‹ La bourse et la vieChapitre 23 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

soir du 3 août 1863, nous y fûmes assaillis par un orage affreux. Nous eûmes à peine le temps de nous retirer sous la toile de notre tente fragilement tend#e dans l'angle d'un rocher, que déjà de grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber. Un vent d'ouragan s'engouffre tout à coup dans le ravin ; notre maison s'écrase du premier coup : les arbres craquent, se balancent et se tordent avec fracas; on entend leur chute ; ils entraînent avec eux de grosses pierres qui se brisent en éclats sur d'autres plus solides. La pluie, poussée avec une violence extrême, se précipite et crépite sur les parois dépouillées de la montagne et ruisselle en cataractes bruyantes jusque sur nous. Le ciel s'illumine d'innombrables éclairs, le tonnère éclate à tout moment, et dans ses roulements sourds, terribles, saccadés, on aurait dit que la montagne était secouée jusque dans ses fondements. Epouvantable concert que celui-là, où le vent, l'eau, le feu, le tonnerre faisaient chacun leur partie. Nous en fûmes quittes, grâces à Dieu, pour une heure d'in quiétude.

C'est au fond de cette gorge profonde, sur la rive gauche du cours d'eau, que passe le chemin. On a réussi à y déblayer le fond d'une bonne route, il resterait maintenant à la parachever : ce qui demanderait assurément moins d'ouvrage qu'il y en a de fait. La différence de niveau, dans ces quatre milles, est à peine de cinquante pieds, il n'y a que deux ou trois côtes de peu d'importance, la ligne est très-bonne.

Notons en passant que ceux qui, sans aller bien

loin, voudraient jouir du pittoresque de la grande nature montagneuse et forestière de la chaîne des £*urentides, pourraient fort bien essayer de cette région qui en forme à peu près le sommet. On vante avec beaucoup de raison sans doute les admirables paysages du Saguenay, le splendide aspect de ses rives, l'altitude de ses caps : en voici un, le cap Alpha, qui porte à près de mille pieds de hauteur sa noire chevelure de mélèzes et de cyprès. Ses pieds sont baignés par la rivière, et de sa droite s'échappe un large filet d'eau qui descend perpendiculairement d'au moins six cents pieds de hauteur. C'est la décharge du lac Marchette qui se trouve en arrière du cap. Cette langue monstrueuse qui creuse doucement son lit dans le roc vif, qui se précipite avec fureur sous les grands arbres qui l'abritent et à travers un léger nuage de vapeurs, fixe nécessairement l'attention du voyageur. On s'arrête instinctivement devant cette phénoménale création. Une fameuse reine de Babylone creusait autrefois des lacs, bâtissait des villes, se taillait des palais dans les montagnes de l'Arménie en se plaignant du peu d'ouvrage que ces constructions nécessitaient ; il est certain qu'elle aurait ici trouvé matière à exercer comme à satisfaire son génie ; longtemps elle aurait employé ses milliers d'hommes, la nature n'aurait pas refusé la matière, eût-elle fait travailler durant un siècle. Il est vrai que sa domination ne subsista point, mais ses œuvres matérielles restèrent. Rien ne lui résista, ni les-rochers, ni les précipices, ni les lieux les plus es-

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carpes. Pour y graver une inscription et y laisser son image, elle fit ouvrir et trancher les flancs d'une montagne. On les verra longtemps ces chemins magnifiques qu'elle fit tracer et parfaire à travers les pics et les lieux abruptes applanis. Oh ! que n'est-elle passée par ici ! ses œuvres du moins, sinon sa renommée, auraient survécu à toutes les vicissitudes des temps et nous en profiterions admirablement aujourd'hui !...

Avançons maintenant au-delà de cette nature tourmentée ; nous voici à la hauteur des terres, l'ascension est à peine sensible, la ligne du chemin est très-bonne; il y a de grands brûlés où le terrain se trouve parfaitement nettoyé, on voit à de grandes distances dans toutes les directions. Ce lac, que nous avons devant nous, était autrefois élevé de sept pieds au dessus du niveau actuel. Une chaussée de castors barrait sa decharge et refoulait ses eaux par dessus les grandes pointes que l'on aperçoit aujourd'hui sur ses rives de droite et de gauche. jSes flots envahissaient même une lisière considérable de la forêt et les arbres séchés et détruits complètement depuis, ont été remplacés par du foin qu'on y recueille à présent en grande quantité. Des établissements sont faits à l'extrémité nord-ouest de ce lac ; à quelques arpents en arrière de ces premières habitations commence une région de bois francs où l'érable çlomine, le terrain est un peu rocheux, mais il est bien bon. Nous avions placé là, il y a quelques années, plusieurs familles de colons qui furent considérablement aidées par une société de colonisation. Mais quelque louable que

soit le but d'une entreprise, quelque généreux et constants que soient les efforts faits pour l'atteindre, il ne faut pas toujours compter sur un succès certain, parce que les hommes, qui sont les instruments de ce travail d'avancement, sont souvent inconstants et se laissent de fois à autre influencer à leur désavantage par les plus futiles raisons. Un colon, lancé tout à coup à vingt cinq ou trente lieues seulement de sa paroisse, de ses parents, de ses amis, de ses connaissances se lasse quelquefois de la solitude temporaire où il se trouve, il se décourage, et pour peu qu'il prête l'oreille aux niais discours de quelques passants, il abandonne une position avantageuse qui lui aurait assuré rapidement, ainsi qu'à ses enfants, une existence indépendante et aisée. C'est ce qui arriva dans le fait des quatre ou cinq familles que la société de colonisation du comté de L'Assomption avait fait monter aux cantons, et auxquelles cette même société avait fourni des provisions en abondance, afin de leur éviter toute inquiétude et toute perte de temps dans l'œuvre du défrichement de leurs lots. Quand ces familles eurent épuisé les secours qui leur avaient été accordés, elles quittèrent leurs établissements et reprirent le chemin du retour. C'est ainsi, comme le montre une trop fatale expérience, que l'on préfère louer à tout hasardj le travail de ses bras à des étrangers plutôt que d'en bénéficier soi-même directement sur des terres nouvelles; c'est ainsi que l'on semble préférer vivre dans l'incertitude du pain de la semaine qui va suivre plutôt que de demander à une terre

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