‹ La Bourse, comédie en cinq actes, en verseChapitre 11 sur 97 · ACTE L ïi · texte numérisé non relu

ACTE L ïi

DELATÔUR.

Qu*en sais -tu?

LEON

Mai quand , seul , d'angoisses consumé, Gardant, pour mieux souffrir, l'espérance irritante, Je dévorais chez moi les heures de l'attente , Songe que mon rival, chez le père invité, Était reçu par elle, et par elle écouté; Et qui sait ce que peut sur une jeune fille L'impudence d'un fat qui galamment babille, Et doit tout son esprit au jargon des salons , Que nous ignorons, nous, dans nos rudes vallons.

— Dieu! que j'ai souffert I

DELATOCR.

Mais elle est trop sensée Pour qu'à de tels appâts elle soit amorce.

LÉON

Je le croyais; mais rien, lettre ni messager. Depuis tantôt trois mois , ne vient m' encourager. Je rôde vainement au pied de la terrasse, Ce paradis perdu , d'où son ordre me chasse ; Vainement je regarde aux vitres du château ; Jamais un doigt ami n'entr' ouvre le rideau.

— Ah I elle m'abandonne ; et déjà , chose atroce I On parle hautement de la prochaine noce.

DELATOUR

Bah! de faux bruits.

LÉON

C'est là, maintenant je le vois, Ce que me présageaient des adieux aussi froids. Le bon sens parlait seul; l'amour faisait silence.

Point de ces mots brûlants que la passion lance !

DELATOUR

Je vois tout autrement. Je ne me fîrais pas

A ces grands sentiments qui foht tant de fracas.

Elle en a dit a?sez, et plus serait étrange;

De réserve et d'amour c'est un touchant mélange,

Et j'ai foi , pour ma part , aux résolutions

Qui ne s'épuisent pas en protestations.

En amour comme en guerre, où, dans les moments graves,

Ceux qui parlent le plus ne sont pas les plus braves.

LÉON, qui l'a ï, peine écoule*

Non , je ne puis attendre, en ce pressant danger.

DELATOUR

Que feras -tu?

LÉON

C'est fait.

DELATOUR

Quoi?

LÉON

Je vins à songer Que j'avais à Paris un ami de collège

Lui tendant la main.

Qui voudrait me servir, s'il pouvait. — Me trompé-je?

DELATOUR, lui serrant la main.

Non, certes.

LÉON

J'ai vendu ma terre aux plus offrants , Touché par ce moyen soixante mille francs,

Tirant son portefeuille.

Et je t'apporte ici mon unique ressource,

Pour quintupler la somme ou la perdre à la Bourse.

Aci-fe I. t)

DELATOUR, tressaillant.

 la Bourse! insensé I sais-tu ce que tu disj

En déclamant.

Fuis ce rivage avare, et ces climats thaudits!

Il le prend par le bras , comme pour le pousser dehors.

Va-t^en vite, via, ^ars.

LEON

Non; si tu mé repousses, J'irai chercher ailleurs des réponses plus douces.

DELATOUR

Mais pour des innocents comme toi , pauvre fou ! La Bourse est un tripot^ un antre, un casse -cou. La Bourse I mais ce Sphinx , vers qui tu te fourvoies , Pour un Œdipe heureux , dévore mille proies.

Ah ! Dieul combien j'en vois, entrés d'un air vainqueur, Sortir, pâles , muets , et l'enfer dans le cœur I Que de pleurs, sur ce seuil jonché de banqueroutes! Que d'imprécations dans l'écho de ces voûtes !

— Ya-t'en.

Mais , renégat , tu blasphèmes ton dieu, âiéges-tu pas parmi les prêtres dii saint lieu ? Ëi, cet antre, où tu peins tant de sombres spectacles. N'est-il pas celui même où tu rends tes oracles?

DELATOUR

Eh! c'est pourquoi j'en vois la fraude à découvert; Nul ne croit moins Baal que celui qui le sert.

— Si j'avais devant moi- tout autre néophyte , J'adorerais le dieu dont l'autel me profite; Mais je ne puis livrer au sacrificateur

L'ami , qui vient à moi comme à son protecteur. Je ne confondrai point dans le même anathème

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