SCÈNE VI LE HOUSSEL, HÉLÈNE
HÉLÈNE
Je vous écrivais justement, Le Houssel, je vous écrivais de venir me voir.
LE HOUSSEL.
Mo voici à vos ordres, chère Madame...
Qu'y a-t-il ?
HÉLÈNE
Ah ! mon Dieu, je ne vais pas y aller par quatre chemins avec vous...
LE HOUSSEL.
C'est ça. Vous savez bien que je suis votre ami... Vous le savez... n'est-ce pas ?
HÉLÈNE
Oui, LeHoussel, oui, je le sais.
LE HOUSSEL.
Et j'ai non seulement beaucoup d'amitié pour vous, mais encore de l'affection.
HÉLÈNE
Moi aussi.
LE HOUSSEL.
Une grande affection... une très grande.
HÉLÈNE
Moi aussi.
LE HOUSSEL.
Une très, très grande.
HÉLÈNE
J'en suis sûre, Le Houssel.
LE HOUSSEL.
Maintenant, dites-moi ce que vous avez à me dire.
Voici en deux mots. Il nous arrive des ennuis, c'est incroyable ! Jacques s'est laissé rouler comme un enfant par ce Brassac.
LE HOUSSEL.
iVh ! Ah ! il n'est pas le seul.
HÉLÈNE
Est-ce que par hasard, vous?...
LE HOUSSEL.
Oh ! non, pas moi... il avait bien essayé de me mettre dans une de ses affaires...
HÉLÈNE
Vous avez refusé ?
LE HOUSSEL.
Energiquement !
HÉLÈNE
Vous êtes plus malin que les autres.
Mi
LE HOUSSEL.
Je connais ces gaillards-là. Il est vrai qu'en y réfléchissante résultat est lemême. Il me repince par un crochet. Continuez Votre mari ?...
HÉLÈNE
Jacques a été entortillé par lui. Les détails ne vous intéresseraient pas. Bref, nous avons besoin de trois cent mille francs. Avez-vous trois cent mille francs à me prêter ?
LE HOUSSEL, sans broncher.
Trois cent mille ?
HÉLÈNE
Oui.
LE HOUSSEL.
Nous disons trois cent mille ?
HÉLÈNE
C'est beaucoup peut-être ?
LE HOUSSEL.
Mais non, mais non, ce n'est pas beaucoup. Je suis enchanté, croyez bien, véritablement, heureux. . .
HÉLÈNE
Ah !
LE HOUSSEL.
Vous vous seriez demandé : « Tiens, comment vais-je faire plaisir à Le Houssel?» Vous n'auriez pas trouvé mieux.
HÉLÈNE
Alors, vous pouvez ?
LE HOUSSEL.
Je le peux certainement, chère Madame.
HELENE , lui prenant les deux mains.
J'en étais sûre. Ah ! mon bon Le Houssel ; je ne vous fais pas de phrases, mais vous êtes un être délicieux, vous êtes l'ami. Ça ne vous gêne pas ?
LE HOUSSEL.
Du tout, du tout... Il n'y a qu'à signer un chèque.
HÉLÈNE
Bon!
LE HOUSSEL.
Et vous irez le toucher, à moins que vous ne préfériez que j'envoie toucher et que je vous remette...
HÉLÈNE
Non, j'irai moi-même... Et quand, Le
Houssel, pouvez-vous me le donner, ce chèque ?
LE HOUSSEL.
Quand je pourrai vous le donner?...
HÉLÈNE
Oui... faites vos petits calculs.
LE HOUSSEL, à part.
La voilà, l'occasion! Mais il faudrait un tact?...
HÉLÈNE
Ce sera-t-il long ?
LE HOUSSEL, se décidant.
Ecoutez, Madame...
HÉLÈNE
Quoi?
LE HOUSSEL.
Ecoutez, chère Madame... Nous vivrions à une époque où les mœurs seraient pures, je ne vous dirais certainement pas ce que je vais vous dire, parce que c'est un peu raide ; je ne me le dissimule pas. D'ailleurs, si les mœurs avaient été pures, l'idée ne m'en serait pas venue. Mais aujourd'hui les mœurs sont corrompues, effroyablement corrompues. Ce n'est pas moi qui les ai faites, je les ai trouvées dans cet état-là.
