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La bourse et les signes du siècle

On sait que je ne transige sous aucun prétexte avec les questions qui se trouvent en dehors de l'ordre public et de la morale chrétienne.

Donc, personne au monde ne s'attend à me voir écrire l'apologie d'une institution dégénérée qui, dans ce siècle, au su et vu de chacun,

6 LA nOURSE.

est la source de* désordres et de malheurs sans noml)re.

J'ai toujours proclamé la Bourse, telle que l'ont faite les mœurs et les tendances contemporaines, une véritable calamité sociale.

A l'époque de ma lutte avec un des chefs de l'agiotage moderne, — époque singulière qui me rappelle l'histoire de Cassandre et le peu de succès de ses prédictions^ — j'ai publié sur le même sujet qui m'occupe aujourd'hui une élude, dont la couleur, trop voisine du pamphlet peut-être, ne plaisait pas à certaines natures calmes.

Lorsqu'on donne la violence pour compagne au droit et à la raison, le droit et la raison peuvent en souffrir.

Voilà ce qui me décide à publier une nouvelle édition de mon œuvre, où je rends au fond ce que la forme lui avait sans doute fait perdre, et j'adapte l'ensemble du livre aux événements de ces deux dernières années, dont

la première conséquence a élé ma justification.

J'hésite d'autant moins à le dire aujourd'hui, que j'ai gardé le silence le plus absolu pendant toute la durée de la crise judiciaire, où un autre que moi se trouvait engagé.

La plume est une arme courtoise. .

On la dirige contre l'ennemi, mais seulement lorsqu'il est debout.

Cela posé, je commence mes études sur l'agiotage, au point de vue social et philosophique, mais surtout au point de vue de cette religion céleste dont les hommes ne s'éloignent que pour courir aux abîmes.

Paris, 12 janvier 1863.

Com.m.ent on s'appuie sur un toâ-ton qui -v-'ous a. frappé.

Dés le début, comme base immuable de tout ce qui va suivre et comme solennelle consécration de ce volume, je vais mettre sous les yeux du lecteur l'opinion même de la magistrature, opinion qui, après s'être hautement exprimée par le discours, s'est ensuite manifestée par des actes.

M. le premier président de la Cour impériale de Paris disait en 1858 :

« La soif de l'or dévore les cœurs, et la Bourse, où tant de drames émouvants se dénouent chaque jour, entre une opulence éphémère et une ruine lionteuse, absorbe ce qui nous reste d'activité et d'énergie. »

Développant ce thème avec toute la dignité de sa parole et toute la puissance de sa logique, M. l'avocat général Barbier ajoutait :

u Le jeu est le plus grand ennemi des mœurs. C'est un ennemi que la loi doit combattre sans relâche, et contre lequel l'action de la justice ne déploiera jamais trop de persévérance ni trop d'énergie. Extirper le mal est bien difficile peut-être, parce qu'il a de profondes racines dans les instincts du cœur les moins nobles et les plus vivaces; mais la sagesse de la loi et la vigilance du juge peuvent en diminuer les périls. La guérison complète fùtelle impossible, c'est l'honneur du magistrat de se dévouer à cette cure laborieuse.

i) Pourquoi, d'ailleurs, hésilerais-je à dire tout haut ce que chacun de vous dit tout has? Ce n'est pas autour du tapis vert que le jeu produit ses plus effrayants ravages : la sagacité de la loi ne s'y est jamais trompée. Là sans doute se développe celte cupidité qui ne peut se satisfaire que par la ruine d'aulrui; mais ce n'est encore là que le côté de la plaie le moins douloureux.

