CHAPITRE V
Suite du précédent. — Les alentours de St-Zénon. — Les grandes érablières de l'ouest. — La vallée de la rivière Sauvage ou du Darro. — Immense étendue de bonnes terres. — Premières récoltes sur certains lots. — Moyens de réussir. — Diligence à faire. — Conseils. — Appel aux colons.
Poursuivons. Vers le temps où je commençai mes établissements de St-Zénon, un dimanche après-midi, le 27 Mai 1866, comme je désirais connaître plus particulièrement les terrains environnants, nous fîmes, mes hommes et moi, une petite excursion au sud-ouest de notre chantier, en remontant le cours
de la rivière Sauvage. Nous reconnûmes que la décharge du lac St-Louis venait déboucher dans cette rivière à vingt arpents du lieu de nos travaux. La réunion de ces deux cours d'eau donne une vallée large, basse et actuellement un peu humide, l'un et l'autre étant obstrués dans leur marche par des amas de branches, des arbres renversés qui barrent le passage d'une rive à l'autre. Ces centaines d'acres de terre, formant un espace presque circulaire, une fois convenablement égouttées, feront une place trèsavantageuse pour le foin et les pâturages.
Nous sommes de là montés sur la colline des Mamelons qui court du nord au sud. Même bois, même terrain que sur les hauteurs environnantes. Cette colline est très-longue, elle se prolonge au delà de deux milles dans la direction du sud, en conservant partout un niveau uniforme. Elle s'élargit à droite à mesure que la rivière courbe dans l'ouest et donne à la fin un terrain aussi large que long. A sa gauche, un ravin la sépare d'abord du plateau qui domine le lac St-Louis ; ce ravin renferme une cédrière comme nous n'en avons jamais encore vue, rare par la qualité autant que par les dimensions de son bois. Dix arpents plus haut, ce ravin n'est plus qu'une légère dépression, son fond se relève peu à peu jusqu'à ce qu'il vienne se confondre à moins d'un mille de distance avec la colline des Mamelons. Du haut de cette colline, l'aspect du paysage est enchanteur. Devant nous, dans la direction du nord, nous voyons la grande baie du Kaiakamak, la vallée si régulière et
0HAPIT1ÎE V. 83
si belle de la rivière Sauvage qui s'y décharge, l'immense plateau St- Louis que l'agriculture a depuis envahi et nettoyé, lequel projette aujourd'hui, et non sans un légitime orgueil, sa chapelle, ses maisons de ferme, leurs dépendances, le moulin, un commencement de village enfin. A droite, le lac aux trois quarts encadré comme un vaste miroir dans une gracieuse forêt qui étend ses branches au dessus de ses eaux, comme pour lui verser la fraîcheur de ses ombres ; à gauche les grandes érablières dont nous avons déjà parié ; en arrière et assez loin de nous le gros de la chaîne des Laurentides dont la nature bizarre et parfois tourmentée ressemble assez à une mer en fureur qui se serait subitement solidifiée. De magnifiques établissements, sur une terre riche, fertile et profonde, peuvent être faits avec avantage dans tous ces endroits que je désigne. Il en est qui sont commencés sur le chemin actuel, à cinq milles en deçà de St-Zénon, près du lac Robert, et ils peuvent être continués sans interruption jusqu'à la chapelle, si, après avoir franchi les côtes sablonneuses du lac, on se rejette un peu à l'ouest en laissant à droite le chemin de voitures. A une très-faible distance de cette ligne, on trouvera une large vallée sur le côté nord de laquelle aboutit la colline des Mamelons. On reprend alors le plateau de bois franc qui se poursuit jusqu'au lac St-Louis. C'est dans cette direction et dans ce bois qu'avait d'abord été tracé, puis ouvert le premier chemin de Mantawa, l'on en voit encore quelques vestiges, les lots qui le bordent
sont d'excellentes terres, elles devraient être prises depuis longtemps, elles appartiennent au troisième rang du canton Provost.
