Je n'ai pas la prétention de donner au lecteur
(1) Le chapitre V, n* 2, P* partie, du Manuel du spéeutateur à ta Bourse^ de Jtf. Proudhon, m*a fourni sur ce s^Jet les plus précieux docu-
une nomenclature complète des procédés auxquels les spéculateurs ont recours pour engager et conduire leurs opérations : je n'ai pas non plus la prétention de lui faire connaître toutes les combinaisons d'agiotage qu'ils emploient pour en assurer la réussite. J'ai voulu seulement réunir quelques exemples, exposer certains faits, qui puissent donner aux personnes étrangères à la Bourse une idée des manœuvres, dont elle est le théâtre quotidien.
Lorsque nous nous sommes occupés, dans le chapitre m, du personnel des contractants, nous avons divisé les spéculateurs en deux classes, les haussiers et les baissiers, c'est dire que toutes les opérations de Bourse se divisent en deux classes, les opérations à la hausse et les opérations à la baisse.
Celui qui croit à la hausse, opère dans le premier sens ; celui qui croit à la baisse, opère dans le second. La science du spéculateur consiste à savoir se servir de toutes les opérations que nous venons d'expliquer, marchés au comptant, marchés fermes, marchés à prime, escomptes, arbitrages, reports , à combiner ses achats et ses ventes, de manière à leur faire produire le résultat qu'il espère; son art consiste à prévoir les mouvements, sa puissance à disposer de ressources suffisantes pour peser sur ,les cours dans le sens de ses désirs et de ses intérêts.
D'après les règles normales du commerce, la hausse étant le résultat de l'excédant de la demande sur l'oflFre, la baisse le résultat de l'offre sur la demande, il s'ensuit que les spéculations à la hausse débutent par des achats et les spéculations à la baisse par des ventes.
Le haussier achète poiur revendre plus cher l'objet de son acquisition ; le baissier vend avant d'acheter, il
compte sur la baisse pour se procurer l'objet qu'il a vendu et le livrer à son acheteur ; il ne peut donc opérer qu'à terme, tandis que le haussier peut opérer au comptant comme à terme.
113. — Pour opérer à la hausse, on peut acheter au comptant ou à terme.
114. — Acheteur au comptant, j'attendrai la hausse et je pourrai l® revendre comptant ; 2^ revendre ferme; 3^ revendre à prime.
Si la hausse ne vient pas, je conserverai mes titres jusqu'au moment favorable.
Si la hausse vient, en supposant que je sois acheteur de trois mille francs de rente trois pour cent à 71 fr. et que je revende comptant à 71 fr. 50 c. , contre un capital de soixante et onze mille francs que j'aurai déboursé, je recevrai un capital de soixante et onze mille cinq cents francs ; bénéfice, cinq cents francs.
Si je revends ferme fin courant à 71 fr. 80 c, l'écart étant de quatre-vingts centimes, je gagnerai huit cents francs ; si je revends ferme fin prochain à 72 fr., l'écart étant de un franc, je gagnerai mille francs.
Si je vends à prime fin courant à 70 fr. 95 c, ou fin prochain à 72 fr. 25 c, l'écart étant de quatre-vingtquinze centimes dans le premier cas, de un franc vingt* cinq centimes dans le second, je gagnerai neuf cent cinquante ou douze cent cinquante francs.
Qu'on lève ou qu'on ne lève pas le titre, mon bénéfice sera le même, puisque, si le titre n'est pas levé, l'acheteur m'abandonne la prime.
Les possesseurs de titres, qui en ont la libre disposition et peuvent les livrer en cas de hausse, ont souvent recours aux ventes à prime, quand ils croient à la baisse. En renouvelant fréquemment ces opérations, ils arrivent à se faire une espèce d'amortissement, qui, à chaque
abandon de prime, diminue d'autant leur prix d'acquisition.
115. — Acheteur ferme à terme, je pourrai 1^ vendre ferme ; 2^ vendre à prime. J'opérerai, dans le premier cas, ferme contre ferme; dans le second, ferme contre prime.
Vendant ferme, je pourrai vendre fin courant, ou fin prochain.
Dans le premier cas, lors de la liquidation, je compen* serai mon achat par ma vent^, et la différence du cours des deux négociations constituera mon bénéfice.
n en sera de même dans le second cas; mais il faudra que je prenne livraison à la fin du premier mois , à moins que je ne veuille conclure un report; mais le prix du report diminuerait d'autant mon bénéfice.
Au lieu de vendre ferme, je puis vendre à prime à la même liquidation ou à la liquidation suivante. Mais je cours un danger si, au lieu de la hausse, c'est la baisse qui se déclare.
Exemple : J'achète ferme fin courant trois mille francs de rente à 70 fr. ; je les revends à prime au même terme à 71, dont un. S'il y a hausse, je gagnerai une différence de un franc. S'il y a baisse, je gagnerai bien encore cette même différence, puisque la prime ne sera pas levée ; mais, comme il faudra que je revende, pour compenser mon achat, je revendrai moins cher aue je n'ai acheté; si je revends entre 69 et 70 fr., j'aurai encore un bénéfice; si je revends à 69 fr., le bénéfice de ma prime compensera la perte de la revente; mais si je revends au-dessous de 69 fr., je perdrai le bénéfice de la prime abandonnée, et de plus je subirai une perte d'autant plus grande que la baisse aura été plus forte.
116. — Acheteur à prime, je pourrai 1^ revendre ferme ; 2^ revendre à prime.
J'opérerai, dans le premier cas , prime contre ferme ; dans le second , prime contre prime .
Exemple : J'achète à prime fin courant trois mille francs de rentes trois pour cent à 71, dont cinquante.