» Veut-on la voir saignante et menaçant d'une contagion prochaine toutes les parties du corps social? Que l'on jette les yeux sur les pratiques d'un certain monde, où se rencontrent des principes, des habitudes et même un' langage à part. Pour les hommes dont nous parlons, la vie n'est qu'un grand coup de dé. La fortune appartient au plus habile. Dans les magnifiques développements que l'industrie a pris de nos jours, et qui donnent tant d'accroissement aux valeurs mobilières ; dans la fondation de ces grandes entreprises quiasso-

1^2 LA BOLllSi;.

cienl les mises les plus riches et les plus humbles capitaux; dans le fonctionnement de nos institutions de crédit public, ils n'ont vu qu'une chose, la facilité de jouer et de gagner vite, par l'abus des moyens que l'état de civilisation comporte. Le plus grand malheur, c'est qu'ils font de nombreux prosélytes, c'est que la nouvelle science occulte compte beaucoup d'adeptes. Ils sollicitent, ils font venir jusqu'à eux l'épargne de l'ouvrier, l'obole du serviteur, l'économie que l'habitant du village destinait à l'amélioration du champ paternel, et ces fruits respectables du travail vont se corrompre dans leurs mains, quand ils ne disparaissent pas dans le gouffre de l'agiotage. Ils présentent comme un dangereux appât quelques rares exemples de fortunes rapides, dont nul n'a le secret, mais qui éblouissent les yeux du vulgaire et les ferment sur la ruine de tant de familles.

» C'est ainsi que se pervertit le sens public. L'avidité des jouissances et l'espoir de les con-

LA JiuniSE. l.j

quérir par un coup heureux sont des sentiments destructeurs de toutes vertus. Le déaoût du travail, qui ne récompense que les etïorts patients, s'empare du cœur. Bientôt c'est l'envie qui le torture et qui le mène tout droit à la haine du riche.

» Enfin, l'honneur même, la probité succombent trop souvent à la tentation qu'on ressent de devenir riche à son tour, et le vice du jeu produit ces grands crimes dont h bruit retentit à vos oreilles.

» Il est temps que l'honnêteté reprenne ses droits. Sa voix domine le tumulte de toutes les passions honteuses. Elle proclame que le travail seul honore l'homme; que le hasard peut donner l'or, mais^u'il ne distribue jamais l'estime publique. Ne nous lassons pas de combattre celte fièvre qui a déjà lait tant de victimes. Le devoir nous y convie, et, s'il y a besoin d'un stimulant pour les (.onsciences, nous rappellerons qu'une parole auguste a plus d'une I'oIl^ crié:

14 LA BOIRSE.

Cuiinifje .' aux écrivains qui, dans le même but, ont tenté de généreux efiorts. «

Certes, voilà d'énergiques paroles, dont personne ne contestera ni la justesse, ni la profondeur.

La magistrature de province tenait un langage analogue.

Nous trouvons ce qui va suivre dans un discours de rentrée de M. le procureur impérial de la Cour de Caen :

(' .ladis la Ibrlune, la fortune modeste, était le j>ri\ de quarante années de privation et de travail. De nos jours, surexcitée par les besoins d'un luxe sans Irein et sans pudeur, l'impatience de s'enricbir a dépasse^toute mesure. Bien d'autres que nous ont signalé le mal profond qui travaille notre société; mais il est de ces vérités, devenues vulgaires, qu'on ne saurait trop reproduire. L'amour désordonné des richesses est la souice de toutes les mauvaises

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passions, c'est la démoralisation de tous. Chez les uns, il Tait naître l'égoïsme, la dureté de cœur ; chez les autres, il engendre l'envie et la haine. Il irrite les appétits grossiers des masses par l'aspect de ces élévations subites, bien souvent suivies de désastres éclatants, et prend ainsi les proportions d'un danger social.

» De là l'invasion de ces funestes doctrines qui, si elles n'ont pas pénétré complètement encore au fond de nos campagnes, exercent leurs ravages dans les grands centres de population.

» Quel est le remède à ce mal, que tout le monde aperçoit, dont on s'effraye avec raison, comme d'une menace permanente pour la tranquillité publique? Le remède est dans le retour à des habitudes plus modestes, dans les exhortations paternelles du clergé; il est enliu dans la fermeté de la magistrature. Lue répression soutenue, énergique, apprendra à ces hommes égarés que l'œil de la justice est in-

i6 LA BULKSE.

cessamment ouvert sur eux, et qu'au besoin son bras est armé pour l'rapper. »

L'événement a fait voir que ce n'étaient pas là de vains discours.

