‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 124 sur 233 · L’ACTUALITÉ · texte numérisé non relu

L’ACTUALITÉ

Le premier boxeur du monde battu et la Nouvelle- Orléans

« Sullivan a trouvé son maître. — Un combat épique. — Les péripéties de la lutte. — Le nez cassé. — Un million de dollars d’enjeux. — L’Amérique enchantée. — Nouveau champion.

« L’athlète invincible, le rude jouteur, le boxeur qui n’avait jamais trouvé son maître : Sullivan est vaincu. C’est en Amérique .l’événement qui prime tous les autres.

LA BOXE FRANÇAISE

«* Le vainqueur, — champion du monde désormais pour la boxe — est un californien de bonne tenue, qui eut une certaine situation dans la finance, appelé Corbett .

« L’Amérique se^fiéjouit de son triomphe, car Sullivan était un champion insupportable, vaniteux, querelleur, et même méchant. Voilà donc pour l’humilier et l’amener à des sentiments moins glorieux. Il faisait de sa personne une estime exagérée et lorsqu’il était ivre, il fallait éviter de se quereller avec lui ; trente hommes une fois ne parvinrent pas à le maîtriser. Lorsqu’il donnait un coup de poing de son poing de fer à un adversaire, si le combat était sur la scène, il l’envoyait se promener dans la salle par dessus la rampe. De la force, de l'agilité, du muscle, mais ni générosité, ni délicatesse et une morgue si ridicule qu’il était devenu inabordable. Mais doué de mains énormes et de muscles résistants, on ne voulait pas croire à sa défaite, et lorsque, vers minuit, la nouvelle fut connue à New-York, on se refusait à l'accepter. Sullivan battu, c’étaient toutes les prévisions déjouées et des dollars par centaines de mille perdus.

« On avait parié avec frénésie. Dans les dernières vingt-quatre ou trente-six heures, il avait été mis au jeu. pour plus de 500.000 dollars. Sullivan était favori ; on payait 2 et 3 pour l’avoir. Le nombre des assistants à cette fête de la brutalité fut inouï ; l'établissement où le combat eut lieu a retiré des entrées, pour l’unique journée de ce sport, 125.000 dollars.

Le combat.

« La bataille n’a pas été très longue, si elle a été singulièrement chaude. Elle a duré une heure vingt el une minutes et quarante-cinq secondes. La condition de Sullivan était médiocre: la noce a déprimé quelque peu ce géant ; il s’est présenté essoufflé, accusant un âge au-dessus du sien, quand au contraire Corbett était jeune, bien conformé, si agile dans sa boxe et si vite sur ses pieds qu’il a rappelé aux anciens amateurs l'idéal Mitchell et les beaux jours du vieux Tom-Sayers.

« Corbett était si vif et décochait les coups avec une telle habileté, que son adversaire n’avait pas le temps de les deviner. La fatigue arriva très vite pour Sullivan, qui suait à grosses gouttes

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el se démenait en pure perte. Corbelt l’eut enfin à sa merci, il le frappa sur le visage et dans Teslomac, par ce dernier coup il lui coupa la respiration. Le pauvre diable de grand champion haletait, tout penaud, Corbett était sans pitié^Chaque seconde, de son poing, il lui martyrisait le visage. Enfin, rNui écrasa le nez, qu’il lui fendit littéralement. Sullivan était méconnaissable, hideux, sa force morale l’abandonnait en même temps que sa résistance physique; on le surprenait les bras ballants, recevant les cruels camouflets sur sa figure tuméfiée. Le Californien lui infligea une humiliante punition : il lui donna, sur la mâchoire, un coup de sa main gauche qui coûta à Sullivan, outre une dent, la jolie somme de 45.000 dollars et le titre de champion du monde.

« Le dernier coup de poing, sur son pauvre nez en marmelade, l’étendit à terre. Il tomba comme une masse et resta sur le sol, inanimé. On le traîna dans son coin, on le frictionna avec du vinaigre. Quand il rouvrit les yeux, ses premières paroles furent pour dire : « Est-ce que j’ai été fouetté? Quoi, c’est ce petit blancbec qui m’a fait cela! »

Sullivan humilié „

« Et la foule applaudissait le triomphateur qui se redressait avec modestie, il avait reçu une douzaine de bons coups de Sullivan, mais il les portait avec sérénité ; il n’y paraissait pas trop. Sullivan au contraire était affreux. 11 faisait une mine d’orateur vraiment singulière lorsqu’avec sa face toute boursouflée, bleuie, tuméfiée, camarde, il s’avança pour faire un discours généreux.

« Je suis allé, dit-il, sur l’arène une fois de trop. » Puis il se félicita d’avoir eu à combattre un aussi remarquable adversaire qui faisait à l’Amérique tant d’honneur.

« Mais au fond il frémissait de colère ; il venait d’être découronné, et c’était la courtoisie obligatoire qui lui dictait ce speèch. Son hacker, pour le remonter, déclarait que jamais Sullivan n’avait été plus en forme et que lui, Johnston, tiendrait encore20.000 dollars contre qui dénierait à Sullivan de battre qui que ce soit excepté bien entendu Corbett.

cc Ce compliment parut un peu frais à l’infortuné vaincu. C’était lui avouer que sa place était au second rang, qu’il n’était plus

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qu’un boxeur comme tant d’autres. Oh cela non, c’était trop cruel, il envisagea sa déchéance et pleura comme un enfant.

« La presse anglaise et américaine consacra à cet événement des articles d’esprit fort grave. Tous s’accordent à féliciter Corbett d’avoir battu le record du monde, ce malheureux Sullivan qui n’aura même pas eu, pour étaler sur ses blessures et sur son pauvre nez malade, le baume des paroles consolantes.»

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