‹ La bourse et la vieChapitre 93 sur 135 · CHAPITRE xu · texte numérisé non relu

CHAPITRE xu

En dépit donc de la nature qui lui oppose mille obstacles, il se rend à Mantawa entraîné par une invincible mission. Ses paroissiens, ses amis, ses parents s'opposaient à son entreprise ; il n'avait en sa faveur que son Evêque qui le bénit au départ et sa vieille mère âgée de plus de quatre-vingts ans qui lui disait : « Puisque c'est du bien que tu veux faire, va mon enfant. » Ces deux personnages étaient tout pour lui, et sans leur approbation il n'eût jamais rien fait. Et sachons bien remarquer ici que cet homme ne faisait entrer aucun calcul d'intérêt personnel dans son dévouement, c'eût été l'amoindrir, presque l'anéantir. Ce dont il peut disposer, il l'emploie en œuvres pies. Deux de ses neveux viennent se placer à côté de lui. « Je leur aiderai, dit-il, autant que possible, durant ma vie, mais à ma mort ils n'auront rien de moi. » Dieu et sa colonie, voilà M. Brassard, ajoutons voilà l'homme, voilà le patriote, voilà le prêtre, voilà le père !

Son établissement peut-il périr maintenant ? Il faut espérer après cela ou renoncer à l'espérance, il faut croire à l'avenir ou renoncer à la foi. Tant de dévouement, tant de sacrifices doivent provoquer l'action de la Providence sous forme d'un grand succès, en d'autres termes, l'assistance divine sous toutes ses faces.

Ainsi l'impulsion est donnée, tout marche en accord. Sur les demandes que nous lui adressons, le gouvernement ordonne les arpentages de première nécessité. Pendant que M. Laurier circonscrit les

deux cantons, M. Dorval trace les divisions d'une partie de l'intérieur. En même temps une somme d'argent est octroyée pour ouvrir un chemin dans la direction de Mantawa. J'en fais l'exploration et le tracé dans les premiers jours d'août de cette même année 1863. Quelques semaines après, de concert avec M. Crépeau, qui travaillait dans la partie inférieure, il fut résolu que je me rendrais dans l'autre ; et avec les hommes qu'il put me procurer, je déboisai toute cette partie supérieure du versant nord de la chaîne de montagnes. Je me rendis alors jusqu'à la chute faire à M. Brassard l'heureuse annonce de l'ouverture du chemin depuis l'Energie jusqu'à la rivière Sauvage. Il y eut à cette nouvelle, on peut aisément le concevoir, toute une démonstration de joie. Je fus reçu comme on l'eut fait dans une circonstance solennelle d'un libérateur. On ne pouvait en ce temps-là sortir de Mantawa qu'à pied ou en canot, à travers une suite de lacs et de portages trèsdifficiles, aussi n'entreprenait-on le voyage qu'avec répugnance et pour des affaires exceptionnellement graves. M. Brassard me serrait les mains, multipliait ses questions à l'infini sur l'exploration, le tracé, la nature du chemin. « Heureux mortel, dit-il, vous nous sauvez tous, notre emprisonnement est fini, n Avec un reste d'allocation que M. Crépeau fut autorisé à dépenser de suite, ce Monsieur fit faire dès l'automne tous les ponts exigés, et déboisa la partie du chemin qu'il restait à ouvrir sur la rive ouest du Kaïakamak. Alors la circulation commença sur

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