‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 163 sur 233 · L'ASSAUT DE CHARLEMONT · texte numérisé non relu

L'ASSAUT DE CHARLEMONT

« La seule critique qu’on pourrait formuler à l’égard de la soirée donnée par l’éminent professeur Charlemont fils, est que le programme était un peu chargé. Mais ce serait se plaindre que la mariée était trop belle, car tous les assauts présentèrent, à divers titres, de l’intérêt.

« M. Ranc, sénateur, présidait, et à ses côtés avaient pris place le Colonel Dérué, le Commandant Roustan, de l’Ecole de Joinvillele-Pont, MM. Rogé et Ranowitz, président delà Société des boxeurs français, nos confrères Courteline, Emile André, d’Hurcourt, etc...

« Les passes de la première partie s’échangèrent entre MM. Ruffier des Aimes et Petit, Foréau et Loriot, Blau et Gros, après quoi Charlemont fils vient donner à son élève Ramon Fonst une démonstration théorique et pratique de la boxe française, au cours de laquelle tous deux, maître et disciple, firent preuve d'une science et d’une endurance remarquables.

« Charlemont fils, qui s’est fort dépensé, mais qui en a les moyens, a encore tiré contre le professeur Vigny de Genève. Cela n’est pas exagéré de dire qu’il lui a donné une leçon. Elle a seulement duré trop longtemps.

« La fin de l’assaut, moins brillante que le début, a empêché l’attention d’être retenue sur quelques coups admirablement réussis, au commencement, par Charlemont.

« Les frères Paulian ont lutté en boxe anglaise. Les progrès du cadet sont visibles. Il a eu, pour la première fois, l’avantage sur son aîné. Chabrier, moniteur de Charlemont, un tireur du plus grand avenir, a dominé son adversaire Moscovino, moniteur à l’Ecole de Joinville.

LA 130 XE FRANÇAISE

« MM. Charlemont père et Chauderlot n'ont pas combattu ; ils se sont contentés de se livrer à une série d’attitudes, de dérouler des phrases de mouvements, sans doute pour prouver que la boxe conserve à ses adeptes, même quand l’âge est arrivé, la souplesse des membres et la légèreté, apanages de la jeunesse.

« La deuxième partie a commencé par un assaut violent, tumultueux, fougueux, mais peu raisonné entre MM. Agié et Laburtbe. Combien différent, et plus agréable, celui de MM. Levallois et Landowski ; courtoisie parfaite, harmonie des gestes, tact à coup d’œil, science et habileté ; en un mot le modèle des assauts entre amateurs.

O Dans la passe de boxe anglaise entre deux jeunes gens, M. Grainger, de l’Université de Cambridge, et M. Legrand, ce dernier, admirablement entraîné, a eu une supériorité incontestable, grâce à son entraînement, sur son rival d’un p\)ids sensiblement plus élevé.

« MM. Loriot et Vidal sont des tireurs de force égale ; M. Groslambert a réussi, comme toujours, contre M. Flori, de l’école de Joinville ; MM. Mainguet, professeur, et Maynadié, amateurs, ont déployé des qualités différentes ; la variété leur a fait défaut.

« Un professionnel de la boxe anglaise, M. Attfield, a eu facilement raison de Vigny, professeur à Genève.

« Pour finir, assaut de canne entre Charlemont fils et le lieutenant instructeur Taine, de l’école de Joinville.

« L’officier, plein de vigueur, de vitesse, malgré une agilité et une grâce félines, n’a pu que se défendre contre le professeur qui a eu l’avantage et de beaucoup. M. Taine a dû bien souvent crier : « touché! » 11 l’a fait de la meilleure humeur et doit être donné comme exemple aux tireurs de Joinville qui sont à ce point atteints de mutisme qu’on appelle l’Ecole de Joinville : « l’école du silence. »

« Ayant lu ce compte-rendu succinct d’une longue soirée très bien rem plie, on ne sera pas étonné que la salle des agriculteurs, où elle avait lieu, ait été bondée d’un public très élégant où les jolies femmes, auxquelles ces travaux d’Hercule semblent plaire, n’étaient point rares.»

Le Radical , J 4 mars 1897.