Mais il est déplorable, — on me permettra de le dire ici, — que les écrivains qui signalaient ces désordres et qui en nommaient les auteurs aient été victimes de leur conscience et de leur hardiesse.

On me répondra que la loi est Ibi'melle et que nul ne doit l'enfreindre.

C'est possible ; mais alors je plains une loi qui a de pareils résultats; je plains une législation qui, en présence d'excès commis, empêche les révélations, ferme les l>ouches et écrase les plumes.

Si on me déclare que cette rigueur est louable, si on m'affirme qu'on n'a d'autre but que de sauvegarder les honnêtes gens contre la calomnie, je répondrai (ju'il ne s'agit pas de

LA BOUHSt:. 17

ealomnie, mais de vérité, et que, d'ailleurs, c'est une étrange mesure que celle qui, pour sauvegarder la probité des uns, sauvegarde en même temps la déloyauté des autres.

Il faut être logique.

Ou l'écrivain ment, ou il a la preuve des faits qu'il allègue.

Dans le premier cas, punissez-le des peines les plus graves , car l'assassinat moral est le plus odieux des assassinats.

Mais le condamner, s'il a dit vrai; mais lui défendre d'appuyer ses assertions du moindre témoignage , voilà ce que la sagesse publique cherche en vain à s'expliquer.

Voilà que la sagesse de la magislraluie n'admettra plus, le jour où il sera décidé que l'esprit d'une loi n'est pas uniquement dans sa formule.

En spécifiant que la preuve n'est point ad- )ni^e, il est possible néanmoins (ju'elle soit en-

tendue. Sous le texte, parfois obscur, se cache une pensée féconde. Une fois comprise, elle sera vite appliquée.

La lettre tue, l'esprit vivifie.

ct ilte cle Ba.a.1.

Il y a prés d'un siècle et demi, en 1722, le cardinal de Noailles disait à ses contemporains :

« De jour en jour la toi s'afï'aiblil; le libertinage et l'irréligion font un progrés rapide; des esprits téméraires et audacieux blasphèment ce qu'ils ignorent; les régies et les saintes maximes de l'Évangile ne sont presque plus

^0 LA «OUH.sii.

connues que d'un petit nombre d'ànies fidèles ; la licence et la corruption régnent de toutes parts; on se livre à une avarice et à une avidité insatiables; l'usure et la fraude, au mépris des lois divines et humaines, s'exercent publiquement. Il n'y a plus de frein à la cupidité, que saint Paul dépeint comme la racine de tous les maux.

D L'usage de ces richesses d'iniquité n'est pas moins criminel que les moyens qu'on a pris l)our les acquérir Le riche est devenu insensible aux misères extrêmes de ses frères. Sa dureté croît avec son abondance; il ne se sert de ses trésors que pour fomenter et assouvir ses passions. Le luxe, porté aux derniers excès, a corrompu les mœurs publiques, dérangé et confondu toutes les conditions, fait oublier la bienséance et les devoirs.

» Soutenu et fortifié par la multitude, le vice triomplie et se produit avec audace; la droiture, la probité, la candeur sont regardéei:

LA BOLHSE. 21

comme le partage des âmes faibles. On ruugit de n'être pas assez corrompu. »

Quel tableau!

Victoire sur toute la ligue des mauvais instincts; plus de mœurs, plus de religion, plus de vertu.

Hélas! depuis cette époque, le mal n'a fait qu'empirer. Nous pouvons répéter ici ce que disait le poète d'Aquinum aux jours les plus tristes de la décadence romaine : Et quando uberior vitiorum copia? Quando major avaritiœ patuit sùiks? Aléa quando hos animas'? Jamais la multitude des vices a-t-elle été plus tïrande? Le ïouffre de l'avarice a-t-il iamais été plus profond? Vit-on jamais la fureur du jeu envabir à ce point les âmes? (*)

Au milieu d'une ville qui se proclame la reine du monde civilisé, dans le quartier le plus élé-

(') Juvénal, Satire premicre.

22 LA Boiiîsi:.

gHiit et le plus populeux, sur une large place, et bien en- vue du regard des hommes, au centre de Paris enfin, s'élève un temple grec, entouré d'une colonnade splendide.