HELENE, qui écoute avec stupéfaction.
Evidemment, Le Houssel, mais je vous avoue que je ne comprends'pas...
LE HOUSSEL, continuant.
Il y a un relâchement général dans la moralité publique. Telles choses qui auraient paru des monstruosités, il y a seulement
cinquante ans, semblent maintenant les plus naturelles du monde. Des situations qu'on n'aurait pas tolérées autrefois sont aujourd'hui admises dans la meilleure société. Que sera-ce demain? Tranchons le mot : nous vivons à une époque de décadence.
HÉLÈNE
Je suis bien de votre avis, mais je veux être pendue...
LE HOU S SEL, ^interrompant.
Nous vivons à une époque de décadence, je le répète. Eh bien ! je vais vous parler comme à une époque de décadence. Ce chèque de trois cent mille francs dont vous avez besoin, je vous le donnerai, mais à une condition, c'est que vous viendrez le chercher chez moi. (A part.) Ça y est.
HÉLÈNE, très simplement.
Chez vous ?
LE HOUSSEL, avec intention.
Oui, chez moi.
HÉLÈNE
Mais oui, j'irai chez vous, si vous le préférez... A quelle heure?
LE HOUSSEL, la regardant.
Elle ne comprend pas encore !... Vous ne comprenez donc pas ?...
HÉLÈNE, riant.
Je vous demande pardon de rire, Le Houssel, mais je vous affirme que depuis cinq minutes vous n'êtes pas dans votre état normal... Vous avez l'air un peu ahuri.
Je ne suis pas ahuri. Je suis furieux d'être amoureux de vous et de constater que vous ne vous en apercevez même pas. Voilà.
HÉLÈNE, stupéfaite.
Vous êtes amoureux de moi ?
C'est idiot, mais c'est comme ça.
HELENE se met à rire franchement.
Ah ! ah ! Celle-là est drôle...
LE HOUSSEL.
Vous trouvez ?
HÉLÈNE
Vous m'avez souvent dit des choses très
m LA BOURSE OU LA VIE
drôles, Le Houssel... mais jamais à ce pointlà.
LE HOUSSEL.
Je ne plaisante pas, je vous prie de le croire.
HÉLÈNE
Voyons?... Vous ne m'avez pas dit ça pour vous amuser ? C'est sérieux ?
LE HOUSSEL.
Je vous en donne ma parole d'honneur.
HÉLÈNE
Allons donc! Ce n'est pas possible... ce n'est pas possible.
LE HOUSSEL.
Si, c'est possible, je vous adore, je vous aime follement.
HÉLÈNE
Ah! par exemple!... Et vous m'aimez depuis combien de temps, si je ne suis pas indiscrète ?
LE HOUSSEL.
Depuis six ou sept mois, je ne sais pas au juste. Mais il y a plutôt sept mois que six... Je n'osais pas vous l'avouer, je ne trouvais pas les mots, parce que je vous aimais vraiment. Si j'avais éprouvé ^pc^ur vous le même genre d'amour que j'ai eu pour un tas d'autres femmes, je n'aurais pas hésité, je vous jure. Je vous aurais dit ce que je dis toujours en pareil cas.
HÉLÈNE
Que dites-vous par curiosité ?
LE HOUSSEL.
Je dis toujours la même chose.
HÉLÈNE
Mais encore ?
LE HOUSSEL.
Oh ! ce 11 est pas très fort...
Vous dites ?
LE HOUSSEL.
« Ma parole, mon enfant, vous me plaisez beaucoup... »
HÉLÈNE
Je vous remercie de m'avoir épargné cette épreuve... Mais alors, je le comprends très bien, votre petit discours de tout à l'heure.
LE HOUSSEL.
Il était clair.
