‹ La boxe française, historique et biographiqueChapitre 25 sur 233 · J. CHARLEMONT · texte numérisé non relu

J. CHARLEMONT

C’est à Lesdain, petit village du département du Nord, qu’en 1839,1e 12 avril (minuit venait de sonner à l’église delà paroisse), Joseph-Pierre Charlemont vit le jour, ou plutôt la nuit ; on pourrait même dire qu’il ne voyait ni l’un ni l’autre, car à cet âge-là il ne voyait pas encore clair. Ses parents, mi-tisserands, mi-cultivateurs, n’étaient pas heureux.il y avait trois enfants: deux garçons et une fille, Charlemont était le plus jeune des trois. En 1810, ils partirent pour Paris, croyant y trouver la poule au pot, mais comme le bon roi Henri IV n’était plus à cette époque qu’un roi de bronze, paradant sur le Pont-Neuf, ils y trouvèrent la mi-

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sère,ce qui arrive généralement aux pauvres gens de la campagne qui se figurent qu’à Paris les alouettes tombent toutes rôties.

Les chemins de fer n’existant pas encore, il fit la route en diligence de Cambrai à Paris, dans les voitures de Gaillard-Laffite et Cie dont l’administration était rue du Bouloi.

Il a toujours cru se souvenir qu’en descendant de diligence, il avait vu des gardes municipaux à cheval ou des carabiniers avec leurs casques et leurs costumes étincelants, qui montaient la garde au Palais-Royal.

Pendant 16 ans, il Habita dans le quartier du faubourg Saint- Antoine, rue de Charonne, n° 139, une vieille maison à deux étages, qui existeencore aujourd’hui, la famille habitaitledeuxième étage lambrissé.

Comme ses parents n’étaient pas heureux, il fut élevé avec des pommes de terre et des torgnioles, c’est peut-être ce qui lui a donné un avant-goût de la boxe.

Quoique né à la campagne, il était vif et ne manquait pas d’adresse; fort espiègle avec cela, il était toujours un des premiers lorsqu’il s’agissait de jeux remuants ou de quelques farces à faire. Il est vrai qu’il n’était pas seul de cette trempe, la graine de gavroche ne manquant pas à Paris. Les maraîchers du quartier en ont vu de dures : leurs cloches et leurs châssis cassés avec des pierres, leurs citrouilles chipées, les sonnettes des portes ornées d’un chat vivant accroché par la queue, dérangeaient ces pauvres jardiniers qui croyaient toujours à des visites de clients. Que de pêches, de prunes ou de poires dévalisées et d’arbustes abîmés; mais aussi que de raclées, d’oreilles allongées! dame, c’est tout ce que pouvaient faire ces pauvres croquants, se payer sur la bête. D’autre part, ces pauvres petitsmioches n’avaient jamais de friandises à se mettre sous la dent, ni fruits, ni gâteaux; ils n’avaient pas même le nécessaire, toujours affamés, un boyau vide avec une place attendant toujours un cornet de pommes de terre frites, aussi Charlemont savait bien que le maître charron qui demeurait dans la maison, et qui lui permettait de jouer sur ses gros arbres, avait souvent besoin de faire tirer son soufflet de forge et d’envoyer chercher son tabac à fumer, il n’était jamais loin, et comme par hasard il était toujours là au bon moment, et surtout très vif à faire sa commis-

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sion ; d’abord ses vêtements ne le gênaient guère : comme souliers, la chaussure du père Adam, un pantalon court à corsage, la chemise passant par la fente ménagée derrière pour les nécessités journalières, voilà pour le costume; une tète blonde rappelant une quenouille de chanvre emmêlée.

Le plus important et ce qui le stimulait le plus, c’était le cornet de pommes de terre frites qu’il rapportait chaque fois, il savait bien que c’était pour lui, quoique le brave charron faisait semblant d’en manger une ou deux pour lui faire croire qu’il les avait envoyé chercher pour lui-même ; en lui remettant le cornet il lui disait : « petit, ne va pas auprès des autres, ils te les prendraient, mets-toi dans ce coin et mange le reste »; le reste c’était tout.Charlemont se régalait, mais ce qui le gênait fort, c’étaient les paillettes de fer enflammées qui sautaient de son côté pendant que le charron forgeait.

Un jour allant à l’asile chez le père Eugène, faubourg Saint- Antoine, il s’arrêta rue de Montreuil pour jouer à la marelle, il déposa à terre son petit panier garni de deux petites tartines de beurre et fromage, blanc ; quand il voulut le reprendre pour s’en aller à l’école, le panier avait disparu et fut introuvable, ce qui ne le fut pas, c’est l’implacable tripotée en rentrant à la maison.

Gomme instruction, le père Eugène montrait au* enfants à faire des petites constructions dans le jardin, avec des petits bouts de bois qu’il découpait avec son couteau.

Souvent il envoyait un petit garçon lui chercher trois sous de tabac en carotte.

