‹ La bourse ou la vie [microforme]Chapitre 3 sur 4 · SE · texte numérisé non relu

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de sable, cette véritable mer intérieure qu'on appelle le Lac St. Jean.

Or cette immense vallée du Lac St. Jean qui pourrait recevoir des centaines de mille colons et alimenter des villes, ne compte encore qu’une vingtaine de mille âmes, et finira peur-être par se: dépeupler si l’on ne se hâte de lui ouvrir de grandes voies de communication pour écouler ses produits.

LH est temps d'y songer, Messieurs : ce vaste et beau territoire, très favorisé par la nature, n'a besoin que d’être favorisé par vous pour devenir le grenier de notre Province. Jetez sur cette chaine de montagnes qui nous en sépare doux lisses de fer de cinquante lieues de longueur, et vous aurez créé

non seulement un grenier capable d'alimenter votre pays, mais en même temps un refuge, un lieu d’asile pour les malheureux expatriés que la misère ou l'amour de la patrie ramèneront au milieu de nous.

Hola ! messieurs, prêtez l'oreille !

Peux classes d’exilés 10

Sont aux portes de cette chambre : et sollicitent É vôtre assistance. Les uns ne trouvent plus sur la | térre étrangère cette richesse fallacieuse qui les avait séduits. Au fond de leurs cœtirs amour de la patrie s'est réveillé, et vous les rendrez heureux en les conviant de nouveau au banquet de la nation.

Les autres sont plus dignes encore de vos sécours.

Lis n’ont pas voulu abandonner leur pays, et pour lui rester fidèles, ils se sont enfoncés dans la forêt. Au prix des plus grands sacrifices ’et d'incroyables privations, ils ont défriché, colonisé, enrichi un coin ignoré de leur patrie.

Ma:s pendant huit mois ils ne peuvent avoir aucune communication avec les villes, et pendant le reste de l’année les communications sont excessivement dispendieuses et difficiles, pour ne pas dire impossibles. Eux aussi sont donc de véritables exilés 4 sur les confins de leur patrie, loin de leurs amis et L

de leurs parents, loin du comfort et des jouissances, loin de la richesse et de l'avenir !

Pardessus les montagnes ils vons tendent les bras, + A et ce qu’ils vous demandent ne sera pas pour eux | seuls une source de prospérité. Ce sera pour les 1 autres exilés une retraite heureuse et paisible, et

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pour vous même un grenier d'abondance. Ce que vous leur donnerezaujourd'hui ils vous le rendront demain, et sice n'est pas à vous ce sera à vos enfants qu’ils paieront leur dette.

Donnez-leur un chemin de fer et ils vous donneront immédiatement à bon marché des bois de chauffage et de construction, des viandes, du pnisson et du bléen abondance. Sur les bords de leurs rivières et de leur grand Lac St. Jean, vos fils et vos frères iront s'assurer une existence honnête et un avenir prospère. Les ennuis de l'absence ne les effraieront plus; car grâce au chemir de fer ils seront toujours à la porte du toit nat:', et c’est en quelques heures qu'ils pourront venir vous serrer la main et vous remercier de votre bienfait.

Messieurs les députés, il y a des œuvres qui peuvent être différées sans un préjudice grave ; mais il y en a d’autres qui s'imposent à l’action immédiate des législateurs, et parmi celles-ci se range eu première ligne la construction d’un chemin de fer de Québec au Lac St. Jean.

Il faut que cela se fasse, \l le faut de toute nécéssité,

Il le faut pour ces pauvres malheureux dont le travail et les sueurs n’acquerront de prix que lorsque vous aurez donné un écoulement à leurs produits. Il le faut pour ces pauvres émigrés qui nous arrivent et auxquels vous dévez préparer un D

mme TEE ce

sement, Il le faut pour vous-mêmes, et surtout pour -Aa ville de Québec qui n’a pas autour de ses murs

un territoire assez riche et assez étendu pour assu- - rer son accroissement futur, Le train de chémin - de fer qui vous apportera les produits du Lac St. Sean, s’en retournera chargé de vos marchandises, et de cet échange de richesses résultera la prospérité . «générale.

Les objections.

que vous allez me faire, je les connais.

. Vous allez me dire d'abord que ce chemin de fer est impossible, et que la chaîne des Laurentides est un obstacle infranchissable. Mais cette question n'en est plus une, avec les progrès de la science moderne. La mucanique a pris aujourd’hui un tel développement qu'elle peut triompher de presque toutes les difficultés.

Quand on a pu traverser les Montagnes Ro-

* cheuses, on peut certainement traverser les Lau-

rentides.

