‹ La bourse ou la vieChapitre 40 sur 60 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Mêmes, LE COMMISSAIRE, très élégant, très homme du monde.

LE COMMISSAIRE, tendant La main à Herbàut.

Bonjour, cher Monsieur. Comment vous portez-vous ?

JACQUES

Fort bien, je vous remercie.

LE COMMISSAIRE

Madame, veuillez agréer mes hommages.

HÉLÈNE

Monsieur...,

LE COMMISSAIRE, à Jacques.

Il y a quelque temps déjà que je n'avais eu l'avantage de vous rencontrer.

JACQUES

En effet, depuis...

LE COMMISSAIRE

Depuis la dernière fête donnée par le Cercle, en plein air, et qui fut très brillante.

Il y avait un monde fou. J'étais chargé d'assurer le service d'ordre. A l'issue de la représentation, ces messieurs m'invitèrent à souper, car ils sont toujours charmants avec moi et daignent me traiter un peu comme un de leurs camarades. Hé ! mon Dieu, j'ai la prétention, chacun a ses petites faiblesses, n'est-il pas vrai ?... J'ai la prétention d'être autre chose qu'un magistrat et qu'un commissaire. Je m'efforce dans un quartier, qui est le quartier parisien par excellence, d'exercer mes délicates fonctions, plutôt en homme du monde qu'en chef de police et je crois y réussir.

JACQUES, non sans étonneraient.

Cela est unanimement reconnu, mais puis-je savoir ?...

LE COMMISSAIRE

C'est moi et je m'en flatte, qui, Tan der-

nier, évitai un scandale à la haute société parisienne... l'histoire a couru dans les petits journaux, vous devez vous la rappeler ? Le comte de X..., un de mes plus élégants administrés, avait pour maîtresse la femme d'un négociant de la rue des Blancs-Manteaux. Le mari eut le mauvais goût de vouloir faire constater le flagrant délit. Il vint me chercher. Je fis un signe discret à un jeune secrétaire, et nous partîmes... lentement. Le comte de X. . . , sur ma sommation, ouvrit la porte sans difficulté, et nous trouvâmes, au lieu, de la femme du négociant, Mlle Germaine Piston, qui demeure à côté. Je dois ajouter que le mari regarda sous le lit pour voir si elles n'y étaient pas toutes les deux.

HÉLÈNE

Je m'en souviens très bien de cette histoire.

JACQUES

Elle est fort piquante, mais je ne suppose pas que...

LE COMMISSAIRE

C'est moi également qui arrangeai l'affaire de la petite Mirette, quand elle jeta un pot de confitures à la tête d'un huissier qui la venait saisir... Je donnai tous les torts à l'huissier, dans mon rapport... Oh ! je sais bien qu'avec ces manières-là je finirai par me faire révoquer. Mais que voulezvous ?... Le magistrat, chez moi, s'efface toujours devant l'homme du monde.

JACQUES

Quel que soit, cher Monsieur, l'intérêt xles petites histoires que vous voulez bien me raconter, je serais surpris que vous vous soyez dérangé uniquement pour...

LE COMMISSAIRE

Ma visite a un autre but effectivement.

JACQUES

Ah!

LE COMMISSAIRE

Ma parole, je le perdais de vue dans le plaisir que j'ai à causer avec vous.

JACQUES

Est-ce que la présence de ma femme?...

LE COMMISSAIRE

La présence de Mme Herbaut ne me gêne en aucune façon, au contraire, ce que j'ai à vous dire n'ayant qu'une gravité relative.

JACQUES

Ah ! ... je vous écoute.

LE COMMISSAIRE

Je viens vous prier de vouloir bien m'accompagner jusqu'à la Douillette. Nous en avons pour une heure en voiture. J'ai pris une voiture de Cercle ; à moins que vous ne préfériez aller en chemin de fer, je suis entièrement à votre disposition.

JACQUES, cherchant.

La Douillette... Mais c'est une prison, la Douillette !

HÉLÈNE

Une prison!

LE COMMISSAIRE

Ne vous alarmez pas, Madame... Je vous assure qu'il n'y a pas de quoi... C'est une prison, en effet, dont votre ami, M. Molineuf, vient d'être nommé directeur, Monsieur

Herbaut sera là à merveille, en attendant que se soit dissipé ce ridicule malentendu qui s'est élevé entre lui et le juge d'instruction. Voilà tout ! Et comment se portent ces Messieurs? M. Plesnois? M. Le Houssel?

JACQUES

Pardon. Je ne comprends pas du tout.

Vous me conduisez à la Douillette !... Mais alors, vous venez m'arrêter ?

LE COMMISSAIRE

Autant qu'un homme du monde peut en arrêter un autre, bien entendu.

HÉLÈNE

Arrêter mon mari, par exemple !

JACQUES

C'est une plaisanterie, n'est-ce pas ?

LE COMMISSAIRE

Croyez bien, cher Monsieur, que je suis incapable de vous faire une plaisanterie pareille.

HÉLÈNE

Mais il faut une raison, je suppose, un prétexte. De quoi mon mari est-il accusé ?

JACQUES

Oui, je ne serais pas fâché cle le savoir.

LE COMMISSAIRE

Vous êtes accusé cle complicité avec Brassac, — un charmant garçon, entre parenthèse, — dans un certain nombre d'opérations. Je connais votre affaire comme ma poche. Brassac vous a roulé, vous n'étiez pas de sa force. Moi, à la place du juge d'instruction, je vous aurais mandé dans

mon cabinet et vous aurais dit : « Voilà ! votre bonne foi est hors de doute. Payez les deux cent cinquante mille à trois cent mille francs dont vous êtes responsable... C'est le chiffre... et étouffons cette petite histoire. » Moi, je suis pour qu'on étouffe les scandales. Si j'étais préfet de police, les journaux ne signaleraient jamais que des actes de dévouement, des sauvetages, enfin des choses gaies et réconfortantes. Vous êtes malheureusement tombé sur un magistrat, fort intelligent certes, mais pas Parisien pour un sou. Vous ne vous imaginez pas la quantité de personnes fort honorables qu'il a déjà fait arrêter à tort et à travers.

HÉLÈNE

Eh bien ! elle est forte, celle-là !

JACQUES

C'est excessivement comique !... Je vous

affirme, cher Monsieur, que c'est excessivement comique.

LE COMMISSAIRE

Voilà le mot... C'est comique; ce n'est pas autre chose. Et je suis heureux de vous voir envisager la situation sous ce jour-là.

JACQUES

Quand le verrai-je, ce juge ?

LE COMMISSAIRE

Demain, très probablement. Vous paierez et vous serez relâché, je n'en doute pas, dans le plus bref délai. Vous en aurez été quitte pour passer quelques jours à la Douillette, en tête à tête avec cet excellent directeur qui est certainement un des hommes les plus charmants que je connaisse.

JACQUES

Il n'y a pas à discuter pour le moment.

Cela ne servirait à rien. Je suis prêt à vous suivre.

LE COMMISSAIRE

Nous avons le temps, rien né gresse.

JACQUES

Voyez-vous un inconvénient quelconque à me laisser échanger quelques mots avec ma femme ?

LE COMMISSAIRE

Mais, comment donc ? Je vais fumer une cigarette sur le boulevard... Rendez-vous au café de la Paix, voulez-vous ?

Non. Attendez-moi une minute dans le petit salon d'à côté... Vous trouverez des cigares et des cigarettes.

LE COMMISSAIRE

Trop aimable, Madame, je vous présente mes très humbles hommages, (il sort à droite.)

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