Une séance de la Bourse parisienne
10. — Les négociants de Paris contrtwîtèrent Thabitude de se réunir dans un lieu et à des heures déterminées, bien avant que le gouvernement n'autorisât et ne légalisât leurs réunions. Ici encore le fttit précéda le droit.
Ces réunions eurent lieu primitivement sur le pont au Change, plus tard dans la grande cour du Palais-de- Justice, au-dessous de la galerie Dauphine, et ensuite à rhôtel de Soissons , où elles se tinrent jusqu'en 1720 (1).
(1) La rue Quincampoix étant derenue trop étroite pour contenir la masse des agioteurs, qui affluaient des quatre points cardinaux, le Régent avait permis que la Bourse se tint momentanément à la place Vendôme, auprès de l'hôtel de la Chancellerie. Go nouveau voisinage ne fut pas goûté par le chancelier Voisin. Le tapage de ces réunions troublait le travail de ses bureaux ; il se plaignit au duc d*Orléans. « Mais où voulei- « vous que Je mette ces gens-là ? demanda celui-ci. — Monseigaeur, ré-
A cette époque, les tiégocîàtions relatives aux denrées et autres objets de consommation, au change , aux valeurs métalliques, n'occupaient déjà plus exclusivement les cx)mmerçants et les spéculateurs.
Depuis quatre ans, Law avait importé en France son système de crédit (1) ; depuis trois ans, il avait organisé la fameuse société en commandite, connue d'abord sous le nom de Compd^nie d'Occident (2); ensuite sous celui de Compagnie des Indes (3) . Le commerce et la q)éculation, se précipitant avec ftireur eut lèè actions qu'il avait émises, se déchiraient avec frénésie les morceaux de papier qu'il avait fabriqués. La vogue était si générale, l'engouement si universel, que ces titres, dépassant promptement le pair, avaient fini par valoir de trente-six à quarante fois leur capital nômihal (4).
LTiîstoîre et la peinture nous ont conservé le souvenir et le tableau des scènes de la rue Quincam^oîx.
A partir de cette époque, la physiôntimiede la Bourse se trapva complètement modifiée et le cercle de fees (^rations déttiesuré))ient agrandi.
On connut les vicissitudes et les péripétfès finales du Sj^tème. L'enîtifement fut de courte dui'ée; l'apparence fit place à là réalité. La chute de ces valeurs fut d'autant pins prompte, que leur hausse avait été ï)lU3
«i ponâSii le prince de C&rfgnaD, qai se trouvait présent, Je letir offre tbon « hôtel de Soissons. » L*offre fat acceptée. Le prince de Carignan, qu avait flairé une bonne spéculation, fit construire immédiatement, dans le jardin de cet hôtel, mi grand nombre de petites baraques. H les loua 500 livres par mois, ce qui lui assura tout d*an coup un revenu d'un demimillloa. Après un mois de s^Our à la place Veibdôme, les agioteurs prirent possession de leur nonreau local, où ils purent crier à leur aise.
(t) C'est le 12 mai 1710 qu'il obtint le privUégô de Cré«r àa banque, dite Banque générale,
(S) Août 1717.
(3) Mai 1719.
(4) Vict. (PBeon. politique, V. Law.
rapide ; et le gouvernement, qui avait eu l'imprudence de rendre son crédit personnel solidaire de celui du banquier écossais, se vit entraîné sur la même pente et poussé vers le même gouffre.
Rendant Tagiotage responsable de ses erreurs et de ses mécomptes personnels, il essaya de l'arrêter. Une ordonnance royale du 22 mars 1720, rendue sur l'avis du Régent, défendit à toutes personnes de quelque qualité qu'elles fussent, de s'assembler dans la rue Quinguempoixy pour y négocier ou faire aucun commerce de papiers. Une seconde ordonnance du 28 prohiba ces négociations dans « aucuns lieux ni quartiers, » à peine de prison et de trois mille livres d'amende. Enfin xm arrêt du conseil d'État ordonna, le 25 octobre, la fermeture de la Bourse établie à l'hôtel de Soissons.
Toutes ces mesures furent impuissantes à extirper des habitudes que quelques années d'existence avaient profondément enracinées dans les mœurs. Chassée d'un local public, la spéculation déploya sa tente dans la rue, sur les bords fangeux des ruisseaux, ou chercha un refuge dans les repaires obscurs des bouges et des cabarets environnants. Nouveau Prêtée, elle prit mille formes diverses et s'affubla de mille vêtements nouveaux. Force fut de lui céder et de lui accorder l'hospitalité dans un local, dont l'entrée principale était située rue y i vienne. Elle s'installa triomphante dans l'hôtel de Nevers, après l'arrêt du 24 septembre 1724, qui ordonna l'établissement d'une Bourse à Paris.