C'est le temple du veau d'or, c'est la Bourse.

Sur le Sinaï, pendant que Moïse conférait avec Dieu, les Israélites, désespérant d'atteindre la Terre-Promise et regrettant l'Egypte, apportèrent aux pieds d'Aaron leurs vases précieux, leurs bijoux, et le contraignirent à fondre tout cela pour ériger un dieu de métal devant lequel ils se prosternèrent.

Descendu de la montagne sainte. Moïse brisa l'idole.

Cette histoire est vieille de quarante siècles, et voici que, de nos jours, après un aussi long espace de temps, nous retrouvons en vigueur le culte de Baal.

Mais il n'y a plus de Moïse pour s'opposer au sac ri lèse.

Los idolâtres modernes atïermissent auda-

cieusement sur son piédestal cette divinité menteuse. Ils lui ont dressé le temple dont nous parlions tout à l'heure, et c'est là qu'ils viennent lui offrir leurs hommages, lui prodiguer leur encens.

Pour eux il n'y a plus de Terre-Promise.

Au bout du pèlerinage de cette vie si courte, l'espérance ne leur montre rien. Les joies matérielles da présent, voilà ce qu'ils ambitionnent; la fortune et les avantages qu'elle procure, voilà ce qu'ils recherchent. Honneur, vertu, probité, mots creux et vides.

— Soyons riches, disent-ils, qu'importe le reste? De l'or! de l'or!

Et la Bourse ouvre ses portes à la tbule avide, et le sacrifice impur commence, et l'on assiste à un spectacle inouï, indescriptible.

Un noir tourbillon grouille et s'agite dans l'enceinte immense. Des vagues humaines se lèvent et se heurtent comme dans la houle. On entend des cris confus, inexphcables, incessants,

24 I.A UOlliSE.

que les échos se renvoient avec épouvante , et qui éclatent comme l'orage, on hurlent comme la tempête. Il semble que les habitués du lieu soient pris de vertige.

On se croirait sous les cabanons de Bicêtre, ou dans une assemblée de vandales et de sauvages.

Mais non, tous ces hommes se possèdent, lis conservent leur sang- froid, — le sang-froid de Satan, qui reste calme au milieu des cris de rage des damnés.

Cet abominable tumulte ne gène en rien les opérations de la caverne. On s'exploite, on se trompe, on se dépouille, on se vole avec le plus merveilleux ensemble, et les victimes ne font pas entendre la moindre plainte. S'il y a des pleurs versées, du sang répandu, la Bourse n'en sait rien, ou du moins on lui épargne ce douloureux spectacle pour le réserver au foyer domestique. On y met des formes et de la bienséance.

LA nornsF. -j.o

Le flésespoir n'éclate ([u'aii sein de la famille, et l'on rentre chez soi ponr se brûler la cervelle.

Mais, dira-t-on, pourquoi cette peinture sinistre? La société vous semble- t-elle assez gravement atteinte pour faire retentir ainsi le cri d'alarme ?

Oui. L'heure est venue de lutter contre le fléau, de lutter avec énergie, de lutter sans relâche.

Il est temps que le moraliste cingle la face du boursier, afin qu'on puisse le reconnaître ail sillon du coup de lanière, et le montrer du doigl à la génération qui nous suit. Il est temps qu'on arrête cette odieuse complicité du journalisme, toujours prêt à offrir sa quatrième page h l'agioteur, pour l'aider à y étaler la glu de ses promesses mensongères, et à y tendre ses pièges audacieux.

M. Dupin et les jour^naux.

— Comment se fait-il , disait le procureur général de la Cour de cassation à ses collègues du Sénat ( c'était après la première sentence prononcée contre M. Mirés par le tribunal correctionnel de Paris), — comment se fait-il qu'aucun journaliste ne dénonce à l'opinion ces manœuvres de l'agiotage?

M. Dupin, j'imagine, plantait ses choux dans

iÈ LA BOURSE.

la Nièvre, à répoquo de certains autres procès, qui n'ont pourtant pas manqué de retentissement.

Le journaliste qu'il demande s'est rencontré.

