a volé ton bateau?
— C'est vrai.
— Oh! Mère de Dieu!... Nous sommes avec toi, tu sais. On se réunira, s'il faut, pour te le remplacer... »
Du monde accourait, des femmes en coiffe de nuit, des bourgeois qui ne sortent de leur quartier pour aller que deux ou trois fois l'an contempler la mer, des vieux qui, sans leurs cannes, bronchaient aux dalles brisées. Ceux-ci erraient sur le quai, tristes, observant le fond des eaux.
Guilhem remarqua dans leur groupe le père Plauzolles, lequel se désolait plus que les autres. Avait-il l'épouvantable pressentiment que son fils
LE SACUILÈGE 219
avait commis le crime? Guilhem, pour ne pas l'offenser devant le monde, se défendit de lui révéler un pareil soupçon. Finalement, las de souffrir, il s'en alla chez lui se recueillir dans sa maison modeste.
Alors, de leur côté, les petits vieux languissants s'en allèrent, les mains aux poches, surprendre au travail les gens de la terre. Quelle stupeur de les A'oir si calmes, dans la lumière d'azur et d'or! Les charrues fendaient le sable en longs sillons; les rouliers, en jurant contre leurs bêtes, déchargeaient les charrettes de pierres et d'engrais.
Et les petits vieux, qui secouaient avec désespérance leur tête faible, s'en retournèrent à la Poissonnerie. Là, ils s'assirent sur le banc de bois, devant le fleuve, au plein soleil qui les aveuglait.
Quelques minutes avant le retour des tartanes, Marthe, s'étant vêtue précipitamment, sans épingles à ses escargots et à son chàle. 3Iarthe passa sur le quai. Les petits vieux, les poissonnières, parmi leurs carrioles déjà [trêtes, s'empressaient pour la saluer. Mais elle marchait vite, impatiente d'apercevoir, dans l'ombrage clair des platanes, au coin do la route, la si ancienne maison de Guilhem, riant entre ses rides.
Sur la Grève, elle croisa, comme par un fait exprès, en compagnie de Loques soufflant en ses bajoues, Raymond lui-même, qui était toujours beau, paré d'un gilet blanc et de souliers jaunes. Ils discutaient avec animation, mais d'un ton chuchoteur, à propos du crime sans doute. A la vue de Marthe, ils se turent. Et n'eurent-ils pas l'insolence de la saluer d'un grand coup de chapeau? Elle rougit à la pensée que ces deux hommes pouvaient encore la croire à eux, leur dupe ou leur complice.
Pauvre Guilhem! Il s'était caché dans un coin de son jardin, pour pleurer sans trop de honte, à son âge. Sa mère était assise derrière la porte d'entrée, dans l'ombre, ainsi que le jour où son homme mourut.
« Oh! ma fille! s'écria-telle, tendant les bras à Marthe.
— Je suis venue en courant, une minute. Mais, ne vous désolez pas, nous remplacerons le bateau.
— On ne le remplacera jamais. C'est son père qui l'avait donné à Guilhem. »
Celui-ci se présentait sans bruit, à la porte du' jardin. Le chagrin l'affaiblissait, à tel point qu'il dut s'appuyer au mur.
c( Me voici, Marthe, dit-il.
— Ah!... je voulais te voir!... »
Ingénus, passionnés l'un de l'autre, dans un élan de pitié, ils s'embrassèrent. Marthe parla la première :
« Je venais vous consoler, et, de vous voir si triste, je tremble, moi aussi.
— Marthe, répondit-il, en supportant sur son épaule la tête odorante de la femme, remercie ton père. Son bateau me sera sacré, parce qu'il unira à ma force ta grâce vaillante. Quant au mien, à celui que nous ne verrons plus, il n'est à mes yeux qu'une créature symbolique emportant à jamais dans l'inconnu la fortune d'Agde...
— Non pas nos espérances, crois-moi. »
Guilhem lui fit un baiser sur la joue, avec
mélancolie, tandis que Claudine, radieuse de les voir bien d'accord, souriait parmi ses larmes.
« Allons, je m'en vais. Si je restais trop longtemps, papa croirait que vous ne pouvez plus vous consoler. »
Marthe s'éloigna.
A la Poissonnerie, l'agitation ne cessait point. On attendait toujours avec anxiété le retour des
pécheurs, qui semblaient larder aujourd'hui, sur le large cours du fleuve.
Enfin, là-bas, dans le brouillard du soleil, les voiles blanches brillèrent. Elles avançaient rapidement, les mousses ramant sans interruption Tous les maîtres, après avoir plié leurs voiles, se dressèrent sur le pont des bateaux, les bras ballants sur les culottes retroussées. On comprit, à leur immobilité, qu'ils n'apportaient aucune nouvelle du bateau de (juilhem, et ce fut sur le quai une lamentation.
« 0 sainte Vierge!... »
Les bateaux, sans se frôler trop fort, se rangeaient au débarcadère.
Bientôt, les filets et les corbeilles jonchèrent les dalles, où des jeunes filles s'empressaient de les ramasser. Elles tournaient le dos avec mépris, lorsqu'un marin du syndicat venait lui-même sur la poissonnerie traîner sa récolte, laquelle, par une dérision du destin, était la plus abondante.
Cependant, Plauzolles, au lieu de quitter son bateau, s'amusait à planter des clous sur le mât.
« Nous nous sommes dispersés sur la mer, expliquaient les pêcheurs à leurs femmes. Nous
LE SACUILÈGE 223
n'avons point va d'épaves. Peut-être ceux du Cap... »
Ceux du Cap, qui arrivaient à peine, portant leur pêche en carriole, n'avaient non plus rien découvert le long des côtes, vers Cette et Maguelone. Où diable s'était perdue, telle qu'une enfant dans la plaine, la barque de Palmier?
c( Il nous reste une chance : c'est qu'un bateau de l'étranger nous la ramène. »
L'ouvrage terminé, ils s'en allèrent déposer à l'église, pour que la dame du Grau leur fût favorable, des cierges de vingt sous.
Plauzolles, seul, erra plus longtemps que de coutume sur le quai. Attendait-il, par hasard, son épouse? Non, puisque celle-ci avait aujourd'hui commencé sa grande lessive de la semaine. A quoi rêvait-il donc, ainsi tourné vers la mer? Il ne pouvait détacher ses yeux du paysage de silence et de lumière, par où, cette nuit, la barque malheureuse s'était évanouie. Enfin, il disparut, la tête basse, sans saluer son père, dont le regard aigu le déconcertait.
Celui-ci, à son tour, se leva. Au lieu de suivre le chemin d'habitude, sur les traces de son fils, il feignit, pour ne pas provoquer les soupçons du
monde, d'aller en badaud s'informer de l'avancement des cultures, dans le royaume de Rispol.
Ah! ces paysans téméraires, qui ne croyaient à rien ! Père Plauzolles avait compté les surprendre penchés sur leurs sillons. Voilà qu'ils déjeunaient en groupe, couchés à même le sable, autour de ce trapu de Rispol qui, debout, les mains derrière le dos, leur racontait l'alarme de la ville. Ils riaient, d'ailleurs sans malice, incapables de comprendre l'horreur du sacrilège.
Père Plauzolles eut beau se dissimuler le long des haies, au chemin de lisière, ils le hélèrent bravement tous ensemble :
« Ouais! Est-ce que le diable est tombé sur le quai, cette nuit? Au moins, vous n'avez pas à le craindre, vous.
— Laissez-moi, je suis un vieux d'Agde.
— Nous sommes des jeunes, nous! Tant que vous serez des nôtres, le malheur vous épargnera.
— Peut-être... Dans la marine, le malheur d'un matelot retentit forcément sur le cœur des autres.
— Superstition!... »
Le petit vieux alors, s'étant arrêté, cria de toutes les forces de sa conscience :
« La destruction, c'est partout le mal; et ceux qui le commettent subiront un jour le châtiment. »
Les paysans, leur viande froide à la main, demeurèrent stupéfaits des prédictions d'un vieillard qu'on avait cru converti, au moins par intérêt, à la cause de son fils. Aux reflets blonds des cultures, il poursuivait son chemin. Après avoir longé le cimetière, il prit à gauche, non sans éviter le jardin de Loques. Plus pressé à mesure, il gravit les marches branlantes de son logis.