Elle avait conquis son droit de bourgeoisie.
La Bourse continua à se tenir dans cet endroit jusqu'au 27 juin 1793, à l'époque où la Convention nationale en ordonna la fermeture.
Après sa réouverture, autorisée par le décret du 6 floréal an UT, elle s'établit provisoirement dans
l'église des Petits-Pères, se transporta ensuite au Palais-Royal (1), dans la galerie de bois, remplacée aujourd'hui par la galerie d'Orléans, et de là dans l'enclos des Filles Saint-Thomas (2).
Elle comptait déjà ses quartiers de noblesse. Ce n'était qu'une installation provisoire ; car, le 24 mars 1808, on avait posé la première pierre de l'édifice où elle se tient aujourd'hui ; le monument fut achevé le 24 novembre 1825; l'ouverture en eut lieu le 6 décembre 1826.
A partir de ce jour, la spéculation put prendre des allures de reine ; elle avait sou palais.
Et maintenant, cher lecteur, veuillez me suivre vers ce palais.
11. — Il est une heure moins un quart ; de toutes les rues et de tous les carrefours du voisinage débouche une masse compacte d'individus de tout âge, de tout rang, de toute mine. Partis de points opposés, ils se dirigent vers un centre commun. Suivons la foule, et, chemin faisant, tâchons de saisir, au milieu des groupes qui nous entourent et nous pressent, les phrases et les mots échappés aux interlocuteurs expansifs.
Bien divers sont les discours, bien variés sont les colloques, mais uniforme est le refrain , invariable la conclusion : hausse , disent les uns ; baisse , répondent les autres.
Poursuivons notre course. Un vaste monument rectangulaire attire nos regards par la régularité de ses lignes et la grandeur de son aspect. On dirait un temple grec, consacré à quelque divinité du temps passé ; c'est le temple consacré à l'idole du temps actuel, c'est la Bourse.
(1) 9 octobre 1809.
(3) 25 man 1818, I. i
Approchons de la grille. Â chacun des angles, s'élère une espèce de pavillon en boi^, qui semble emprunté à quelque décoration de Guillaume-Tell ou du Chalet ; ne faisons pas attention si la coupe helvétique de ces guérites jure avec l'architecture hellénique du monument ; acquittons l'impôt du tourniquet (1); notre franc payé, franchissons les degrés du perron et attendons sous la colonnade extérieure l'ouverture du sanctuaire. Une heure sonne (2); un coup de cloche se fait entendre, les portes glissent sur leurs gonds, la foule se précipite : entrons. /
Nous voici dans une grande salle plus longue que large, nue, froide, dont les bas-côtés sont obscurs, et dont le centre s'éclaire de quelques rayons lumineux, filtrant avec effort au travers du vitrage de la coupole. A l'extrémité orientale de la salle, une grille à hauteur d'appui oppose sa digue de fer au flot qui s'avance et qui monte ; les profanes n'entrent pas dans l'enceinte. Soixante messieurs seulement, sortis au premier coup de cloche, d'une salle voisine, où ils avaient fiût une
(1) Décret da 17 décembre 165d, article I*'. « U Tille de Parie est au* torisée à percevoir, à partir du 1*' Janvier 1857, un droit d*entrée à la Bourse ainsi réglé :
« Bourse des eflfets publics, 1 franc psr personne ;
« Bourse des marcbandises, 50 centimes par personne.
« Art. S* Des abonnements seront accordés aux personnes qui en feront la demande, au prix annuel de 150 francs pour la Bourse des effets publics, et de 75 francs pour la Bourse des marcbandlses. »
(S) 38 avril 1845, ordonnance de police, art 2 : « A dater du lundi i> mai prochain,. la Bourse tiendra tous les jours, excepté les jours Cériés, depuis une hèiin jusqu'à trois heures de relevée, pour la négociation des effets publics, -r Les opérations commerciales continueront d'avoir Heu depuis deux heures jusqu'à cinq heures. »
La Bourse de Bordeaux dure de cinq à six heures du soir; cellfi de Lyon de onxe heures et demie à une heure ; celle de Marseille de onte heures à midi ; celle de Toulouse de quatre heures et demie à cinq heures et demie du soir.
première station, ont le privilège d'y stationner et d'y circuler. Ces messieurs sont les agents de change; cette enceinte est le Parquet (1).
Au centre du Parquet est une autre grille circulaire, autour de laquelle les agents s'alignent et s'accoudent, le carnet à la main gauche et le crayon à la main droite : l'espace compris entre cette grille se nomme la Corbeille.
