UN HOMME BIEN ENNUYE
Un jour Vigneron entrait dans un café, accompagné de cinq de ses amis ; ils prirent place à une table à côté de laquelle uûe autre table était occupée par six individus. On causait d'exercices et de boxe à la table de Vigneron etplusieurs fois son nom fut prononcé. A la table à côté on se mit à l’unisson ; on parla, force, adresse, boxe; les uns disaient : on dit que Vigneron est un des plus forts boxeurs de France et en même temps un hercule remarquable ; les autres affirmaient qu'il ne ferait pas bon s’y frotter. Lorsqu’un des six, qui se trouvait justement auboutde la table, près de Vigneron et sur la même banquette que lui, se mit à dire à ses camarades qui parlaient en bien de Vigneron, qu’ils ne connaissaient que par entendre dire : « Vous me faites mal de vous entendre parler ainsi, car il n’est ni si fort ni si adroit que vous le dites, c’est une réputation surfaite, puisque moi, tel que vous me voyez,
je lui ai cassé la figure, etc. » Ses camarades assez étonnés lui
dirent : « eh bien tu es un rude lapin. » Jusque-là Vigneron et ses amis riaient de bon cœur entreeux, mais comme le héroscherchait à convaincre ses camarades du haut fait dont il se vantait, Vigneron, qui était à son côté, se tourna versluietlui touchant l’épaule :
« Pardon, monsieur, vous avez dit que vous aviez cassé la g
à Vigneron !... alors, comme le disent vos amis, vous êtes un fameux
LA BOXE FRANÇAISE
lapin! eh bien, moi je suis un de ses élèves, voulez-vous me la casser à moi aussi, vos succès seront augmentés. » Notre homme, très surpris de cette proposition à laquelle il était loin de s’attendre, s’excusa de n'avoir aucune raison ni rien à démêler avec lui. Vigneron lui demanda de quel Vigneron il voulait parler et s’il le connaissait bien. — Celui-ci sans se troubler : « Monsieur, il n’y en a pas deux, c’est bien de Louis Vigneron, l’homme-canon de THippodrome de Paris, dont j’ai parlé ; il a sa salle cité du Waux- Hall. » 11 fit même d’une manière exacte la description de l’établissement et celle delà personnalité du célèbre professeur. Pendant ces explications les amis de Vigneron riaient aux éclats ainsi que ceux de notre gascon qui se doutaient qu’il s’était fourvoyé. Vigneron se leva, se plaçaen face de son casseur supposé : « puisque vous me connaissez si bien, me reconnaissez-vous? Car c’est bien moi Louis Vigneron, l’homme-canon de l’Hippodrome de Paris, etc. » — « Ob non, monsieur! balbutia l’autre, ce n’est pas vous, etc. » Il ne savait plus comment sortir de cette impasse.
« Monsieur, vous êtes un farceur, lui dit Vigneron ; à l’avenir vous ferez bien d’être plus prudent et ne pas vous vanter d’un fait dont vous êtes incapable d’être l’auteur, parce que vous pourriez rencontrer d’autres personnes qui n’auraient pas la même indulgence. »
Les amis de notre blagueur le voyant si confus et ne sachant pas comment se tirer d’affaire, le forcèrent, pour réparer sa vantardise maladroite, à payer à dîner à toute la société ; il s’y prêta d’assez bonne grâce, ce qui lui coûta cent vingt francs.
C’est le patron de l’établissement, qui vit encore, qui nous raconta cette amusante histoire, nous affirmant que c’était la première fois que Vigneron venait chez lui, et affirmant qu’il voudrait bien le revoir chaque jour.