LEXVIE ET LA PEUR
de m'expliquer. Non, quand tout sera rentré dans l'ordre...
— Ah!... »
Tourdel ne contenait plus sa nature ardente. Il tressauta sur sa chaise :
« Parle donc! reprit-il. Tu n'oses pas proférer le nom de ce Raymond qui te renie devant le monde, qui nous méprise, nous autres d'Agde ! . . . >
Elle haussa doucement les épaules. Gomme son père de nouveau frémissait de colère, elle murmura :
« Pourquoi veux-tu qu'il nous méprise?...
— Ce paresseux, ce fat, qui se moque de moi!... Je suppose bien que jamais tu n'as eu avec lui la moindre relation? »
p]t, disant cela, il interrogea des yeux tante Annette, qui se détournait, confuse.
« Non, jamais! répliqua Marthe, hardie dans son mensonge.
— Jamais, jamais... répéta tante Annette, qui remuait les pieds sous la table.
— Ah ! mon Dieu, père, tu le crains donc beaucoup, cet étranger?... Je prétends cependant qu'il est honnête et que, lorsque le progrès de ces cultures, dont tu ne veux pas admettre les bienfaits,
lui permettra d'exercer sa profession, tu changeras d'avis.
— Ces gens-là t'ont bien vite empoisonné ia cervelle. Allons, Guilhem t'épousera à la belle saison.
— S'il m'épouse dans ces conditions de contrainte, il n'est pas difficile.
— C'est un travailleur, issu de notre race, et que j'estime. Dimanche, il sera là près de toi, à cette table. Et tais-toi!... Si tu résistes davantage, il sera là demain. Quand tu seras heureuse avec lui, plus tard, tu me demanderas pardon des souffrances que tu me fais endurer... »
Marthe disait non, obstinément. Alors Tourdel, rejetant sa serviette, se leva, pour lui crier dans le visage :
« A qui ressembles-tu?
— A toi. Je suis dure. Je veux ce que je veux. »
Dans le silence qui régna, ils se dévisagèrent, les yeux dans les yeux; Tourdel parut esquisser le geste de battre son enfant. Celle-ci, blanche de peur, recula vers la porte, où d'un bond il la ressaisit. A cette heure qu'il croyait sacrée, il était trop convaincu des droits et des devoirs de
l'envie et la pelr 121
la pcitcrnité, pour ne pas dompter Marthe à tout prix. Et, lui pressant les mains qui devenaient rouges, il poussa des plaintes :
« Ah! ma fille, quels regrets j'éprouve de t'avoir tant négligée!,.. Qui sait si tu n'as pas commis le péché de parler à cet étranger!... Eh oui, malheur! tu l'as commis, ce péché, puisque tu ne réponds rien!... »
Marthe, par fierté, ne reniait pas désormais son amour. D'un eiïort, elle se délia de l'étreinte de l'homme qui n'était, dans sa puissance, qu'un maître brutal, et, emportée par l'orgueil, elle ouvrit la porte et s'enfuit.
« Marthe! Marthe!... » appela tante Annette.
Tourdel, haletant de fatigue, les poings sur la figure, gémissait tout bas. Il s'imaginait encore que Marthe s'était réfugiée dans sa chambre, cependant qu'Annette, sur le pas de la porte, appelait toujours vers le dehors, dans la nuit :
«Marthe! Marthe!... tu es folle!... »
Alors, il crut comprendre. 3Iarthe cherchait, dans son obstination, à le menacer d'un grand scandale, afin que, déjà ébranlé par les soucis de sa magistrature, il cédât une fois de plus devant les caprices de son enfant bien-aimée. Mais
122 LA nOUURASOUE
pouvait-il céder en cette circonstance, oii son honneur était engagé? Non, certes. Et il se- précipita dans le vestibule, il courut sur le quai.
« Marthe! Marthe!... » appela-t-il à son tour.
Là-bas, une rumeur de foule se confondait à la rumeur du fleuve. Cette masse d'hommes joyeux qui débouchaient soudain du chemin de lisière le troubla. S'il allait seul à leur rencontre, sur les traces de Marthe, ne provoquerait-il pas justement lui-même le scandale qu'il voulait éviter?. ..
Il rentra. Après avoir barricadé sa porte, il se vit, comme dans une maison maudite, abandonné des êtres de sa race, exposé à quelque châtiment de Dieu. Reviendrait-elle bientôt, Marthe? Reviendrait-elle le cœur plus calme, honteuse de ses témérités?
Les ouvriers de Rispol s'avançaient sur le quai, en chantant. Ils conduisaient à leurs bras fraternels les jeunes marins du syndicat, qu'ils eussent souhaité, ce soir de fête, montrer par la ville, en un défilé de farandole. Loques marchait le premier, son chapeau sur la nuque, ofl"rant h la brise ses joues pesantes et chaudes.
« Ohé! les Agathois!... Ohé! Monsieur le Maire!... »
l'envie et la peur 123
Ils frappèrent à coups de poing la porte de Tourdel. Là, cependant, Loques eut-il l'émotion des amitiés de naguère? Il adressa des remontrance aux rustres de Saint-Thibéry ; puis, tel qu'un chef de tribu, il les entraîna vers la Grève d'un geste conquérant. Les matelots s'étonnaient que Tourdel ne fiit point apparu sur sa porte. Ah! s'ils avaient soupçonné le drame qui bouleversait la maison de paisible apparence!...
La table était en désordre, des chaises renversées, la porte du vestibule grandement ouverte. Tante Annette se tenait debout dans la cuisine, devant le feu, les maintes jointes, sans avoir la force de se détourner. Tourdel se promenait de long en large, grondant, tantôt enclin à la pitié, tantôt repris par la colère.
La maison, dans l'obscurité du jardin murmurant qui davantage la séparait du monde, avait un silence d'angoisse et à la fois de prière. Tourdel s'était interrompu de marcher. Patient, les bras croisés, il considéra sa sœur, qu'il accusait de faiblesse, et l'interrogea :
« Voyons, tu n'as jamais rien surpris des idées de Marthe?
— Jamais, pauvre!... Tu sais qu'elle n'est
pas sotte et qu'elle ne parle que lorsqu'elle veut.
— Alors, est-ce que je serai obligé de baisser pavillon? Est-ce que je vais devenir la fable de la ville, moi, dont l'honneur, la raison d'être, sont de lutter jusqu'à la mort contre ces étrangers?
— Je ne sais pas... »
Tourdel secoua ses épaules, comme s'efforçant de réprimer un sanglot, et poursuivit :
« Eh! qu'elle revienne, parbleu!... Je ne veux pas qu'elle ait, plus tard, des reproches à me faire... Seulement, elle s'en ira d'ici sans argent, je le jure, sans argent... Où est-elle? Pas loin, sans doute. »
Il prit son chapeau, et, sans attendre la réponse d'Annette qui, d'un mouvement machinal, lissait les bandeaux grisonnants de ses cheveux, il disparut.
Les simples du Cap.
Marthe, anxieuse d'abord, aj^itée par un besoin d'indépendance et d'activité, marchait rapidement le h)ng du fleuve, vers la mer. Mourir, se donner à l'eau, non. Les gens de la marine, que le sort désespère, se jettent du haut de la pierrière du volcan sur des roches, quelquefois; ils respectent ionde du fleuve et de la mer; ils en ont peur. Marthe se confiait a la Destinée, maintenant, dans l'ivresse d'être seule, d'aller, d'aller, loin de la ville endormie. Petite ombre humaine dans la nue énorme des ténèbres, perdue comme une étoile au ciel parmi les étoiles, elle jouissait de la volonté de sa conscience, de la pureté de son cœur qui n'avait pas fléchi. Vaguement, elle
espérait de Dieu une récompense. La voix du lleuve, où jamais à cette heure ne passent les tartanes, grossissait à mesure.
L'espace tout ù coup parut se déchirer, dans un lointain où le regard n'atteignait point. Sous le ciel, la plage rayonna, argentée par la lune, et la mer, emplissant l'étendue de sa voix éternelle, resplendit de toutes parts. Le cœur de Marthe tremhla. Ce rivage n'était-il pas, pour elle, la fin du monde?
Là-bas, au bout des bras du fleuve jetés sur les goufl"res, deux phares envoyaient alentour une clarté affreuse. Parmi des roseaux, Marthe distingua le chalet inanimé, si triste en sa solitude, où Guilhem avait rêvé de la forcer à vivre. Elle s'éloigna plus rapidement, au bord même des vagues, sur le sable doux.
Heureusement, les nuits d'hiver ne sont pas méchantes, sur la côte languedocienne. D'ailleurs, vêtue de son costume de semaine, elle ne sentait pas le froid, à cause de la fièvre de tout son être.