Je les revends ferme à 71 fr. 75 c; dififérence à mon profit soixante-quinze centimes, soit sept cent cinquante francs. Si la rente tombe à 71 fr. 30 c, j'aurai intérêt à lever; car en revendant à ce prix, je perds, il est vrai, vingt centimes ou deux cents frtincs ; mais comme je bénéficie de sept cent cinquante francs sur la revente, je gagne encore cinq cent cinquante fi^ancs. Si j'avais abandonné la prime, j'eusse perdu cinq cents francs ; les déduisant des sept cent cinquante francs de bénéfice que j'aurais eus d'autre part, je n'aurais gagné que deux cent cinquante francs.
Je les revends à prime à 72, dont ving-cinq. Si la livraison s'effectue, j'aurai un bénéfice de un franc, soit mille francs; si elle ne s'effectue pas, c'est qu'il y a baisse ; je garde les cinq cents francs de prime; mais conmie j'ai moi-même à payer une prime de deux cent cinquante francs, je ne gagnerai que deux cent cinquante francs.
117. — La position de l'acheteur à prime est des plus fevorables. S'il a l'inconvénient de payer plus cher que l'acheteur ferme, et de réaliser un bénéfice moindre en cas de réussite, nous avons déjà eu occasion de remarquer que, par l'abandon de sa prime en cas de baisse, il a l'avantage immense de pouvoir limiter sa perte. H y joint l'avantage de pouvoir travailler cette prime pendant l'intervalle de la liquidation. Si ses espérances se réalisent, que la hausse se déclare, il revend ferme, rachète une prime, revend encore ferme si la hausse persiste, et ainsi de suite jusqu'au jour de la liquidation.
La prime devient une sorte de rempart, derrière laquelle le spéculateur organise ses batteries et dirige ses opérations pendant le mois ou la quinzaine.
Lorsque son niveau est atteint, le spéculateur, en vendant ferme, s'assure toutes les chances de hausse ou de baisse. Si la baisse survient, il rachète avec bénéfice et garde la prime, et si la hausse vient ensuite, il revend avec un nouveau bénéfice. Dans tous les cas, il ne peut perdre que le montant de sa prime, puisque nous supposons que la première revente a eu lieu au prix d'achat.
Mais, pour que de pareils résultats se produisent, il faut des circonstances excessivement favorables ; il feut de plus avoir ime grande expérience pour ne pas s'embrouiller dans cet amalgame de marchés fermes <;ontre fermes, primes contre primes, et fermes contre primes.
Lorsque l'achat et la vente, au lieu d'être séparés par im certain laps de temps, s'opèrent simultanément, on engage ce qu'on appelle une affaire liée. Le report est un exemple remarquable de ce genre d'opérations.
118. — Pour opérer à la baisse, il faut commencer par vendre à découvert ferme ou à prime.
119. — Vendant ferme à découvert, j'attendrai la baisse, et quand elle arrivera, j'achèterai au comptant ou à terme.
Ainsi, je vends ferme trois mille francs de rentes trois pour cent à 72 fr.; la rente tombe à 71 fr.; je rachète ime égale quantité de rentes, soit au comptant à 71 fr., soit à terme à 71 fr . 25 c. ; je gagnerai mille francs dans le premier cas, sept cent cinquante francs dans le second. Si la rente se maintient à 72 fr., je rachèterai au taux où j'ai vendu ; je n'aurai perdu que les droits de courtage. Si elle monte au lieu de baisser, je serai en perte, puisqu'il faudra que je rachète plus cher que je n'ai vendu.
120. — Vendant à prime à découvert, je cours les chances suivantes :
Supposons que je vende trois mille francs de rentes trois pour cent à 72, dont cinquante. Si la rente n'atteint pas le niveau de ma prime, les titres ne seront pas levés, la prime me sera abandonnée, je gagnerai cinq cents francs. Si, au contraire, la rente dépasse ce niveau, les titres seront levés; il faudra donc que je rachète pour livrer, et, conune précédemment, ma perte sera en raison directe de la hausse.
Je puis encore engager une affaire liée de ferme contre prime; par exemple , vendre ferme et acheter à prime au même instant.
Supposons que le trois pour cent soit à 70 fr. 50 cent, ferme, et à 71 fr. à prime. Je vends ferme trois mille francs de rentes, et je rachète une égale quantité à prime. Je suis en ce moment en perte de cinq cents francs, puisque récart entre Tachât et la vente est de 50 cent. Mais que la baisse survienne, conformément à mes prévisions, et que la rente tombe à 69 fr . 50 cent. , j'abandonnerai ma prime ; c'est une perte de cinq cents francs ; mais rachetant à 69 fr. 50 cent, ce que j'ai vendu à 70 fr. 50 cent., je gagne mille francs ; déduisant de ce bénéfice la perte de ma prime, je gagne encore cinq cents francs. Si la hausse survient, je lèverai les titres achetés à prime et les livrerai à mon acheteur ferme ; mais je n'aurai perdu que ma prime, soit cinq cents francs.
J'avais, par cette combinaison, des chances illimitées de gain en cas de baisse ; en cas de hausse, je ne risquais que cinq cents francs.
121 . — (Jomme il est fort dijficile, au début d'un mois, de prévoir sûrement laquelle, de la hausse ou de la baisse, l'emportera dans l'intervalle d'une liquidation à l'autre, certains spéculateurs, au lieu d'opérer dans un
— IftO —
sens ou dans un autre, commencent par une opération complexe, c'est-à-dire qu'ils opèrent dans les deux sens, quitte à profiter du mouvement qui vient à se déclarer, pour diriger de ce côté la marche de leurs opérations.
Pour pouvoir manœuvrer avec chance de succès, il faut connaître à fond la stratégie de la spéculation : à cet égard, il n'est pas possible de formuler à l'avance des règles fixes et invariables, conune en matière de stratégie militaire, tes fluctuations sont quelquefois si brusques, les mouvements si subits, qu'il faut tout d'un coup changer de face ou de front, modifier ses batteries, organiser de nouveaux plans d'attaque, combiner de nouveaux moyens de défense. L'expérience peut seule donner une capacité qui ne peut s'acquérir à l'aide de simples explications théoriques.