Plauzolles avait conservé l'habitude d'y venir échanger ses habits de pêche, que la mère ravaudait avec tant de soin. Déjà, il était rendu, glorieux de son costume de ville, béret bleu à pompon blanc, chemise blanche et ceinture rouge. Dès l'apparition de son père, il salua le premier, avec un air d'insouciance :
« Bonjour, père. J'ai encore fait une bonne pêche aujourd'hui.
— Je m'étonne que tu ne m'en aies rien dit sur le marché. »
Ils se regardèrent, debout contre la table qui les séparait, dans un silence. Le petit vieux, dont
LA BOURRASOl-'E. 1"^
les yeux rouges pétillaient de la colère de tout à l'heure, repartit brusquement :
« Je m'étonne surtout que tu ne me parles pas du crime qui indigne tout le monde.
— J'allais justement vous en parler. Quelle malechance que cela soit tombé sur Guilhem! Ne va-t-on pas nous accuser, par hasard?
— T'accuser, t'accuser... Vois, personne ne t'accuse. Et tu te dénonces en te défendant.
— Moi!
— Oui, toi, toi!... C'est toi qui as fait le coup, dis?
— Gomment aurais-je eu l'idée de perdre un bateau?
— Personne ne pouvait l'avoir qu'un homme de la mer. »
PlauzoUes balbutia. Il tremblait ainsi lorsque, tout enfant, son père le prenait en faute : alors, il ne pouvait, avec son cœur naïf, soutenir le mensonge. Comme autrefois, son père aujourd'hui le devinait, dans le fond ténébreux de sa pensée. Et d'un élan, tout frémissant en sa carcasse maigre, le vieux clama :
« C'est toi!... Oui, c'est toi!...
— Mais je mériterais le bagne.
— Tu le mérites!... Si tu écoutes ces gens de la terre, tu finiras par te damner!...
— Mon père...
— Tais-toi. Je vois bien que tu as du remords. Allons, avoue, ça te soulagera. Avoue à ton vieux père, qui aurait préféré périr en mer que de voir son enfant se rendre coupable d'un tel péché. »
Aux cris de son homme, la mère Plauzolles, qui était entrain de nettoyer la chambre, accourut sur la porte. Sous la coiffe aux rubans dénoués, son visage énorme se ridait davantage, dans une expression d'aversion et d'épouvante.
Plauzolles, qui supportait mal l'humiliation, regarda son père fixement, avec une attitude de défi. Soit qu'il voulût, imprégné de l'esprit nouveau, montrer qu'il était un maître aussi, soit que, dans le désespoir de sa honte, il n'eût pas la force d'entendre, devant ses parents, à la lumière du foyer, la révéhition de son crime, il s'acharna bravement à mentir, s'irrita jusqu'à l'injure :
« Ce n'est pas moi, non!... Et laissez-moi tranquille!...
— Puisque tu n'as même pas le courage de te
confesser ù ton père, tu ne reparaîtras plus chez
nous.
— Chez vous!... Mais alors, si je ne reviens plus ici, on me croira indigne, on va m'accuser.
— Tu t'arrangeras. Tu es si fort!...
— Mais ce n'est pas moi, voyons.
— Si, menteur!... Ça se lit sur ta ligure méchante et courroucée. Ah! j'ai fait pour toi tant de sacrifices! Encore celui de patienter les cinq cents francs de ce bellâtre, qui me fuit et qui t'empoisonne avec son âme d'étranger!...
— N'insultez pas Raymond.
— Ce sont des gens habitués aux insultes... Et il me le remboursera, l'argent, ton ami, sais-tu? Toi, va-t'en. Ne reparais plus ici; on te rapportera tes frusques.
— On te rapportera aussi ton argent, riposta Plauzolles, qui oubliait, dans sa gloriole d'être devenu l'ami d'un ingénieur, qu'il s'adressait à son père.
— Va-t'en!... Va te faire ensorceler, bateleur!... Et plus vite que ça!... »
Le petit vieux frappait la table de ses poings, harcelait son fils. Celui-ci touchait la porte du palier, lorsqu'au dernier moment il se détourna,
ému, vers sa mère, qui n'avait pas bougé. La brave femme, en se contenant d'avoir pitié, lui dit : c( Tu n'as qu'à obéir à ton père. Si tu n'avoues pas ton crime chez nous, tu ne pourras pas le supporter longtemps au milieu du monde.
— Et nous serons déshonorés!... déshonorés!... »
Le petit vieux, agitant son corps plus léger qu'une rame, chassait dans l'escalier ce grand Plauzolles éperdu. Heureusement, il n'y avait personne le long des maisons, d'où les marins semblaient hésiter à sortir, ce matin de misère.
Claire, sur la porte du jardin, attendait son mari.
« Eh bien ! lui demanda-t-elle, tes parents t'ont gardé plus d'une heure. Qu'est-ce qu'ils t'ont raconté?
— Des folies, des folies... Ah! laisse-moi passer!... »
Claire, en le suivant à la maison, riait. Épaisse et courte, elle aimait ce matelot superbe de stature et brillant de visage. Elle l'admirait, en son envie de petite bourgeoise, d'avoir osé attenter au bien sacré de la marine, à la fortune de Guilhem, le fiancé de Marthe.
Défaillance.
C'était juillet, la canicule. On avançait les vêpres ce dimanche, afin que la population pût s'en aller sur la plage, jouir de la mer. Toutes les femmes étaient dehors, jolies avec leurs coiffes à dentelles, leur châle à mantille décolleté, avec leurs robes de couleur ornées çà et là d'épingles d'or. Brunes, les yeux fendus en amandes sous l'arc épais des sourcils, elles s'égayaient de voir bientôt sur la plage les foules accourues des communes voisines. Les hommes, forts et souples, leur face de cuivre burinée comme une médaille, erraient sur la promenade, en costume de toile et sandales, ou bien, sur la place de l'Église, jouaient aux boules.
Pourtant, la menace d'un malheur nouveau planait sur la ville. Ne disait-on pas que les gens de la terre se proposaient, le lo août, d'entraver la procession de Notre-Dame du Grau? On disait aussi que Tourdel était bien résolu à arrêter les perturbateurs. Alors, on verrait sûrement de la bataille.
Cette après-midi, Tourdel, sur le parapet de la halle, s'entretenait des affaires de la cité avec ses camarades. Le chapeau de paille sur la nuque, il levait quelquefois son visage, comme pour montrer au sommet du front, entre les cheveux arrachés, la cicatrice de sa blessure glorieuse.
« Bah ! disait-il avec cet entêtement du fanatique qui ne veut pas voir autour de lui l'amélioration des choses, ne regrettons pas ceux de nos compatriotes qui, dans un bas intérêt, se sont jetés aux bras des barbares. Ah! il fallait bien que l'incroyance du siècle soufflât sur Agde. A nous de nous défendre. J'en connais, d'ailleurs, de ces boutiquiers, qui nous reviendront. Regardez le vieux Plauzolles : il a mis son fils à la porte.
— Le vieux Plauzolles est un homme du passé.
— Que voulez-vous! si j'ai une illusion, laissezla-moi... Tiens, voici nos trois grands hommes. »
En effet, Loques, ses mains grasses aux poches, descendait la rue des Musettes, entre Plauzolles dont la figure pleine paraissait plus hâlée sous son blond chapeau de paille, et Raymond l'ingénieur qui, un cigare à la bouche, toisait de haut les femmes. Ils vinrent s'asseoir sans vergogne auprès du maire, en ricanant.
« Ah! ah! disait Loques, Rispol a vu enfin le préfet. Nous allons pouvoir prolonger nos quais.
— Hein?... » fit Tourdel, qui, de l'autre côté du pilier, se redressa.
Raymond lui réservait une surprise plus cruelle. Il ajouta, avec une sorte de négligence, en rejetant son cigare à demi fumé :
« Nous allons obtenir l'installation du jeu de paume et le transfert du cimetière.
— C'est trop fort! gronda Tourdel. On ne se contente pas de ruiner la ville, on veut dissiper au vent la poussière sacrée de ses ancêtres.
— On veut, au contraire, l'cnricliir et l'embellir, riposta Loques.
— Le préfet se moque bien de nous, lui qui n'a jamais visité Agde, et qui régnera demain peut-être à Marseille.