Combien de temps devrait-elle marcher ainsi? C'est à l'extrémité du Cap qu'elle espérait trouver l'hospitalité, chez les pêcheurs pauvres. Auprès d'eux, en effet, elle n'aurait pas à s'embarrasser de
scrupules. Elle leur conterait son histoire, et, avec leur charité de simples, eux qui vivent selon la nature, ils la consoleraient.
La mer gracieuse découpe la côte en menus haies et promontoires, en dentelles argentées. Voici, dans un champ d'algues, le Uoc, un tas de rochers hirsutes, sur lesquels s'échouent parfois des tartanes, que les brusques tempêtes arrachent de leur route. Plus loin, au milieu des flots, la forteresse de Brescou, désormais inutile, éclairée d'un phare plus timide qu'une lanterne au fond d'une campagne. Au sommet de la falaise, que projette à travers les sables une des veines du volcan, se dressent, sous les rayons de la lune, les ruines d'un de ces forls que Yauban échelonna tout le long de la côte, pour la défendre des Barbaresques. Sur la falaise, le « bras de Jlichelieu », une barre de rochers noirs, s'élance vers l'îlot de Brescou, dont le ministre de Louis XIII comptait faire l'enlrée d'un port vaste et sûr.
A la pointe du Cap, Marthe aperçut enfin les quatre maisons blanches des pécheurs. Elle courut, en un suprême eiïort.
Toutes les portes étaient closes. Elle frappa au logis qui paraissait le plus cossu, sous une treille.
Bientôt, un petit vieux, aux )'eux de souris, la figure crevassée, se présenta. Son garçon le suivait, un calel à la main.
« Eh bé!... s'écria-il. Vous ne savez pas, ma fille, que jamais ici personne ne s'égare. D'où venez-vous?
— Je suis lasse : je vous demande l'hospitalité. Vous ne connaissez pas la demoiselle du Maire?
— Ah! mon Dieu, c'est vous!... Entrez!... entrez... »
Vite, on referma la porte.
Tandis que le garçon allumait du feu, Marthe, sans rien celer, raconta son histoire. Après quoi, il y eut un silence, où les deux pêcheurs, leurs mains aux genoux, se regardèrent avec anxiété. N'avaient-ils point, par hasard, recueilli une folle qui porterait malheur à leur maison?
« Vous n'avez rien à craindre, leur dit jMarthe qui s'étonnait elle-même de sa résolution. Mon père devinera bien que je me suis réfugiée au Cap. Il viendra me prendre demain.
— Ma foi! opina le jeune homme, M. Tourdel nous en voudrait si nous repoussions sa demoiselle. Qu'en dis-tu, père?
— Sans doute. En attendant. Mademoiselle,
VOUS êtes ici chez Maraval et chez son fils Jacquou. Je souhaite que, dans notre maison modeste, le remords vous vienne. Car nous détestons aussi, nous autres, ces barbares qui Acculent, avec leurs vignes, nous chasser du rivage où nos ancêtres reposent, sous les croix de fer qu'on voit le long de la falaise... »
Maraval, aidé de son fils, monta par les échelons de bois apprêter pour leur hôte, à l'unique étage, la chambre la meilleure. Seule auprès du feu, Marthe, dans la faible maison que la mer semblait bercer comme un bateau, se vit mauvaise, révoltée, une paria de sa race qu'avait empoisonnée vraiment l'âme des étrangers.
Son père, là-bas, devait l'appeler sur le quai, dans la nuit, à plusieurs reprises, crier son nom de douleur et de rage : elle le plaignait; il lui tardait déjà de le revoir et de le rassurer. Mais aussitôt, dans la flamme du foyer, s'élevait la vision de Raymond, vision charmante, malgré tout, et obstinée. L'aimerait-il au moins autant quelle l'aimait? Au milieu de ses inquiétudes, l'espérance invincible la soutenait. Une fois, joignant les mains, elle pria Dieu.
Les deux pêcheurs la trouvèrent agenouillée au
LA DOUUUASigLEi 9
bord de Tàtre, pareille, en sa prosternation, aux femmes laborieuses de leur rivage. Emus, ils se turent, afin qu'elle achevât sa prière. La déférence qu'ils lui montraient, ainsi que le respect que Jacquou avait envers son père, éveilla en elle un sentiment de sagesse. Si jamais elle n'avait puisé dans les livres le mal des rêves orgueilleux, jamais elle n'eût conçu d'autre bonheur que de vivre, elle aussi, selon la tradition du pays, dans la simplicité du cœur.
Là-haut, dans la chambre blanche où le vieux Maraval la conduisit, elle songea de nouveau à son père, à sa tante qui chaque soir lui demandait si le sommeil lui venait doux et facile. Ensuite elle s'endormit, les mains jointes, comme autrefois lorsqu'elle était toute petite, la prière balbutiant sur ses lèvres.
Le lendemain, elle vit de sa fenêtre l'immense mer bleue pailletée d'or et d'argent sous le ciel, et les plages blondes parsemées de salines, au loin, du côté de Cette, qui surgit à l'Orient, sur la butte de Saint-Clair, entre l'étang de Thau et la Méditerranée. L'heure était avancée. Jacquou, dès avant l'aube, était parti pour jeter au large ses filets de pèche.
Lorsqu'elle parut dans la cuisine, le vieillard, en posant pour elle sur la table du pain et un bol de lait, lui dit :
« Je me suis vêtu de dimanche, vous comprenez? Je m'en vais à la ville prévenir votre père.
— Oui, priez-le de vous suivre », répondit-elle confuse, maintenant qu'elle voyait, à la clarté du jour, la laideur de sa faute.
Les femmes des maisons voisines, informées de la présence de Marthe et de son aventure, vinrent rôder autour de la treille; mais, ne percevant aucun bruit dans la maison bien close de Maraval, elles s'en retournèrent à l'ouvrage. Égoïstes, peureuses, cette histoire de Marthe ne laissait pas de les inquiéter; tout d'abord, elles se recommandèrent l'une à l'autre d'agir avec prudence.
xMarthe, cependant, languissait, en écoutant la mer, dont la voix paraissait s'éloigner à mesure. La solitude lui fît peine davantage. Elle eut le désir de voir le ciel, la terre souriante, agréable à ses yeux et à sa pensée. Alors, au fond d'une pièce obscure, elle avisa une porte basse, dont elle n'eut qu'à pousser le verrou, et elle fut dehors, en pleine lumière.
C'était là une retraite pour les veillées de l'été,
pour la sieste en hiver, avec un puils contre le mur, un jardin entouré de roseaux, et, à la brèche de ce jardin, un figuier dont les branches capricieuses traçaient sur le sol des images. Sous les branches argentées, il y avait un escabeau, celui du vieux ^Maraval qui, chaque jour, devant la mer, se rappelait son temps de guerre aux colonies.
La mer semblait ici plus laborieuse, plus humaine que la terre. On n'apercevait pas encore, à gauche, sur les dunes, la horde des paysans au travail. Sur les plages blondes, au loin, à droite, brillaient les tentes de quelques pêcheurs, qui depuis des générations innombrables vivent en tribu près des salines, sansavoir d'autres richesses que les barques qu'ils tirent sur le sable. Des tartanes en grand nombre filaient au large, ainsi que des mouettes, leurs voiles tendues. Des bateaux au fin cordage se dirigeaient vers l'Espagne, qui était si loin, presque sombre, dans les brouillards du soleil.
Le paysage limpide et familier, de ciel, d'eaux et de sables, frémissant de vie, ranimait le cœur de Marthe. La douceur de toutes choses enveloppait son être, lui donnait le plaisir d'aimer selon ses
forces et son espérance. Mais la mélancolie revenait à son coeur, lorsqu'elle regardait la terre. Là-bas, par delà les dunes, au-dessus du coteau, émergeaient les toits noirs de la ville, et plus haut, l'église, sa terrasse à créneaux, sa tour carrée de briques rouges. Le coteau dévalait à droite dans le ravin de Saint-Loup, sur un torrent de pierres. Une route rouge des cendres de la lave, cheminant le long de ce ruisseau, s'en allait à Notre-Dame du Grau, à la chapelle dont le dôme doré rutilait comme un casque, au bord du lac mourant de Baguasse.
C'est par cette route, fréquentée par les pêcheurs du Cap portant leurs poissons à la ville, que son père ïourdel viendrait la prendre, s'il consentait à pardonner. Marthe déjà s'impatientait de le voir.
^iah une silhouette, dune allure fière et vive, tout à coup se montra. Et qui reconnut-elle, mon Dieu, dans un manteau dont les pans flottaient au vent de la marche?... Raymond, cet étranger, qu'elle devait haïr, et qui était toujours l'homme de sa pensée et de son idéal. Pourquoi donc venait-il la surprendre? Elle eut honte. Elle craignit de ne savoir résister à la caresse de ses mains, à l'autorité de sa voix.
