LA DOUUSE
moule de d'Aguesseau, M. Oscar de Vallée, a publié, sous le titre des Manieurs d'argent, un volume qui se trouve aujourd'hui dans toutes les bibliothèques.
Une pièce en cincj actes et en vers, de M. Ponsard, attira pendant six mois la foule à rOdéon. Le poète prenait en main le fouet de la satire et sanglait vigoureusement tous les misérables qui acquièrent la richesse par l'agiotage.
Mais l'œuvre la plus remarquable en ce genre est la Question d'argent, comédie de M. Alexandre Dumas fils, jouée au Gymnase.
L'auteur a posé sur le front des hommes de Bourse un triple stigmate d'opprobre.
Ils se trouvent universellement résumés dans le type de Jean Giraud, comme le furent jadis dans l'Harpagon de MoUère tous les avares du globe .
Rarement, au théâtre, on a vu scène mieux conduite que celle où .lean Giraud annonce à
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Élisa de Roncourt, sa future, qu'il lui reconnaît en dot un million. Voici quelques-uns des traits les plus saillants du dialogue :
— Monsieur, dit la jeune fille au boursier, je ne comprends pas.
— C'est pourtant bien simple! Il se peut que nous nous séparions un jour pour une cause ou pour une autre, et il ne faut pas que vous soyez à la discrétion de votre mari.
— Il est bien triste, monsieur, dans quelque condition que se fasse un mariage, de prévoir, avant que le contrat soit signé, la possibilité d'une séparation.
— En affaires, il faut tout prévoir. Et puis, je peux mourir. Je ne veux pas que vous ayez la moindre contestation avec mes parents.
— Si le malheur veut que vous mcjuriez le premier, monsieur, ce sera à vous d'avoir pris les dispositions que vous aurez cru devoir prendre, mais en dehors de moi. Celte aumône
préventive eî magnifique m'humilie et me blesse. Il faut rayer cette clause, je vous en prie, je le veux.
— Mais, s'écrie Jean Giraud. si elle est à mon avantage autant qu"au votre?
— C'est autre chose alors, répond mademoiselle de Roncourt .
— Mon Dieu, oui! continue le boursier. Je suis dans les affaires, je les fais sur une grande échelle ; l'échelle peut casser. Il n'y a pas de mal que, dans ce cas, je retrouve par terre une bonne somme qui ra"aide à me relever. Vous réclamez votre dot, et les créanciers n'ont rien à dire.
— C'est vrai! Je suis bien heureuse de voire franchise, monsieur Giraud; je m'explique tout enfin. Votre femme doit être un autre vousmême.
— 11 faut encore qu'elle soit assez honnête pour ne pas se sauver un beau jour avec l'argent que nous sommes forcés de mettre sous
son nom. C'est arrivé quelquefois. Je ne dis pas cela pour vous. Du reste, vous allez être très-riche de votre chef. Il y a une foule d'opérations que vous ..
— Mais, dites-moi, interrompt la jeune tille, dans le cas où nous ferions de mauvaises affaires?
— Eh bien, je vous l'ai dit, nous retrouverions toujours votre dot.
— Alors, tant pis pour les créanciers ! C'est que moi je suis la fille d'un homme qui s'est ruiné pour payer les siens, ou plutôt ceux de son frère.
— Ce n'est pas la même chose. Des créanciers de Bourse, d'ailleurs, ca ne compte pas. La loi refuse de les reconnaître.
— Mais, s'ils attaquent mon contrat, que répondrai-je?
— Que vous tenez la dot de votre père.
— Mon père est sans fortune. Si on allait dire qu'il a volé pour doter sa fille?
— On laisse dire. L'important est d'avoir les lois de son côté. Il faut que je vous explique encore...
— C'est inutile! s'écrie mademoiselle de Roncourt, en déchirant le contrat. Je n'ai pas besoin d'en entendre davantage.
~ Vous ne voulez plus être ma femme?
— Pour qui me prenez-vous, monsieur?
Âpres cette admirable scène, qui met en relief la coquinerie du boursier et son absence complète de sens moral, viennent d'autres scènes plus énergiques encore, oîi on lui prouve que sa fortune est le résultat de vols indignes. On l'insulte , on menace de le souffleter, et il accepte tranquillement l'affront, il met le comble à ses ignominies en déclarant avec cynisme qu'il ne se battra pas.
M. Alexandre Dumas lils a mêlé à lout cela du sentiment et des larmes.
A côté de l'infamie se trouve l'honneur; à
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côté du vice ignoble, de la spéculation dégradante, rayonnent la vertu, la délicatesse, le désintéressement. On sort l'àme contente , le cœur soulagé, l'esprit en repos, avec la résolution ferme de ne jamais acquérir la richesse par les indignes manœuvres du héros de la pièce.
Oih no\.is ne sQmme:^ plus d'accord avec vin autre personnage.
Ce ne l'ut pas l'avis d'un illustre agioteur, issu d'Abraham, et qui était alors dans toute l'efflorescence de ses millions.
Ému de cet événement littéraire, il écrivit au Constitutio?inel :
« L'auteur de la Question d'argent passe à côté de son sujet. M. Alexandre Dumas fils n'a
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pas assez porté son investigation sur cette force immense qu'on appelle le capital. Il condamne aveuglément cette force et attire l'animadversion publique sur la personnalité chimérique d'un fripon de thrâfrc. »
Chimérique est bien trouvé. Fripon de théâtre est également une expression très-beureuse.
Le financier juif ajoute que le moment est mal choisi pour des attaques de ce genre.