Aux alentours du parquet et dans les galeries formant les bas-côtés de la salle, des groupes d'hommes (2) se poussent, se pressent, se heurtent, se divisent, se confondent. En faisant attention, nous pouvons en compter quatre ou cinq principaux, deux qui stationnent à l'endroit le plus rapproché du parquet, et figurent en quelque sorte les deux anses de la corbeille : au milieu de ces deux groupes s'agitent des messieurs d'aussi bonne apparence que les agents de change ; à leur carnet et à leur crayon, on serait tenté de les confondre avec ces bénéficiaires du monopole officiel.
A l'autre extrémité de la salle, et formant en quelque sorte bande à part, deux ou trois autres groupes, composés en grande partie d'individus d'allure moins aristocratique, se disputent un étroit espace insuffisant pour les évolutions qui s'y exécutent Du reste, dans ces groupes conmie dans les précédents, nous remarquons les messieurs au carnet et au crayon.
Mais quels Messieurs I Des industriels de bas étage, qu'entoure un public d'une catégorie non classée I
(1) De même qae le mot b9ur8e s'emploie poar désigner les réunions et le lien des réanions des commerçants, le mot parquet est pris dans deax acceptions : il désigne le lieu où se réunissent les agents de change, et la réanion de ces agents.
(2) L'arrêt du conseil du 24 septembre 172&, toujours en rigueur, déclare que les femmes ne dotrent pas entrer à la Bourse, pour quelques cause et prétexte que ce soit.
La réunion de ces groupes constitue ce qu'on appelle la Coulisse,
12. — Attention! Une rumeur vague, indécise, indéfinissable, se répand dans toute la salle ; on dirait le bourdonnement d'une grande ruche en ébullition. Abeilles et frelons s'agitent, se démènent, se croisent, s'éloignent, se rapprochent; c'est un va-et-vient incessant, un tourbillonnement perpétuel. Au milieu de ce bruit général, des voix s'élèvent graves ou aiguës, sonores ou glapissantes, rauques ou douces, flûtées ou stridentes : — Je prends I — Je vends I — Je donne I — A tel taux ceci I — A tel taux celai — Qui veut
pour fin courant..... dont 2, dont 10, dont 50 —
Envoyez dont 10 pour demain... — A 75 (1), je prends 3,000. — En ïiquid,,. (comprenez liquidation), envoyez 5,000, etc, etc.
Il faut avoir l'oreille bien exercée pour saisir sûrement au passage ou au vol ces ordres qui se choquent, ces demandés qui se contredisent; mais le sens de l'ouïe est merveilleusement développé chez ces messieurs de la Bourse; im mot , une syllabe, un geste, un signe leur suffit : ils pointent et pointent encore , ils pointent toujours, ils pointent sans cesse; l'habileté de langage et de pantomime qu'ils ont acquise tient vraiment du prodige.
De temps à autre une voix de Stentor domine le tapage et lance aux échos d'alentour un chifi're retentissant ; c'est celle du Crieur, qui se fait entendre toutes les fois qu'une vente au comptant vient modifier le cours de la rente.
(1) Ce chiffre est celui des centimes du cours de la rente ; comme il est rare que le chiffre des francs yarie dans une même bourse, on se dispense de le crier. C'est un axiome à la Bourse, que le temps est un capital ; or, économie de paroles, économie de temps, économie de capital,
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Ajoutez à ce tohu-bohu les allées et venues des agents de change ou des coulissiers qui s'interpellent, des commis qui courent après les clients, des clients qui crient après les commis, les gémissements des petits bousculés par les grands, les plaintes des faibles rudoyés par les forts, les coups de coude, les coups de poing, les exclamations du provincial qu'un adroit filou a débarrassé de sa bourse ou de son foulard, les éclats de voix du joueur que la chance favorise, les imprécations du niais qui, sur un coup de dés malheureux, a risqué ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas; examinez la tournure des uns, les gesticulations des autres, l'air épanoui de ceuxci, la physionomie terne de ceux-là; ayez enfin la patience d'écouter ce concerto fantastique, qui monte et descend tour à tour les degrés de la gamme avec une étourdissante rapidité, et passe tout à coup par bonds et par sauts des modulations en sourdine aux forte les plus assourdissants, signale par un crescendo soutenu l'approche de la clôture, éclate enfin dans les cinq dernières minutes avec le fracas de la foudre et le tumulte de la tempête, jusqu'à ce qu'à trois heures, un coup de cloche, pareil à celui que nous entendîmes lors de notre entrée, annonce le retour du calme et du silence ; vous aurez une idée d'une séance de la Bourse parisienne.
n me reste à vous faire comprendre ce que tous ces individus sont venus faire en cet endroit, pendant les deux heures qu'ils viennent d'y passer; quel est, dans cette comédie quotidienne, le rôle des spectateurs, celui des comparses, celui des doublures et celui des premiers sujets.