Immobile, elle parut l'attendre. Il lui faisait des signes avec sa canne, dont la pomme d'or luisait comme une étoile. Il s'avançait, rapide.
Alors, les mains sur le visage, elle se résigna. D'ailleurs, ne lui apportait-il pas sans doute le salut? La voix du jeune homme, mêlée à la voix de la mer, appela :
« Marthe! Marthe!.., »
Elle se taisait, anxieuse de le sentir s'approcher si vite. Puis, dans un involontaire élan de confiance, elle lui tendit ses bras :
« Vous ici? dit-elle. Comment avez-vous su?...
— Tout le monde au marché, dans la rue des Musettes, connaît votre équipée : j'ai eu peur, et je suis venu. »
Il avait une franche émotion de gratitude et de bonté devant la femme qui, pour lui, s'était sacrifiée. Là, dans l'ombre gaie de cette maison de pêcheurs, elle était sienne, elle était plus belle, élancée et vigoureuse, avec la rougeur de ses lèvres et le teint mat de son visage qu'animait la passion.
« Puisque vous l'avez voulu, murmura-t-il, c'est le jour de tout décider, je pense.
— Laissez-moi. J'ai voulu seulement dire mes
LES SIMPLES DU CAP i35
préférences. Voyez-vous, mainlenant que mon exaltation est tombée, je ne sais plus, j'ai honte que mon père souffre à cause de moi.
— 0 Marthe! douteriez-yous de moi maintenant? »
Elle regarda fixement ses yeux, son visage pâle que contractait l'appréhension. Puis, un peu naïve, elle frissonna de la hardiesse de dire une chose triste, injurieuse peut-être,
« Si je n'avais pas d'argent le jour de mon mariage, m'épouseriez-A'Ous? »
Raymond balbutia, fit quelques gentillesses, afin de détourner les soupçons de Marthe.
« Je ne songe qu'à vous... D'ailleurs, je ne différerai plus d'aller voir votre père. Demain, dans peu de jours, la situation entre nous sera aussi franche que le beau ciel d'hiver qui nous entoure. »
Tout caressant, il lui offrit son bras ; il la conduisit au chemin de lave qui s'en va vers la ville. Marthe obéissait tendrement, dans la lumière, au jeune homme qui, malgré tout, lui plaisait, lorsque soudain elle se déroba.
ce Non, dit-elle, je ne dois pas vous suivre... Ce serait mal ; mon père aurait raison de ne
136 LA ROURRASnUE
jîlus m'aimer, et tout le monde de rire de moi...
— Ah!... je ne comprends pas, vraiment. Mais, n'importe : que votre volonté soit faite.
— Adieu.
— Je vois bien que la fatalité de ce paj's superstitieux vous domine.
— Si vous m'aimez comme je vous aime, mon père cédera devant votre sagesse. »
Soudain un bruit de vagues secouées, de paroles rieuses, dérangea le silence épars sur la plage, autour d'eux. C'étaient les barques de pêche revenant au rivage du Cap, et dont les matelots dénouaient les voiles, retiraient les rames. Raymond, alors, baisa les mains abandonnées de Marthe, en lui disant avec cette humilité, cette ferveur, par lesquelles il comptait se rendre le destin favorable :
« Je crois en vous, toujours : adieu. »
Il s'éloigna, les yeux voilés de rêve. Il emportait, au fond de son cœur, le désir d'aimer davantage, la promesse d'être heureux.
Le bruit avait grandi sur le rivage. Les femmes, s'étant empressées vers leurs barques, s'informaient de l'abondance de la pêche. Marthe, vite.
se renferma dans la maison de Maraval. A peine était-elle assise auprès de la fenêtre aux volets verts que le jeune homme rentra, chargé de corbeilles et de filets mouillés. Il salua la demoiselle gaiement, puis, pour la distraire, lui montra sa pêche.
Bientôt ils entendirent un pas précipité, dans le sentier qui contourne la maison et la treille. Le vieux Maraval ne manquait pas l'heure du retour des harques. Tout désolé encore d'avoir trouvé M. le Maire en un grand désarroi, il agitait son bâton, criait :
« Ah! Mademoiselle, on vous abandonne!...
— Qui?... Mon père?
— Ne comptez pas sur lui. Il dit que ce sont les étrangers qui vous ont dérangé la raison.
— Toujours les étrangers!
— Alors, ce soir, je vous ramènerai à la ville. Personne ne vous verra, dans la nuit. »
Marthe ne répondit point, découragée. Il ne resterait donc, de son acte de révolte, que le ridicule ou la honte.
L'après-midi, les femmes du Cap, intriguées tout de même, vinrent en voisinant bavarder sous la treille. Peu à peu, elles s'insinuèrent dans la
maison, et Marthe eut beau se dissimuler dans un coin, la plus âgée l'interpella :
« Alors, Mademoiselle, vous avez quitté la ville?
— Pas du tout, répondit-elle.
— Quoique vous soyez au-dessus de nous par la condition, je vous dis qu'on n'a jamais vu pareille chose sur la terre d'Agde. On a le respect de son foyer,
— Oui, oui, je sais.
— Ne vous emportez pas. Vous êtes jeune, c'est votre excuse. Pourquoi vouloir épouser un de ces étrangers qui vont tout pourrir avec leurs ambitions? Guilhem, lui, est des nôtres : nous l'estimons, il est beau, il a su faire fortune. »
Marthe, rencoignée vers le feu, se taisait. On ne voyait que ses cheveux hoirs sous les dentelles de la coiffe, son cou nu dans les franges du châle qui serrait étroitement la taille. Les plaintes de ces femmes inconnues lui touchaient le cœur plus que des mots de colère. Sur ce rivage, préservé des souillures du monde, la même malédiction s'élevait donc contre elle?
Le soir, Maraval la reconduisit chez elle, en ville. Que le chemin lui fut pénible au bord
du lac dormant sous les roseaux, par les dunes pâles, le long- du torrent de pierres qui semblaient remuer dans l'ombre!... Il lui tardait, il lui faisait horreur à la fois, de rentrer chez elle. Supporterait-elle avec courage les reproches de son père et de sa tante, l'effusion de leur douleur et de leur tendresse?
Plus elle s'approchait de la ville, plus elle sentait avec étonnement que la pensée de Raymond l'étranger ne la soutenait point. Ah! si les rôles eussent été renversés! si, au lieu de repousser Guilhem, c'est lui qu'elle eût désiré de toutes ses forces, comme il se serait attaché à elle, dans la solitude du Cap!... Sans considérer où pouvaient être le bien, le mal, Guilhem aurait conduit, en plein jour, sa bien-aimée devant son père impitoyable. Que devait-il penser de ces aventures, Guilhem? où était-il? Marthe de nouveau s'étonna qu'il ne fût pas venu la prendre à son retour do la mer.
Auprès d'elle, le vieux Maraval s'obstinait à ne rien dire. C'est qu'il s'efforçait de n'avoir aucun lien avec cette jeune femme qu'il croyait damnée.
Sur le chemin montant à la lisière du faubourer, dans la nuit blanche, le vent soufflait, s'en allait
à la mer, en faisant gémir les roseaux et tourbillonner les sables. Au milieu des champs nouveaux, la maison riche de Rispol projetait une onde de clarté. Le fleuve grondait au long des quais déserts, avec ses tartanes munies de leurs lanternes rouges.
« Nous y voilà! dit Maraval, au seuil de la maison cossue de Tourdel.
— Je vous remercie, répondit Marthe. Accompagnez-moi jusqu'auprès de mon père, s'il vous plaît.
— Je ne suis qu'un pauvre. Vos querelles ne me concernent pas. »
Tandis que le pêcheur s'éloignait, tante Annette vint ouvrir. Aussitôt, en embrassant sa fille, elle se mit à pleurer.
Enfin, Marthe rentra, saisie d'une telle angoisse qu'elle ne pouvait tirer une larme de ses yeux. Tourdel, tête nue, les mains aux genoux, semblait, depuis le matin, l'attendre au coin du feu.
« Ah! » fit-il.
Marthe s'avançait, timide, en réprimant, par une malice étrange, sa volonté d'être bonne et de se faire pardonner.
« Tu ne m'aimes plus? murmura-l-ellc.
— Moi!... C'est à moi que tu oses dire cela? Depuis hier, je souiïre le martyre. Oui, oui, maintenant que le mal est consommé, te voilà toute contrite. On ne parle, dans Agde, que de toi, de nous...