LA BOXE FRANÇAISE

« Il résulte des nombreux comptes-rendus publiés par lapresse, sur Fassaut donné le 11 mars 1897, par Charlemont fils, qu’elle est unanime dans ses appréciations comme dans ses encouragements. A cet effet, nous n’en reproduirons que quelques-uns qui les résument tous, pris parmi les journaux suivants : Le Figaro, le Temps, le Siècle, V Autorité, le Petit Journal, le Radical, l’Evénement, l’Escrime française , VÊpée, Paris-Vélo, la Revue mondaine et la Presse.

Quelques jours après l’assaut de Charlemont, le 17 mars, un assaut d’une autre importance avait lieu aux Etats-Unis d’Amérique à Carson-City.

C’est le combat entre J. Corbelt, californien, et Bob Fitzsimmons, australien.

Nous donnons ci-dessous les préliminaires et les résultats de ce mémorable combat. Ne connaissant pas suffisamment Fitzsimmons, nous nous abstenons de toute interprétation. Connaissant Corbett, pour être venu nous faire une visite à l’Académie de boxe, lors de son passage à Paris, en 1894, nous pouvons affirmer qu’il nous a paru doué d’une intelligence supérieure et en même temps très savant sur tout ce qui a rapport à la boxe.

Nous regrettons sincèrement sa défaite, notre opinion étant que la science doit avoir raison de la force brutale.

LA BOXE

« C’est à Carson-City, capitale de l’Etat de Névada, le 17 de ce mois, que se consommera la grande bataille à coups de poing — - match de boxe, pour parler le langage du sport — entre J. Corbett, celui que familièrement on appelle « Jim le bon enfant », et Bob Fitzsimmons, les deux plus célèbres boxeurs d’Amérique.

(c Et ne croyez pas que ce pugilat, qui, dans la vieille Europe, relèverait de la police correctionnelle, soit une petite affaire poulie nouveau Monde ; celui-ci s’y passionne, et de l’autre côté de l’Atlantique, c’est en ce moment, la question la plus grave.

« On se soucie bien là-bas, de l’ile de Crête, de la guerre possible en Orient, et des massacres d’Arménie; de ces petits incidents

LA BOXE FRANÇAISE

lointains, les yankees n’en ont cure, toutes leurs préoccupations sont pour la lutte homérique qui va mettre aux prises Jim — champion du monde — jamais vaincu, Jim fatigué de gloire, et l’audacieux Bob, qui, après avoir battu les plus célèbres boxeurs de l’Amérique et de l’Angleterre, a provoqué Jim, l’attend de pied ferme, prêt à lui arracher ses lauriers.

« Le plaisant de l’affaire, c’est que les combats de boxe sont interdits dans la République des Etats-Unis; seulement chaque Etat étant libre chez lui, et maître dans son territoire, l’Etat de Névada a, cette fois, par exception, autorisé le grand match.

« 11 y a toujours un Etat, quand cela est nécessaire, qui autorise, par exception, car cela rapporte gros; les parieurs, en effet, accourent de tous les coins de l’Amérique; il faut organiser des trains spéciaux à leur intention, ils sont foule innombrable, et les logeurs de Carson-City vont y trouver leur compte.

« Au fond, les choses tournent toujours en spéculation, dans ce pays utilitaire ; tout s’v résout en dollars et les passions les plus vives se chiffrent en doit et avoir.

« Les mouvements de bras des deux adversaires amèneront de sérieux mouvements de fonds. — On en peut juger par ce fait qu’en ce moment les paris engagés pour et contre dépassent deux millions cinq mille dollars, soit environ dix millions de francs. — Quant aux champions leur enjeu personnel est d’une centaine de mille francs ; on peut dire qu’ils n’y vont pas de « main morte ! »

« Quel sera le vaiqueur? Ceci est difficile à prévoir ; on dit les deux adversaires en admirable condition et les paris se font à égalité. Ce ne sont pas d’ailleurs des amateurs, mais bien des professionnels de la boxe car là-bas on est boxeur, comme ici on est jockey, maître d’armes, de danse, et la boxe est un art, — l’art de donner des coups de poing, — qui s’apprend, s’enseigne et se professe.

