BOXE FRANÇAISE ET BOXE ANGLAISE
« Mon cher Joyeuse, votre dernier article sur la boxe, est, sans contredit, très intéressant, très. piquant, très amusant, mais...
« C’est ainsi que l’autre jour sur le boulevard m’interpellait un Monsieur qui est bien l’homme le plus aimable, le plus gracieux, le plus intelligent, le plus spirituel, le plus... Je regrette que la langue française soit si pauvre.
« Il s’était arrêté un instant sur le mais.
— « Mais quoi?... lui répondis-je...
— « C’est beau le patriotisme, c’est très beau !
« Mais c’est comme la vertu, il ne faut pas en mettre partout.
— « Sans doute.
— « On ne doit pas l’employer mal à propos?...
— « Evidemment.
— « Et il est nécessaire que l’élévation de ce noble sentiment ne jure pas avec le fond du sujet que l’on traite.
— « C’est exact !...
— « Eh bien alors, mon cher Joyeuse, pourquoi avez-vous fourré le patriotisme dans vos coups de pied et vos coups de poing?...
« Autant mettre de la vertu dans les épinards.
LA BOXE FRANÇAISE
— « Moi !... J’ai mis de la vertu dans... pardon. Je ne comprends pas du tout !
— « Vous intitulez votre article qui a pour sujet la valeur comparative des deux boxes :
« Bons français et bons anglais. » Voulez-vous contribuera tendre les rapports suffisamment tendus déjà entre la France et l'Angleterre.
— « Que me chantez-vous là?. .. J’avais l’intention de dire quelques mots de la boxe anglaise et de la boxe française ; j’ai pris tout simplement pour titre : Boxe française et boxe anglaise.
— « Eh bien, lisez.
« Et mon interlocuteur sortit de sa poche un chiffon de papier rose, constituant le reste du dernier numéro du Monde sportif.
« Je ne pus retenir un juron qui fit retourner les promeneurs et je ne sus pas arrêter un geste qui envoya à trois pas sur la chaussée le parapluie d’un vieux monsieur. Il y avait en effet en tête de l’article : Bons français et bons anglais.
— (c Prenez garde, mon cher Joyeuse, vous allez ameuter les passants. Gela ne vaut pas la peine de vous emporter.
— « Vous en prenez bien à votre aise.
— « Au contraire je suis embarrassé pour vous dire...
— « Quoi ?...
— « Vrai ! votre article est très amusant, très piquant, très intéressant, très...
— « Pardon vous me l’avez déjà dit. Quelle bévue ai-je encore commise ou m’a-t-on fait encore commettre ?
— « Voilà, moi, je suis de l’avis de mon journal, un journal très sérieux; l’emploi du pied dans le combat est un peu canaille !
— - « Pourquoi canaille ?
— « Parce que...
— « Dame! parce que, mon journal, qui est un journal très sérieux, dit que cet emploi est unanimement réprouvé par tous les vrais sportsmen.
— « Et pourquoi est-il réprouvé?
— « Pourquoi? pourquoi ? mais puisque tous les sportsmen.. .
— « Alors, si le soir, un rôdeur de barrière vous envoyait un
joli coup de pied chassé dans le tibia, vous vous contenteriez de lui dire, tout en prenant un maintien digne :
— • « Monsieur, l’emploi du pied est unanimement réprouvé par tous les sportsmen.
— « Non, je ne m’en contenterais pas.
— « Que feriez-vous donc ?...
— « J’appellerais avec énergie un sergent de ville !
— « Pardon ! il n’y a pas besoin de crier, de connaître la boxe anglaise ; il suffit de ne pas avoir une extinction dé voix. Non, voulez-vous que je vous le dise à mon tour ; on répète ainsi une quantité de phrases qui n’ont d’autre raison que d’avoir été déjà répétées par d’autres avant vous. Nous ne sommes souvent que des perroquets.
« Si Ton en croyait une autre phrase plus ancienne encore, on n’emploierait, pour se défendre, pas plus le pied que le poing. Car on dit : « Jeux de mains, jeux de vilains. »
« Cette expression du moins avait l’avantage de signifier quelque chose, au temps où les gentilshommes seuls avaient le droit de porter l’épée ; se battre avec un bâton ou avec ses armes naturelles, ne pouvait être que le fait d’un homme d’une classe inférieure, d’un vilain.
« Aujourd’hui où personne ne porte l’épée, et où tout le monde est gentleman, sinon gentilhomme, quand on vous attaque, on se défend comme on peut, avec tout ce que l’on a avec soi.
« Et comme, à moins d’être manchot ou cul-de-jatte, on a généralement avec soi ses pieds et ses poings ; si l’on sait se servir des uns et des autres, on est perpétuellement armé.
— « Vous avez beau raisonner, mon cher Joyeuse, puisque mon journal, qui est un journal sérieux, réprouve l’emploi du pied.
— « Eh bien !
— « J’achèterai un revolver.
— « Très bien ! Seulement prenez garde de ne pas tuer un passant inofïensif ! Cela coûte très cher !
« Joyeuse. »
Lé Monde sportif, 14 octobre 1888.
LA BOXE FRANÇAISE
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