— Nous ferons d'Agde un petit Marseille.
— Pas VOUS autres, tas de fainéants!.,. »
Mais Tourdel n'y tenait plus. Il frappa les pavés de sa canne et, entraînant ses camarades, partit. 11 erra par les rues avec mélancolie, comme si pour la dernière fois il les eût contemplées.
Il les aimait passionnément, ses ruelles ombreuses, si pittoresques, imprévues, avec leurs escaliers cà double révolution s'avançant vers le ruisseau, leurs impasses éclairées de jardins, leurs pignons ventrus troués de petites fenêtres, leurs toits de lave plongeant sur les noires façades aux balcons de fer. A force d'argent, les barbares démoliraient la poésie de cette ville, que les pirates mêmes, au cours des siècles, avaient respectée.
Pendant que Tourdel montait au faubourg de Brescou, les matelots, les jeunes filles, s'assemblaient sur la Grève, pour assister au défilé des communes voisines se rendant à la mer. Depuis sept lieures du matin, la route blanche, au faubourg de la gare, fumait de poussière, le pont de bois gémissait sur ses cordages. Tout le peuple des campagnes, mêlé de costumes et de patois, faisait l'animation du pays. Et il en passait toujours, des calèches vernies, des omnibus aux grelots tintants, des charrettes balourdes, des car-
rioles portant quelquefois un malade étendu sur de la paille. On eût dit une tribu en marche pour un pèlerinage. Il y avait des familles qui bravement charriaient des meubles, pour s'installer une semaine au bord de la mer.
Une gabarre, que halait un cheval de labour, et munie de bancs de bois ainsi qu'abritée d'une tente, transportait à la mer le peuple d'Agde. Les jeunes filles s'y rendirent avec leurs galants, après les vêpres. Sa cloche sonnait presque en face de la maison de Tourdel.
Marthe voulait bien, ce dimanche, aller à la mer, mais non en gabarre, avec le monde. Elle préférait marcher, disait-elle, afin de jouir de la gaieté du chemin. Guilhem l'accompagna, puisqu'ils pouvaient, de par leurs fiançailles, aller seuls sans être surveillés.
Marthe, en sa robe mauve, son châle blanc à guimpe, avec ses épingles d'or qui soutenaient sur la nuque, sur les tempes, ses profonds cheveux à reflets d'ébène, Marthe était bien aujourd'hui la madone précieuse qu'eussent adorée les dévots de sa race. Et quel velours savoureux sur ses joues au teint mat, sur ses lèvres de pourpre, sur son front ceint de bandeaux de cheveux! Pourtant, au
lieu (l'aA'oir la coquetterie de ses charmes, elle éprouvait une langueur que tout d'abord Guilhem ne remarqua point, tant il était ravi de la posséder à son bras. D'ailleurs, eût-elle osé lui répondre? Elle souffrait trop de songer à Raymond, de le revoir en sa pensée toujours beau, troublant par ses manières d'intelligence et de hauteur. De quelle séduction merveilleuse était doué cet homme !
Bientôt, ils cheminaient sur la petite route, au bord du fleuve qui était presque bleu, ce dimanche, à force de soleil. A gauche s'étendait, jusqu'au lac de la Baguasse, le royaume de cultures tout nivelé déjà. La terre, dépouillée de ses parures de sables, de tamaris et de roseaux, n'avait plus sa tendresse d'autrefois, son émotion de silence et de rêve. Sillonnée par les charrues de longues rides, elle était sans ombre et sans écho. Marthe, en la regardant, se troublait davantage, avec une sorte de remords.
De temps à autre, une voiture les dépassait, ou une charrette, ou un âne qui suivait son maître, et qui portait la femme sur le bât, les enfants dans les corbeilles. Les villageois non plus ne reconnaissaient pas leur plage favorite. Et, avec une
effusion de chagrin qui plaisait aux deux fiancés, ils gémissaient, tout le long de la route :
« Mon Dieu ! que c'est laid, des vignes à Agde ! . . . On était heureux dans cette presqu'île. Maintenant, les soucis d'argent vont y ronger tout le monde. »
A mi-chemin, Marthe, se disant un peu lasse, dut s'asseoir sur une pierre.
« Tu A'ois, gronda Guilhem, tu n'as pas voulu prendre la gabarre. Tante Annette m'accusera de ne pas savoir te soigner. »
Elle le regarda. Puis, se détournant avec une sorte de crainte, elle regarda dans le lointain la tour rougeâtre de l'église, par-dessus le mamelon des dunes, et quelques toits pareils à des rochers.
« Je ne suis pas lasse d'aller à pied, murmurat-elle, mais de... Oh! si tu soupçonnais... Pardonne, pardonne-moi!...
— Qu'as-tu donc? Tu m'effraies... Lui, peutêtre?...
— Je ne peux le chasser de mon esprit. Il me hante partout, il rôde autour de moi. Et je ne voudrais plus, moi qui t'aime, moi qui ne suis qu'à toi... Alors, tu comprends, maintenant que nous sommes seuls...
— Eh bien. .
— Alors, je te dis tout, pour que tu me consoles.
— Pauvre Marthe! Le souvenir te poursuit de son ombre mauvaise. Vois-tu, il faudra que nous soyons ensemble pour que le bonheur, comme du soleil, la dissipe. »
Ils se turent. Un gros cheval de halage s'avançait en tirant sa corde. La gabarre coupait lentement l'onde, dont les replis se brisaient en ccumant contre les berges.
Au milieu des voyageurs assis sous la tente, Raymond se tenait debout auprès de Loques, de Plauzolles et de Claire. Tout à coup, dans la stupeur de voir sur le chemin les deux fiancés se reposer comme des pauvres, Raymond et ses amis poussèrent un rire d'injure. Raymond, avec vantardise, se rengorgea, afin de montrer son gilet blanc, ses mains blondes qui frisaient les moustaches.
« C'est lui, soupira Marthe. Que te disais-je! Il est toujours autour de moi.
— Si tu crains de le rencontrer sur la plage, rentrons.
— Non. Il ne faut pas que je le craigne. Il faut
que mes yeux s'habituent à le voir, apprennent à le haïr. Allons, viens. »
Guilhem, de nouveau, lui ofîrit son bras. Elle comprit, à son mutisme obstiné, que la haine des jaloux fermentait en lui. Doucement, elle lui faisait des caresses sur les mains, lui disait qu'après avoir avoué sa peine, elle l'aimait mieux, d'un cœur plus résolu.
« Désormais, s'écria-t-il soudain, je le surveillerai, cet homme. Si je le surprends jamais à tes trousses, je le corrigerai d'importance.
— Oh!...
— Tu le plains?
— Mon Dieu, non.
— Je suis ton maître, maintenant, sais-tu. » Il parlait avec cette rudesse qui la faisait tressaillir jusqu'au fond de l'âme, autrefois, quand elle le repoussait. Mais aujourd'hui, s'accusant elle-même d'outrager, par ses défaillances, la probité de Guilhem, elle subissait de bon gré ses impatiences. Elle le gardait tout contre elle, lui serrait le bras sur son cœur, avec un frémissement de désir et de prière.
Une fois, tout en marchant, elle lui baisa les mains. Il se sentit heureux.
Enfin, la région des sables encore intacts apparut, et la mer qui agitait sous le grand ciel d'azur sa robe bleue frangée d'écume.
« Au moins, les barbares ne pourront jamais changer ça », dit Guilhem en désignant les flots qui bondissaient sur les noirs brisants du môle.
Ils descendirent à la plage par des ornières de charrois jonchés de paille et de fumier. Là, sur une longueur d'au moins deux kilomètres, les baigneurs du dimanche avaient rangé leurs chars et leurs carrioles. Sous des tentes, sous des manteaux accrochés d'une roue à l'autre, sous les caissons mêmes des voitures, ils avaient installé des cuisines, des chambres, avec des tables, des matelas, jusqu'à des berceaux d'osier où sommeillaient, à la garde de quelques chiens, des petits enfants.