Citons cependant quelques exemples.
Dans les premiers jours du mois, j'achète ferme trois mille francs de rente trois pour cent à 71 fr., et j'en vends six mille à prime à 71.75, dont cinquante ; je suis tout à la fois à la hausse par la première opération, à la baisse par la seconde.
J'ai compté sur des alternatives de hausse et de baisse. Mes prévisions se réalisent : la baisse se déclare; la rente tombe à 71 fr. 50 cent. J'achète trois mille francs à ce cours; je deviens acheteur de trois mille francs à 71 fr., acheteur de trois mille francs à 71 fr. 50 cent.; je suis, en définitive, acheteur de six mille francs à 71 fr. 25 cent.
La hausse se déclare ; le niveau de ma prime est atteint ou dépassé; l'acheteur à prime lève ses titres; mais comme, en définitive, je suis acheteur à 71 fr. 25 c et vendeur à 71 fr. 75 cent. , je gagne une différence de cinquante centimes ; c'est, sur six mille francs de rente, un bénéfice de mille francs.
Si la baisse avait été plus considérable, et que j*eusse pu conclure mon second achat à un taux inférieur au premier, j'aurais réalisé un bénéfice d'autant plus grand, que j'aurais bonifié davantage le prix de mon premier achat.
Si la hausse n'était pas arrivée, pour livrer les six mille firancs de rente achetés par moi à une moyenne de 71 fr. 25 centimes, j'aurais revendu six mille francs à 69 fr. 75 cent., par exemple. J'aurais donc perdu une différence de cinquante centimes, soit mille francs; mais comme la prime n'eût pas été levée, elle me serait restée; j'aurais gagné mille fitmcs sur l'acheteur à prime. Je n'aurais donc, en définitive, ni perdu ni gagné.
Au lieu d'une opération de ferme contre prime, je puis en engager une prime contre ferme.
Exemple : J'achète six mille francs de rentes trois pour cent à prime. J'en revends de suite trois mille francs ferme ; je suis en perte, car les prix de ferme sont toujours moins élevés que ceux des primes.
Mais que la hausse survienne, je pourrai revendre les trois mille francs qui me restent, de manière à réparer cette perte, et même à réaliser un bénéfice.
Si la baisse persiste, j'abandonnerai ma prime; je renoncerai à mon achat de six mille francs, et je rachèterai de nouveau trois mille francs à un prix moins élevé que je ne les ai vendus. Je pourrai donc, de cette &çon aussi, compenser ma perte ; et si les cours me sont fevorables, réaliser un bénéfice.
Je puis opérer aussi prime contre prime.
Le caractère essentiel de ces deux dernières opérations consiste, d'une part, en ce que le spéculateur combine le marché à prime avec le marché ferme ; de l'autre, en ce qu'au moment où il s'engage, il achète ou vend la
moitié de ce qu'il vient de vendre ou d'acheter. C'est sur l'achat ou la vente favorable de l'autre moitié qu'il compte pour réaliser son bénéfice. Les ventes ou achats à prime sont un moyen de limiter ses pertes, dans le cas où ses prévisions seraient déçues.
122. — Ce genre d'opérations, plus compliqué que le précédent, convient merveilleusement à celui, qui, ne laissant pas au hasard seul le soin de décider de la hausse ou de la baisse, se croit assez puissant pour les déterminer. Sa spéculation est certaine ; car il trouve, dans l'agiotage, l'auxiliaire dont il a besoin. Nous le verrons alors, pour faire réussir sa combinaison principale, engager une foule d'opérations accessoires : cellesci seront peut-être pour lui l'occasion de pertes successives; mais, n'oubliant jamais le but qu'il veut atteindre, il sait que si ses manœuvres réussissent, ces pertes seront largement compensées par le bénéfice du résultat final, A-t-il besoin de la baisse, il écrasera les cours de ses ventes multipliées ; a-t-il besoin de la hausse, il accumulera les escomptes sur les achats.
On a vu des acheteurs poursuivre leurs achats avec tant de persévérance et d'entrain, qu'ils finissaient par acheter plus de valeurs qu'il n'y en avait réellement. Quel n'était pas alors l'embarras des vendeurs au moment de la liquidation? Sommés d'opérer la livraison, ils couraient après des vendeurs impossibles à trouver, et subissaient des exécutions désastreuses.
Cette situation de Bourse, qu'on nomme un étranglement^ est excessivement rare. On en cite pourtant un exemple à Paris, à propos des actions du Chemin de fer de Saint-Germain, à une époque voisine de leur émission.
123. — Que le lecteur veuille bien rapprocher de ces détails ceux que j'ai donnés relativement à la liquidation des marchés à terme, et qu'il juge si je n'ai pas raison
de répéter ce que j'ai déjà dit plus d'une fois, que des livraisons ou des paiements de titres, lorsqu'ils sont un accident et non un but dans les opérations engagées, ne peuvent avoir pour eflFet d'enlever à ces opérations leur véritable caractère. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, il est certain que la plupart des vendeurs compensent leurs ventes par des achats ; que la plupart des acheteurs compensent leurs achats par des ventes; que, ce qui survit à ces ventes et à ces achats, ce sont les diflFérences payées par les ims, reçues par les autres et cherchées par tous. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, il est certain que la livraison et le paiement des titres est l'exception, non la règle.
Comment donc serait-il possible de se servir de ces livraisons et de ces paiements exceptionnels, comme d'un argument décisif, à l'appui du système qui prétend voir dans les marchés à terme autre chose que de la spéculation et de l'agiotage?
Les exemples mômes qu'on invoque, pour justifier cette opinion , démontrent combien elle est contraire à la vraisemblance et à la vérité.