HÉLÈNE
Très clair, très clair, j'y suis parfaitement. Vous désireriez que je trompe... que je trompasse... on doit dire que je trompasse, c'est plus correct, mon mari avec vous, en échange du service que je vous ai demandé.
LE HOUSSEL.
J'en mourrais de bonheur probablement.
(A part.) Ça va très bien.
HÉLÈNE, le regardant.
Mais je parie même, tellement vous êtes généreux, que si je vous demandais un service plus considérable...
LE HOUSSEL, virement.
Je me ferais un devoir, une joie... (A part.) J'ai été bête d'attendre si longtemps.
HÉLÈNE
Et si, après vous avoir demandé de l'argent une seconde fois, je vous en demandais une troisième ?
LE HOUSSEL.
Et une quatrième et toujours... Je vous en donnerais toujours, sans compter, tant que vous voudriez... vous n'auriez qu'un signe à faire toute la vie...
HÉLÈNE va ouvrir la porte et revenant vers Le Houssel.
Le Houssel ?
LE HOUSSEL.
Chère amie ?...
HÉLÈNE
Mon petit Le Houssel...
LE HOUSSEL.
Quoi ?
HÉLÈNE, doucement.
Sortez !
LE HOUSSEL.
Hein ?
HÉLÈNE
Sortez, vous et votre chèque ! Je ne veux pas vous dire de mots trop durs parce que nous avons eu de bons rapports jusqu'ici, mais je vous prie de sortir et de ne plus revenir jamais !
LE HOUSSEL.
Ne vous fâchez pas, voyons, ne vous fâchez pas !
HÉLÈNE
Je ne me fâche pas, au contraire, mais
m LA BOURSE OU LA VIE
vous, il faut que vous soyez fou ! Il faut que vous soyez !...
LE HOUSSEL.
Fermez la porte, je vous en supplie, on peut entendre.
HÉLÈNE, allant fermer la porte.
Oui, oui... (Revenant.) Tenez, Le Houssel, vous n'êtes pas bête, vous avez des qualités, de l'esprit, avec cinquante mille francs de rente vous auriez été un homme charmant ; mais vous êtes trop riche, c'est ce qui vous a perdu. Aujourd'hui, vous avez tellement pris l'habitude d'acheter et de payer des femmes, et de les voir se déshabiller devant vous pendant que vous ouvrez votre portefeuille, que vous ne faites plus entre elles d'autre différence que le prix. La femme honnête vous semble simplement une femme plus chère que les autres à cause de la ra-
reté. Mais je parie que, maintenant, vous auriez entre les bras une femme qui vous plairait follement et qui ne vous demanderait rien, vous seriez si stupéfait que vous ne trouveriez pas... un mot à lui dire !
LE HOUSSEL.
Il y a un malentendu entre nous, c'est bien simple, il n'y a qu'un malentendu.
HÉLÈNE
Ah ! Le Houssel, je croyais au moins que vous étiez resté un galant homme.
LE HOUSSEL.
Je ne suis pas un galant homme, moi?
HÉLÈNE
Non ! Vous ne Têtes pas...
LE HOUSSEL.
Pardon. Seulement, je suis un galant homme qui vous a parlé comme on parle à une époque de décadence... Vous, vous me répondez comme aux âges héroïques, voilà où est le malentendu.
HÉLÈNE
Si vous aviez été véritablement un galant homme, Le Houssel, je vais vous dire ce que vous auriez dû faire.
LE HOUSSEL.
Je serais curieux de le savoir.