Des paysannes, parées de chaînes d'or, coiffées de chapeaux à fleurs, se promenaient pieds nus dans leurs toilettes de couleur de coquelicots ou de genêts, devant des farauds, qui, pour faire valoir leur agilité, couraient éperdus, en bras de chemises, sur le sable brûlant. Quelques vieux, accroupis à l'ombre des charrettes, contemplaient l'eau immense, sur laquelle passaient au loin des voiles, pareilles aux ailes des ramiers qui, dans
les basses-cours des fermes, picorent les grains de blé, puis s'envolent. Des chevaux, des mules, gambadaient par les vagues au choc éclatant, pêle-mêle avec les paysans de leur campagne. Des enfants demi-nus, des femmes aux cheveux dénoués sur leurs épaules fauves, sautaient, fuyaient l'eau en riant, tous ensemble, puis dispersés, puis de nouveau réunis, riaient encore, et, se prenant la main, dansaient en ronde, comme au sein des prés.
Parmi la foule, s'insinuaient les marchands de gâteaux et de citronnade, offrant la roue de leur tirelire, agitant leurs clochettes. Les clameurs s'apaisaient quelquefois, ensuite remontaient dans la rumeur de la mer, avec des éclats d'hilarité ou de colère. Car des disputes s'allumaient de villages à villages rivaux. Cependant, quelques paysans cossus, des bagues aux doigts, des anneaux d'or aux oreilles, observaient, le dos tourné à la mer, les dunes autrefois désertes.
Devant cette plaine nivelée, aux sillons égaux, ils étaient tristes, déçus, de retrouver au bord de la mer la vision des vignes, à laquelle ils auraient voulu échapper au moins un jour. Elle n'existerait plus bientôt, cette beauté d'une terre vierge,
qui avait semblé, pendant tant de siècles, préservée du travail et de l'ambition des hommes. On ne reverrait plus jamais, sur la côte languedocienne, cet espace aussi vide que le ciel, où les simples recevaient inconsciemment l'émotion de l'infmi, éparse dans les éléments et dans le soleil.
Marthe et Guilhem ressentaient une volupté presque sensuelle de s'égarer dans la foule, parmi ces inconnus de la plaine. Nul de ces paysans ne les épiait avec envie, en les accompagnant de commérages. Marthe serra bien fort le bras de Guilhem.
Mais, tout en marchant au bord de l'eau, sur le sable mouillé, elle eut le souvenir de la nuit étrange où, seule, sans épouvante, elle avait marché ainsi, emportée par la folie d'être libre et noble, de faire un sacrifice. A la pensée de Raymond, elle frissonna; elle eut une peur toute physique, comme s'il eût été là, derrière elle, sournois et avide. Guilhem la sentit frissonner d'angoisse, presser le pas hors de la foule. Elle pâlit, se détourna vers le rivage parcouru, où, dans la lumière et le reflet des eaux, la foule bleue et dorée s'agitait confusément.
LA BOURHASQUE.
« Cette ombre te poursuit toujours? lui demanda Guilliem.
— Toujours. Elle est revenue à l'improviste. » Marthe se serrait contre lui, le regardait avec
amour, afin qu'il eût pitié. Emu, en eiïet, de compassion, Guilhem crut montrer du courage que de contenir cette fois sa haine.
Ils marchèrent vite, sur la plage maintenant solitaire, au bord du Roc qui projette son troupeau de pierres dans un gouffre, puis sur des tapis de coquillages, jusqu'aux falaises entourées de sables, en face de Brescou.
« Oui, dit-elle, refaisons ensemble le chemin que je suivis, lors de mon escapade folle pendant la nuit. Il me semble qu'en y repassant avec toi, j'y retrouverai le mal de mon orgueil pour l'exécrer une dernière fois, et purifier mon àme dans la tienne.
— Oui, Marthe. »
Le rivage, au bout d'un promontoire, tourne brusquement à gauche. Ils ne virent plus rien de la foule. Ile étaient seuls comme jamais, aussi menus dans l'immensité des choses que des grains de sable. La passion d'amour leur donnait pourtant le sentiment de la noblesse de leur âme, que
les malheurs soulèA'ent, ainsi que les orages soulèvent la mer profonde. L'embrun des flots humectait leurs lèvres, leurs joues en feu. Ils marchaient dans une hallucination agréable, parmi la lumière, les voix confuses de la création.
Un sentier sinuait au bord des falaises. On voyait à gauche luire le lac de la Baguasse dans sa ceinture de roseaux, et plus loin les olivettes, des jardins, sous la butte roussàtre du volcan.
Le chemin descendait à la pointe du Cap, vers les maisonnettes blanches. C'était la fin du monde, un paysage d'Afrique brûlé, tout nu. Des mouettes voletaient çà et là. Les barques latines étaient couchées à l'ombre des maisons, dont les portes étaient closes.
Mais, en s'approchant, Guilhem et Marthe perçurent des voix affairées, des rires, chez le vieux Maraval. 0 misère!... Uispol était venu là, accompagné de sa femme, pour séduire les hommes de la mer à force d'argent. N'avait-il pas eu, en outre, la précaution d'apporter dans sa voiture du vin et de la bière? On buvait, on parlait haut, familièrement déjà.
Les deux fiancés, au seuil de la treille, hési-
taient à entrer, bien que Guilhem ne voulût point paraître redouter le riche de la plaine. Cependant le vieux Maraval, ayant ôté son béret devant la demoiselle du maire, lui offrait une hospitalité généreuse, les bras ouverts :
« Vous êtes ici chez vous. Le marin est chez lui partout où bat le cœur de la mer.
— Ma foi, c'est vrai, dit Guilhem. Entrons!... » Ils prirent place sans cérémonie, à la table de bois, dont Rispol occupait une extrémité avec ses coudes. Celui-ci, arrêté dans l'élan de ses prouesses, demeurait immobile, tandis que sa femme s'empressait de remplir du bon muscat de Frontignan les verres des fiancés . Mais que cachait-il donc entre ses bras, Rispol?
Soudain, dans un faux accent de gaieté, 3Iaraval s'écria :
« Eh bé, nous allons trinquer ensemble!... » Guilhem, au lieu de répondre à l'invitation, se détourna de Rispol, porta lentement son verre à ses lèvres. L'injure, dans le foyer d'autrui, était grande. Rispol en tressaillit, comme une bête sous le fouet d'un valet robuste. Au risque d'une querelle, résolu à contraindre le matelot au respect de sa puissance, il sépara ses larges mains,
repoussa devant lui, sur la table, les billets de banque qu'il avait cachés par sagesse.
« Oh!... s'indigna Guilhem. On vient te corrompre, Maraval ! Que veut-il de toi, cet étranger qui te méprise?
— Je ne sais pas, je ne sais pas... » balbutia le vieux du Cap.
Rispol s'était redressé, les épaules pesantes. II parla net, en maître qui connaît sa force :
« Maraval, c'est h toi que je m'adresse, à toi seul, puisque je suis chez toi. Je veux l'acheter ta maison, ton maigre domaine, que je paierai le double de sa valeur. Si tu ne veux pas vendre, je t'enfermerai, sous le feuillage de mes vignes, dans des murs de remparts... Entends-tu?
— Tu vendrais ta maison, vieux!... » riposta Guilhem, qui néanmoins subissait, malgré lui, l'autorité du riche, consacrée par laloi du travail et de l'intelligence.
Les billets de banque, dispersés sur la table, remuaient au vent de la mer.
« C'est vrai, murmura le vieux, qui avançait, puis retirait ses mains. Ne plus voir ma maison, tout de même... Trahir mon passé, ce rivage où j'ai apporté tant de poissons, cette mer qui jour
et nuit me parle, et les êtres qui dorment autour de moi, sous des croix de fer...
— Allons, insista Rispol, tu seras presque riche. Si tu cèdes, tous les autres du Cap céderont, n'aie crainte. La côte, non loin d'ici, ne manque pas aux travailleurs. Tiens, du côté des Salines... Les rivages se touchent. Songe à ton fils Jacquou, qui aura de l'argent. »
A l'évocation de l'enfant, qui représentait pour lui, à cette heure, au déclin de la vie, l'homme vigoureux et simple qu'il avait été, et pour qui il souhaitait un plus grand bateau, des filets plus solides, le vieux Maraval leva la tête. Un bruissement très doux, pareil au chant des vagues que chaque matin il entendait de sa couche, à son réveil, se fit autour de lui, et dans son âme primitive.
L'argent était là, prêt à être cueilli, comme les figues sur l'arbre de son jardin. Il tendit la main, puis la laissa inerte, n'osant prononcer les paroles de renonciation à la vie, qu'il était sûr au moins d'avoir vécue probe et heureuse.