Qu'il puisse arriver, qu'à un moment donné, un individu qui désire faire un placement sérieux, n'ait pas la libre disposition de ses fonds; que, par suite de cette impossibilité, par suite encore d'absence, de voyages» d'éloignement de l'endroit où il devrait verser ses fonds, il veuille achètera terme des valeurs qu'il aurait achetées moins cher au comptant ; qu'il soit pressé de conclure immédiatement ce marché dans la crainte d'une hausse imminente ; qu'il puisse arriver que, par suite de la position d'une place, des achats au comptant ne puissent s'exécuter à raison de leur importance, et qu'il faille nécessairement acheter à terme et escompter au besoin ce qu'on ne trouve pas à acheter au comptant ; que, par
contre, il puisse arriver qu'un individu vende à terme les valeurs dont il est réellement propriétaire, afin de bénéficier de l'écart entre les cours au comptant et les cours à terme ; qu'il puisse arriver que, n'ayant pas à un moment donné la libre disposition de ses titres, un individu qui pressent la baisse, veuille les vendre surle-champ, en stipulant un délai pour la livraison ; qu'il puisse même arriver, ce qui serait plus rare, qu'un vendeur sérieux se préoccupe des conséquences qu'une vente importante de valeurs aurait sur les cours des fonds publics ; et qu'au lieu de les écraser par une vente au comptant faite en bloc, il répartisse ses ventes entore les divers jours de la quinzaine ou du mois ; que tout cela puisse arriver, je ne le nie pas ; mais combien de fois cela arrive-t-il? C'est ce qu'il faudrait savoir au juste pour apprécier le mérite de l'argument.
Le mieux n'est-il pas de voir réellement les choses comme elles sont; de ne pas donner pour règle ce qui n'est que l'exception ; de ne point essayer de prendre ni de donner le change sur une situation qui peut avoir ses avantages, comme elle a ses inconvénients? Le pire n'est-il pas de cacher des faits ostensibles et manifestes sous le voile de l'ignorance ou de l'intérêt; d'empêcher que la lumière ne se fasse; et de rendre plus difficile, au moyen de l'incertitude et du doute dont on enveloppe ces questions, la solution des problèmes posés à la sagacité de l'économiste et à la prudence du législateur?
124. — Pour achever de convaincre le lecteur que ce dont on s'occupe presque exclusivement à la Bourse, c'est de la spéculation, et non d'autre chose ; que la plupart des achats et des ventes à terme, que même des achats et des ventes au comptant n'ont pour objet que d'agir dans un sens ou dans un autre sur le cours des
effets publics ; que ces achats et ces ventes sont &its sansqu'ilyait eu intention, la plupart du temps, de lever ou de livrer les titres, d'où la conséquence que toutes ces opérations se liquident par des différences^ il me suffira de metlre sous ses yeux quelques-uns des bulletins financiers insérés d'ordinaire à la quatrième page des journaux quotidiens. Je pense qu'après les explications que je viens de donner, le langage technique des gens de Bourse deviendra un peu moins incompréhensible. Les bulletins, dont je doime la reproduction et le commentaire, sont extraits du journal C Estafette (numéros des 15 septembre 1857 et jours suivants).
Depuis les premiers jours du mois de septembre, une baisse prolongée, dont je n'ai point à rechercher les causes, s'était produite sur toutes les valeurs. Les tentatives faites pour relever les cours, avaient successivement échoué.
Voici en quels termes le chroniqueur financier signale le 15 cet état de choses :
«Loin de s'améliorer, les dispositions du marché prennent un caractère de prostration plus alarmant, le mal s'aggrave chaque jour, et la réaction continue à faire de rapides progrès.
« Toutes les valeurs sont successivement attaquées. La rente elle-même, qui, jusqu'à ce jour, avait énergiquement résisté et avait gardé, au milieu delà faiblesse générale, une contenance relativement très-ferme, la rente elle-même cède à l'entraînement des autres valeurs et lâche pied.
« Le marché des actions est en plein désarroi, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que le mouvement qui s'accomplit n'est pas le résultat d'ime' panique irréfléchie, mais celui, au contraire, d'un parti pris raisonné. C'est le
titre qui prend ralarme et qui arrive de tous côtés sur le marché.
c< La. spéculation est très-restreinte, et elle ne fait que suivre Timpulsion que lui donnent les. porteurs de titres, découragés par les difficultés que leur suscitent à la fois l'approche du moment où la loi sur les valeurs mobilières va recevoir son application, et la récente décision du syndicat des agents de change qui refuse de recevoir à la liquidation d'autres titres que des titres au porteur (1).
« Cette décision est d'autant plus malheureuse et elle a une influence d'autant plus défavorable, que des avis, des diverses compagnies appellent depuis plus d'un mois les porteurs de titres à opérer l'échange des titres au porteur contre des titres nominatife, et que, sur la foi de cet avis, la conversion s'est opérée sur une trèsgrande échelle
a La liquidation de quinzaine commence sous de mauvais auspices, et on peut craindre que, par suite des livraisons de titres et malgré la modération du report, elle ne décide un nouvel ébranlement des valeurs.
(( Cette réaction ouvrira-t-elle enfin les yeux, et les bas prix actuels feront-ils sortir les capitaux de leur abstention et les ramèneront-ils sur le marché? »
Comme on le voit, le chroniqueur, qui n'a point à faire ime plaidoirie, mais bien un article de journal, n'hésite pas à diviser les opérations de la Bourse en deux catégories : ceux qui opèrent ayant les écus ou les titres dans leurs mains, ces porteurs de titres qui prennent l'alarme et les jettent de tous côtés sur le marché, et ceux qui opèrent sans être semblablement gar-
(1) Noos allons voir qu'une note insérée dans le Moniteur da 17, a annulé cette décision de la chambre syndicale.
nis, les spéculateurs qui suivent Timpulsion reçue et qui redoutent la récente décision du syndicat des ag'ents de change (1).
