‹ La bourse et les signes du siècleChapitre 16 sur 33 · PRÉFACE AVANT LA LETTRE · texte numérisé non relu

PRÉFACE AVANT LA LETTRE

Depuis cet illustre Arouet, de sarcastique mémoire, une foule d'écrivains irréligieux, ses aimables successeurs , n'ont employé pour combattre la foi chrétienne qu'une seule

arme, le ridicule, et malheureusement les coups portés aux saines doctrines avec cette arme donnent en apparence la victoire à l'ennemi.

Je dis en apparence, car l'attaque est nulle sur les cœurs droits, sur les âmes solides, sur les vrais croyants.

Ceux-là sont invulnérables.

Ils tiennent en main le bouclier de la foi, et la pointe aiguë s'y émousse et s'y brise.

Mais une impression toute différente est produite sur les esprits incertains, sur les cœurs chancelants, sur les personnes peu éclairées, sur la masse des lecteurs frivoles, des bourgeois voués au désœuvrement, des

femmes du monde qui reçoivent tous les matins de leur libraire le livre nouveau, quel qu'il soit, sans examen et sans contrôle.

Ces gens-là n'ont point de cuirasse, et presque toujours la blessure qu'ils reçoivent est mortelle.

Je conclus de ces remarques, dont il est impossible de révoquer en doute la justesse, qu'il y a une lacune dans le système général de défense organisé par les écrivains reli-

gieu.

En compulsant les bibliothèques chrétiennes, je vois assurément d'admirables réfutations; je Hs des œuvres énergiques dans leur orthodoxie, et qui démolissent d'un soui-

fie le retranchement élevé par l'incrédule. Je trouve des pages écrasantes, des discours lancés ex-cathedra, des chefs-d'œuvre de logique et d'éloquence bien dignes d'admiration sans doute, mais dont la solennité même et le sérieux deviennent pour les intelligences que je signalais tout à l'heure ce qu'une nourriture trop substantielle est pour les estomacs pauvrement constitués.

Il en résulte que ces intelligences affaiblies, ces estomacs sans vigueur absorbent le poison et répugnent à l'antidote, ce qui laisse au mal ses plus funestes développements.

Combien de gastrites morales pourraient se guérir, si on servait aux malades des ah-

ments plus légers, des boissons moins toniques, ou, pour parler sans métaphore, des œuvres irréprochables comme doctrine, mais qui offriraient à l'esprit cet imprévu, ce piquant, cette mousse du sarcasme, — tranchons le mot, — que dans l'occasion nos adversaires font naître si habilement au bord de leur coupe empoisonnée.

Je me demande pourquoi la coupe qui renferme une liqueur saine n'aurait pas le même avantage.

Qui nous empêche de combattre l'incrédule avec ses propres armes? Est-il donc si difficile de les retourner contre la poitrine de Tennemi?

Quoi ! la mauvaise cause, la cause de l'irréligion, la cause du blasi^hème aurait exclusivement le privilège de mettre les rieurs de son côté? Allons donc! Ne pas lui enlever ce privilège serait une impardonnable maladresse.

Usez du sérieux, fort bien. Mais ne renoncez pas à l'esprit.

Pour gagner une bataille, il faut de l'infanterie légère.

Les gros escadrons, gênés dans leur marche, tournent difficilement le terrain, rencontrent des obstacles dus à leur force même, et n'arrivent pas au but où des troupes plus dégagées peuvent atteindre.

Je désire que ces réflexions soient recueillies et méditées par ceux de nos jeunes littérateurs, qui ne veulent pas acheter la gloire aux dépens de la vertu.

Qu'une école se forme dans le sens que j'indique, et l'on pourra constater bientôt des résultats admirables. Je me suis aperçu trop tard pour mon propre compte qu'une bonne inspiration s'annule presque toujours quand elle s'isole.

Les idées marchent en phalange.

Il faut à Veffort des compagnons qui le soutiennent, autrement il tourne à l'état nerveux par la résistance même qu'on lui ofpose, et s'égare sur le chemin de l'irritation.

La lutte alors devient impoîssible.

Des bataillons de lâches, au grand complet, se jettent à rencontre de celui qui veut combattre seul, et l'assomment sans pitié.

Mais, lo'^squ'une tentative est loyale, elle peut échouer sans risque. D'autres la reprennent en sous-ordre et la dirigent dans une voie meilleure.

L'échec devient une leçon.

Par la Queue de Voltaire je désigne la séquelle impudente qui se compose des modernes disciples de ce philosophe. Ils sont encore aujourd'hui en nombre plus formidable qu'on ne paraît le croire,

Sans parler du paysan du Danube, qu'on

nomme Proudhon; ni du beau Renan, ce pourfendeur du miracle; ni même de ce polichinelle en bas âge, qui a si bien paradé sur le tréteau de la question romaine, il y en a des milliers épars, çà et là, dans le journalisme, dans l'administration, dans le haut commerce, voire dans la finance. Ils prennent tous les masques; ils se couvrent de toute espèce d'oripeaux ; ils prêchent toutes les doctrines possibles, excepté celles du christianisme.

Race batardée, qui n*a plus les crocs du lion sans doute, mais à laquelle il reste assez de mâchoire pour déchirer et pour mordre.

Voilà ceux qu'il faut achever de terrasser par le ridicule.

Si l'anathème est tombé sur eux des hauteurs de l'ÉgHse, on n'en sait rien. La foule imbécile continue de leur accorder une admiration stupide. Il faut contre cette horde tenace et persistante, non pas l'escadron bardé de fer du gros volume orthodoxe, auquel ces pygmées échappent en se fourrant sous toutes les broussailles; il faut l'infanterie légère du petit livre ; il faut le tirailleur intrépide , qui débusque chaque ennemi du buisson où il se cache, et l'obhge à faire le coup de feu direct ou i prendre la fuite.

Donc, un peu d'ardeur, à l'œuvre, et que la phalange demandée s'organise.

Allons, jeunesse chrétienne, enrôle-toi!

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