— Dis-moi ce qu'il faut faire, je ne sais plus... Il me semble que j'ai, en si peu d'instants, traversé tout un monde!
— Si tu connais déjà le remords, tant mieux! Mais tu subiras d'autres châtiments. Car, puisque tu es éprise de cet étranger au point de lui sacriiier ta maison, il faut que je te marie avec lui.
— Mon père!... s'écria-t-elle, tressaillant de joie en même temps que de crainte.
— Ciuilhem n'est plus possible. Oh! ce n'est pas que je le chasse. Je veux, au contraire, qu'il vienne ici chaque jour. Je l'aime, celui-là : il est de notre race, et je ne puis pas, moi, te sacrifier mes amitiés, à toi qui ne me sacrifies rien de tes caprices. Donc, que cet étranger se présente chez nous, quand il voudra. Tu iras avec lui dans la destinée. Seulement...
— Mon père, je ne sais plus que vouloir. Pourquoi dis-tu toujours ; cet étranger? Tantôt je le désire, tantôt, en te voyant si hostile, je le maudis.
— Il te prendra sans argent, entends-tu?
— Tu m'imposes ce mariage comme une expiation. Laisse-moi conserver l'espoir que des jours heureux modifieront tes sentiments.
— Tu te sépares de ta famille d'Agde. Tant pis!
— Cet étranger, que tu détestes, s'évertuera, j'en suis sûre, à te plaire, par son travail .. Je t'aime bien, moi, mon père, crois-moi, je t'en supplie... »
Elle tentait de lui saisir les mains, de s'appuyer sur son épaule, lorsque, brutal, il la repoussa. Elle n'eut plus de force, une minute. Les choses familières se troublèrent à ses yeux, en un tourbillon d'ombre et de lumière.
Tante Annettte, heureusement, était là toujours, veillant sur elle. Doucement, elle l'entraîna vers la table, dont le couvert était mis presque tout entier. Elle lui donna des assiettes à disposer, comme chaque soir, afin que la distraction de l'ouvrage dissipât les pensées mauvaises. La paix du foyer, sa rumeur charmante, peu à peu consolèrent Marthe; l'orgueil, si robuste à son âge d'illusions, demeura seul dans son cœur.
La Dot.
C'était après Pâques. Les vignerons, augmentés récemment d'une équipe venue de Saint- Thibéry, n'avaient pas cessé un seul jour de travailler sur le domaine de Rispol. Les uns répandaient le terreau et l'engrais, les autres commençaient à planter des ceps. Rispol, en veston de velours, commandait à tout ce monde, que d'ailleurs sa femme surveillait aussi.
Ce matin d'avril, la plaine des dunes rayonnait, si dépouillée de ses tamaris qu'on pouvait apercevoir au loin, dans un triste abandon, le chalet des Palmier, sans arbres, presque au bord de l'PIérault et de la mer. Loques, qui se posait en rival de Tourdel aux élections prochaines, venais souvent rejoindre ses amis Rispol. Maintenant,
ses mains charnues dans les hautes poches du pantalon, il parlait en enflant la voix :
« C'est aujourd'hui que Raymond demande
Marthe Tourdel en mariage.
— Oh! plaisanta M""" Rispol. c'est toujours pour aujourd'hui !
— Mais non, riposta le maître des vignobles. Raymond voulait d'abord établir son magasin de machines aratoires : il a eu raison. Ah! il est fort, celui-là, avec sa froideur d'Anglais. Réussira-t-il à arracher une dot de ce Tourdel qui n'est pas commode? »
Ils remontaient à pas lents vers la ville, lorsque, sur le chemin de lisière, Tourdel se présenta. Le chagrin avait ravagé sa figure abondante, dont les lèvres montraient, en un rictus de haine, les grosses dents aux gencives rouges. Le poing sur la hanche, soulevant le paletot-sac qui découvrait sa poitrine solide, il contempla, à son tour, les dunes où, dans le lointain, les travailleurs avec leurs bêtes semblaient de la vermine grouillant au soleil.
Soudain, apercevant les Rispol que Loques escortait, il frémit. Ces sauvages, par hasard, oseraient s'avancer jusqu'à lui et l'interpeller?
Le maître des vignobles salua le premier, non sans cérémonie :
« Je me félicite de vous rencontrer, Monsieur le Maire. Nous aurions besoin d'un chemin qui desservît nos cultures, du plant des mûriers à la pointe du Cap.
— Je ne traite pas, en plein vent, des affaires de la commune.
— Vous avez bien tort, Monsieur, de voir en nous une hostilité systématique, reprit M""" Rispol.
— Ce n'est pas la question. Madame. Autrement, je ne crois pas à l'heureuse influence de vos richesses. »
Loques, devant Rispol, voulut prouver de l'énergie.
« Voyons, dit-il en se grattant le triple bourrelet de ses bajoues, tu n'es pas l'empereur de cette presqu'île!... Si l'on votait à présent, tu verrais que les électeurs commencent à te tourner le dos.
— Toi, flatteur des riches... Mais non, je m'arrête... Tu dirais que je t'insulte.
— A notre âge, ces provocations!... trépigna Loques. Voyez-vous, llispol, on ne peut plus discuter avec cet homme !
LA BOUHRASQUEl 10
146 LA BOLRRASQUE
— Je suis navré de la tournure que prend la conversation, intervint Tîispol, qui respectait, malgré tout, le culte de Tourdel pour sa patrie. Allons, plus tard on oubliera ces querelles. Pour vous montrer une fois de plus ma bonne volonté, je ne vous réclame rien, je construirai ce chemin avec mes propres deniers, Monsieur le Maire.
— Nous verrons... »
On se sépara. Loques suivit ses amis, en épiant Tourdel de travers, comme une bête redoutable. Celui-ci avait jusqu'à celte heure résisté, pour la réfection des quais et l'établissement du Jeu de Paume, aux mises en demeure du préfet. Mais resterait-il longtemps le maître? Il en doutait, en ses accès de désespoir qui se renouvelaient fréquemment depuis l'aventure de jMarthe.
Les zizanies de voisins à voisins se multipliaient, à travers la ville. Des boutiquiers avaient installé des magasins luxueux, éclairés au gaz, et les marchands à l'ancienne mode pestaient de jalousie. Des cafés s'étaient ouverts, où Ton jouait la poule. Toutes les nuits, du vacarme bouleversait les rues, même les maisons, parce que l'argent y manquait quelquefois. Un levain
de discorde fermentait au sein des familles, les jeunes hommes s'éprenant, devant le syndicat, d'un rêve d'indépendance et de fortune. Les matelots s'étaient divisés en deux partis : ceux qui prospéraient à la pèche demeuraient fidèles à l'esprit d'Agde; les autres, les brouillons, les paresseux, escomptaient les bénéfices d'une révolution.
Ainsi, chaque matin, c'était au retour des bateaux, entre les gens de la terre et les gens de la mer, un échange d'invectives. Tout juste, pendant que Tourdel descendait vers le fleuve, les bateaux rentraient au port, leurs voiles à demi dénouées. Et les matelots, dressés sur leurs cordages, les mains en porte-voix, criaient avec colère aux travailleurs de Saint-Thibéry :
« Oh! les mangeurs de sable! les païens!... Vous vous en irez d'ici plus pauvres que devant! Alors, nous prierons Dieu qu'il ne vous porte pas secours!... »
Les paysans aux figures rouges, les paysannes agitant leurs bras nus, accouraient sur le bord de leurs vignobles, et criaient ensemble, à leur tour :
« Ouais! les mangeurs de sel!... Esclaves!
Ignorants pires que les moules qu'on arrache des rochers!... »
Les marins du syndicat invectivaient aussi leurs camarades. Plauzolles, remarquable de loin par sa longue carrure, encourageait dans la clameur les révoltés. De sorte que les bateaux luttaient de vitesse, n'évitant des chocs entre eux que par un miracle d'habileté.
Aujourd'hui, les gens de la mer se turent plus tôt que de coutume, par déférence à l'égard de M. le Maire, qui les admirait en souriant.
M. le Maire remonta le quai, sans s'arrêter chez lui. Marthe, accoudée au balcon de sa chambre, se grisait de l'air subtil de son pays, ce matin, de la lumière blonde des plaines et de l'eau, de leur goût de miel et de roses mouillées.
Il l'aperçut. Au lieu de lui sourire, il baissa la tête. Elle rougit de douleur et, superstitieuse, craignit que Dieu ne l'assistât point dans ses prières d'amour.
Tout en rêvant, Marthe distingua, en plein marché de la Poissonnerie, la corpulente Claire qui se plaçait bien en vue de M. le Maire, sur son passage, un cabas à la main. Est-ce qu'en présence du monde, celle-ci allait défier son père, le
provoquer, s'il ne la saluait pas, à commettre une impolitesse? Tourdel, heureusement, connaissait trop les convenances pour mépriser l'amie de Marthe. Il salua Claire, en ôtant son chapeau.