« Le capital^ dit-il, a besoin d'un marché, et la Bourse n'est rien autre chose que le marché dos capitaux, marché nécessaire, marché qu'il faut maintenir, quand bien même de grandes fortunes, élevées sur des malheurs individuels, donneraient exceptionnellement raison à l'auteur de la pièce du Gymnase. »
Exceptionnellement raison vaut chimérique et fripon de théâtre.
OnaiU aux malfisurs individuels dont parle
cet aimable financier, et qui contribuent à élever les grandes fortunes en question, c'est tout simplement la ruine d'une foule de petits rentiers, de bourgeois sans expérience des affaires, de domestiques, de concierges et d'artisans qui, alléchés par l'annonce, ont jeté leurs économies dans un gouffre.
Voici une anecdote qu'on peut lire dans la Patrie du 8 novembre 1857.
Quelques dames, assemblées chez la baronne de G"", conversaient ensemble, lorsque la porte s'ouvrit. Une femme de chambre s'avance vers la maîtresse de la maison, lui dit quelques mots à l'oreille en sanglotant, et se retire toute en pleurs.
— Vous voyez le chagrin de cette pauvre fille, dit la baronne. Eh bien, j'en suis la cause involontaire! Il y a dix-huit mois environ, Henriette et son frère aîné héritèrent d'une petite somme. Ma domestique, avec une générosité touchante, ajouta son legs à celui de son frère,
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pour assurer ci^ soutien de la famille contre les chances de la conscription. Leur argent, mis en commun, lut placé dans la caisse d'une de ces associations financières, dont les valeurs ont tant baissé depuis quelque temps. J'avais entendu dire beaucoup de mal de l'homme qui dirigeait l'entreprise; mais craignant de me faire l'écho d'une calomnie, je me tus et ne détournai pas ma femme de chambre de sa résolution. Aujourd'hui h^s actions ont tellement baissé qu'il ne reste plus au frère et à la sœur qu'une somme insignifiante, La sœur a perdu sa dot, et le frère va rejoindre son régiment. Aussi je m'adresse de graves reproches et je prends ma part de la désolation de cette pauvre fille.
— Mais, dit une dame, vous ignoriez que les choses arriveraient au pis et que les actions perdraient de leur valeur.
— Sans doute, je ne le savais pas; mais là est mon tort, j'aurais dû aller aux informations.
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Je voudrais êtro af^scz riche pour indemniser ces malheureux.
On citera des Faits de ce genre par milliers.
Demandez, au Havre, à un garçon de l'hôtel Richelieu, ce que sont devenus neuf cents francs, qu'il destinait à assurer le pain de sa vieille mère?
Voilà ceux que les agioteurs dépouillent avec la complicité de la presse vénale.
Une annonce pompeuse, une réclame chargée de promesses alléchantes tombent sous les yeux de ces gens simples. Ils sont loin de soupçonner le piège, et, quand ils y ont les jambes prises, jugez de leur désespoir!
C'est avec toutes ces larmes que l'agioteur fait de l'or.
Revenons au financier juif.
Par des exemples tirés de l'Angleterre, de Tyr et de Carthage, il exalte les bienfaits du capital aggloméré au point de vue du commerce et de l'industrialisme. Il déclare que « le rôle
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de l'argéiit ùsl île créer la richesse, au profit ih<i peuples. '
Avouez (jue cette nouvelle expression, ou profit des peuples, est d'un rare bonheur, ou, si vous aimez mieux, d'une rare audace.
Qui essaie-t-on de tromper ici?
Personne ne conteste le droit du capital et ses avantages. Assurément oui, la Bourse doit- être, un marclié ; mais elle ne doit pas être une caverne.
Nous ne voulons ni des mœurs exclusivement marchandes de l'Angleterre, ni de son esprit d'envahissement, ni de cette plaie hideuse du paupérisme qui la ronge.
A Tyr et à Carthage, on ne jouait pas à la Bourse.
Restons en France, où une clameur universelle de réprobation s'élève et proclame l'agiotage un danger social. Nier l'existence des Jean Giraud de l'époque; insinuer que les individus de ce genre n'existent qu'au théâtre, quand la so-
ciété moderne en regorge, quand ils manojuvrent sous nos yeux, en plein soleil ; (juand ces effrontés personnages, qu'hier nous avons connus sans bottes, manipulent aujourd'hui des millions, c'est pousser loin le paradoxe.
Le financier juif ne nous convaincra jamais que ces millions entrent dans la poche de l'homme de Bourse au profit des peuples.
YITÎ
SoTjirce c{\x naal
Deux grandes puissances, ici bas, se disputent l'homme et le tiennent tour à tour sous leur empire, l'esprit et la matière.
Quand l'esprit l'emporte, il remonte avec nous vers son principe, qui est Dieu.
Si la matière a le dessus, elle cloue noire âme au pilori terrestre, lui arrache ses ailes et la fait descendre de plus en plus chaque jour
dans la i'ange. Les peuples en décadence et les peuples maudits se distinguent par un amour effréné des richesses.
Témoin les Romains et les Juils.
Pour se procurer les jouissances matérielles, l'argent est le plus sur mobile. On peut l'appeler le grand corrupteur, le pourvoyeur en titre de la débauche et des passions ignobles. Juvénal s'est attaqué corps à corps à l'argent, qu'il appelle obscène : obscemi pecunia. C'est lui, dit-il, qui a énervé le siècle par un luxe honteux.
Et lurpi fregerunt stecula liixu
Divitiae molles.
Les mauvaises inœuis el non les mauvaises lois, dit M. Oscar de Vallée, poussaient alors les hommes à s'enrichir, même au prix de l'honneur. L'arnour du jeu s'était répandu dans Rome comme un poison, et il y avait éteinl, ce qui est son premier effet, les sentiments gêné-