‹ La bourse et la vieChapitre 24 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

distante de quelques lieues, dans les nouveaux cantons, le revenu qui donne la force de résister aux accidents ou aux revers ordinaires de la vie. Convenons donc qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils comprennent fort mal leurs vrais intérêts ceux qui, ayant à lutter pour leur existence quotidienne, se laissent décontenancer par la perspective, soit de l'ouvrage à faire sur une terre en bois debout, soit de l'éloignement de quelques lieues dans les montagnes, soit de l'isolement temporaire où ils peuvent se trouver. Et ceux qui, par des réflexions inconsidérées, entretiennent de l'indécision, ou apportent du découragement dans l'âme de quelques nouveaux colons, devraient prendre garde à la responsabilité qu'ils assument. Quelle autre carrière plus noble, plus importante et plus rémunératrice leurs belles paroles ouvriront-elles à de pauvres familles qui vont languir et périr dans la servitude ! Une compassion intempestive et fort déplacée n'est pas un conseil d'ami; le gain, l'argent, le bien-être, les richesses ne se substituent pas aux conséquences désastreuses d'un jugement mal fondé, et surtout, qu'on le rappelle souvent à sa mémoire, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Dieu sait quelles déceptions suivent les folles idées d'un homme qui prend en dégoût le sillon qu'il a préparé dans la forêt, qui trouve sa terre ingrate, qui jette un œil d'envie sur les villes et les villages de sa province, qui pense que toutes les aises de la vie arrivent sans qu'on se donne la peine de les mériter ! Infidèle à la voix de la raison et de la religion, il ne

veut pas se fixer au lieu où la Providence l'appelle ; alors il s'agite, se démène, se tourmente afin de porter ailleurs ses destinées ; le bonheur qu'il aurait pu goûter dans une humble aisance, il le remplace par l'inquiétude, la souffrance et la misère. O imprudent, o malheureux, o insensé, comme si le droit de jouir sans travailler lui était acquis ! Pourquoi laisser son ouvrage sur la parole irréfléchie sinon malicieuse d'un faux docteur, d'un sinistre prophète ?

Encore à l'heure qu'il est, et malgré tout, le jeune homme se détache bien trop aisément de son champ comme de son pays; il est curieux, avide d'aventures, désireux de changement, il ne tient plus guère à la maison de sa mère, au métier de son père, il abandonne sans regret le nid de son enfance, l'horizon béni dont l'image a pris la première place dans ses affections et ses souvenirs. Un grand malaise tourmente son existence, il faut qu'il sorte, qu'il s'éloigne, qu'il se répande au loin. Puis quand il est parti, son âme bouleversée comme un volcan n'a plus de repos ; il pense à la patrie, à son clocher, à sa famille, à son avenir ; il voit les terres qu'il a laissées, les succès que le travail procure, les positions que l'on s'y est assurées ; il entend les louanges qu'on en tait ; d'un autre côté les désappointements qu'il éprouve le poursuivent à toute heure et partout. Un jour il reviendra, mais il reviendra affecté de la maladie commune, c'est-à-dire, n'ayant rien dans sa bourse, physiquement déshabitué du travail agricole, affaibli, indifférent ou plein d'un mépris déguisé pour ses an-

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ciens compatriotes, la bouche pleine de fadaises, dégoûté enfin de la vie suave et tranquille du cultivateur canadien. O tristes conséquences de la trompeuse assertion passée en proverbe et crue comme mot d'Evangile en tant de paroisses : a Le Lac est bon, le lac est bon cette année » . O funestes ravages ■ de la doctrine de deux piastres par jour aux Etats- Unis ! Où aboutiront enfin ces malheureuses tendances, si l'on ne cherche pas, avant tout, à fixer dans l'âme des familles canadiennes de notre province, un attachement profond au sol natal, si l'on ne cherche pas à faire coloniser les belles terres qui nous avoisines et dont le nombre est encore si grand ?

Mais arrivons maintenant à St-Zénon. Nous voici à la ligne extérieure sud-est du Canton Provost : les ruisseaux coulent au nord, les montagnes s'abaissent et s'isolent : c'est l'entrée de la Mantavaisie. Le territoire que nous allons fouler à nos pieds paie le tribut de ses eaux à l'un des grands affluents de notre beau fleuve. Opérons notre descente vers les plaines de la Mantawa qui ne sont elles-mêmes qu'une partie de l'immense et fertile vallée du St-Maurice.

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