« Allons, insista derechef Rispol, c'est l'argent qui nous délivre de nos maux et qui, vois-tu, en ce siècle, donne à l'homme toutes les grâces. Rien ne lui résiste. »
Un silence régna, solennel. Maraval, le vieux de la mer, succomberait-il aux tentations de l'argent? Renierait-il son banc de sables, le foyer de ses morts? Il se tourna vers Guilhem, qui d'anxiété se rongeait les ongles, et vers la demoiselle de Tourdel, qui, rougissant aussi de se sentir faible devant la volonté du paysan, joignait les mains en un geste de prière. Guilhem, las de souffrir, parut, de même qu'après une pêche inutile, jeter d'un geste de dégoût ses filets sur la grève.
« Allons, Maraval, tu as honte à cause de moi, s'écria-t-il. Prends-le donc, cet argent. Finissonsen avec nos lâchetés ! »
Il se leva, tout en désordre, descendit sur le rivage respirer la mer indifférente et pure. Comme Marthe ne le rejoignait point, il s'étonna qu'elle eût la force d'assister sans frémir à l'infâme marché.
Une fois de plus, Marthe se séparait de celui qui devait l'inspirer. Quelle influence diabolique exerçait donc l'argent? Marthe, dans la générosité de son âge, admirait en Rispol l'esprit d'initiative qui faisait tant défaut aux hommes d'Agde. Elle avait aussi, sous la treille, ses illusions d'autrefois, ses rêves de concorde. Le vieux de la mer l'épiait
tendrement. Il lui souriait. Il lui demandait pardon, implorait d'elle un mot de courage, en évoquant du regard cette nuit triste de janvier oii il lui avait donné asile dans sa maison.
« Va, murmura-t-elle. Que Dieu nous protège ! . . . »
Rispol, d'une main assurée, repoussa davantage les billets de banque, sur la table. Maraval s'inclina et, dissimulant son visage, s'empara brutalement des billets si légers, les enfouit dans sa poche. Puis, ses poings sur la table, tandis qu'il écoutait la mer qui semblait s'éloigner en bourdonnant, il entendit le riche de la plaine lui adresser des exhortations.
« Tout cet argent est à toi, lui disait Rispol, en lui versant à boire. Mais je ne veux pas t'inquiéter : rentre en toi-même, réfléchis... Pour que nos opérations soient légales, nous irons chez le notaire.
— Le notaire !...
— Oui. Ce n'est pas le diable. Ainsi, on ne pourra prétendre que notre accord est malhonnête. Toi, avec ton argent, tu seras considéré, tu seras fort.
— Oui!... Oui... »
liispol salua le vieux marin, qui ne bouj^eait plus, dans son ivresse ; M"" Rispol également lui frappa sur l'épaule, en disant bonjour. Ensuite, sans intention de bravade, Rispol présenta ses mains laborieuses à Marthe, qu'il eût voulu féliciter de sa sagesse.
3Iais, hautaine, celle-ci se détourna.
« Vain orgueil! » dit-il.
Calme, il sortit, donnant le bras à sa femme, qui soulevait sa robe pour marcher plus aisément dans le chemin de sable. Guilhem, du bord de l'eau, les aperçut au moment où ils atteignaient leur voiture, à l'ombre des roseaux du lac de la Baguasse. Rispol, en remontant sur son siège, leva les yeux vers lui, avec aussi peu d'émotion que vers une borne. Guilhem, à ces airs d'indifférence et de mépris, se troubla jusqu'à la colère. Puis, il eut peur; il eut peur de cet étranger, de cet être de toute-puissance et de mystère.
Tel qu'un enfant qui languit dans une plaine vaste, il s'avança, lui aussi, au long du jardin, sur le chemin de sable qui va vers la ville. Déjà la voiture, avec son joyeux tintement de
2b0 LA BOURKASQUE
grelots, s'évanouissait au loin, pareille, dans les rayons du soleil, à une cigale, sous les olivettes.
Il se reposa, les mains aux genoux, sur les marches d'une de ces croix de pierre qui animent, bien plus que les maisonnettes blanches, le rivage. Des matelots dormaient là, dans le sable, après une vie de labeur et d'innocence, que désormais leurs descendants ne connaîtraient plus. De même que s'il eut perdu le don du souvenir, (jruilhem s'efforça de les évoquer, afin de se consoler en revoyant leur image et de leur demander une espérance. Le visage entre les mains, il n'entendait plus la rumeur des eaux; il ne voulait point regarder ces dunes qui allaient mourir, sous l'invasion des barbares.
Une main caressa les siennes tout à coup, délivra son front, lui rendit la lumière. C'était Marthe. Ne l'avait-il pas oubliée? Il la regarda, dans un miracle, et, jouissant de sentir ses caresses, d'entendre sa voix, il lui sourit.
« Que faisais-tu là? lui dit-elle. C'est toi qui me négliges, maintenant?
— Non.
— Oh! je ne te gronde pas. Mais crois-tu que
la terre ne sera plus belle parce qu'elle chiingera de forme et de couleur?
— La mer...
— La mer nous appartient, elle échappe à l'ambition des hommes. Conservons-lui notre culte, elle nous gardera tels que nous sommes, simples et braves, dans la pitié qui soutient nos plus pauvres, aux jours d'épreuves.
— Ces hommes d'argent , après avoir bouleversé notre terre , nous arracheront nos croyances.
— Xe désespère pas de nos semblables d'Agde. Viens, rentrons. »
Il se laissa conduire. Dans le ciel, la fumée du soir, rouge et brune, s'élevait de la ville, comme d'un brasier. L'étendue resplendissait de silence. L'ombre se faisait dans le chemin.
« llci^-arde, dit Marthe, le ciel est aussi doux qu'il y a des siècles, je le jure, lorsqu'il n'existait même pas de maisonnette sur le rivage. Les hommes peuvent transformer l'apparence des choses : ils n'altèrent pas leur àme, leur beauté profonde. Soyons dociles, comme la nature, et, comme elle, imprégnés du reflet de Dieu. »
Guilhem écoutait avec ravissement ces paroles
nouvelles, aussi émouvantes que des prières. Une brise agitait des arbres, autour d'eux. Le ciel s'enveloppait de flammes de pourpre et d'or, et, dans l'orient paisible, la mer avait la lueur blanche d'une écharpe d'étoiles.
Une seule âme aux jours d'épreuves.
Durant toute la semaine, on ne parla dans Agde que du dessein des paysans de Saint-Thibéry d'entraver la procession le jour de Notre-Dame. Les matelots étaient bien résolus à résister aux insolences des étrangers. Mais les gens du négoce, quelle conduite tiendraient-ils? Les uns engageaient le curé à maintenir la procession dans les limites de la ville ; les autres proposaient de fermer les magasins par prudence et de s'en aller à la mer.
Le samedi, dans la rue des Musettes, on discutait avec une certaine effervescence, lorsqu'on vit Loques, son gros buste renversé, ses mains aux poches, descendre du faubourg d'un pas
souverain. Il rassembla quelques notables auprès d'une fontaine, dont les vasques moussues débordaient de partout, et, avec cette arrogance que lui permettait l'amitié de Rispol, il s'expliqua :
« Il ne faut pas seulement que, par pusillanimité, vous vous absteniez dans le conflit; il faut que vous affichiez, puisqu'en voici l'occasion, votre dévouement aux travailleurs de la terre.
— Rispol n'a pas besoin de nous.
— Il n'admet pas que la procession, en traversant ses vignes, détruise une seule souche. Ses hommes, postés à droite et à gauche du chemin, surveilleront les cultures. Mais il veut, sous peine que vos magasins soient frappés d'interdit, que vous manifestiez d'une manière évidente contre une cérémonie qui embarrasse la circulation, en même temps qu'elle trompe le peuple sur ses véritables intérêts et gêne la conscience des hommes libres.
— Mon Dieu!... Comment serons-nous insensibles, lorsque défileront devant nos portes les croix et les bannières de notre église? La procession dans la rue, c'est pour nous une façon de parler à Dieu, de faire de la fêle et de la poésie.