En même temps, père Plauzolles, qui, loin d'aimer sa bru, profitait des moindres occasions pour lui marquer sa mauvaise humeur, s'avançait au devant de ^I. le Maire, à seule fm de prouver que les gens d'autrefois blâmaient ceux d'à présent dans leur œuvre de rébellion. Marthe fut ravie de constater de quelle bonté son père usait envers ses ennemis, et de quelle estime il jouissait parmi le vrai peuple. Soudain elle revit, presque déjà sous sa fenêtre, Claire qui marchait daredare, en costume de cérémonie, avec des gants, une collerette en dentelles, un chapeau de paille dont les fleurs massives exagéraient l'épaisseur de ses traits. Yenait-elle encore allumer une intrigue? Marthe rangea une dernière fois sa chambre.
Dans l'escalier, Claire caqueta un moment avec tante Annette, qui s'effrayait d'une visite si imprévue. Enfin, tout essoufflée, elle entra dans la chambre, sans frapper.
« Bonjour, Marthe. Comment vas-tu? »
Les deux amies s'embrassèrent, bien que
Marthe n'eût pas son effusion d'habitude. Chiire le remarqua :
« Tu es triste. Est-ce que je t'ai fait quelque chose?... Té! Laisse-moi m'asseoir dans ce fauteuil, près de la fenêtre. Tu vas être contente, je t'apporte une grande nouvelle. Ce soir, Raymond te demande en mariage.
— Ce soir... Voilà si longtemps qu'il promet!
— Té!... Moi qui cro3'ais que tu allais me sauter au cou.
— Que veux-tu! je finis par ne plus savoir ce que je veux, quand je vois les ennemis de mon père enchantés de ce mariage.
— Ton père a tort de penser qu'on le persécute. D'abord, c'est de la politique, elle n'intéresse pas les femmes. On tient à toi, voilà tout : je m'étonne que tu hésites.
— C'est llaymond qui a trop hésité. Il tâtonne, il joue au plus fin avec mon père, qui est si franc. Ah! ma folle équipée au Cap, tu te rappelles! C'est alors qu'il a montré trop de prudence. Un jeune homme d'Agde m'aurait emportée à l'église, au milieu de la ville. Palmier n'aurait pas hésité, je te le garantis.
— C'est que llaymond est bien élevé. Il n'a
pas voulu te compromettre. Tu devrais l'en remercier.
— Je sens que l'heure favorable a sonné depuis longtemps. On dit que la Fortune ne passe qu'une seule fois devant chacun de nous. »
Marthe observait Claire avec attention, pour pénétrer au fond de ses sentiments véritables. Claire, déconcertée, frémissait d'impatience, ses mains dégantées sur le cabas, disant :
« D'ailleurs, Guilhem... En voilà un qu'on n'estime guère. Il met le trouble partout. Ainsi, sans que tu le soupçonnes, il attise en toi un peu plus chaque jour le mal de la méfiance.
— Oh!... Depuis qu'il se résigne à ma volonté, il est si doux, au contraire, si humble! On dirait qu'il ne m'a jamais aimée.
— Si Raymond t'entendait, il n'aurait pas beaucoup de courage. Quoi! tu l'abandonnerais maintenant pour épouser Guilhem? Tu ferais rire le monde.
— Ne va rien lui répéter, au moins.
— Je ne suis pas. Dieu merci, une rapporteuse. Enfin, Raymond est un ingénieur d'avenir. Tu as vu son magasin au beau milieu de la promenade, sur la route?
— Ces vanités ne m'importent pas du tout. »
Claire, dont le chapeau de paille avait un peu glissé sur le front étroit, se leva vivement, non sans montrer le jupon blanc tuyauté, dont elle était fière. Avant de se séparer, les deux amies s'embrassèrent, avec un certain malaise, comme froissées l'une et l'autre de reconnaître qu'elles n'étaient pas de même race.
Marthe, jusqu'à midi, s'occupa de se faire belle, devant la glace, serrant sa forte poitrine dans le châle blanc des jeudis, piquant d'épingles d'or la coiffe transparente qui enfermait sa chevelure, et les bandeaux touffus de ses cheveux qui se terminaient en escargots sur les tempes. Ce soir, Raymond serait là, dans sa maison, où elle avait tant rêvé de lui. Elle lui donnait encore sa meilleure espérance. Mais pourquoi, mon Dieu! lasse de l'avoir tant attendu, éprouvait-elle par moments la crainte d'une déception nouvelle? Pourquoi, par moments aussi, à l'improviste, songeait-elle à Guilhem, dont la vision autrefois l'irritait?
Elle ordonna le salon avec tant de minutie, en attendant son père pour dîner, que tante Annette l'interrogea doucement, aussi adroitement qu'elle put : en vain, hélas! Ah! bonne vieille, qui sem-
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blait toujours descendre des nues! Elle, par exemple, croyait bien que Guilhem, en désespoir de cause, avait tout à fait renoncé à Marthe. Cependant, pourquoi la maison ne redevenait elle pas joyeuse? Marthe devrait chanter, jouer du piano, puisque son père se disposait à lui céder. Alors, au milieu de ces complications, Annette ne comprenait rien du tout. Quelle vie d'enfer on se faisait, depuis l'arrivée de ces paysans de la plaine! Et dire que c'était pareil dans toutes les maisons, ici pour des raisons de politique, là pour des questions d'argent!... Après tout, puisque les paysans étaient installes sur le territoire d'Agde, n'eùt-il pas mieux valu les absorber de bon cœur? Devant son frère, Annette se gardait bien d'élever la voix, femme du peuple respectueuse de l'autorité de M. le Maire.
Ils ne se réunissaient tous les trois que durant les repas, qui étaient mornes.
Aujourd'hui, ïourdel observa sa fille deux ou trois fois, avec un regard de pitié. Dès qu'elle se tournait vers lui, il baissait le front. Il cachait une douleur nouvelle. On venait de lui apprendre, à la sortie de la mairie, que le préfet allait, par un arrêté, consacrer le syndicat. Un peu chaque jour.
il sentait diminuer ses forces, s'amoindrir son prestige.
Dès après le dîner, à son départ, il demanda, selon la coutume :
« Guilhem est-il venu ce matin?
— Non, papa, répondit Marthe.
— Alors, il viendra ce soir. »
C'est lui qui encourageait le matelot à lutter, par la patience, contre le caprice de Marthe. Elle finirait peut-être par demander grâce...
Quelle paix adorable dans la maison éclairée d'un pan de ciel, dans le jardin fermé aux rumeurs du dehors, orné de pins et de platanes, où les libres oiseaux chantaient jusques au soir! La brise des étangs et des plaines venait par intervalles gonfler les feuillées comme des voiles. La terre sentait bon les fleurs sauvages, le gazon, les lilas du printemps. La maison jouirait-elle de ce recueillement précieux, lorsque les vignerons rouleraient leurs tonneaux sur le quai, lorsque des villageois ouvriraient, dans les hangars, sous les maisons mortes, les cabarets où l'on raille la religion, où l'on s'excite à des batailles contre les maîtres ?
Toute la ville prenait, d'ailleurs, une animation
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déconcertante. Partout, des bruits de charrois, des clameurs de forge et de taillanderie. Raymond, dans ce concert, jouait sa partie, avec son magasin qui répandait, sur la route de la promenade, des machines de toute sorte, batteuses, pompes, charrues à vapeur, pressoirs de vendanges. Au milieu de ses marchandises, Raymond se pavanait avec son importance de prétendu ingénieur, en un vêtement gris de fer coupé à la dernière mode, une rose à la boutonnière. Vraiment, avec ses mains fines, sa figure pâle à moustache blonde, avec sa taille élancée et flexible, il avait une distinction d'aristocrate. Malheureusement, il n'était pas né dans Agde. Pourquoi, d'autre part, Marthe avait-elle été élevée auprès du fils des Palmier, qui de plus en plus l'enveloppait de son désir?
Ayant pris son ouvrage, unecoilîedes dimanches qu'elle brodait pour sa tante, elle s'était assise dans le jardin, sur le banc de bois, entre les deux platanes que Guilhem affectionnait. Jamais, depuis longtemps, elle n'avait moins langui. Des émotions diverses de tristesse ou d'espoir soulevaient son àmc, comme le flot des étangs entraîne une mouette qui se baigne, les yeux fermés au soleil.
Aussi, fut-elle bien étonnée de voir arriver la mère de Guilhem, portant un panier de provisions.
« Déjà quatre heures!