« Toutefois la science ne serait rien, en pareille matière, si elle ne se doublait de certaines conditions physiques et de précautions d’entraînement indispensables, pour développer la force musculaire et aussi l’endurance et la force morale.

LA BOXE FRANÇAISE

« 11 est terrible le régime auquel doit se soumettre l'apprenti boxeur et des plus compliqués ; il faut, en quelque sorte, qu’il refasse sa constitution et pétrisse son corps, en vue des efforts qu’il aura à lui demander. Le système est bien connu ; il consiste d’abord à soumettre le sujet en préparation à un régime nutritif élémentaire, compliqué de purgations et sudorifications qui débarrassent le corps de tous les liquides et graisses inutiles et l’amènent à un état de maigreur relative. Cette première transformation achevée, on passe à un nouvel exercice qui consiste à alimenter le boxeur en vue du maximum de force à donner à ses muscles, la musculature étant l’élément essentiel. C'est alors la nourriture azotée, avec adjonction de peu de liquide, c’est un travail continuel : marches, haltères, gymnastique, etc... L’entraîneur, ceci est nécessaire, devra en outre entretenir le sujet en joie et belle humeur, car la préoccupation et la mélancolie sont les ennemis de la force.

« Le parfait boxeur ne doit être ni gros ni maigre, très leste, en pleine vigueur ; sa peau doit être lisse, rosée et transparente, ce qui est un indice certain que le régime a donné son effet.

« Et ce ne sont pas des combats pour rire, que ces luttes sauvages, où souvent il y a mort d’homme. C'est effroyable à voir : vainqueur et vaincu sont là, sanglants, couverts d’ecchymoses, l’œil poché, les dents brisées, parfois l’épaule démise ou la jambe cassée. Les séances, avec des repos et des reprises, sont plus ou moins prolongées, suivant la force et l’adresse des adversaires, et il n’y a victoire que si l’un d’eux, renversé, — les épaules ayant touché terre — a mis plus de 10 secondes à se relever.

« Dès qu’un des. deux boxeurs a été mis à bas, le commissaire du combat, un monsieur impassible, en chapeau haute-forme, une fleur à la boutonnière, montre en main, compte les secondes, à la « onzième' », si le malheureux ne s'est pas relevé, il est déclaré battu et son adversaire est proclamé vainqueur ; — s'il s’est relevé, il y a reprise, et d’ordinaire il ne tarde pas à retrouver sa place sur le sol, où l'envoie rouler un nouveau et formidable coup de poing.

LA BOXE FRANÇAISE

« Ce sport hideux, indigne d’une nation civilisée, est fort en honneur aux États-Unis, où il est, d'ail leurs, ainsi que nous l’indiquions, hypocritement interdit, mais s’exerce sans difficulté, par « exceptions régulières ».

« S’il n’est pas sans danger pour ceux qui le pratiquent, il n’est pas non plus sans profit, et les professionnels y trouvent leur compte. J’ai oui dire que- Jim Corbett était riche à deux millions de dollars, soit environ huit millions de francs, amassés à coups de poing, en quelques années.

« En Angleterre, la passion et le goût de la boxe ne sont pas moindres qu’aux Etats-Unis ; c’est une sorte de sport national, tout à fait populaire; et cela ne date pas d’hier, cette fureur athlétique. L'excès en était tel qu’il a même fallu l'enrayer par des lois répressives.

Là aussi, la boxe est interdite comme aux Etats-Unis, avec cette différence que l’édit d’interdiction s’étend à tout le Royaume- Uni, et ne peut être tourné, comme chez les Yankees, par des décrets d’exception. Mais cela n’arrête rien et ne fait rien à l’affaire : ce qui ne se fait pas ouvertement s’exerce de façon occulte, et combattants et parieurs se réunissent dans des caves, loin des yeux de la police, qui, d’ailleurs, les ferme le plus souvent, alors qu’elle-même ne parie pas pour ou contre l’un des champions.

« Elle est bien connue l’anecdote du constable qui pénètre dans le sous-sol d’un cabaret où se livre un combat clandestin de boxe. Il entre, tenant en main son petit bâton d’ébène à bout d’ivoire, prêt à verbaliser au nom du roi, mais le combat se continue en sa présence, et il s’y intéresse malgré lui, comme ferait tout bon Anglais.