— Arrangez-vous. Il faut être d'un côté ou de l'autre. »
Loques, en agitant ses bras, descendit vers la halle. De nouveau, dans les boutiques, on blâma M. le maire de n'avoir pas su, par de sages mesures, prévenir l'émeute. Mais Tourdel voulait, lui aussi, mettre son monde à l'épreuve, compter autour de lui ses fidèles.
Le lendemain, par un clair soleil, les ruisseaux bruissaient gaiement dans la ville. Quelle allégresse dans toutes les familles, autrefois ! On montrait aux baigneurs de passage les saints coloriés, le patron d'Agde, saint Etienne, et Notre- Dame la Noire, qui ne sert qu'une fois l'an.
Cette année, la rumeur du monde était sourde, pareille aux grondements du fleuve dans la nuit. Pourtant, les matelots s'étaient vêtus de leurs parures, ainsi que leurs femmes en coiffes blanches à dentelles. Les paysans, au contraire, avaient gardé leur costume de la semaine, feutre terreux, souliers ferrés, veste élimée aux coudes et sur le dos.
A deux heures, après la sortie des vêpres, les murs delà ville en un clin d'œil furent tendus de draps bien blancs, de vieilles tapisseries brodées
de figures et de paysages; le sol fut recouvert de joncs et de genêts. Dans chaque quartier, on dressa un reposoir illuminé de bougies, orné de vases pleins de fleurs, d'urnes où brûlait de l'encens. De fenêtre à fenêtre, des guirlandes de huis, de roseaux, feuilles de platanes, composaient des treilles. Ainsi, la nature contribuait elle-même à l'éclat de la fête.
Quelques notables, cependant, avaient osé faire défection, dans la rue des Musettes. Des boutiques, de loin en loin, étalaient leurs marchandises sans vergogne.
Tandis que Loques se démenait de porte en porte, excitant les renégats à persister dans leur bravoure contre ce tyran de Tourdel, Rispol s'établissait, en compagnie de sa femme, au centre et au sommet des cultures, sous une tente improvisée. A droite, dans l'horizon bleu, la mer étincelait; à gauche, tout en bordure des vignobles, miroitaient les dalles du quai, d'où monterait la procession.
Le chemin, l'unique voie tracée par ses soins, du fleuve au Gap, passait devant la tente ouverte à tous les vents. Rispol s'énervait de ne rien faire dans cette solitude, lorsqu'il aperçut trois petites
ombres s'agitant vers lui. Les Plauzolles et Raymond allaient à la rencontre de leur maître. Glaire suait un peu sous l'ombrelle, avec sa robe surchargée de rubans, son chapeau garni de pampres en étoffe et ses bijoux. Plauzolles, bien à l'aise sous les feux du soleil, balançait les bras avec des airs de grand garçon qui s'amuse. Raymond soufflait, s'épongeait le visage.
« Eh bien! leur dit Rispol, vous allez nous conter comment va la fête?...
— Ah ! s'écria Plauzolles, ça fait un vacarme, ces cloches, ces cantiques!... Que d'esclaves, mon Dieu! »
Ils riaient, s'excitant les uns les autres à fronder la religion de leur enfance, tandis que la voix des cloches rayonnait jusqu'à eux. Les cloches parurent résonner davantage. Toute la ville éclatait en chants et en prières.
La procession se déroulait maintenant par la longue rue des Musettes. Le suisse rouge, sa hallebarde au poing, marquait le pas très doux, ainsi que le bedeau en sa robe de juge, et des enfants de chœur, munis chacun d'un candélabre d'or. Les pensionnats s'avançaient sur deux rangs, le long des maisons; puis, les femmes, dont les yeux
se baissaient quelquefois, no3^és d'extase! puis, les hommes, toutes conditions mêlées, matelots, bourgeois, jardiniers, et les petits vieux appuyés sur leurs cannes. Des pèlerins, pieds nus, avaient piqué à leurs épaules des amulettes et des médailles, plusieurs cordons de coquillages recueillis sur la route de Jérusalem. Dans la clarté de l'azur et des feuillages, on voyait se balancer avec harmonie, sur le versant du coteau, les coiffes blanches des femmes, les chapeaux de feutre des jardiniers, les bérets bleus des matelots. Des petits enfants, costumés en saint Jean-Baptiste à la peau de mouton, en saint Pierre porteur de clefs, en saint François pourvu d'une houlette, laissaient, de leurs corbeilles enrubannées, tomber des brins de lilas, des pétales de roses. Des jeunes fdles , de blanc vêtues, chaussées de leurs pantoufles de première communion, abritées d'un voile dont les plis entouraient l'ovale pur de leur visage, jetaient aussi des fleurs avec une grâce languissante.
Huit pénitents blancs, marchant à reculons, maniaient en cadence leurs lourds encensoirs, dont les chaînes d'argent frémissaient à chaque élan. Le dais s'avançait, adorable, parmi la fumée
de l'encens, dans la pénombre de son toit rouge aux plumes blanches.
Au milieu des marguilliers, Tourdel, un cierge en main, découvrait aujourd'hui avec ostentation son iront balafré. Malgré son assurance, il redoutait des gens de la terre quelque sacrilège. Pour la première fois, en cette solennité religieuse, il se défiait du cœur des siens, de sa propre autorité.
Dans le faubourg, des paysans qui avaient bu se penchaient aux fenêtres, pour rire. Maigres, ridés sous leurs cheveux en désordre, ils feignaient de plaindre les petits enfants qui, parfois, embarrassaient dans les joncs leurs jambes fatiguées. Ils se moquaient des bannières brodées de perles, des statues habillées de brocart et de soie, que des pénitents bleus portaient sur des brancards de velours.
Mais le dais, dans la discrète clarté des fleurs et des cierges, apparut. Le silence, comme par enchantement, se fit sur son passage. Des femmes se mirent à genoux, sur le pas de leurs portes. Dieu lui-même donnait la sensation de sa présence merveilleuse, ainsi qu'il arrive lorsque le prêtre va, par les rues de la ville, apporter aux mourants son image secourable. Les paysans curent-ils
l'émotion de ces heures de détresse, où les plus forts invoquent la bonté du Ciel? Ils cessèrent de rire, et, confus, se renfermèrent dans leurs maisons.
Bientôt, la procession se déroula au long du fleuve, puis à travers les cultures, par le droit chemin de sable. Le vent qui, par sautes brusques, tourne sur la côte languedocienne, soufflait de la mer une haleine lourde et chaude, annonçant la tempête.
Le Ciel voulait-il encore éprouver la piété des chrétiens? Ils s'interrompirent un moment de chanter, d'autant plus déconcertés qu'à droite et à gauche du chemin, des paysans, échelonnés de vingt en vingt mètres, stationnaient en sentinelles. Bourrus, ceux-ci enviaient tout l'argent que représentait ce trésor de l'église, les croix, les bannières, jusqu'aux fleurs que les enfants et les filles jetaient d'un geste machinal au vent de feu. Ils ne bougeaient pas ; ils observaient si le cortège aux anneaux innombrables ne touchait point les labours. Leur patience exaspérait, semblait une provocation.
Tourdel ne tenait plus en place. Quelle indignation, lorsqu'il aperçut, au sommet des dunes,
Rispol et ses complices tranquillement assis sous une tente, et plus loin, sur le versant qui décline A'ers Notre-Dame, des paysannes, gesticulant avec insolence, en foulards de semaine!...
Alors, précipité, il sortit de son rang, au risque de provoquer lui-même le désordre, et marcha seul, au milieu des fidèles.
(iuilhem leva le front, pour voir là-bas ce riche de la plaine entouré de ses courtisans, et ce Plauzolles, dont la face fauve contrastait avec le visage pâle de Raymond. Il frémissait, lui aussi, de colère et, à la fois, d'une volupté étrange, dans l'émotion de sa haine légitime, qu'il allait peutêtre, de par la A'olonté impénétrable de la Providence, assouvir devant le monde, ce jour divin. Depuis qu'on avait quitté la ville, il ne pouvait plus chanter.
Là, presque au devant de lui, il épiait sa Marthe précieuse, qui priait, les yeux baissés, avec une sorte de contrition. Il la voyait mieux, dans le rayonnement de l'espace; il craignait pour elle, tandis que l'horizon de la mer, devenu profond et noir comme une caverne, lâchait un troupeau d'ombres sur le ciel, qui était encore limpide du côté des Gévennes,
M. le Maire se hâtait. Les élèves des pensionnats, que divertissait déjà le spectacle d'une altercation entre Tourdel et Rispol, les deux maîtres, rompirent leur rang peu à peu. Quelquesuns empiétèrent sur les labours, ébranlèrent des ceps de vignes.