Quand on se rappelle que le Pacifique américain avait à franchir quatre passes de montagnes d’une hauteur variant entre 6,000 et 8,000 pieds, peut-on mettre en doute la possibilité de gravir en chemin de fer les flancs des Laurentides ?

Il y a là, comme aïlleurs, des cours d’eau et des ravins, des lacs et des: vallées : or tout le secret pour escalader les montagnes en chemin de fer consiste à suivre ces cours d'eau, ces ravins et ces val- Iées.

D'ailleurs, messieurs, plusieures explorations ent déjà été faites par des arpenteurs expérimentés, et tous affirment la praticabilité du chemin projeté.

Le rapport de M. Sullivan, entre autres, constate que les plus fortes inclinaisons seront moindres que dans plusieurs chemins de fer déjà existants et en opération. é |

Mais ce chemin de fer ne paiera jamais, m’objecterez-vous encore. |

Qu'en savez-vous ? Quelles sont vos raisons d'affirmer que ce chemin ne rapportera aucuns profits ?

Du moment que vous aurez décidé de constrüire cette voie ferrée, il n’y a aucun doute que les colons se dirigeront en grand nombre de ce côté. Les terres y sont excellentes, le climat salubre et beau plus doux que dans les paroisses le long du fleuve St. Laurent, et la vie est à bon marché. La seule, raison qui a empêché jusqu'à présent nos compatriotes de s'y établir, c’est l'éloignement des grands centres. Cette raison disparaïssant, il est évident que la vallée du Lac St. Jean deviendrait la plus aväntageuse des colonies.

En peu d'années, la population y serait doublée, et le chemin de fer pourrait compter sur un trafic qui s’accroîtrait dans la même proportion. En peu d'années, il se ferait du Lac St. Jean à Québec un transport considérable de bois de chauffagé et de construction, de grains, et de, bestiaux.. Le commerce . Joeal. grandissant, augmenterait aussi le transport. des marchandisés, et enfin je ne-vois pas pourquoi les touristes qui fréquentent en si grand

nombre les places d'eau du bas du fleuve, ne prendraient pas bientôt la direction du Lac St. Jean. Ils trouveraient sur ses bords les sites les plus agréables et les plus pittoresques, les amusements d'une navigation facile que le flux et le reflux ne gènent pas, et tous les agréments d’une pêche et d’une chasse abondantes.

Mais supposons, messieurs, que les profits immédiats de ce chemin de fer ne puissent pas vous rembourser des frais de sa construction, qu'importe en réalité, pourvu que vous dotiez votre pays d’une grande souree de richesse et de prospérité pour les générations futures ? Les gouvernements ne construisent pas pour spéculer mais pour l'utilité générale, et leurs travaux ne doivent pas avoir en vue seulement le présent, mais encore et surtout l'avenir,

L'accomplissement des grandes améliorations publiques exige toujours des sacrifices plus ou moins considérables, qui, pour un temps, semblent des pertes mais qui deviennent bientôt des gains réels. La construction du chemin de fer de Québec au Lac St. Jean appartient à cette classe d'entreprises dans laquelle les capitaux ne sauraient être perdus.

Mais je me hâte d'arriver à votre troisième objection qui est sans contredit la plus grave; ce chemin coûtera beaucoup d'argent, et nous n’en avons pas. : Messieurs, cette double proposition contient une

Double erreur

Premièrement.—Pour construire un chemin de fer de Québec au Lac St. Jean il ne faut pas tant d'argent qu'on le pense généralement.

Secondement.—Nous ne sommes pas aussi pauvres qu'on se plaît à le dire, et nous avons les moyens de construire ce chemin de fer.

Chateaubriand disait qu'il ne faut pas prendre un levier pour soulever une paille. Il se moquait ainsi des faiseurs d'embarras qui voient toujours des obstacles insurmontables à l'accomplissement dés œuvres patriotiques les plus aisées.

Messieurs, je ne prétends pas que la construction du chemin de fer en question soit une paille à soulever. Non certes, c'est plutôt un lingot d'or, et j'admets que pour le soulever il faut avoir un levier d'argent.

Mais je soutiens que ce précieux levier n'est pas introuvable, et que l’entreprise proposée est bien loin d’être une impossibilité. |

Quel sera le coût probable de l'entreprise ? Télle est la première question à résoudre. Cr la réponse à cette question est 'toute faite dans un excellent travail que vous avez dû lire, et qui est dû à la plume de M J. ©. Langelier, l’un des rédacteurs du Canadien. Si vous ne l'avez pas lu, lisez:le, je

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vous en prie, et vous serez très-bien renseigné sur la question qui nous octupe.