Le lendemain, la situation ne s'était pas améliorée. les porteurs de titres et les spéculateurs, c'est-à-dire les opérateurs sérieux et les joueurs, subissaient, à qui mieux mieux, les influences de la panique. Le chroniqueur s'en explique en même temps qu'il donne sur les primes et le report quelques détails intéressants à retenir ;
«r Les mêmes dispositions déâtvorables persistent. Le marché est en proie à un découragement qui se communique avec ime irrésistible rapidité , et toutes les valeurs continuent à être entraînées par un rapide mouvement de panique
« C'est aujourd'hui le commencement de la liquidation de quinzaine. On répond les primes ; mais qui s'inquiète aujourd'hui de la réponse des primes? Depuis longtemps le sort des primes est fixé, et depuis longtemps les acheteurs ont renoncé à les défendre. Il est vrai que les primes ne servent en grande partie, dans les moments de désarroi comme ceux où nous voyons la Bourse, qu'à couvrir des opérations à la baisse.
a Le report est très-faible ; mais cette modération du report, loin d'encourager les acheteurs, a pour résultat de les éloigner, en leur montrant toute la force et toute la prépondérance du découvert. Cette situation du découvert est très-périlleuse sans doute, puisqu'il suflirait d'un mouvement de reprise très-peu prononcé pour at-
(1) Cette décision B'eipliquait parfaitement au point de Yue de MM. les agent&y attendu que les formalités du transfert exigeant plusieurs Jours, ceux qui sont débiteurs d^écus et créanciers de tUrcs en liquidation se voyaient obligés de payer immédiatement l'argent, tandis qu'ils ne receyraient les titres que quatre ou cinq Jours après.
taquer de nombreuses positions et nécessiter des rachats très-importants. Mais la spéculation à la hausse est tellement terrifiée qu'elle n'ose se montrer. Pour lui rendre un peu de courage, il faudrait que les capitaux sortissent de leur abstention, et non-seulement ils ne semblent pas encore s'y décider, mais ce sont eux, au contraire, qui donnent l'impulsion, puisqu'il est évident que depuis quelques jours c'est le titre qui est vendeur. « Ainsi donc, la liquidation de quinzaine s'annonce dans de mauvaises conditions, et les offres du comptant font craindre d'abondantes livraisons de titres. »
Après ces deux bulletins, une réflexion frappe sans doute le lecteur. Le chroniqueur signale les frayeurs qui se sont emparées des porteurs de titres, et il nous montre ceux-ci jetant à pleines mains sur le marché une marchandise dont ils veulent se débarrasser en toute hâte. Mais s'ils sont vendeurs, il faut qu'ils trouvent des acheteurs. Qui donc va s'amuser à acheter, lorsque tout le monde cherche à vendre? C'est ici que nous voyons apparaître un des effets salutaires des spéculations à la baisse. Depuis quelques jours, les ventes à découvert ont écrasé les cours ; mais ces vendeurs, qui n'ont pas les titres en mains, sont cependant exposés à se voir réclamer la livraison, soit au jour de la liquidation, soit à un jour plus rapproché en cas d'escompte ; il faut qu'ils se fournissent de la marchandise qu'ils ont vendue, sans en avoir la propriété, ni la possession ; ce sont eux qui rachètent alors avec bénéfice ce qu'ils ont vendu quelque temps auparavant à un taux plus élevé ; et c'est ce qui explique comment il se trouve encore des acheteurs au moment où la masse des vendeurs est considérable^
Quant aux primes, je prie le lecteur de retenir cette constatation : que dans les moments de désarroi elles
$ervent à couvrir les opération» à la baisse; je lui laisse également le soin d'apprécier le caractère de la lutte possible entre le découvert et la spéculation à la hausse.
Par suite des opérations engagées dans ces deux journées, on voit que des livraisons de titres peuvent devenir nécessaires au moment de la liquidation, ou même plus tôt en cas d'escompte : or, je demande, en bonne conscience, en admettant que ces livraisons se réalisent, ce qui suppose autant de paiements de la part des acheteurs, si ces livraisons et ces paiements peuvent enlever à ces opérations le caractère qu'il est juste de leur attribuer.
Le mercredi, la situation commence à changer. Les vendeurs à découvert commencent à s'effrayer des bas cours; si les porteurs d'écus étaient tentés par la baisse et qu'ils voulussent utiliser leurs fonds en achats de fonds publics, ces achats pourraient faire remonter les cours au-dessus même des prix de vente, et les vendeurs à découvert, c'est-àrdire les joueurs, pourraient se trouver pris ; aussi se décident-ils à se lancer petit à petit dans la voie des achats, et la hausse se déclare. Voici le bulletin du mercredi :
« L'émotion des jours précédents s'est un peu calmée, le marché semble vouloir se remettre de son ébranlement, et son attitude est plus rassurée.
« Le découvert paraît reconnaître qu'il est allé un peu loin, et que la situation est loin de comporter les cours actuels, aussi se décide-t-il, sinon à opérer un mouvement de conversion, du moins à faire quelques rachats, en observant l'attitude que vont prendre les porteurs de titres et les capitaux. Ce sont ces rachats, déterminés en outre par la liquidation de quinzaine, qui sont venus aujourd'hui au secours des valeurs, et qui les ont arrêtées dans le mouvement de baisse où elles étaient entraînées.
« On avait craint de nombreuses livraisons de titres; et comme elles n'ont pas eu lieu, du moins dans la proportion où on les redoutait, les inquiétudes se sont légèrement eflFacées, et les oflFres ont été retirées...
ce La liquidation de quinzaine s'est donc terminée sans nouvelles secousses, et même avec une tendance sensible d'amélioration. Il y avait un retour vers les valeurs les plus affectées les jours précédents, et elles ont, pour la plupart, regagné un peu de terrain ; mais le découragement est encore profond ; on ne s'engage qu'avec réserve, on fait une tentative dans le sens de la hausse avec la pensée, si elle ne répond pas immédiatement à l'espérance conçue, de se dégager au plus vite.