« Survient un coup admirable : d'une volée droite, l’un des adversaires envoie son poing dans la figure de l’autre, lui fracasse la mâchoire, lui fait sauter trois dents et le culbute à terre.

— « Quel admirable coup ! — s’écrie le constable, un fin connaisseur, en cachantdans sa poche le symbole de la loi. Il ne s’en remettra pas !

« Puis il s’échauffe, contemplant le malheureux sans mouvement, pendant que le times-keeper compte les onze secondes fatidiques, Mjui doivent décider de sa défaite.

LA BOXE FRANÇAISE

— (( Il ne se relèvera pas ! — répète-t-il convaincu.

— « Je parie que si... riposte un des tenants, qui sait l’endurance du pseudo-vaincu.

— « Dix schellings qu'il a perdu... dit le constable.

— « Tenu les dix schellings.

a Le vaincu se relève, reprend l’offensive, et, tout aveuglé par le sang qui lui coule de la bouche et des yeux, d’un victorieux coup de poing, casse deux côtes au soi-disant vainqueur qui va rouler sans connaissance.

« Le times-keeper compte les secondes ; c’en est fait, l’homme ne se relève pas; le constable a perdu ses dix schellings, il s’avance vers le vainqueur, dont on frotte les membres endoloris avec un mélange d’alcool et de térébenthine étendue d’eau.

— « Tous mes compliments, dit-il, souriant d’admiration. Jamais je n’ai vu une passe si glorieuse, tous mes compliments !...

« Puis prenant un air grave, et de son petit bâton d’ébène touchant l’épaule du vainqueur :

— « Au nom de la loi, je vous arrête.

« Il est vrai que l’homme s’en tirera à peu de frais, une pénalité analogue à celle qu’on décerne aux toréadors qui daguent le taureau, à mort, en territoire français.

« Les deux concurrents de Carson-City sont intéressants, à divers titres,' et la lutte entre eux sera terrible ; on comprend qu’elle passionne les amateurs delà-bas.

« Jim Gorbett est plus jeune que son adversaire ; c’est un beau garçon d’une trentaine d’années, né à San-Francisco, d’origine irlandaise, gentleman accompli, instruit et bien élevé ; il est devenu boxeur par vocation ; il s’est mesuré avec les plus forts et lésa vaincus.

« Aussi, il y a quelques années, il a été déclaré « roi des boxeurs», « champion du monde »,et a pu ceindre la ceinture ornée de diamants, qui est l’insigne traditionnel.

« Arrivé au comble de la gloire professionnelle, il s’était retiré sous sa tente, dédaignant de combattre des adversaires indignes de lui. Mais voilà que dans l’ombre, s’est, formé un émule, un ri-

LA BOXE FRANÇAISE

val dont la renommée est allée grandissant, depuis qüelques années. Celui-là c’est Bob Fitzsimmons, le diable Bob, un gaillard solide, aux poings pesants, aux mains agiles, d’extraction plus humble et moins beau cavalier que Jim, mais aux pieds de plomb et aux reins d’acier.

« Il a battu tous ses rivaux ; ceux qui ont osé se présenter ont tous mordu la poussière, il est resté seul, bien seulen face de Jim, et le défi s’impose.

« Qui des deux sera « champion du monde », qui portera la ceinture diamantée?

« L’Amérique tressaille, les paris s’engagent, on se passionne pour et contre.

« La bourgeoisie et le high-life tiennent pour Jim Corbett.

« Le peuple est pour Fitzsimmons.

« Lel7 mars, le télégraphe fera courir dans toutes les directions le nom de l’heureux vainqueur de ce tournoi sansprécédent; tous les fils seront occupés par cette grave nouvelle. Je parie qu’il n’en resterait pas un seul pour annoncer, s’il y avait lieu, — ce qu’à Dieu ne plaise ! — l’abdication du roi de Grèce, ou le blocus du Pirée.

« Félix Duquesnel. »

Le Petit Journal, 15 màrs 1897.

LE GBAND MATCH

Page 1