Ily a deux espèces de voies ferrées, la voie large et la voie étroite. L’écrit de M. Langelier vous convaincra qu'il n'y a pas à hésiter entre les deux pour l'objet en contemplation, et que 14 voie étroite doit être adoptée, lo. parce qu'elle est plus : propre aux pays montagneux, 20. parce qu'elle : coûte près de moitié moins que l’autre,

Remarquez bien, messieurs, que l'expérience de la voie étroite n'est pas à faire : elle est toute faite et depuis longtemps. On l’a faite en France, en Angleterre, aux Etats-Unis et ailleurs, et partout. les résultats on$ été plus que satisfaisants,

Or, d'après les calculs de M. Langelier, qui sont basés sur les rapports authentiques de ce qui a été fait ailleurs, et dont vous pouvez facilement véri- fier l'exactitude, le chemin de fer de Québec au Lac St. Jean bien établi et mis en opération avec tout le matériel roulant nécessaire, ne coûterait qu’un million huit cent sept mille cent trente-cing. piastres. |

Encore une fois, messieurs, ce chiffre est basé sur des calculs sûrs et doit être exact. Mais arrondis- : sons la somme si vous le voulez; élevons-la jusqu'à. . deux millions; une augmentation de près de deux . cent mille pinstres doit suffire pour toutes les dé. penses imprévues.

Deux millions ?

Voila donc la somme qu'il nous faui trouver.

Est-ce un si grand sacrifice que la Province de Québec ne puisse pas le faire? Allons, pour assurer l'avenir de ia nationalité canadienne-française, et pour l'empêcher d'aller mettre sa belle intelligence au service d’un peuple rival, est-ce qu'il n’y aura pas chez nous assez de patriotisme et de dévouement pour sacrifier deux millions ?

Si les capitalistes reculent devant ce sacrifice temporaire, vous, ministres et députés, au nom de la nation, faites-le.

S'il vous faut emprunter, empruntez S'il vous faut angmenter les revenus actuels de la Province, augmentez-les. S'il faut une axe additionnelle, imposez-la. |

Voulez-vous connaître mon idée toute mititese et ce que je ferais à votre place ? Ecoutez :

Il y a dans le monde, et particulièrement en Europe, des milliers d'associations qui emploient chaque année des sommes énormes à des œuvres de charité et-ds philantropie; une souscription relativement très “page: des assoeiés suffit à réaliser ces capitaux. l

Il y a dans le monde un groiià roi qui-n’a ni

territoire, ni revenus, et qui cependant réuss i à faire face à des dépenses considérables au moyen d’un tribut volontaire et presque insignifiant qu'on appelle le denier de Saint Pierre. Tout le secret de ces admirables résultats est dans la puissance de l'association. On l’a dit des millions de fois : l'union fait la force, et 1 ciation fait la richesse.

Eh bien ! messieurs, associez à l'œuvre du rapatriement, du chemin de fer au Lac St. Jean.et de la colonisation en général, toute la population de notre Province. Imposez une taxe spéciale et directe que vous appellerez le denier de St. Jean Baptiste ou le denier de la patrie. Statuez que cet argent ne sera pas employé à d'autres fins. Basez cette taxe sur les rôles d'évaluation des municipalités, et faites-la collecter par vos percepteurs du revenu.

Le peupls pourrait-il se plaindre d’un impôt dont l'objet serait précisement de lui venir en aide ? Ne le paierait-il pas au contraire avec satisfaction quand il songerait que cet argent est destiné à faire revenir ses filles des manufactures étrangères, et à procurer à ses fils des établissements sur le sol de la patrie ?

Au reste, cette taxe ne sous pas isbionne, Mae comptons plus de deux cent mille familles dans. la Province de Québec. Un seul dollar par famille formerait un revenu annuel de plus de deux. cent mille piastres, et dans moins de cinq ans vous auriez réa-

lisé un million, suquel il suffirait de joindre un octroi de terres d’égale valeur, pour payer la construction du chemin de fer de Québec au Lac St Jean. |

Mais supposé qu’une semblable taxe fût jugée onéreuse pour les sontribuables ; où serait le mal si cette imposition les forçait à diminuer un peu leurs dépenses ? Où serait le mal si les hommes devenaient plus sokbres et les femmes plus modestes ? Où serait le mal, si cet impôt devenait un frein au luxe qui nous envahit et nous ruine ?