<( Le report est toujours extrêmement modéré, pour ne pas dire nul. Il y a même du déport sur le Crédit mobilier et sur l'Orléans, les deux valeurs qui ont été le plus attaquées dans ces derniers temps par le découvert. Si la reprise venait à s'établir, la position de ce découvert, révélée par le déport, serait très-périlleuse et amènerait des rachats importants qui donneraient à la hausse une rapide impulsion. »
Nous avons vu que d'après les deux précédents bulletins, on s'attendait à une grosse livraison de titres : cette attente a été trompée ; elle n'a pas eu lieu, au moins dans la proportion qu'on redoutait Ainsi, voilà que le signe prétendu caractéristique du sérieux des opérations disparaît au dernier moment. On s'est abstenu des livraisons, qui auraient pu précipiter la baisse et qui auraient pu être fort onéreuses pour certains vendeurs à découvert.
Mais ce système de non-livraison n'a pas été adopté par tous les spéculateurs; un grand nombre ont livré leurs titres : que vont faire les acheteurs qui ne peuvent les conserver? Les rejeter sur la place immédiatement, à
TeflFet de se procurer des fonds. D'un autre côté, bon nombre d'acheteurs n'ayant pu ou voulu revendre par suite de la baisse des cours, ne sont pas en mesure de payer leurs achats ; il faut recourir aux grands moyens, aux exécutions. Nous assistons , le jeudi , au spectacle d'un de ces incidents de liquidation, qui produisent aujourd'hui la baisse, sauf hr produire la hausse le jour suivant. Je laisse la parole au chroniqueur du jeudi :
« Le faible mouvement de reprise qui a eu lieu à la Bourse d'hier n'était qu'un incident de liquidation et le résultat de quelques rachats. Mais déjà, dans les derniers instants, on pouvait s'apercevoir que le mouvement n'avait pas chance de durée, et que les oflFres revenaient avec une nouvelle ardeur.
« Aujourd'hui, en eflFet, le marché a débuté dans une agitation fiévreuse qui n'a fait que se communiquer et qui, dégénérant en panique, a encore précipité les cours des valeurs déjà si cruellement attaquées. Deux valeurs étaient principalement atteintes, le Crédit mobilier et le Chemin d'Orléans. On expliquait cette réaction violente sur ces valeurs par des fortes livraisons de titres et par de nombreuses exécutions, rendues concevables par une baisse de plus de cent cinquante francs en quelques jours. Le Mobilier et l'Orléans ont fatalement entraîné avec eux les autres valeurs du marché, et toutes les ont suivis avec des proportions diverses dans leur mouvement rétrograde.
« La rente seule, au milieu de l'ébranlement du marché, faisait bonne contenance ; les affaires , il est vrai , étaient très-limitées, et la réaction ne procédait que par petites secousses de quelques centimes qui étaient aussitôt regagnés
a La récente décision du syndicat des agents de change sur la négociation des actions nominatives, dé-
cisîon qui avait excité sur le marché une si ^fraude rumeur, se trouve annulée par une note du Moniteur de ce jour, qui annonce que les agents de change ne peuvent refuser leur ministère à la négociation de valeurs reconnues par la loi du 23 juin 1857, et que ces titres seront admis aux divers modes de négociation, tout comme les titres au porteur. Ainsi se trouve désormais tranchée la question.
« La fin de la Bourse a été un peu moins agitée que le début. Les exécutions terminées,le mouvement de baisse s'est arrêté, et les valeurs ont éprouvé une reprise assez rapide.
« Les opérations de primes sont toujours très-^actives, surtout sur le Mobilier, mais ces primes sont recherchées par les vendeurs qui veulent se garer contre la possibilité d'une reprise. »
La fin de la Bourse du jeudi faisait pressentir un mouvement de reprise; elle se déclare le vendredi. Qui provoque ce mouvement? Le découvert, c'est-à-dire les joueurs à la baisse qui, craignant de se trouver pris dans leurs propres filets, font succéder les achats aux ventes avec lesquelles ils ont écrasé les cours.
La hausse se déclare ; à côté des vendeurs à découvert, il y a les vendeurs à prime. La hausse venant à se déclarer, le taux de la vente à prime se trouve promptement dépassé; voilà des individus ayant, comme toujours, vendu ce qu'ils n'avaient pas, et exposés à une demande de livraison de la part des acheteurs : il faut se mettre en mesure, et se précautionner de titres avant que la hausse n'ait atteint de plus fortes proportions ; ils se couvrent de leurs ventes à primes par des achats fermes et précipitent le mouvement. Mais à côté de ces spéculateurs engagés dans de précédentes opérations, il y en a d'autres qui n'ont encore ni acheté ni vendu :
ceux-là, appréciant la situation de la place d'une feçon plus impartiale, se disent que cette hausse pourrait bien n'être que le résultat de manœuvres de Bourse, que Tétât de la place et des aflFaîres n'explique pas une hausse si rapide : tandis que les autres trouvent le moment bon pour acheter, ceux-ci le trouvent bon pour vendre; aussi le vendredi , au moment où la hausse se déclare, on trouve encore des vendeurs pour satisfaire aux demandes des acheteurs, et aucune interruption ne se produit dans le cours des transactions. Voici le Bulletin de la Bourse du vendredi :
« Le marché s'est encore une fois transformé ; les rangs des spéculateurs se sont resserrés, et la Bourse présente une animation et une activité d'aflFaires qui contraste avec la lassitude et l'ébranlement des jours précédents.
