CHAPITRE VI
c'est deux mille quatre cents francs par année. Quel est. donc le cultivateur émérite de la vallée du grand fleuve qui, commençant sa carrière sous des auspices telles que celles sous lesquelles le dit Gougé a commencé la sienne, va mettre régulièrement tous les ans deux mille quatre cents francs de côté? L'expérience ne nous apprend-elle pas que le commun des cultivateurs, même à l'aise et bien établis dans leurs localités respectives, ne réalisent pas annuellement ce bénéfice net et clair de deux mille francs? Cet homme, infailliblement, eût végété toute sa vie dans l'indigence et peut-être dans la misère, s’il ne fût entré dans les montagnes en temps opportun ; voilà cependant qu'aujourd'hui il est maître et seigneur sur sa terre, son avenir est assuré, ainsi que celui de sa famille. S'il a pu réussir dans ces circonstances, avec une dose ordinaire de courage et de bonne volonté, qu'eût-ce été, je vous le demande, s’il eût eu à sa disposition quelque argent,quelques provisions, quelques ressources enfin qui l’eussent aidé, telles, par exemple, que peuvent en avoir de leurs parents tant de jeunes gens qui ne savent où donner de la tête et qui perdent simultanément la Bourse et la Vie?
Je l'ai dit plus haut, nous touchons ici à la rivière Mantawa, une quinzaine d’arpents nous en séparent. Un chemin parfaitement plan nous y conduit. Nous
la voyons arriver de l’ouest, avec calme, roulant tranquillement ses flots limpides à travers des prairies naturelles d’une grande étendue. Depuis le rapide Brûlé jusqu’à la chute Roberval, elle se plie et se re-
né au nord sous trois angles de quarante degrés, elle
plie vingt fois sur elle-même. En se dirigeant au sud, elle va raser les bords du Kaïakamak, comme pour inviter les ondes de ce lac à venir se mêler aux siennes ; de fait dix arpents plus loin, après avoir tour-
les reçoit avec grâce et sait les conduire avec honneur au milieu d'un charmant paysage, vers l'endroit où leur concours est utilisé pour le bien de la colonie. Quelques milliers d’acres de terre sont presque entièrement circonscrits par le cours capricieux de cette rivière qui va et vient, roule et circule dans toutes les directions, jusqu’à revenir même dans l'ouest et former ainsi de cette grande pointe une véritable presqu'île. On traverse la Mantawa sur un pont flottant, et comme aucun obstacle ne s’y oppose, le chemin coupe la presqu'île en ligne droite dans sa partie la moins large, et va frapper le coude que fait la rivière en reprenant sa direction générale vers le nord-est, Encore quelques arpents et nous sommes à Ja chapelle de St-Michel-des-Saints.
Au nord donc de la rivière, tout près du rivage, | sur un terrain uni mais sablonneux, sont construits les édifices actuels de la mission. Une maison haute et spacieuse répond temporairement aux besoins de la desserte. L’étage supérieur est converti en chapelle, le bas sert de résidence au curé ; les dépendances nécessaires sont adjacentes et en très-bon état. Quelques arpents de terre seulement sont là affectés à l’usage du missionnaire, le reste est plus loin vers la chute, comme nous le verrons bientôt. La presqu'île,
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