BONS FRANÇAIS ET BONS ANGLAIS
« L’autre jour, un journal grave consacrait un long article à la boxe anglaise. La plupartdes journaux, sérieux ou non, reproduisaient trois ou quatre faits divers venus d’Amérique se rapportant à des boxeurs célèbres ou à des assauts importants; enfin récem-
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ment, nousavonseu en France, la visitede champions qui venaient sur le continent accomplir les paris qu’ils n’avaient pu exécuter sous l’œil de la police anglaise.
« Nous ne pouvons faire mieux que d’ajouter notre note modeste à ce concert universel.
« Seulement nous nous permettrons de mettre en face de laboxe anglaise dont on parle tant et qui n’est, en réalité, qu’un exercice de convention, la boxe française qui estl’image complète du combat, entre hommes livrés à leurs armes naturelles.
« A quel moment exact commence l’art de se servir de ses poings comme armes offensives etdéfensives, art qui constitue laboxe anglaise par opposition à la boxe française où il est permis de frapper des pieds comme des poings?
« Le moment sera difdcile à déterminer.
« Les Grecs avaient déjà le jeu du ceste, dans lequel ils remplaçaient notre gant rembourré par une sorte de gantelet muni de plaques et de cercles de métal qui, comme on se l’imagine, n’étaient pas précisément destinés à rendre le coup plus anodin.
(( Ils avaient en outre, une sorte de lutte dans laquelle les poings étaient des armes, mais où, en revanche, les prises alternaient avec des coups.
« Si nous en croyons un petit livre, assez rareet traduit de l’anglais, la science du poing n’aurait apparu en Angleterre qu’au milieu du siècle passé.
« Quant à la boxe française, elle ne se perd assurément pas dans la nuit des temps, mais nous serions bien embarrassés de dire le jour où elle a pris naissance.
« Ce que nous pouvons remarquer, c’est que tandis que les Anglais ne se servent que des mains, les Français se servaientd’abord uniquement des pieds.
« Seulement quand nous disons français il ne s’agit que des gentlemen des barrières de Paris, et peut-être des messieurs du port de Marseille.
« C’est peut-être cette origine peu aristocratique qui a fait considérer notre exercice national comme pas chic.
« Ajoutons, pourêlre juste, que si anglaise qu’elle soit, lascience du poing n’est pas encore devenue select.
« Il n’y a du reste guère qu’une cinquantaine d’années que le chausson français a pris le nom de boxe française en combinant une partie des coups et des poses de sa sœur d’Angleterre, avec ses propres procédés.
« C’est seulement aussi à dater de cette époque qu'elle a pris une allure scientifique et qu’elle a pu suivre, sans faire trop mauvaise figure, l’escrime par excellence : celle du fleuret.
ce Nous ne dirons pas tout à fait comme le journal grave auquel nous faisions allusion en commençant : « Que la boxe anglaise, est un art relativement facile et qu’un gymnaste adroit l’apprend en quelques leçons. » Il faut qu’un journal ait une forte réserve de gravité pour émettre sérieusement dépareilles... plaisanteries.
« L’alphabet n’a que vingt-quatre lettres, la gamme n’a que sept notes, la palette du peintre sept couleurs et cependant avec ces vingt-quatre lettres, ces sept notes et ces sept couleurs, on peut être tour à tour Molière, Michel-Ange, Rossi ni, voire Wagner.
« Evidemment l’Anglais, lui, n’a que deux poings pour exécuter sa symphonie ; évidemment les combinaisons qu’il en tire sont moins compliquées qu’un vaudeville de feu Hennequin ; mai si peu compliquées qu’elles soient, nous sommes désolés de troubler la gravité de notre confrère en lui disant que ce n’est pas quelques leçons qu’il faut pour les apprendre ; mais des mois et des années.
