‹ La bourse et la vie [microforme]Chapitre 47 sur 153 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il part, ou plutôt il continue son voyage, animé du plus ferme espoir. Sa femme est heureuse de ses dispositions, l’un et l’autre s’encouragent mutuellement et tous deux considèrent moins les sacrifices à faire que le résultat qu’ils prévoient. A leurs yeux, la route n’est pas longue, elle n’est pas difficile, en peu de temps elle est franchie. Les conventions susdites consenties au presbytère de St-Paul sont exécutée: de part et d'autre avec ponctualité.

Quelques mois se sont à peine écoulés que notre colon est au comble de ses désirs, il a obtenu ce qu’il convoitait pour le temps, c'est-à-dire un peu d’avance. Il choisit un lot, nettoie une place pour s’y loger, y construit son chantier de bois brut, et commence à travailler. Le lot qu’il avait choisi paraissait, comme tant d’autres à Mantawa, n'avoir qu’une valeur mé:diocre. Le beau bois était brûlé, d’affreux abattis, des amoncellements monstrueux de troncs calcinés jonchaiïent le sol en plusieurs endroits, des roches fendillées et blanchies par le feu émergeaient de ces embarras sur une surface uniformément noire, tout enfin donnait un aspect sinistre à ce terrain. Vulgairement parlant, on n’en aurait pas donné vingt-cinq centins à première vue.

Cependant notre homme continue son œuvre avec une indomptable énergie ; il coupe le bois par grandes longueurs, le corde en énormes monceaux par-ci par-là, il tasse les pierres dans les endroits où elles nuiront le moins, il arrache une quantité de souches, enfin il se prépare du premier coup un ensemence-

ment magnifique. Cette terre préparée dans le temps favorable lui donne un bon rendement, sa récolte lui procure de nouveaux moyens d'activer ses travaux. De serviteur il devient maître. Il engage un homme et plus tard deux et trois, la main d'œuvre ainsi multipliée change sa terre de face. D'autres lots sont acquis, ils sont à leur tour dépouillés de leurs vêtements sinistres. On les revêt d’une nouvelle parure qui sourit à tous les yeux, mais à aucuns plus éloquemment qu’à ceux de leur heureux propriétaire. Tout ceci se fait en quelques années. Maintenant l'état de notre pauvre colon est bien changé. De robustes bras sont à son service depuis longtemps. Ses revenus augmentent en progression surprenante ; peu d’accidents, point de revers ; il vient toujours un bon temps dans la vie, les grandes épreuves ne sont que passagères. Aujourd’hui, en san de grâce 1882, François- Xavier Gougé possède un actif de six mille piastres. Il ne doit rien à personne, et vit heureux sur son lot. Il s'est engagé tout dernièrement dans quelques affaires commerciales, on trouve chez lui, en quantité, dés provisions de toutes sortes. Après avoir au début manqué de tout, il peut en rendre à beaucoup de monde à l'heure qu'il est. La vérité de ce que j'en dis est facile à constater, l’homme dont je parle est plein de vie et peut donnèr verbalement les -renseignements que je donne ici par écrit. Lui également n'a:t-il pas trouvé la Bourse et la Vie dans Mantawa ?

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