ACTE h
LÉON
^-tu le temps d'écouter une églogue?
DEiLATOUR.
Comment donc! Parmi nous les champs sont très en vogue.
Le cultivateur rêve argent, prime, intérêts;
Nous, nous rêvons gazons, ruisseaux, ombrages frais.
— Parle.
Il indique à Lëon un fauiovil pri*a de la tobl« qui est au milieu du salod, et approche pour lai-méme une chaise.
LÉON
J'ai pour tout bien quelques arpents de terre Que j'exploite moi-même, ainsi qu'a fait mon père.
DELATOUR
Heureux l'homme des champs, qui, loin des millions. Laboure avec ses bœufs les paternels sillons I
— Va toujours.
LÉON
Tout auprès est le parc d'un bonhomme, Tout franc, tout rond, chassant, buvant, bon diable en somme , Qui cherche à s'arrondir, et né peut sans ennui Voir qu'un de ses voisins ait plus d'arpents que lui.
DELATOUR
Le bonhomme a sans doute une fille?
LÉON
Céleste , Douce et noble à la fois, fîère et pourtant modeste, Franche, éprise du beau, haïssant les gens plats, Et cachant un grand cœur sous des traits délicats.
DELATOUR
La peste!
LÉON
Chez son père on me voyait sans cessé;
Il s'était pris pour moi d'une belle tendresse; J'étais son compagnon à table, à courre, au jeu ; J'écoutais ses récits , l'hiver, au coin du feu , Toujours les mêmes, cent et deux cents fois de suite ; Mais, redits devant elle^ ils finissaient trop vite. En un mot, j'avais su si bien me l'attacher.
Que, si je tardais trop, il venait me chercher.
DELATOUR
C'est adroit.
L E N y se parlant à lai -mdme.
Quels moments! quelles douces soirées, Des lueurs du couchant mollement colorées.
Quand nous n'entendions plus que les bruits incertains Apportés par le vent des villages lointains!
Que de choses en moi ce souvenir remue 1 J'ai senti sur mon bras trembler sa main émue ; J'ai vu , sous la pudeur de ses cils gracieux , L'aurore de l'amour se lever dans ses yeux.
Voilà l'églogue.
LÉON, se lerant brusquement.
Un jour le père ainsi m'aborde :
Çà, voisin , me dit- il , tu me plais.
DELATOUR
Bon exordel
LÉON
Oui , oui , je te proclame un joyeux compagnon, Et nul ne tire mieux un coup de fusil ; non.
Mais, vois -tu, le temps vient de marier ma fille; Je sais bien, je sais bien; tu la trouves gentille; Mais elle apporte en dot cent mille écus , ma foi , Et tu comprends, voisin, que ce n'est pas pour toi.
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Ahl diantre 1
|lKLATOV|U
Tu n'as rien, ou peu s'en faut; ça n'ôte Rien à tes qualités , et ce n'est pas ta fai^te ; Il n'en feiut pas rougir mon garçon. L'important Est de se bien conduire , et d'être bien portant.
A Delatoor.
Hein! comment trouves-tu le bonhomme?
Il est drôle.
LÉON
Je destine ma fille au comte de la Môle;
Ses fonds touchent aux miens; nous les réunirons
En un parc, le plus grand qui soit aux environs.
Pour le moment, voisin, quelqu'un m'a fait entendre
Que tes séjours chez moi blessent mon futur gendre ,
Que ce n'est pas décent, que cela fait causer.
Des sottises I Quel mal y peut-on supposer?
Mais sois tranquille; attends que la noce soit faite,
Et tu viendras djner avec moi , tête à léte.
Je te réserve i|p vin qui dort dans mes caveaux ,
Et nous rirons; je sais des bons mots tout nouveaux.
Riprenant ion ton naturel.
Tout nouveaux, oui!... s'il croit que j'irai les entendrel Il peut bien les garder pour r^ouif soq gen4re.
DELATOUR
Et n'as-tu plus revu sa fille?
LEON
Après l'avoir Tous lep ^ours épiéq, enfin j'ai pu la voir.
— Léon, m*a-t-elle dit, je comprends votre peine,
Et je ne cherche pas à vous cacher la mienne.
Que ce sincère aveu, que je fais librement,
Soit à votre chagrin un adoucissement.
Mais ne me voyez plus à F insu de mon père ;
Si j'étais en prison chez un tuteur sévère ,
Peut-être mon orgueil , indigné des gardiens ,
Chercherait sa vengeance en de tels entretiens;
Mais mon père envers moi n'usant pas de contrainte,
Jlaurais tort envers lui d'user d'aucune feinte;
Il se confie à moi pleinement; j'ai promis
De ne plus vous parler, avant qu'il l'ait permis.
Vous savez que pour moi ma promesse est sacrée ;
Je croirais, y manquant, être déshonorée,
Et ma parole enfin me défend contre vous
Mieux que ne pourraient fairo et grilles et verrous.
DELATOUR
C'est là, ma foi, parler une fort bonne langue, Et je prise beaucoup sa petite harangue.
LÉON
Adieu, Léon; mon père apprendra , dès ce soir, Que je vous ai revu pour ne plus vous revoir. Ne désespérez pas tout à fait; il vous aime; Laissez agir l'absence, et le temps — et moi-même. Adieu; sans son aveu, je ne puis être à vous; Mais c'est vous que mon cœur eût choisi pour époux.
DELATOUR, se krant.
Eh bien! suis son conseil; il est très-bon à suivre : Attends.
LÉON
Attendre! ô ciel! attendre! c'est donc vivre! Que j'attende! — On voit bien que tu n'as pas aimé^