<c La panique qui a suivi la liquidation de quinzaine avait son remède dans son excès même. Les cours auxquels sont descendues précipitamment les valeurs ont tait réfléchir, et le découvert a commencé à craindre qu'il ne fût allé trop loin dans la voie où il s'était engagé. Il s'est donc mis à racheter, et ses rachats ont imprimé dès le début au marché une fermeté remarquable et ime forte tendance à la reprise. Ce mouvement une fois commencé, il s'est communiqué avec une rapidité irrésistible, et il a bientôt pris des proportions tellement rapides qu'elles ont dû faire craindre que le mouvement trop hâtif ne pût se soutenir. Il est vrai que tout a concouru à pousser le mouvement et à l'exagérer; les primes vendues ces derniers jours à des cours très-faibles ont été immédiatement attaquées, et les vendeurs, prenant peur, ont concouru, en se couvrant par du ferme, à propager et à accroître l'impulsion.
« Est-ce enfin la reprise si longtemps attendue? Nous
l'espérons, sans cependant y avoir une entière confiance.
<x La Bourse, depuis quelque temps, nous semble livrée à toutes les exagérations, et nous craignons qu*a n'y ait excès aujourd'hui comme il y avait excès hier et les jours précédents. Une reprise sérieuse procède avec plus de lenteur et avec plus de réflexion.
« L'annulation de la décision du syndicat des agents de change sur la négociation des actions nominatives commence à porter ses fruits, et, en rassurant les porteurs de titres,^a ramené de nouveaux achats
oc Les opérations de primes s'engageaient de nouveau avec une grande activité. »
En dépit des vendeurs, la hausse continue; dans son bulletin du samedi, notre chroniqueur nous en donne l'explication :
Cl Le mouvement de reprise, commencé depuis deux jours, se consolide sur des bases plus larges, et tend à prendre de rapides proportions.
« Il semblait, au début, que les dernières nouvelles des Indes dussent exercer une certaine influence sur les dispositions actuelles de la spéculation, et on observait en effet une certaine hésitation. Mais ces impressions n'ont pas tardé à s'effacer, et après un léger temps d'a> rêt, le mouvement a repris avec une nouvelle ardeur.
II faut compter avec la position de la place, et cette position est telle qu'elle pousse le mouvement, même malgré lui, et qu'elle exagère ses proportions, comme au reste le découvert avait, il y a quelques jours, exar géré la baisse. Un excès conduit à l'excès contraire. Le découvert surpris, soit qu'il soit vendeur de ferme, soit qu'il soit vendeur de prîmes, s'empresse de se couvrir, et ses rachats successifs augmentent Timpulsion ascensionnelle.
« Jusqu'à présent, le mouvement est donc surtout le résultat des rachats du découvert, et c'est ce qui ressort de «on impétuosité même. Mais cette impétuosité peut avoir des eflFèts défavorables, en ce que, les rachats opérés, il s'arrêtera de lui-même; les acheteurs peuvent alors profiter de ce temps d'arrêt pour reprendre courage et ressaisir l'ofiFensive.
a Une marche plus lente et moins passionnée serait préférable ; elle donnerait le temps à la confiance de revenir, et la confiance ramènerait sur le marché de nouveaux acheteurs, sans lesquels il ne saurait y avoir de hausse sérieuse et de durée. Ces acheteurs consentiront-ils à se mettre à la suite d'un mouvement commencé sans eux et en dehors d'eux ? C'est assurément fort douteux.
« Ce que nous disons-là s'applique aux valeurs et non à la rente, qui, au contraire, procède dans son mouvement de reprise avec ime sage lenteur, et dont la hausse nous paraît des plus sérieuses. Malheureusement toutes les valeurs sont solidaires, et une réaction qui frapperait les chemins exercerait certainement de l'influence sur la rente
« Les opérations de primes ont repris sur ime grande échelle, et les écarts se sont extraordinairement tendus. »
Telle avait été, pendant une semaine, la physionomie de la Bourse ; telles avaient été les manœuvres auxquelles ses opérateurs habituels avaient eu recours pour produire ces brusques mouvements, dont le public cherche si souvent l'explication sans la trouver. En dépit des baissiers, la hausse, aidée par les achats à découvert et parles escomptes, avait pris le dessus, si bien que, dans le bulletin du 25, nous lisons le passage suivant, que je livre à la méditation de ceux qui veulent faire croire que
I les opérations à terme sont autre chose que des opéra-
I tiens de spéculation et d'agiotage.
« Sur le marché des valeurs, l'escompte continue à se
I donner libre carrière et à effrayer le découvert. Ce n'est
pas qu'en fin de compte les vendeurs croient à l'efficacité
I des moyens qu'on emploie pour les mettre à la raison,
mais on n'en obtient pas moins un r&ultat immédiat, qui est de surexciter les prix du comptant, et devant l'évidence de ce résultat, il faut bien se résoudre, quitte à revenir à l'attaque avec plus d'audace et de résolution, lorsque le régime des escomptes sera terminé, c'est-à-dire lorsque l'imminence de la liquidation aura mis de fait un terme à l'escompte. Aujourd'hui, à l'afr che de l'escompte figuraient encore deux mille quatre cent cinquante Mobiliers, quatre cent vingt-cinq Orléans, cent soixante-quinze Nord, cent Ouest et vingtcinq Est. Ces escomptes ont donné au marché une grande animation, et fait de plein-saut progresser les cours qui se sont ensuite ralentis sans qu'ils aient été épuisés. »
Enfin, le bulletin hebdomadaire débutait de la façon suivante :
liUIiIiETIli FlBIABICnBlI
du >|9 ou 26 septembre ^Z57.
« La campagne de hausse est conmaencée, et, en dehors même des conditions dans lesquelles elle est entreprise, des raisons financières qui la favorisent, elle nous semble conduite avec une habileté de stratégie qui nous fait augurer favorablement de son issue.