Messieurs, vous avez des femmes et vous avez des filles.—Ici, je m'adresse à tous les habitants de la Province de Québec.--Calculez ce qu'elles vous coûtent par an en superfluités de tout genre, et vous verrez que le pire des despotes, celui qui imposé à ses sujets les taxes les plus. onéreuses, c’est la Mode! T7 |

Eh bien ! messieurs, proposez à ces Dames de secouer le joug do ce tyran une fois seulement tous les crauq aus, et de donner l'impôt qu'elles lui paient trop fidèlement, à l'œuvre de la colonisation. Elles ont de la vertu, du patriotisme, du dévouement c'est le propre des femmes d'être dévouées—elles accueïlleront votre proposition avec faveur.

Faire de la résistance... je ne dirai pas à leurs maris, mais à quelqu'un ou à quelque chose, leur plaît toujours, surtout à celles qui ont lu des ro:

mans: eh bien! elles feront de la résistance au tarif despotique de la Mode.

Jamais sujets rebelles n'auront été plus acclamés et plus soutenus. Toutes les puissances domestiques leur reconnaîtront le droit de belligérants, et s’il leur plaisait de rompre à jamais leurs chaînes et de proclamer l'indépendance, qui de nous ne s’empresserait de les soutenir ? Quelle belle occasion pour nous de reconquérir la plénitude de la puissance maritale, et de faire cesser ce partage du pouvoir toujours si funeste à l’autorité!

Messieurs, la chose est entre vos mains. Les femmes sont si bonnes, que vous obtiendrez d ‘elles HER tout ce qu’elles voudront, diront les malins ; mais moi qni ne suis pas malin, jé dis que vous obtiendrez d'elles tout ce que vous voudrez Vos femmes et vos filles sacrifieront leurs bossels, leurs grecian bends et mille autres artifices, si vous le désirez. Avec ce seul sacrifice vous réaliserez un autre million en peu d'années. Remettez en leurs-mains l'œuvre de la colonisation et du rapatriement, et vous verrez comme elle fleurira. Non-seulement nos descendants, mais nos tri en reçueilleront les fruits. "

Allons, messieurs, hésitez-vous encore 1 tirées encore tentés de trouver trop onéreux le sacrifice que je vous demande ? Alors, permettez: moi ‘de vous raconter : |

Une a'enture.

“Un voyagèur s’en allait par un chemin désert. Il faissit nuit, et la lune qui avait un instant montré sa corne au-dessus dés grands arbres venait de se coucher sur un lit de nuages. il faisait froid, et. la neige criait sous les pieds du marcheur.

C'étaft un artisan qui avait travaillé toute dé semaine à la ville, et qui s'en retournaiït à sa campagne pour passer avec sa famille le jour consacré au Seig eur. Il était alerte, et pressait le pas, tout joyeux d' emporter à sa femme et à ses enfants le salaire de la semaine.

Tout à coup, de la forêt qu'il traversait, s’élance une troupe de brigands, qui l'entourent, le saisissent et l'entrainent dans leur repaire. Le pauvre malheureux se crut perdu, et ne songea d'abord qu’à la mort qui attendait. Mais bientôt il reprit contenance et dit aux brigands : “ que me voulez-vous? ” “ Taboursé ou ta vie,” répondit le chet. L'artisan tira:sa bourse qui contenait dix piastres, la leur remit, et reprit en courant le chemin de sa maison. La joie de la.famille fut grande, et quand il raconta son.aventure, on jugea que le travail de la semaine

n'avait pas été perdu puisqu'il avait payé la rançon

- du prisonnier et rendu un père à ses enfants.

Messieurs, Vous comprenez Sans doute le sens allégorique de cette histoire ?

Il y a dans la vie d'un peuple, comme dans la vie d’un homme, des circonstanees où il lui faut sacrifier sa bourse, s'il veut conserver 58 vie. Or, nous trav-rsons une de ces époques de sacrifice et de dévouement à l'avenir. Au nom des exilés qui gémissent sur Ja terre étrangère, aû nom des malheureux colons qui souffrent dans l'isolement et la pauvreté, je vous déclare que nous devons faire un sacrifice généreux, si ous ne voulons paf périr.

Donnons-leur notre bourse,et nous leur donneron$ la vie, qui conservera la nôtre.

Qi vous me dites que tout ce que je propose est impraticable, je n'insiste Pas, pourvu que vous trouviez autre chose. Je ne tiens qu'aux résultats, mais souvenez-VOUS que ces résultats sonb nécessaires, et qu’it faut les produire par tous les moyens possibles.

Trouvez d'autres moyer$, meillenrs que les miens, et je serai enchanté; mais trouvez-les et n'oubliez pas que la maison brûle !

FRANCOIS BonAMI.

Saguenay, décembre"1875.

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