Aussitôt, les paysans farouches, en poussant des cris, se ruèrent ensemble,
« Ouais! ouais!... Vous abîmez notre travail, enfants de la marine!... Allez-vous-en, que diable!... »
Ce fut le signal de la bataille. Les matelots et leurs femmes, pour défendre leurs petits, accoururent en vociférant contre ces païens sans entrailles, qui n'aimaient que la terre. Tourdel se détourna. Dans la mêlée, le vent soufflait sa fièvre, un vent chargé de force meurtrière, qui soulevait le sable en tourbillons et remuait dans la nue les ombres plus pesantes. Une ténèbre livide se répandit; la pluie ruissela, furieuse, jusque dans les lointains du ravin de Saint-Loup et des étangs.
Parmi les battements de la tempête, quel désarroi, quel vacarme de plaintes et d'invectives! Les paysans eux-mêmes, en boutonnant leurs vestes, prirent la fuite à travers les ceps.
Seul, par le chemin de sable, le dais dont le toit claquait comme la voile d'un bateau rétrograda paisiblement, tandis qu'au sommet des dunes Rispol se vit abandonné. Il s'emporta, injuriant ces fous qui pêle-mêle s'en allaient en déroute, frappant de sa canne la terre qui tremblait sous la bourrasque, dans les éclats du tonnerre. Les bannières lacérées rampaient par les sillons, les statues des saints gisaient sous la pluie noire. Là-bas, la tour rougeâtre de l'église paraissait en flammes, aux lueurs des éclairs.
Et toujours le vent chassait avec mépris tout ce peuple, qui fuyait ensemble les dangers de la tempête. Ce n'était plus, devant les éléments en courroux, deux castes rivales, mais une multitude lâche, gens de la terre et gens de la mer confondus, courant en leur cité commune retrouver un refuge.
Les jours suivants, Rispol n'eut pas le cœur de reprendre l'ouvrage dans son domaine. Le ravage était partout : ceps arrachés, fosses béantes, tas de vagues de sables amoncelés, de la mer à la ville.
Rispol marchait au soleil, en maugréant. lîedevenu le rustre d'autrefois, une haine lui poussait
aux entrailles. Ses serviteurs, autour de lui, se réjouissaient de ses résolutions de conquête sans merci. On bâtirait des murs de clôture; on planterait des pins et des roseaux, pour briser la force du vent. Le chemin serait fermé au monde. Puis, pour dompter enfin la rébellion des matelots, pour s'aider aussi des ressources de la ville, on jetterait à bas du pouvoir Tourdel et tous ses vieux.
Dans la stupeur du monde, le mariage de Marthe et de Guilhem passa presque inaperçu. Tourdel, en ce moment de trouble, n'avait pas voulu, par des démonstrations de fête, ajouter un nouvel aliment aux commérages des deux partis. D'ailleurs, il oubliait un peu ses soucis de magistrat, tant il était ravi d'avoir donné à sa fille un pur de sa race, le descendant des Palmier.
Aussi, désormais, le voyait-on venir à la halle, tout guilleret, les yeux riant sous les sourcils épais. Les petits vieux, auprès de lui, participaient de son plaisir, de sa sérénité. Ils ne parlaient pas, de crainte de déranger ces heures paisibles, qu'on ne connaissait plus depuis longtemps. Ils l'écoutaient murmurer quelquefois, rêver pour ainsi dire, avec des airs de contemplation.
Cette après-midi, tandis qu'il regardait le rayon du soleil qui chaque jour décore une seconde le portail de l'église, il bourdonna :
« J'ai idée que ces barbares finiront par construire leur œuvre.
— Té, pourquoi? D'où te vient cette imagination?
— Ils sont têtus. Maintenant qu'ils ont souffert de cette terre, ils vont l'aimer. »
Et il se leva lourdement, prit le chemin de la mairie, sans qu'on pût deviner s'il dissimulait une tristesse ou s'il se résignait de bon gré au décret du destin.
Ce jour n'était-il pas marqué pour les émotions heureuses? Le soir, il trouva, dans le jardin brillant de soleillée blonde, toute sa famille réunie, Annette et Claudine, les deux époux assis sur le banc de bois. Marthe, avant qu'il eût salué de la canne, lui sauta au cou pour l'embrasser.
« Eh, qu'as-tu? demanda-t-il, intrigué. Redeviens-tu petite fille?
— Sais-tu, notre bateau est prêt à partir cette nuit, à l'aube. Alors, pour le premier voyage, j'accompagne Guilhem.
— Toi!... Toi qui n'es jamais allée sur la mer?
— Avec son mari, elle n'aura pas peur, répliqua tante Annette. Ce Guilhem va nous l'aguerrir.
— Tu vois, mon père, nous apprêtons mon costume. »
Marthe avait déjà essayé une paire de galoches. Sur la table, traînaient des jupes anciennes, dont Claudine, qui riait sous cape, reprisait la plus dure.
Cette nuit, avant l'aube, les matelots furent bien étonnés de reconnaître dans l'ombre, sur les dalles du quai, la jeune épouse, à qui Guilhem faisait ses dernières recommandations. Une femme au travail de la pêche, ça ne s'était pas A'u encore. Est-ce que le fils de Palmier voulait, de même que les barbares, modifier les usages du pays? Pourtant, son bateau, une énorme coque de noix à la proue dorée, ressemblait aux autres comme un frère. Il exhalait seulement une odeur plus acre de goudron.
Guilhem laissa filer les camarades, afin que Marthe jouît plus aisément de l'intimité du fleuve, d'où s'évaporaient les brumes. Le bateau novice, frémissant d'allégresse, à son tour démarra, sans secousse, la voile gonflée par une brise favorable des Cévennes.
UNE SEULE ÂME AUX JOURS d'ÉPREUVES 267
Marthe était assise sur le banc du milieu; Guilhera sur des cordages, à la barre. Il essayait de parler; elle répondait à peine, en le regardant avec confiance.
La mer resplendit, bourdonnante, une plaine aux étendues de rouille et de cuivre, avec un chemin de pourpre, à l'orient. Dans le ciel gris, une étoile scintillait encore.
Le bateau, ayant franchi la passe, se souleva sur le gouffre en un langage qui chaque fois trouble jusqu'au cœur les plus vieux matelots. Marthe, si faible dans cette immensité, eut une angoisse, une peur mêlée de joie. Son cœur se soulevait aussi régulièrement que l'onde. Pâle, sous la coiffe aux ailes blanches, elle regardait les flots, toujours les flots, qui de l'horizon accouraient en grondant. Guilhcm, pour ne pas la déconcerter davantage, avait cessé de lui parler. Il feignait de s'occuper, agile, gai, préparant ses filets, vérifiant ses corbeilles.
Au large, quand le soleil eut découvert à l'infini les eaux bleues, des barques pareilles apparurent dans le voisinage. Marthe eut le sentiment de la vie utile et courageuse.
c< Guilhem, dit-elle, tout à l'heure, en sortant
268 LA BOUKRASQUE
du port, une telle frayeur m'a prise que j'avais envie de rentrer. Seulement, je ne t'ai rien dit, par fierté, ma foi, et surtout pour ne pas t'inquiéter. Toi, par exemple, tu n'as pas l'air de songer que nous sommes loin de la maison.
■ — Est-ce que notre bateau y songe? »
C'était le moment de la pêche. Guilhem plongea ses filets sur un banc de sable. Ensuite, il détacha des bouées les filets de la veille.
« Bonne récolte, dit-il à Marthe qui tendait les corbeilles.
— Alors, je t'accompagnerai souvent. »
Pour cette jolie parole, il la baisa sur les joues. Le bateau errant un peu à l'aventure, on déjeuna. Marthe s'amusait de voir Guilhem allumer du feu sur une large pierre, et là-dessus, au milieu de la braise, poser sur un gril deux côtelettes de mouton. Quel appétit au frais de l'eau, à l'ombre de la voile qui sifflait dans le vent comme un merle à l'aurore !