— Mais oui, ma fille. Je t'apporte le goûter. » Forte et belle, la peau cuivrée par les brûlures
du soleil et les vents de la plaine, Claudine riait avec son entrain ordinaire. Ne s'imaginait-elle pas que Marthe, à force de prévenances, se laisserait reconquérir ?
« Toujours trop bonne, Claudine! Pourquoi me gâtez- vous?
— Pour que tu nous aimes toujours. »
Claudine retirait du panier les m /lias encore
chauds, fouaces de seigle cuites dans l'huile et saupoudrées de sucre. Tante Annette survint, apportant avec précaution le muscat de Frontignan, qu'elle posa sur la table de fer, rouillée par la rosée.
« Ma fille, dit Claudine un peu au hasard, pour le plaisir de parler, je ne sais si Guilhem pourra venir ce soir : tu l'excuseras.
— Ah!... qu'a-t-il donc?
— Rien. Il se méfie de Plauzolles, qui a menacé de lui brûler un bateau. Regarde à quelles extré-
mités peut aller la haine. Mais, sur la terre, encore, ce n'est rien; c'est pire sur la mer... »
Claudine s'interrompit, interloquée : car, comme pour la démentir, Guilhem entrait, avec cette brusquerie, cet air de goguenardise de l'homme qui dissimule mal une humiliation.
A la vérité, il n'avait pas renoncé un seul jour à croire dans la force de ses sentiments, et aussi, avec son cœur superstitieux de marin, dans une intervention de la Providence. Il s'exerçait patiemment à créer autour de Marthe, par la douceur de son maintien, par la gaieté de ses propos, une atmosphère agréable à ses désirs. Il s'habillait avec recherche, à l'égal de Raymond; il affectait des manières, des politesses. Le chapeau de feutre sur l'oreille, une cravate rose ou bleue en papillon sur la chemise blanche, il portait un pantalon à larges plis, un gilet de velours au lieu de son tricot de laine. D'ailleurs, il se plaisait ainsi mieux à soi-même, avec sa figure de santé, ses lèvres humides, ses yeux d'émeraude aux prunelles comme trempées de grains de sable d'or. Ses mains, malheureusement, étaient durcies par les rames et par la barre, et, craignant que Marthe ne les trouvât trop grosses, il les
enfonçait dans ses poches, ce qui lui donnait un air de gêne amusant et de cachotterie.
Pendant qu'il saluait, sa mère se tut, intimidée chaque fois que les deux enfants s'abordaient.
« Bonjour, Guilhem, lui dit IMarthe. Tu semblés content. La pêche a été productive?
— Je suis surtout content de te voir de bonne humeur. »
Il s'assit sur le banc, auprès d'elle. Le jardin, dans la grâce de sa lumière apaisée, était murmurant de guêpes et de feuillages.
« Veux-tu boire avec nous, Guilhem?
— Ce n'est pas de refus. »
Tante Annette le servit. Par A^antardise, il but d'un trait le plein verre de Frontignan. Marthe l'observait à fréquentes reprises, avec l'appréhension que, connaissant peut-être la visite si prochaine de Raymond, il n'essayât de la contrarier.
Claudine, devant son fils qui savait tant de choses et qui après tout était le maître, s'abstenait de parler. Profitant de ce qu' Annette emportait les verres et la bouteille, elle s'esquiva. Les enfants pouvaient avoir, aujourd'hui enfin, au moment le moins attendu, des confidences à échanger.
Marthe s'inquiéta d'être seule avec Guilhom. Doucement, elle s'assit à l'écart sur un fauteuil (l'osier. Le silence parut grandir sous les branches: car, s'étant aussitôt rapproché, Guilhem s'accoudait sur le bras arrondi du banc rustique, et regardait son amie fixement, écoutait, comme un insecte mystérieux qui eût frissonné du trouble de Marthe, le menu grincement de ses aiguilles dans la laine de sa coiffe. Il trouvait Marthe reposée, plus jeune, dans une sorte d'innocence. Il essayait de lire sa pensée sur son visage, sur ses larges paupières baissées, sur son front brun que couronnaient les bandeaux des cheveux.
Elle demeurait impénétrable, autant que la feuille qui reluit au soleil. Alors, tout bas, avec la naïveté exquise d'un faraud qui, pour la première fois, se confesse, il lui dit :
« Tu es toujours plus belle... Et dire que tu vas nous quitter, peut-être, nous et notre ville d'Agde !
— Vous quitter, pourquoi?
— Et la mort qui vient si vite, qui peut te surprendre au loin, où ton mari a le droit de l'emmener...
— Tu n'es pas gai, ce soir. »
Elle l'épiait du coin de l'œil : ne sachant s'il
était réellement ému lui-môme ou s'il plaisantait encore, elle se défendait d'éprouver envers son pays une piété filiale qui lui fendait le cœur,
« Et ton aristocrate, repartit brusquement Guilliem, qu'en fais-tu?... Est-ce lui qui sera vraiment ton ravisseur?
— Tu es injuste, tais-toi.
— Ils doivent être fiers, ces pa3^sans, d'avoir séduit la plus belle fille d'Agde, l'enfant unique de M. le Maire. Seulement, toi-même, qui sait? tu réfléchiras au moment de renier ton pays?
— Tais-toi.
— Pourquoi me taire? D'ailleurs, je suis calme, je ne crie pas. »
Il ne pouvait plus sourire, dans sa douleur croissante. Ses yeux étincelaient de passion, ses lèvres tremblaient, en découvrant les dents blanches.
« Tu m'avais promis d'être sage, dit-elle. Je reconnais que, jusqu'ici, tu es parvenu à l'être.
— Moi!... Je t'aime toujours, je voudrais me sacrifier à ta volonté. Mais il faut pouvoir. Tiens! aujourd'hui, il me semble que le malheur tant redouté va se produire.
■— Aujourd'hui!...
— Je l'aime, je ne puis t'arraclier de ma pensée. Ah! j'ai assez lutté contre moi-même. Aujourd'hui, je m'imagine que je vais te perdre tout à fait, et le sang hout dans mes veines... Non, je dis que cela ne sera pas ! »
Guilhem frappait du poing sur le banc sonore ; il s'agitait, dans le désordre toujours nouveau de ses désirs et de ses craintes, secouant sa tête robuste au ton cuivré, que le parfum des eaux et le vent de l'espace purifiaient chaque jour.
Marthe, après avoir déposé son ouvrage sur la table, se levait, avec une assurance feinte, afin de s'échapper. Brutal, il l'arrêta :
« Dis donc!... Ton costume d'Agathoise, le dépouilleras-tu aussi pour t'habiller à la mode des autres pays?
— Je te pardonne, Guilhem... Tu souffres...
— Beaucoup... Ah! regarde notre plage, les quais de l'Hérault, la ville, la mer, tu retrouveras partout nos souvenirs communs, nos promesses de l'un à l'autre... Et les pierres mêmes qui te supplieront de rester fidèle aux sentiments de notre race, et d'aimer ton père, d'aimer celui qui te parle et qui ne peut comprendre la vie qu'avec toi!... »
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Dans les ombres verdoyantes du jardin, Guilhem s'était ilressé. Elle l'admira, beau de résolution et de colère, emporté par l'amour.
« Pour toi, s'écria-t-il, j'irais au bout du monde. Mais te savoir à un autre!... Cela m'est insupportable, je le sens, il faut bien que je te le dise. » Marthe ne s'éloignait plus. Loin de lui en vouloir de ses rudesses, elle éprouvait, dans la sensibilité de son âme, une affection nouvelle.
« Ah ! Marthe, il me semble que je vois s'allumer dans tes yeux la bonne étoile. Reviens à nous, je te supplie!... »
Alors, inclinant son visage, elle ferma les yeux presque, et lentement elle murmura :
« Tes paroles m'entrent au cœur comme un couteau. Je voudrais te haïr... »
Il se tut. Le miracle du renouveau, qui se révélait chez la femme un moment égarée, l'emplissait d'une joie orgueilleuse. Il la regarda, image parfaite des femmes fortes et déliées de la terre phocéenne; il la regarda, dans la fraîcheur de ses vingt ans, dans la ligne harmonieuse de son corps aux hanches saillantes, dessiné sous la robe courte, sous le châle dont l'épingle d'or fixait les plis sur la gorge entr'ouverte. Elle ne le
repoussait plus. Il souriait, sans qu'elle levât les yeux.
Puis, brusque, emportant l'espérance divine que, par sa foi, il saurait maintenant la reconquérir, il s'en fut :
«Adieu, Marthe, adieu... »
Il disparut. Marthe perçut longtemps encore, autour d'elle, dans le jardin recueilli, comme dans tout son être, l'écho de ses imprécations et de ses prières.