Mais tous ses grands confrères, flont il gênait le commerce par ses révélations, ont crié haro sur ses articles, sur ses livres, et se sont levés comme un seul homme, pour défendre le Million, ce monarque insolent du jour.

Aux yeux de la presse vénale, il n'y a qu'une chose sacrée, Targent.

Elle se prosterne devant le lingot, quelle que soit la fange où des mains souillées se plongent pour le saisir. C'est son idole, c'est son Dieu. Sympathies, respects, louanges, encens, elle ne lui refuse rien. On peut tout dire dès qu'on ménage le lingot ; on peut tout écrire dès que la plume n'attaque pas ce morceau d'or.

Si M. Dupin avait eu l'oreille ouverte, il aurait entendu ces messieurs répéter chaque jour dans leurs colonnes :

LA nOURSR. 20

— Vite des juges! vile des amendes! vile un cachot pour le (Ulfamalenr! Il y a une loi, appliquez la loi. Veillez ;'i la sùrelé du Million, ou bientôt il sera impossible d'opérer à la Bourse le plus simple mouvement de bascule, soit en hausse, soit en baisse, sans qu'un moraliste étonrneau vienne se mêler de vos affaires. On ne pourra plus monter la moindre entreprise; on ne placera plus une seule action. Les primes, les bienheureuses primes vont s'éteindre. Ce sera la fin du monde. A l'aide! au secours! au meurtre! Tout est perdu, si l'on ne sévit pas contre l'audacieux, si on ne le réduit pas à tout jamais au silence.

Voilà ce que ces messieurs disaient l'un après l'autre, comme des écoliers qui ont bien retenu la leçon du maître.

Ce n'est pas tout à fait ce que demande M. le procureur général.

Au lieu de dénoncer les crimes de l'agiotage, les journaux se rendent ses complices; ils cher-

chent à lui aplanir les voies de la rapine. Us font c-horus pour tromper le public . en présentant l'écrivain révélateur comme un êtie sans ronsscience et sans vergogne.

Qu'en pense l'honorable M. Dupin?

Il n'est resté h la victime de celte lâche coalition que le sentiment de sa droiture et l'estime de quelques âmes loyales, convaincues que, dans tous les siècles, la plume a le droit de flétrir, même nominativement, le vice SO' cial, le vice heureux, le vice que la loi n'atteint pas.

Nous déclarons à .M. Dupin que, si Juvénal

vivait à notre époque, il recevrait des assigna-

tions sans nombre, et passerait sa vie en police correctionnelle.

Or, ceux qui n'ont pas le talent de Juvénal, peuvent avoir son courage.

Quand le journaliste condamné a défini, sans s'émouvoir, la diffamation qu'on lui reprochait : l'iic vérité dite rnatqré la loi, il a répondu

d'un seul coup, sans réplique possible, à des insinuations déloyales, à des articles soudoyés; il a fait en six mots l'histoire complète de la lutte.

Il affirme, et il affirmera toujours que les manœuvres coupables des gens de Bourse échappent la plupart du temps aux tribunaux.

Tout homme, agissant dans l'ombre, au fond de cette caverne de l'agiotage, peut voler trente ou quarante millions et porter au sein des t'amilles la ruine et le désespoir, sans que la Justice ait le secret des moyens criminels qu'il emploie.

Or, comment cet homme peut-il être châtié? Par l'opinion. Quel est l'organe de l'opinion? C'est l'écrivain.

Nous vous mettons au déti de sortir de cette logique.

Mais, direz-vous, l'écrivain peut être passionné; l'écrivain peut être menteur, haineux, systématique dans ses agressions. Il est impos-

tm LA BOlTiSE.

sible lie ne pas l'arrêter par un elidtiraent, et les lois anglaises, plus sévères que les nôtres, portent la pénalité, dans ce cas, aux dernières limites.

C'est vrai. Seulement on oublie de mentionner une chose : les lois anglaises admettent la preiwe, et, si la preuve est faite,- elles absolvent .

Proposez l'exemple de nos voisins, soit ; mais suivez en tout cet exemple.

Que la preuve soit admise, et, si récrivain a fnenti, ^'on le frappe sur l'heure de toutes les sévérités de la loi. Mais , au moins ne le condamnez pas s'il dénonce un coupable , s'il démasque un homme dangereux.