On ne voyait que du ciel et la mer. Cependant, circulaient à l'entour des bateaux pareils, ainsi que, pour égayer le paysage, des charrettes sur un chemin.
« Oii sont les camarades? demanda Marthe.
— Nous les retrouverons bien au retour. » Les heures passaient A'ite. Le soleil avait à
peine accompli le tiers de sa course que Guilhem, ayant une dernière fois vérifié les bouées de liège, vira vers le rivage. Les vagues, maintenant, poussaient l'embarcation, rapides, inégales.
Bientôt, de droite et de gauche, s'avancèrent les tartanes fraternelles. Marthe, apercevant Plauzolles, s'alarma. Celui-ci ordonnait à son mousse de prendre les rames, et lui-même serrait à outrance les cordes de sa voile.
« Sois prudent, Guilhem, dit-elle. Cet homme veut nous dépasser. Laisse-le faire.
— Il ne faut pourtant pas qu'il nous méprise.
— Tiens, il nous dépasse.
— Oui, je vois. Il esquinte aussi sa vieille tartane... Et même... Oh! »
Il poussait un cri, scandalisé par une faute de métier que commettait Plauzolles. Au lieu de s'insinuer de biais vers l'embouchure de l'Hérault, Plauzolles filait droit, dans les tourbillons des eaux qui se heurtent, en soc de charrue fendant la terre. Il tirait sur la voile, il excitait le mousse aux rames. Mais, sous un coup de vent, la barre se rompit, et la voile, en claquant, se
270 LA ROURRASQL'E
déchira par le milieu, comme un ballon qui crève.
« Ah ! le fanfaron!... ricana Guilhem.
— Pauvre Plauzolles !... » soupira Marthe. Pour comble de malheur, le mousse, à force de
rage, brisa les menus bâtons où s'accrochent les rames, et qui, depuis des nîois, ne tenaient plus solides qu'au moyen de ficelles. Peu à peu, les autres bateaux s'approchaient, avec une sorte d'indolence. Aussi, Plauzolles, au milieu de ses camarades, grondait, s'irritait contre son mousse et contre lui-même.
« Je sais bien pourquoi il se lamente, dit Guilhem. Il va être obligé de me demander secours.
— Il n'ose pas, répondit Marthe. Propose-lui, va... y>
Elle n'avait pas achevé de parler que Guilhem, généreux dans sa gloriole, mit ses mains en porte-voix :
« Ouais, camarade!... Veux-tu que je te ramène au port?
— Ma foi, maugréa l'autre, je ne sais ce qu'il y a aujourd'hui...
— Y a qu'il ne faut jamais trahir la mer. »
Ils attachèrent au bateau novice le bateau désemparé. La mer, en cette matinée radieuse, s'étalait en nappes d'azur, hérissées par le vent vers les rivages fauves. Tous les bateaux, l'un après l'autre, leur voile déployée, s'engageaient dans le fleuve. Celui de Guilhem franchit à son tour la passe, dans un effort de houle qui le poussa comme une pierre sur la pente d'un coteau. Le soleil, sur les dalles des quais, allumait des rampes de feu.
Soudain, après un contour du fleuve, on vit émerger, parmi des branches de platanes, les toits noirs d'Agde, la tour rougeâtre de l'église sur sa terrasse crénelée. Marthe frissonnait de plaisir, en retrouvant, comme après un voyage dans une planète lointaine, sa patrie, sa maison.
Les paysans de Saint-Thibéry s'étaient interrompus dans leur ouvrage : les bras croisés, ils interpellaient avec insolence la flottille aujourd'hui silencieuse. Comme ils eussent modéré leurs vantardises, s'ils avaient pu apercevoir Plauzolles couché au fond de sa tartane, les mains au front! Celui-ci, dans son repos propice aux méditations, pensait avec douceur que, quoi qu'il advienne, un sentiment de fraternité unit ceux de sa race à
l'heure du péril. Il resterait donc toujours, malgré tout, de cette race de préjugés et de servitude. Une fois, il envia Guilhem d'avoir épousé une femme d'Agde, qui avait daigné, au moins un jour, accompagner son homme au travail de la pêche.
Guilhem, de son côté, se glorifiait d'humilier devant le monde ce renégat, de lui faire expier, rendant le bien pour le mal, le crime qu'il ne savait comment qualifier, le crime pire qu'un meurtre peut-être, accompli la nuit sur un bateau, dont nul n'espérait plus retrouver les épaves.
« Quelle foule sur le quai! s'écria Marthe.
— C'est à cause de toi, lui répondit Guilhem. On veut te voir en ton costume de matelote. »
Des boutiquiers même étaient descendus de la rue des Musettes. Loques, au premier rang, pressentit aussitôt quelque maladresse de Plauzolles, en remarquant sa voile déchirée, ses rames allongées sur le pont. Et, jaune de dépit, il poussait du coude sa fille, sans pouvoir d'abord exprimer sa colère. Claire était venue se moquer de Marthe : or, voilà qu'elle-même se trouvait ridicule et honteuse.
« Eh bien, dit Marthe à son père, qui du quai lui tendait les mains, je ne suis pas morte. »
Tourdel, dans l'amitié souriante du peuple, se sentait redevenir simple et doux, comme sa fille. Mais, voulant désormais éviter à son cœur des émotions trop fortes, il murmura :
« Marthe, viens chez nous. Tante et Claudine t'attendent. Guilhem nous rejoindra. Allons!... »
Plauzolles feignait de ranger son bateau avec beaucoup de soin. Ce qui le gênait, c'était de ne pouvoir laisser partir son sauveur sans le remercier. Celui-ci, pour l'embarrasser, lambinait davantage.
« Nous autres, grondaient les matelots, nous aurions abandonné sur la mer ce vantard du syndicat. Il se serait débrouillé seul.
— Pardi! répliqua Loques. Vous êtes des sauvages!... »
Plauzolles se redressa. Il vit, parmi des boutiquières, la face pâle de Raymond lequel, de peur de se compromettre, n'osait lui adresser un mot de compassion. Alors, avec une instinctive aversion de cet homme, plein d'orgueil et d'envie, il détournait les yeux, lorsqu'il entendit la voix sèche de son père.
LA BOUlinASgUE. 18
Le petit vieux, ramant de ses bras à travers la foule, s'avançait au bord du quai : son maigre visage rasé attira tous les regards.
« Eh bé, Plauzolles, tu ne reviens plus sur la terre?
— Je viens, je Amiens.
— Tu ne remercies pas Guilhem?
— Si!... »
Les deux jeunes camarades se regardèrent. Un silence régna dans le soleil. Et braves, rougissant l'un et l'autre, ils se serrèrent la main.
« Oui!... cria Loques. On cherche à nous rabaisser. C'est une raison de plus pour que les hommes libres se méfient,
— Ouais ! qu'est-ce qu'il veut, cet étranger? » Des matelots bousculèrent sans façon le traître,
le courtisan de Rispol. Des femmes poussèrent des huées contre Raymond, qui s'esquivait, le lâche, vers la Grève. Glaire, isolée dans la foule, eut beaucoup de peine à s'échapper par la rue des Musettes.
Guilhem, à la faveur du tumulte, dare dare rentra chez lui, dans la maison de Tourdel. Marthe, au milieu de la cuisine, devant ses parents émerveillés, racontait son voyage. Mais, à la vue de
Guilhem, elle s'arrêta. Et les deux époux s'embrassèrent, comme après une longue séparation.
« Ecoutez, mes enfants, prononça M. le Maire. Si vous voulez être heureux, restez chez vous, dans votre foyer. Laissez aller le monde, puisque tout doit changer ici-bas. Seulement, aimez-vous, respectez les traditions qui nous rattachent à ceux qui peinèrent pour nous léguer un peu de bienêtre et nous transmettre une conscience. Le monde n'est rien, les choses sont périssables. C'est à nous, si nous voulons sur la terre obtenir un peu de joie, de vivre selon les conseils de notre âme... »
Au dehors, dans le paysage doré des dunes, sur les maisons endormies du quai, le vent de la plaine apportait le parfum des jeunes vignobles, l'odeur des étangs salés. Une paix mélancolique retombait sur la ville, et les boutiquiers, dans le fond obscur de leurs boutiques, demeuraient soucieux, rongés par le désir de l'argent, que les barbares avaient promis de faire couler en abondance, comme les ruisseaux dans les rues.