Mais bientôt, Raymond allait venir à son tour dans cette maison, oîi plus tard il serait le maître. Il viendrait la délivrer de son supplice. Alors, s'elforçant de ne songer qu'à lui, ses rêves d'amour, par la grâce de la solitude, doucement se ranimèrent. Elle se reposa sur le fauteuil d'osier. Les branches des grands arbres, à mesure que s'en allait le soleil, semblaient se pencher davantage, au-dessus d'elle, pour l'abriter entre leurs caresses. Elle se remit à coudre, en s'exhortant à la patience.
Le soir, pendant le souper, Marthe tressaillait aux moindres rumeurs du dehors. Son père, son brave père, qu'elle aimait de tout son cœur, l'épiait fréquemment, sans mot dire.
« Qu'as-tu fait cette après-midi? interrogea-t-il d'un ton rogue.
— J'ai brodé. J'avoue cependant que Guilhem m'a beaucoup dérangée.
— Il ne te dérange jamais, celui-là. Je ne pense pas qu'il abandonne notre maison, quand tu seras mariée.
— Je ne le pense pas », répéta-t-elle. Docile, presque timide, elle mangeait à peine.
Tante, qui eut pitié, lui versa du vin.
Dans le silence, le coucou sonna huit heures, de cette voix narquoise qui toujours à Timproviste résonnait par la maison longuement.
« Ah! ma vieillesse ne sera pas bien amusante, maugréa Tourdel. Ces barbares finiront, avec leur argent, par débaucher les électeurs. Et, chez moi, pas de compensation à mes misères !... »
Tourdel s'énervait, ce soir. Que pressentait-il donc, lui aussi? Soudain, un pas résolu s'approcha de la porte, sur le trottoir. Marthe, toute pâle, observait son père. Le marteau de cuivre retentit.
C'était, chacun le reconnut, l'appel du facteur. Tante s'en fut quérir la lettre, une enveloppe blanche qui sentait le musc.
« Tiens! gronda Tourdel, on dirait une lettre de femme. »
Il déchira l'enveloppe et, s'étant penché sous la lampe, se mit à lire. Bientôt, quoiqu'il se vît surveillé par les deux femmes immobiles, il frémit de stupeur, d'une colère qui enflammait sa figure :
« Hum! ce n'est rien du tout... Ces brigands-là ont toutes les audaces. »
Il fixa Marthe de ses yeux perçants, puis, après une hésitation, reprit la lettre pour la relire. C'était Raymond qui lui demandait, en des termes fort respectueux, une heure d'entretien.
« Les hypocrites!... »
Ses mains tremblaient. Il serra dans sa poche cette lettre qui lui faisait horreur. Avait-il une crainte de cet homme?...
Il précipita son repas ; et les deux femmes, en une seconde d'angoisse, le regardèrent se réfugier dans le salon. Marthe, comprenant certes la provenance de la lettre et son contenu, avait besoin de tout son courage, en cette heure solennelle. Elle se voyait en quelque sorte au bord d'un abîme, où le vertige parfois soulevait tout son être. Néanmoins, loin do paraître alarmée, elle
aida tante Annette à lever le couvert; ensuite, elle rejoignit son père au salon.
Là, Tourdel s'énerva davantage à entendre les musiques du piano, qu'il écoutait pieusement autrefois. Les paroles de Raymond passaient, repassaient devant lui en lettres de feu. Il soupirait, pauvre homme las, accablé par le malheur. Spontané, il se leva :
« Bonsoir, Marthe, je vais me coucher.
— Bonne nuit, mon père. »
Après l'avoir embrassé, elle lui présenta son front, qui était frais comme le sol du jardin sous la rosée. De crainte d'éveiller en lui le soupçon qu'elle avait compris son inquiétude, elle se garda bien de fermer tout de suite son piano. Ainsi que tous les soirs, sa voix claire et vigoureuse s'éleva dans la maison, à travers la nuit.
Le lendemain, pendant le dîner, Tourdel, avec un tel accent d'autorité que le conseil parut un ordre, engagea Marthe et tante Annette à sortir en ville, l'après-midi. Marthe, comprenant aussitôt que Raymond allait être attendu dans sa maison, enfin, faillit pousser un cri de joie, d'émotion reconnaissante.
Tourdel, dès qu'il eut achevé son repas, sortit
sans retard, afin de tromper sur ses intentions les deux femmes, dont il prévoyait naturellement l'agitation d'esprit. Il monta, par la rue des Musettes, s'asseoir sous la halle, contre le pilier, où les petits vieux venaient d'habitude lui porter leurs exhortations.
Hélas! aujourd'hui, il avait bien d'autres soucis que ceux de la cité. Le bruit des rues l'importuna, ce crécellement de cigales que font, sur le pas des portes, les paysannes marchandant leurs emplettes, un panier au bras. Quelques-unes de ces étrangères, la face rougeàtre enveloppée d'un foulard dont les bouts retombaient sur le dos, conduisaient des ânes chargés de viande ou de jardinage; d'autres, en jurant comme des hommes, traînaient leurs enfants. Quelques cabareliers, des boutiquiers nouveaux, dévisageaient, en passant, M. le jMaire, et par mépris, ou môme par provocation, crachaient à ses pieds. Des charrettes écrasaient l'eau limpide du ruisseau, ébranlaient les maisons ombreuses, l'église aux puissantes murailles.
Mais, de temps à autre, survenait un matelot en vareuse et espadrilles, qui ôtait son béret, et le salut de ces simples du peuple d'Agde faisait du
bien à M. le Maire. Au milieu de la rue, un mercier, en train de balayer le devant de sa porte, s'adressa brusquement aux boutiquiers ses camarades qui lézardaient contre un mur, dans un ruban de soleil,
« Eh!... s'écria-t-il, grande fête, dans un mois, pour la remise du drapeau au syndicat!... Et nous allons avoir un jour de marché, à l'instar de Cette et de Béziers. Avez-vous vu la décoration du Cercle démocratique? Ah! ah! c'est que notre parti augmente!...
— Mais oui, mais oui!... »
Ses camarades, ayant également pris leurs balais, nettoyaient le ruisseau, inondaient les pavés de la rue, solides, éternels, qu'on avait arrachés depuis trois siècles aux flancs du volcan. Le mercier, toujours goguenard, A^ociférait :
« Les vieux d'Agde, pour se consoler des progrès du Cercle et du Syndicat, iront faire une procession à Notre-Dame du Grau. C'est ça qui fait pleuvoir l'argent dans nos caisses, les cantiques. L'année prochaine, savez-vous, il faudra que la municipalité souscrive à nos conditions. Sinon, on la brisera! »
Tourdel, sa canne entre les jambes, feignait
de ne rien entendre. D'ailleurs, les boutiquiers fidèles, les sages, montaient se serrer autour de lui. Tremblant pour les traditions de la commune et plus encore pour l'avenir de leurs boutiques, ils suppliaient leur ancien collègue en commerce de les tirer d'affaire. Tourdel, aujourd'hui, tenait à ne point s'échauffer.
Trois camions énormes, qui se balançaient dangereusement sous leur fardeau de pierres, dispersèrent un moment l'assistance : il profita de la confusion pour s'évader.
A la droite de la promenade, sur la route, à côté du magasin de Raymond, Rispol avait loué, pour le syndicat, le premier étage de la plus vaste maison d'Agde, l'unique en pierres de taille, qui en imposait avec son balcon ouvré, son toit à gargouillettes. C'est là, au centre de la ville, que les paysans de Saint-Thibéry, afin de frapper l'opinion publique, devaient procéder superbement à leurs manifestations. Demain, donc, quelle farandole, pour le défilé des syndiqués se rendant, drapeau en tête, non pas à l'église, mais chez Hispol, pour le banquet d'inauguration!
Déjà, quelques rustres décoraient d'oriflammes, d'écussons et de lauriers, la façade du Cercle.
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M. le Maire s'arrêta bravement pour les contempler. Parmi les plus zélés, il distingua tout de suite Loques, l'envieux rentier, et ce nigaud de Plauzolles qui, sous prétexte de faire du socialisme, confiait tous les deux jours, une aprèsmidi, sa tartane à des débutants de la pêche.
Loques, isolé sur la route, bien en face de la maison, en corrigeait la décoration noblement, avec de grands gestes d'architecte. Tout à coup, il se détourna : il vit Tourdel, non loin de lui. Et les deux hommes, en se considérant, eurent une étrange émotion de pitié. Loques, les mains aux poches, s'esquiva dans l'escalier du Cercle.