« Un de nos jeunes champions faisait à ce propos une remarque fort juste :
« Un homme qui n’a pas appris à se servir de ses poings, disaitil, est bien plus désarmé vis-à-vis d’un professeur de boxe, qu’un ignorant de l’épée vis-à-vis d’un vieux tireur.
« Dans ce dernier cas, l’arme est la même et il n’y a de différence entre ceux qui s’en servent que dans la manière de s’en servir; mais dans le premier cas, c’est l’art qui fait l’arme, qui ne vaut précisément que par la façon dont on en use.
« Le coup de poing du premier venu, si grande que soit sa force naturelle, ne produit qu’une poussée, laquelle, mesurée au dynamomètre, équivaudra au plus à 50 ou 70 livres; celui d’un amateur entraîné atteindra une moyenne de 400 livres environ, qui pourra s’élever à plus de 600, dit-on, chez un professionnel.
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« Mais, si la boxe anglaise n'est pas un artfacile, il fautajouter que la boxe française est un art très difficile. Aussi, peu d’amateurs arrivent-ils à être de première force.
(( En revanche, elle présente des ressources innombrables pour l’attaque et la défense sans qu’aucune convention vienne l’entraver dans le développement de ses moyens. Car, non seulement elle tolère les coups de pied comme les coups de poing, mais elle enseigne même les prises de lutte.
« C’est donc en réalité trois arts différents qu’elle combine en un seul.
« Toutes les parties du corps doivent être à l’abri d’une attaque, et il faut surveiller son estomac comme sa tête, ses tibias aussi bien que son nez.
« Nous pourrions dire ses tibias surtout, caria moindre atteinte du soulier ou de la bottine brise l’os ou du moins le dénude de la façon la plus désobligeante.
« Ceci établi, il ne nous sera pas difficile de conclure au sujet de la supériorité d’une boxe sur l’autre.
« Et nous en faisons si peu une question de patriotisme, que nous sommes prêts à avouer, à la face de l’Europe, que ce sont les Allemands qui ont inventé la poudre.
« Mais enfin il faut être équitable, même pour soi ; et quediraiton d’un soldat qui prendrait son fusil par la baïonnette pour assommer ses adversaires à coups de crosse.
« En réalité, c'est à peu près ce que font nos voisins enlaissant de côté volontairement les trois quarts de leurs moyens.
« Nous disons les trois quarts parce que, non seulement, des deux armes qu’ils possèdent, ils n’emploient que la plus faible, mais parce qu'ils s’astreignent à rester dans une seule garde, le pied droit en arrière.
« Pourquoi?...
<( Peut-être le premier boxeur anglais (par ordre de date) étaitil u n gaucher et a-t-il trouvé moyen de persuader à ses compatriotes que se mettre en garde à droite était souverainement ridicule. C’est aussi la raison pour laquelle les gens chauves ont un profond mépris pour la chevelure.
« La question est, du reste, jugée pratiquement. Un de nos
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jeunes prôfesseurs est allé à Londres récemment, et les deux méthodes ont été mises en présence.
« Le résultat a été décisif en faveur de notre compatriote.
« 11 l’aurait assurément été davantage si l’assaut avait été un combat.
« A ce sujet, une anecdote racontée par le vaincu lui-même :
« Un des premiers professeurs d’Angleterre s’était attardé dans les rues de Londres. 11 est heurté par un quidam. Deux ou trois jurons de part et d’autre, mais en langues différentes. Le professeur se met correctement en garde et reçoit un coup de pied. 11 tombe, se relève, se remet non moins correctement en garde, reçoit le pendant du premier coup, retombe... Mais le vainqueur avait fui, trahissant sa nationalité encore plus par son coup de pied que par son accent.
« Gela ne nous empêche pas de considérer la boxe anglaise comme un exercice excellent qui développe toutes les parties du corps, même... les gros orteils.
« Que l’on ne crie pas au paradoxe! .. un docteur, dont nous avons parlé surabondamment, recommandait le travail des jambes pour fortifier la poitrine.