Eh ! quoi ! lorsqu'une sociét*' tout entière est malade, lorsque la cause du mal saute aux yeux et que, la plaie, de jour en jour, devient plus profonde, vous ne voulez pas qu'on la cautérise? Vous écartez le scalpel du chirurgien? Vous protestez en chœur, vous les orga-

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nés de la publicité, pour que la vindicte publique n'ait pas son cours? Vous essayez de tromper le pays? Vous voulez abattre, dans son isolement, l'homme qui signale le danger? Vous bâillonnez sa voix, vous brisez sa plume?

Où. sont vos motifs? Quel est votre mobile? A quelle influence obéissez-vous?

Certains journaux, à l'heure qu'il est, abdiquent toute dignité, renient leur mission, prostituent leur indépendance, et se livrent pieds et poings liés à l'industrialisme.

Et ils prétendent réglementer l'opinion?

Ils ne voient pas qu'ils sont révoqués de droit, lorsqu'il s'agit de juger la Bourse et ses grands prêtres, dont ils sont les défenseurs à gages, les soldats mercenaires. Eux qui ont calomnié tous les régimes, abandonné tous les drapeaux , parjuré tous les serments , osent crier à la diffamation quand on touche à leur boutique impure.

Ah! messieurs de la presse vénale, un jour

viendra, et ce jour n'est pas loin, où l'autorité vous moralisera malgré vous!

Dès à présent, rien ne l'empêche d'exiger de telles ou telles feuilles qu'elles se respectent assez po^ir ne pas entretenir auprès d'une chaire politique semi-officielle un comptoir sordide.

Continuez le scandale, achevez d'ouvrir les yeux à qui de droit.

Jetez en avant des bourdes sur les mines, sur l'exploitation des carrières, sur le crédit, sur le brouillard, sur le vent, sur la fumée. Chauffez la commandite à grand renfort d'annonces, éveillez les instincts avides au tintement métallique de la réclame.

Les actions s'enlèvent, le jeu de bascule commence; le mensonge et les faux bruits, oiseaux lugubres dressés à obéir, servent d'auxiliaires.

Selon qu'ils volent à gauche ou qu'ils volent à droite, le boursier opère la baisse ou produit la hausse. Rien n'est plus simple, en un

clin d'œil le tour est tait. Les millions entrent dans sa poche, et Paris, confondu de surprise, reconnaît en équipage le bélître déguenillé qui, la veille encore , pataugeait dans ses ruisseaux.

Pljyt-iolorjie dvi iDOVU'tiier.

Il ne s'agit pas ici de conibndre avec le boursier pur et simple le spéculateur loyal, qui demande à ses capitaux, sous le patronage et sous la garantie de l'Etat, ce que ses capitaux peuvent produire. Entre cet homme et celui dont nous parlons, il y a toute la distance qui sépare le gain légitime de la fraude, le droit de l'abus, la probité qu'on respecte du vol qu'on flétrit.

38 LA BOIKSE.

Qu'est-ce que le lioursier? d'oà sorl-il?

C'est le dernier disciple de cette coupable philosophie de la matière qui, dans ce malheureux siècle,, a voulu propager ses doctrines. Repoussé avec perte sur le terrain de l'envahissement et de la spoliation violente, il cherche à atteindre le même but sous un déguisement qui ne trompe personne.

A la violence succède la ruse. Le chef de voleurs devient lilon.

)lais c'est toujours le même individu, c'est toujours le même péril pour la société. Il prend toujours ce qui ne lui appartient pas. Amateur intrépide du bien d'autrui, il se l'attribue par celte multitude inconcevable de tours d'escrocs f|ue n'ont puiul pri''vu< les lois oublieuses.

Hormis quelques joueurs heureux, que le hasard place du bon côté de la bascule, tout le reste tombe dans la toile d'araignée de ses intrigues. De nouveaux millions s'entassent dans ses coftYes. et le javonnement de sa fortune

scandaleuse attii'c chaque jour (!<> nouvelles mouches du Tond de nos provinces les plus lointaines.

