CHAPITRE XIV
pour engraisser une terre.
— Détrompez-vous, mon ami, et cessez de faire preuve d'ignorance ou de mauvaise volonté. Je ne vous dirai qu'un mot en passant et ce sera un conseil bien simple. Procurez-vous quelques minots de sarrasin, dussiez-vous travailler à la journée pour les gagner. Enfouissez-en la levée quand elle sera en rieurs et semez de la graine de mil et de trèfle que encore a la journée, si vous n'avez pas d'autre moyen de vous en procurer. Mieux vaut travailler une année à gages chez vos voisins pour sauver une propriété de mille piastres que de la vendre pour trois cents et de courir ensuite après l'incertain. Restez, restez chez vous, mon ami, tout vous y engage, et la bonne qualité de votre terre et la sûreté de ses revenus. Soignez-la, vous aurez du m abondance et des animaux gras. Sacrifiez une année de maigres revenus et vous triplerez vos produits l'année suivante. Au revoir, mon bon ami.
Puis il continue sa route.
Notre homme tout ébahi de ce discours et laissé subitement à ses réflexions rentre en lui-même et se dit qu'en effet, au lieu de tâtonner et de tirer des plans aussi vagues que futiles, il ferait peut-être mieux de -suivre ces conseils qui paraissent après tout bien désintéressés. La Providence ne lui auraitelle pas envoyé cet homme pour le rassurer et lui donner une importante leçon ? C'est un homme qui a l'air de s'y connaître, en fait de succès agricoles et l'essai de ce qu'il lui conseille ne saurait être désa-
vantageux dans tous les cas. Allons donc, se dit-il. à l'ouvrage et voyons ce qui en sera.
J'ai changé d'idée, dit-il à sa famille en rentrant chez lui. Ii expose les incidents de sa rencontre et soumet son plan de travail à sa femme et à ses enfants qui le louent de ses bonnes dispositions.
Une année s'est à peine écoulée, et déjà une rude besogne a été accomplie. Il a d'abord enfoui son sarrasin pendant qu'il était en fleurs, ensuite les cendres de sa potasserie ont été répandues sur une pièce de terre, puis d'autres pièces ont reçu les riches engrais d'un grand fossé creusé dans le ravin précité. La rivière et quelques bourbiers qu'il a nettoyés ont fourni un contingent considérable à l'amélioration d'une autre partie, enfin ce ^cultivateur est en train de refaire à neuf une propriété qu'il était sur le point d'abandonner comme sans valeur. Un mot, un conseil en passant ont changé en mieux toute une existence. Il est sûr maintenant de réussir à merveille. C'est ainsi que le passage d'un compatriote plein de sens et d'expérience aura été pour lui et pour sa famille la meilleure fortune possible, un heureux événement enfin.
Que de colons appauvris par une mauvaise culture reviendraient a la vie s'ils emboîtaient le pas derrière celui-ci !
Je me trouvais un jour dans les chars en face de deux Canadiens qui revenaient de travailler dans les cantons de l'Est. Après les saluts ordinaires et les conversations d'usage sur le temps, les récoltes et
OEAIMTiiE X1Y.
autres choses assez indifférentes, l'un deux me reconnut enfin, et sachant que je m'occupais un peu de colonisation, se prit à me demander des renseignements sur la Mantawa ainsi que sur les habitants sont déjà fixés. Je puis affirmer que je satisfis amplement sa légitime curiosité. Il ne dissimula point le contentement qu'il en éprouvait et paraissait bien disposé à recevoir les avis que j'allais ajouter à son adresse, lorsqu'il me prévint par une information qui donnait beaucoup de force aux arguments que je me proposais de lui exposer.
— Nous revenons tous deux, dit-il, de faire les foins chez un Anglais des cantons de l'est. Imaginez, M. le curé, que nous avions fait Tannée dernière pour cet homme, en compagnie de quelques autres, trente arpents d'abattis et que c'est dans ce champ-là même que nous avons fauché et récolté cette année dix mille bottes de foin.
— Certes ! Et ce cultivateur a des animant
— Non, pas encore.
— Où va-t-il vendre son foin ?
— Il l'a vendu tout d'un bloc en notre présence la veille de notre départ. Ce foin est engrangé, pesé, assuré, et payé.
— Combien l'a-t-il vendu ?
— Huit piastres le cent.
— Voilà donc pour lui du coup une récolte de huit cents piastres ?
— Précisément.
— Il vous a payé ?
— Comme le roi.
— Quand ce colon est-il arrivé dans la forêt ?
— L'année dernière. Nous et d'autres lui avons fait l'abattis susdit. A la fin d'août, tout était fini, et le champ complet était semé en graine de mil.
— Quelle somme avait-il lorsqu'il est arrivé sur cette terre en bois debout pour en prendre possession ?
— Trois cents piastres. Sa terre faite lui coûte deux cents et quelques piastres, à part son propre ouvrage. Avec le reste de son argent, il s'est acheté une paire de bœufs, une grosse herse, de la graine de mil et des provisions. Lorsque nous sommes partis de chez lui avant-hier, il avait cinq hommes à l'ouvrage qui devaient lui préparer vingt autres arpents d'abattis. Il prendra là son foin l'année prochaine et le champ de cette année servira de pâturage à ses animaux. Il n'achètera ces derniers qu'au printemps.
— Pensez-vous que cet homme réusisse ?
— Réussir ! Mais il est déjà bien. L'année prochaine, avec ses cinquante arpents de terre faite, son foin, ses pâturages, son troupeau d'animaux, il sera riche.
— Il faudra qu'il se bâtisse.
— Oui, mais tout est prêt déjà. A mesure qu'il faisait abattre le bois, il a su mettre de côté tout ce qui pouvait servir à cette fin. Le reste est peu de chose en comparaison de son avoir, et il se rit des quelques dépenses que vont nécessiter ses bâtiments.
Voila donc un homme dont l'avenir, dans votre