« Et maintenant, terminons par une citation empruntée à un article de la Vie Sportive et signé A. G.
« Elle (la boxe anglaise) est contraire à tous nos principes « d’escrime.
« Attaquer, parer et riposter, les voilà en trois mots.
« Or, au contraire, le meilleur boxeur anglais est celui qui « peut, sans s’émouvoir, supporter le plus longtemps les coups « de son adversaire.
« Il se pique de bien recevoir... comme une maîtresse de mai- « son.
« Aussi s’entraîne-t-il tout particulièrement à se durcir la « peau, son idéal est de l’avoir aussi dure que celle du rhinocé- « ros.
« Il en résulte que chaque fois que je vois deux boxeurs « anglais en face l’un de l’autre, pendant qu’ils se présentent « réciproquement leurs figures, je crois entendre chacun mur-
« murer :
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« Frappe donc ! frappe bien fort ! pour que je te casse les poings « avec mon nez.
« Joyeuse. »
Le Monde Sportif, du 7 octobre 1888.
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« Faut-il ou ne faut-il pas, dans le combat sans arme, se servir des membres inférienrs, et est-il bien vrai, comme on Ta dit récemment à la Chambre, que le « chausson » soit canaille ?
« Telle est la question qui divise présentement le monde de la boxe. Monde beaucoup plus élégant, par parenthèse, que le profane ne le supposerait à première vue ; car, s’il n’est pas sans recéler un certain nombre de bookmakers et de garçons bouchers, il se compose principalement d’hommes d'épée, de fins cavaliers et de gymnastes émérites.
« La chose vaut qu’on l’examine, elle prendra bientôt un intérêt international : il s’agit d’organiser pour l’exposition de 1889 un grand concours athlétique où la boxe aura sa place au même titre que la lutte à main plate, et le défi des champions français devant s’adresser spécialement aux champions américains et anglais, il importe avant tout de régler ce point épineux.
« De l’autre côté du détroit, le verdict est acquis d’avance.
« La règle du sport interdit formellement aux deux lutteurs de faire intervenir les jamhes dans le combat et de frapper au-dessous de la ceinture. Les coups doivent être portés à poings fermés, exclusivement sur le thorax et sur la tête.
« On sait quels terribles horions peuvent être échangés de la sorte, soit qu’ils portent sur les espaces intercostaux et paralysent momentanément le jeu des poumons, ou sous l’oreille, et qu’ils amènent l’anémie du cerveau par compression de la carotide, ou sur les yeux qu’ils aveuglent.
« Ce n’est donc pas un sentiment d’humanité qui fait défendre aux boxeurs anglais l’usage des membres inférieurs. 11 y a là une convention pure et simple, analogue à celle qui interdit, en France, sur le terrain, de saisir l’épée de l’adversaire avec la
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main gauche, ou qui fait juger défavorablement un Italien quand, au milieu d’une rixe, il tire son couteau. Et cette convention répond si bien à un instinct secret ou à un sentiment honorable, qu’on ne peut guère s’empêcher d’abord de l’approuver et de trouver plus noble, plus correct, plus régulier, l’usage exclusif des bras. Il est incontestable d’ailleurs que l’attitude et l’action de deux boxeurs, bien assis sur les jambes et se martelant le buste à poings fermés, ont je ne sais quoi de classique et de relevé, qui manque toujours un peu au coup de pied le plus lestement envoyé.
« C’est l’impression qu’on éprouve nécessairement, quand on a vu surtout pratiquer la boxe anglaise. On s’explique donc que des sportsmen élevés dans ce préjugé (car c’est un préjugé) aient de la peine à s’en défaire.
« Ils changent souvent d’avis, quand ils assistent à une lutte courtoise entre boxeurs français, et sont témoins des effets imprévus, charmants, pleins de grâce et de légèreté, qui peuvent résulter du travail des jambes.