Sur cette même ligne du troisième rang, au delà des grandes sucreries du lac Doria, vers les quarantième et cinquantième lots, il existe un terrain qui est encore inconnu de bien du monde et très-certainement du lecteur, s'il n'a pas fait la campagne des chantiers ou quelques excursions particulières de pêche dans cette direction. Un grand lac en forme de croix et plusieurs ruisseaux qui l'alimentent, arrosent ces terres à surface plane. La partie nord surtout en est remarquable : la vue plonge à une distance d'au moins deux lieues sans autre point de repère qu'un énorme bloc de granit, isolé et comme oublié dans cet espace ; on l'aperçoit d'autant mieux que le feu a dévoré les grands bois de ce magnifique territoire en n'y laissant que des souches noires et quelques grands squelettes calcinés qui semblent gémir de l'épouvantable ravage dont ils ont été les victimes. Sans un grand effort d'imagination, il aurait été facile a certains esprits des temps mythologiques de voir dans ce rocher aux proportions singulières une bête énorme et monstrueuse qui aurait fait carnage autour d'elle, mais dont la terrible colère et la cruelle férocité auraient été punies sur-le-champ par une métamorphose étonnante. Les ouvrages de défrichement sont plus qu'à moitié faits sur ces lots, la terre est partout d'une excellente qualité, le chemin est facile à faire, il débouchera près du lac St-Joseph sur la rivière
cnAriTRE v. 85
Sauvage. Je suis persuadé que si les environs du lac de Léry étaient connus ou avaient été visités, il y aurait déjà plusieurs familles qui habiteraient cette importante partie de St-Zénon.
C'est de St-Zénon que l'on se dirigera plus tard par un chemin très-court vers le lac Bourget, comme aussi vers les grands plateaux du lac L'Assomption, puis à St-Donat du lac Archambeault. Il y a dans ces parages une grande région de terres fertiles qui attendent un chemin, et qui appellent des agriculteurs pour les exploiter. Nous avons visité ces terrains qui sont pour la plupart d'excellente qualité et bien boisés. On y peut faire partout de beaux établissements.
Telles sont les différentes parties de cette nouvelle paroisse que l'on peut considérer comme les plus dignes de remarque. Il est bon d'observer que sur les quarante mille acres de terre dont se compose à peu près la superficie de cette mission, il n'y a pas un huitième de mauvaises terres ou de perte quelconque. Quel vaste champ de colonisation ouvert à l'industrieuse activité de nos cultivateurs canadiens ! Il me tarde de voir une population canadienne-française échelonnée par exemple sur la pente de ces deux collines qui ornent les bords enchanteurs de la rivière Sauvage et se sourient avec complaisance au-c : de cette vallée. L'une achève de se découvrir par déférence pour sa sœur, qui ne tardera pas, il faut l'espérer, à lui rendre sa politesse. Il viendra bientôt, sans aucun doute, le temps où l'on verra les dé- .ments du côté occidental concorder avec ceux
du côté oriental, et quelque bon jour nous contemplerons avec autant d'agrément que de bonheur des habitations charmantes qui embelliront ces campagnes en rivalisant de beauté. Qui sait même si quelques constructions extraordinaires, sur l'une et sur l'autre de ces hauteurs, ne rappelleront pas un jour ces deux collines de la superbe Grenade avec leurs couronnes historiques et monumentales, FAlhambra et l'Alcazar ? Qui sait si quelqu'un ne proposera pas un jour ou l'autre de substituer le nom du Darro qui divise celles-là, au nom primitif de la rivière Sauvage qui sépare les nôtres ? Et s'il ne trouvera pas un Xénil, où se décharge le Darro, dans la Mantawa qui reçoit la rivière Kaïakamak ? Alors la ressemblance sera en quelque sorte plus parfaite avec ce ravissant paysage d'un coin de la vieille Espagne. Nous avons tant de baptêmes à faire dans ces nouveaux cantons et territoires que l'emprunt de quelques noms étrangers pour des localités qui se ressemblent ne saurait être inconvenant, ni déplaire. Mais ceci n'est pas le plus important, et je reviens à demander avec instance à tous ceux qui ont besoin de se procurer des terres, d'établir leurs enfants, de coloniser enfin, de vouloir bien se donner la peine de visiter avec impartialité ces champs fertiles où des années d'abondance récompenseront, s'ils viennent s'y fixer, leur courage et leur persévérance.
Afin de produire une conviction plus motivée encore, s'il est possible, dans le public, que l'on me permette de citer de nouveau quelques chiffres. A la