HÉLÈNE
Eh bien ! quand je vous ai demandé ces Irois cent mille francs, comme à un camarade, ces trois cent mille francs qui ne sont rien pour vous, vous auriez dû, sachant
pourquoi il me les fallait, me les donner immédiatement ; ensuite vous auriez dû, me connaissant comme vous me connaissez, ne pas me parler de votre amour, ni ce jour-là, ni le lendemain, ni jamais ; et plus tard, lorsque vous seriez devenu vieux et décati, encore plus décati que maintenant, vous auriez pu vous dire: « Oui, c'est vrai, j'ai mené une vie imbécile, et je ne me suis servi d'une fortune énorme que pour forcer des femmes qui n'en avaient pas envre, à faire semblant de m'aimer. Mais, au moins, une fois, j'ai été vraiment très chic. Une femme, une femme gentille m'a donné la plus grande preuve de confiance qu'une femme puisse donner à un homme : elle est venue m'emprunter de l'argent pour sauver son mari. Cette femme, je la désirais ardemment, et l'idée m'est venue tout à coup d'abuser de sa situation. Mais je me suis rappelé qu'elle était non seulement gentille, mais honnête. Alors, j'ai compris que
j'avais là une occasion exceptionnelle de faire quelque chose de très bien. Je me suis tu, et j'ai rendu le service qu'on attendait de moi, simplement, le sourire sur les lèvres. Et aujourd'hui, je ne le regrette pas, car cela m'a créé un souvenir comme il n'y en a pas beaucoup dans les existences de bambocheurs. » Voilà ce que vous auriez dû faire, Le Houssel, si vous aviez été véritablement un galant homme l0
LE HOUSSEL, après un silence.
Il n'y a pas à dire, je me suis conduit comme un saligaud !
HÉLÈNE
Adieu, Le Houssel !
LE HOUSSEL, avec véhémence.
Je ne m'en irai pas !... Vous m'entendez, je ne m'en irai pas avant que vous ne m'ayez pardonné !
S'il ne vous manque que ça, je vous pardonne.
LE HOUSSEL.
Pas de cette façon. Il faut me pardonner sincèrement, sans arrière-pensée, et il n'y a qu'une façon de me montrer que vous me pardonnez sans arrière-pensée, c'est d'accepter cet argent !... C'est moi qui vous supplie ce l'accepter maintenant.
HÉLÈNE
Jamais de la vie ! Pour que demain vous vous croyiez des droits et que vous m'accusiez d'être déloyale !
LE HOUSSEL.
Je vous jure que je ne vous reparlerai de ma vie de cet... incident... de ce maudit in-
eident... J'oublie tout ce que je vous ai dit, je l'oublie, c'est fini... Et je vais vous donner le chèque tout de suite, vous entendez; car j'allais justement porter de l'argent à une personne, et j'ai mon carnet de chèques
Sur niOl. (H tire un carnet de sa poche et va au petit bureau.) Donnez-moi de quoi écrire.
HÉLÈNE
Je n'ai plus confiance en vous !
Si vous persistez à refuser, je suis capable de faire un malheur.
HÉLÈNE
Oh!
LE HOUSSEL.
Oui... Je prendrai ces trois cent mille francs en billets de banque, vous m'enlen-
dez, en un gros paquet de billets de banque, je descendrai dans la rue, et la première femme laide, 1res laide que je rencontrerai, je me mettrai à genoux devant elle et je les lui offrirai. Et on m'enfermera. Et c'est vous qui en serez la cause.
« HÉLÈNE
Que voulez-vous ? Je ne peux pas croire à la sincérité de votre repentir.
LE HOUSSEL.
Mais pourquoi ? Pourquoi à la fin ?... Est-ce que, à part l'incident que nous oublions tous les deux, je n'ai pas toujours été correct vis-à-vis de vous ? Est-ce que je ne me suis pas toujours comporté en homme du monde ? Vous l'avez reconnu vous-même souvent... Je faisais vos commissions aux courses... Quand vous vouliez une loge au
théâtre, c'est à moi que vous vous adres-
siez... J'étais votre ami, et la première fois que je vous demande de faire quelque chose pour moi, vous me refusez ! G'est mal, c'est très mal ! Prenez, prenez... un bon mouvement, voyons... (Hélène ne prend pas le chèque.^
D'ailleurs, je vais aller l'offrir à Herbaut tout simplement. Où est-il, ce bon Herbaut?
HÉLÈNE
A la Douillette ! Victime des machinations de Brassac !
LE HOUSSEL, indigné.
A la Douillette? Et pendant ce temps-là, moi, Le Houssel !... Oh ! Oh ! Oh !
HÉLÈNE
Vous voyez les remords que vous vous prépariez.