« Il n’est même pas rare, dans ce cas, que la conversation soit aussi radicale que soudaine, et que les plus fins connaisseurs anglais, comme lord ï..., se déclarent convaincus de la supériorité de la boxe française.
« Mais il faut bien le dire, pour que cet effet se produise, il est indispensable que les lutteurs soient des virtuoses.
« Chez les simples amateurs, l’emploi du pied manque habituellement de maestria et prête le flanc à la critique, dans l’assaut public, bien entendu.
« Si l’on considère simplement la boxe comme un exercice, il en est peu d’aussi salutaire à la santé; il va de soi que le jeu des membres inférieurs ne pourra que le rendre plus complet. Et, dès lors, pourquoi s’en priver ?...
« Enfin, si l’on admet que la boxe est avant, tout l’art de repousser sans armes une agression brutale et soudaine, dans ce cas, l’usage des membres inférieurs n’est pas seulement naturel et logique, il est en quelque sorte obligatoire, et il serait par trop ridicule de limiter les moyens de défense.
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Un homme attaqué par des assassins ira-t-il s'interdire de leur casser les tibias à coups de bottes, s’il peut et s’il sait le faire?... — évidemment non. Con viendra- t-il avec ses agresseurs qu’on frappera de paî t et d’autre exclusivement au-dessus de l'ombilic?
« Poser la question, c’est la résoudre.
« L’excellent maître Charlemont, qui perpétue chez nous la tradition des Vigneron et des Lecour, est donc parfaitement en droit de dire que la boxe française reste un art plus raffiné et plus complet que la boxe anglaise. Et Théophile Gautier, qui se connaissait en sports comme en tout, a pu écrire avec raison que « La boxe française est le plus beau développement de la « vigueur humaine , une lutte sans autres armes que les armes « naturelles , où Von ne peut être pris au dépourvu ».
« La méthode française a donc une supériorité évidente quand il s'agit de la lutte sérieuse, de la lutte pour la vie. Et l’assaut de salle d’armes n’ayant de sens que s’il est uiïe image fidèle du combat, il s’ensuit que des boxeurs français sont pleinement dans le droit et même dans le devoir, comme artistes et comme sportsmen, en enseignant et prescrivant à leurs élèves le travail du pied.
« Reste la question du tournoi internalional.
« Faut-il qu’ils fassent aux champions anglais la concession de limiter au buste l’aire d’activité de leurs muscles? Il semble qu'ils le pourraient sans déchoir, à la condition de réserver, dans les séances préparatoires et dans la séance suprême, une large place à la boxe française.
« Pourquoi ne pas stipuler, par exemple, qu’il y aura un grand prix pour l’une ou pour l’autre ?
« A supposer que le champion français triomphe de deux manières, sa gloire serait double. A supposer qu’il eût le dessus seulement dans l’assaut à la française, l’humiliation d’être vaincu dans l’autre serait moins amère. Et quelle plus belle occasion de montrer aux anglo-saxons la finesse et la grâce de notre méthode, dans tout son éclat?...
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« Il va sans dire qu’il ne saurait être question de renouveler à Paris les sanglants spectacles du prize-ring anglais, et que tout devrait se régler à armes courtoises, c’est-à-dire à poings gantés.
« Mais quel spectacle unique et d’un intérêt superlatif, celui où les deux méthodes, en leurs représentants autorisés, se soumettraient parallèlement à l’appréciation des connaisseurs !
« Ce n’est pas seulement du fin fond de l’Angleterre et de l'Ecosse, c’est de la Nouvelle-Orléans, de l’Inde et de l’Australie que les amateurs s’empresseraient à ce régal sans précédent. Les beaux jours de la salle Montesquieu seraient effacés, et les souvenirs alcyonnesques du passage des Panoramas passeraient du coup au rang des vieilles lunes.
« Philippe Daryl »
Supplément du Figaro du 13 octobre 1888.