L'argent appelle l'jirgent, comme l'ahime appelle l'abîme.

Ici la force est toujours du côté des gros bataillons. Ce n'est pas comme à la guerre, où le courage et l'intrépidité triomphent quelquefois du nombre. Plus le boursier a d'écus à mettre sur un des plateaux de la balance, plus il est certain d'emporter l'autre plateau.

.loueur indélicat , il a soin de prendre les atouts, avant d'entamer la partie. 11 dépouille son adversaire à coup sur avec des caries biseautées.

Dans tous les pays du monde, où l'on appelle les choses par leur nom , ceci esl lui vol.

On divise les boursiers en bouisiers vautours et en boursiers corbeaux.

Les boursiers-vautours preînienL la part du

iÔ LA BOURSK.

lion. Les lioursiei's-corbeaux viennent derrière eux chercher ce qui reste d'ur et de pâture. Cette seconde catégorie se compose des œulissiers, contre lesquels, il y a deux ans, la justice a déployé toutes ses rigueurs. On a saisi leurs registres et condamné la bande entière.

Les coulissiers sont-ils morts pour cela?

Non, certes, et l'on pourrait même dire qu'ils ne s'en portent que mieux.

Comme par le passé, tous les matins, avant l'ouverture de la Bourse, et tous les soirs après la fermeture, on les rencontre, soit dans un lieu, soit dans un autre, le long d'un passage nu sur un boulevard, encomjjrant la voie publique de leur borde noire et croassante. Ils opèrent sur le trottoir, pluie ou soleil, neige ou veni, comme les voleurs à la tire et comme les prostituées.

Quelquefois uu de ces corbeaux voit son bec grossir et sr^s ailes s'étendr*^.

Il a renconlié une proie financière, aux

flancs de laquelle il s'est engraissé de telle sorte, qu'il devient vautour. Aussitôt les millions s'accrochent d'eux-mêmes au.x. serres de l'animal. Paris trouve un boursier de moins sur le trottoir et un gredin de plus en carrosse.

Hélas! à ce spectacle inouï, la foule se démoralise !

Oîi est l'honnête? oii est le juste? où sont les fortunes patientes conquises par le labeur? A (|uoi bon retourner la glèbe ingrate et semer des moissons qu'un ciel inclément se refusera peut-être à mûrir? Pourquoi nous enfermer dans cet atelier sombre? pourquoi nous courber sur ce registre? pourquoi l'assiduité, les veilles, la fatisfue, les tâtonnements, l'incertitude?

A la Bourse on s'enrichit en un jour, vivu la Bourse !

Encore si le boursier usait noblement de sa fortune mal acquise ; mais il ne sait la rendre ni aux lettres, ni aux beaux arts, ni à Tinduslrie probe, ni à l'aumône. Il est sans dignité, sans

morale, sans foi, sans croyance, sans ànie et sans cœur. S'il donne . c'est pour corrompre ; s'il lâche quelque chose du butin, il le jette aux passions et à rignominie. On le voit sacrifier à Cornus, il entretient Messaline.

Décidément cela doit finir.

Que tout ce qui est esprit, (juc tout ce (jui est sagesse et lumière se coalise.

Ne nous laissons pas écraser par cette puissance immonde, par ce dieu de boue et d'opprobre. La France est le pays des nobles instinct^, des élans magnanimes. Reine du monde, elle ne déposera pas sa couronne sur l'autel du veau d'or. Elle n'acceptera jamais pour ses enfants les tétines impures et sèches de l'agio et fie la Itanqueroute, au lieu de l'activité commerciale et de l'agriculture, ces mamelles fécondes de la patrie.

OCi iT-Oias JT^oiTimea d'£iccorcl avec plusieiars écrivains qvii ne sont pas jonrnalistes.

D'autres, avant nous, ont signalé le péril.

Proudlion, cet homme terrible , (jui parfois a des prévisions sinistres , Proudlion sonde la profondeur de la plaie dans son Spéculateur à la Bourse. 11 s'assied tout joyeux au chevet de la société malade et lui dit :

— Tu vas mourir !

Un magistrat, noble esprit coulé dans le

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