« Le mouvement de reprise avait eu à la fin de la dernière semaine une telle explosion, qu'il avait effrayé, par son impétuosité et par ses rapides proportions,
ceux-là même qui l'avaient préparé et qui s'y étaient associés avec le plus d'empressement. Par soû exagération même, il était de nature à provoquer une rapide réaction. Il n'était pas raisonnable de croire que le découvert, après avoir été si longtemps maître de la place, après avoir déconcerté les acheteurs et s'être enrichi de leurs dépouilles conquises liquidation par liquidation, se retirerait en désordre sur une première sommation qui lui serait faite, et céderait ainsi sans résistance les fructueuses positions dans lesquelles, depuis de longs mois, il s'est fortifié. Il était à craindre que le péril ne ralliât ses phalanges dispersées par la violence du premier choc, et que, reprenant brusquement l'offensive, a ne parvînt à ramener à lui toutes les chances favorables. Le mal eût été d'autant plus grand que, dans les circonstances actuelles, c'est-à-dire au moment où le retour des spéculateurs sur le marché commençait à ranimer le mouvement des aflFaires, une défidte aurait achevé de jeter le découragement et la confusion dans les rangs des acheteurs et aurait peut-être ainsi concouru à augmenter le nombre des vendeurs*
« Le coup a été paré avec beaucoup d'habileté. Les prudents et les habiles, pressentant la réaction, ont soDgé à la faire tourner à leur profit, et, pendant que le mouvement était lancé avec le plus d'ardeur, ils l'ont tout à coup arrêté dans son essor par leurs réalisations. Les cours se sont aussitôt affaiblis avec la même impétuosité qu'ils s'étaient élevés, et en quelques heures, presque tout le fruit de la hausse a été reperdu. Les vendeurs se sont alors mis de la partie, afin de profiter de la situation et d'achever la déroute ; mais déjà les rangs des acheteurs s'étaient reformés. Ce que le découvert avait pris pour ime fuite n'était qu'une tactique ; là où il croyait ne trouver qu'un parti fatigué et divisé,
il a rencontré des troupes fraîches et aguerries, nonseulement disposées à se défendre, mais à attaquer elles-mêmes. La lutte a reconmiencé de plus belle et avec d'autant plus d'énergie, que les acheteurs, au moyen de leurs réalisations, avaient repris toute la liberté de leur allure et avaient doublé leurs forces, tandis que le découvert, à chaque mouvement qui attaquait l'échelle de ses primes, perdait de son assurance en se voyant contraint à des rachats qui venaient encore concourir à augmenter l'impulsion ascensionnelle et à fortifier la position de ses adversaires.
« Est-ce à dire que le résultat de la lutte est désormais certain? Non, sans doute. Seulement nous sommes à la veille de la liquidation et la position des acheteurs est excellente. Le report, à la prochaine liquidation, va jouer un grand rôle , et peut-être va-t-il décider la question encore indécise de savoir si la baisse a fait son temps et si nous entrons enfin dans la période de hausse; les capitaux ne se sont pas encore mis de la partie, ou du moins ils ne s'y sont mis que dans de faibles proportions, soit qu'ils se réservent pour les reports, soit qu'ils ne trouvent pas encore l'occasion favorable. Mais il est possible que la modération persistante des reports ait enfin raison de leur longue abstention, et leur intervention ferait alors rapidement pencher la balance du côté de la hausse. Les vendeurs ne sont pas sans pre^ sentir le danger qui les menace ; aussi, tout en défendant leurs positions, en les maintenant résolument, semblent-ils décidés à en sortir aussitôt qu'ils pourront le faire sans trop de désavantage.
« La situation des acheteurs a encore cela de favorable que nous arrivons à l'époque de l'année où l'activité d'affaires se ranime forcément par le retour des spéculateurs. A leur arrivée, ils trouvent un mouvement
commencé, un mouvement préparé de longue date par les circonstances exceptionnelles d'une magiiifique récolte et par toutes les causes qui ressortènt de la situation politique et de la situation financière, un mouvement qui a l'air d'avoir produit ce qu'il doit produire, de quel côté se porteront-ils ? Iront-ils entraver ce mouvement et recommencer une campagne à la baisse après une campagne semblable, qui a duré toute l'année dernière, et qui a fait reculer la rente à un prix qui la ramène, en pleine paix et en pleine prospérité, aux plus mauvais temps de la guerre et de la disette? Ne trouveront-ils pas plus profitable, au contraire, à leurs intérêts, de prendre en mains un mouvement qui leur assure une vaste marge à des bénéfices, et de le pousser aux limites qu'il peut atteindre? C'est ce qu'il nous paraît raisonnable de penser. »
Telles peuvent être pendant des mois et des années les péripéties de la Bourse parisienne. Aujourd'hui, panique des porteurs de titres et triomphe des vendeurs à découvert ; demain, halte forcée dans les opérations à la baisse ; retour des achats à découvert, manœuvres des vendeurs de primes se couvrant par des achats fermes, ou des acheteurs enlevant les cours au moyen d'escomptes inattendus, et victoire des spéculateurs à. la hausse. Parmi les milliers d'individus qui consentent à jouer un rôle dans cette stratégie financière, il en est plus d'un qui, présumant trop de ses forces ou de sa chance 9 se jette imprudemment dans d'aventureuses spéculations; il est plus d'un agent qui, victime d'une confiance trop robuste, essaie, par les voies judiciaires, d'obtenir d'un client insolvable ou déloyal le paiement des sommes qu'il a tirées de sa propre caisse. Â l'appui dç ses prétentions, auxquelles la conscience assure d'avance la sympathie du juge, les arguments ne man-
quent pas, on peut les retrouver dans tous les livres de jurisprudence et dans tous les recueils d'arrêts; je laisse aux lecteurs le soin de les apprécier. Quant aax magistrats, devant lesquels on débite des théories si commodes sur le caractère sérieux des marchés à terme, ils n'auront, avant de rendre leur décision, qu'à lire les bulletins financiers contemporains des opérations à l'occasion desquelles le procès est né, ou simplement ceux qui précèdent de quelques jours leurs jugements; ils seront à même de réduire ces théories à leur juste valeur.