Trois heures sonnaient à la tour de l'église, lorsque Tourdel refermait la porte de sa maison, sur le quai désert. Raymond allait venir maintenant, l'étranger détestable de vanité et de paresse, un enfant après tout, qu'il était obligé, en qualité de Maire, de traiter avec égard. Il voulut, par amour-propre, se donner des manières, une distinction. Devant la glace, il renoua sa cravate noire qui s'enroulait plusieurs fois autour du cou, il remonta son large pantalon de drap gris, tapota complaisamment son visage joufflu, tout rasé. Ses yeux noirs brillaient entre leurs boursou-
flures ; ses lèvres étaient gonflées comme des bourgeons de platane. Content de son apparence cossue, de son air d'autorité, il s'asseyait dans un fauteuil, lorsque, d'un coup ferme, le marteau de cuivre ébranla le silence de la maison.
Alors, tressautant, un petit émoi au cœur, il courut ouvrir.
Ganté, pommadé, vêtu de noir, Raymond entra, s'inclinant avec des révérences. Il vit enfin, troublé d'une joie sensuelle, le menu salon rouge imprégné du parfum de Marthe, à la fenêtre duquel ils avaient, à la faveur de la nuit, échangé leurs premiers aveux.
Tourdel l'engageait à s'asseoir auprès de lui : les mains sur les genoux, Raymond, avec beaucoup de calme, le regarda, l'écouta parler.
« Monsieur, nous sommes seuls, ainsi que vous l'avez désiré. Vous pouvez vous expliquer sans crainte.
— Mes parents, Monsieur, auraient volontiers tenté auprès de vous cette démarche. Mais j'ai voulu, selon l'usage du pays, vous demander moimême la main de votre demoiselle.
— A parler franc, votre visite ne me surprend pas. J'ai donc bien réfléchi. Je dois vous dire
tout d'abord que je ne m'oppose pas aux vœux de ma fille. »
Raymond eut un frémissement. Le sang aux joues, une flamme de plaisir dans les yeux, il allait remercier.
« Seulement, poursuivit Tourdel, j'ai mes préférences, moi aussi. Vous savez dans quel malaise les étrangers ont mis la ville que j'ai l'honneur d'administrer. Mon devoir est de donner l'exemple de la fidélité à nos traditions et à nos croyances.
— La question d'étranger n'importe guère dans un mariage. L'homme est partout chez lui, quand il travaille.
— Si c'était le lieu et le moment de philosopher, je vous dirais qu'on ne transforme pas d'un coup de baguette magique, dans une communauté, l'état d'âme que le temps a élaboré et qui a suffi au bonheur de vingt ou trente générations. Des idées, des sentiments nouveaux délabrent forcément l'organisme d'une cité, s'ils ne conviennent pas au caractère que lui ont constitué son origine et les coutumes de plusieurs siècles... En ce qui nous concerne, je déclare que je ne m'oppose pas aux vœux de ma fille, mais que je me réserve du moins le privilège de disposer de ma fortune. Ma
fille n'a rien. Si elle épouse un étranger, vous ou un autre, elle n'aura rien. »
Ra3'mond, brutalement déconcerté, pâle, releva la tête avec un effort de résistance fîère.
« Je ne suis pas riche, je l'avoue, dit-il. Mais, bien que le souci des choses d'intérêt ne soit pas dans mes habitudes, il me semble raisonnable que vous accordiez à ma fiancée les ressources qui aident un jeune ménage.
— Vous devez être sûr d'entretenir un ménage, puisque vous voulez vous marier.
— M"° Marthe saura mieux que moi, sans doute, vous faire entendre...
— Peine perdue. De même que je crois en Dieu de toute mon âme, de même je souhaite tout le mal possible aux étrangers qui sont venus ici allumer la guerre civile.
— Je vois qu'il est inutile d'insister.
— Pardon, ma fille sera entièrement informée de vos démarches. Ainsi, résumons-nous. Je ne m'oppose point à ses vœux. Mais, avec un étranger, elle se mariera sans dot. Est-ce entendu?
— Dans ces conditions, je n'insiste pas. Je les considérerais comme une injure. »
Raymond se leva, correct, se dirigea vers la porte du vestibule avec une allure de détachement hautain. Mais Tourdel vit en ses yeux poindre une lueur de haine sournoise et sauA^age, la haine des gens de la terre dont il était issu.
« Monsieur...
— JMonsieur... »
Ils se saluèrent, d'un geste égal de cérémonie. Raymond disparut.
Tourdel entendit avec satisfaction résonner son pas précipité sur les dalles du quai, puis, sans impatience, il referma la porte. Ah! que la maison lui parut douce, délivrée d'un pesant cauchemar!
Pour attendre paisiblement la rentrée de Marthe et d'Annette, il s'en fut au jardin, sous la lumière des feuillages, dans le recueillement mélancolique des grands murs de clôture, s'asseoir sur le banc où Marthe s'occupait d'habitude à lire ou à coudre. Il se sentait rajeuni, amoureux de toutes choses, de ce coin du monde où lui revenait le souvenir des bonheurs d'autrefois. Il se félicitait d'avoir pu exprimer au plus orgueilleux des étrangers son mépris. Aurait-il, auprès de sa fille, le même courage? Ne commettrait-elle pas quelque folie nouvelle? En tous
LA DOT nS
cas, Raymond n'irait pas se vanter au monde de sa déconvenue. Et Tourdel souriait, ses larges mains sur la table, ses pieds bien posés sur le sol.
Le soir, il n'osa pas rapporter tout de suite, sans ménagement, à Marthe, dès qu'elle rentra, la visite de Raymond. Mais elle, remarquant sa bonne humeur, trembla un peu, eut de la honte, une sorte de pudeur.
Tante Annette, au contraire, n'avait aucun pressentiment de bonne ou de mauvaise nouvelle. A table, elle conta de sa voix allègre leur promenade sur les bords de l'étang de Thau, si bleu, si fourmillant d'étincelles, et puis, vers l'échiquier nombreux des salines, où l'eau de la mer dépose le sel en s'évaporant.
Après le souper, Tourdel s'en alla silencieusement dans le salon; il s'assit accablé, la tête entre les mains.
« Qu'as-tu, papa? lui dit Marthe.
— Rien du tout. Joue-moi ta musique. »
Marthe s'installa sur le tabouret du piano. Ayant une coquetterie devant son père même, elle disposa en plis onduleux sa robe sans volants ni parures, dressa son buste souple. Tourdel espéra, parce qu'il ne verrait point son visage,
avoir à l'improviste, comme il arrive fréquemment, l'élan de s'expliquer et de tout dire.
Cela, d'ailleurs, ne tarda guère, Marthe préludait à peine, déliant ses doigts sur les touches d'ivoire, qu'il l'interrompit :
« J'ai reçu la visite de M. liaymond Fabre. »
Elle dressa davantage son buste, garda ses mains inertes. Un flot de sang lui fit battre le cœur.
« Il te demande en mariage.
— Ah!...
— Tu prévois quelle a été ma réponse? » Elle se détourna, modeste et résignée. Il ajouta : «Je ne m'oppose pas à ta volonté, tu le sais bien.
— Ah!...
— Je lui ai dit simplement qu'avec un étranger je te mariais sans dot.
— Et qu'a-t-il répondu?
— Ces gens-là ne perdent pas le nord, dans les affaires de sentiment. Il a répondu que, dans ces conditions, il n'insistait pas.
— ... Qu'il n'insistait pas!...
— Non... Cela t'étonne? »
Marthe s'accoudait langui ssamment sur le clavier, regardait autour d'elle les choses familières qui, tout à l'heure, lui paraissaient animées de
son rêve et de ses espérances. L'angoisse la faisait toute pâle. Elle ne se contint plus. Comme une enfant, elle pleura, dans un accès de colère.
« En voilà des histoires, ma fille... Quoi! peuxtu regretter cet homme?... »
Mais elle défaillait davantage. Se renversant sur le piano, les yeux grands ouverts, elle s'abandonna, s'évanouit, sans un frisson. Son père, épouvanté, eut juste le temps de la saisir entre ses bras. Il appelait :
« Tante!... Tante !...
— 0 mon Dieu, encore ces voleurs!... Ils nous la tueront, s'ils restent longtemps ici!... »
La coiffe de travers, le tablier bleu flottant, vite, vite, tante Annette apporta la bouteille de vinaigre. Sans faire attention à la robe, au tapis qu'elle inondait de taches, elle aspergea les mains de Marthe, ses narines, ses tempes, à petits coups maladroits, la pauvre vieille qui se lamentait et tremblait comme un jonc.
Peu à peu, Marthe se réveilla, très surprise, ravie, tandis qu'une ombre mystérieuse se dissipait de ses yeux, de voir tante Annette lui sourire, et de reposer étendue entre les bras de son père. Celui-ci aurait tout sacrifié, ses préférences,