Charlemont ne savait pas ce que c’était, il croyait que ce devait être très bon à manger, puisque le père Eugène en mettait dans sa bouche et le suçait, aussi dési rait-il pouvoir être appelé à faire la commission ; ce jour vint enfin et Charlemont, tout heureux, allait pouvoir goûter cette gourmandise. Le père Eugène lui donna trois sous ; il partit chez le marchand de tabac ; aussitôt servi, il sortit et entra dans une allée, prit dans le paquet un petit morceau qui avait parfait le poids, le mit vivement dans sa bouche et sortit dans la rue ; il fit une grimace affreuse et cracha le morceau, bien convaincu que ce ne pouvait pas être ça que le

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maître suçait. Un jour, dans la classe, étant au tableau d’alphabet, il vit le maître retirer quelque chose de sa bouche, et le jeter dans le coin du calorifère; cette fois, pensa notre gourmand, je suis bien sûr de ne pas m’être trompé ; il guetta le moment propice, alla ramasser l'objet et le mit de suite dans sa bouche, c’était la chique du père Eugène ! A partir de ce moment il n’insista plus, convaincu que c’était mauvais;en s’informant du reste, il apprit que les hommes chiquaient le tabac.

On était nombreux dans la famille Charlemont : le père, la mère, trois filles et trois garçons, cela faisait huit; il y en avait trois petits, qu’il fallait ou bercer pour les endormir ou leur donner la bouillie, souvent on mangeait la bouillie, c’était plus tôt fait, puis on allait jouer. On s’esquivait quelquefois pour aller jouer, ruais on le payait en rentrant; il fallait aussi se mettre au rouet, pour dévider de la laine ou du coton, On ne pouvait pas aller jouer, c’était ennuyeux.

La table était généralement garnie d’un grande soupière de soupe aux légumes, et quelquefois d’un morceau de fromage de brie, ou bien encore d’un grand plat de légumes fricassés. Quand le fond de la marmite avait un peu brûlé la fricassée, on appelait ça le gratin, c’était à celui des mioches qui l’aurait. Ce n’était pas bon, mais cela garnissait le ventre. Pour boisson, dans un coin de la chambre, le grand pot-à-eau, avec une jatte en terre dessus, jouant l’office de verre. Quand Pierre se levait de table pour aller boire, Paul disait : « apporte-m’en une jatte. » Le dimanche, on mettait le pot-au-feu, on buvait une chopine de vin entre tous. Quelquefois, on montait à la barrière, ou bien on allait faire une promenade dans les champs ; on buvait une chopine, rarement deux, le vin n’était pas cher et il était bon, mais les salaires étaient très faibles. On ne rentrait jamais pompette.

En ce temps-là, il n’y avait pas d’eau dans les maisons ; il y avait bien des puits, mais l’eau n’était pas potable, il fallait l’aller chercher loin, à la grande fontaine du coin de la rue Basfroid, à au moins mille mètres de la maison. C’était dur pour de jeunes enfants contraints de porter deux seaux d’eau, surtout l’hiver, les mains étaient gelées, l’eau se répandait sur les jambes. Il y avait bien quelquefois un Jean Valjean quelconque qui vous portait

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un peu vos seaux, mais c’était rare. Les charbonniers vendaient bien de l’eau, mais les malheureux ne pouvaient pas en acheter. Aujourd’hui c’est le contraire, c’est du vin que vendent les charbonniers, mais les pauvres ne peuvent pas en acheter.

Lorsqu’on déménageait, il n’y avait pas besoin de déménageurs ni de voitures, toute la maisonnée était de lafête, petits et grands. Le trop simple mobilier était transporté à bras (gare la casse). Gela ne coûtait pas cher, mais quelles suées et quelles courbatures, il y en avait pour huit jours à se remettre de cet assaut.

Nous avons dit plus haut que dans la maison habitée par la famille Charlemont, il y avait un puits garni de sa grosse corde en écorce et de son seau de bois en forme de petit baril. C’était là, hiver comme été, le cabinet de toilette du père et des trois fils. Un jour après s’être bien lavé la tête de savon noir, et pour se rincer, Charlemont avait introduit sa tête dans le seau, mais voulant la retirer il ne put y parvenir, et commençait à s’asphyxier, lorsqu’il eut l’idée de se rouler à terre. Une bonne femme, qui se trouvait près de là, vint à son secours, le releva avec son seau toujours sur la tête, mais l’eau s’étant écoulée il pouvait respirer. On ne pouvait toujours pas lui retirer la tête du seau : il fallut que le père Golpin, le menuisier, démolisse le seau en le sciant, pour pouvoir délivrer Charlemont de sa gênante coiffure. C’eût été drôle de le voir se noyer dans un seau d’eau, lui qui était déjà fort nageur et qui ne trouvait pas la Seine assez large.

Si les liards étaient rares, les sous l’étaient encore plus; Charlemont n’en désirait pas moins jouer aux billes et à la toupie. Alors quand sa mère lui envoyait chercher un sou d’oignons ou de poivre, il se faisait bloquer les billes par un autre, espérant gagner, mais n’ayant pas de chance, il perdait toujours, l’autre ramassait le sou, et lui, les huit billes; les oignons étaient sortis, mais il fallait rentrer à la maison, alors les torgnioles pleuvaient, la mère allait reprendre le sou à l’autre en lui rendant ses huit billes. Le plaisir n’était pas de longue durée pour notre gamin. Une autre fois c’était une toupie qu’il avait trouvée etqu’on venait réclamer presque aussitôt à ses parents; nouvelle distribution. Lorsqu’il avait le bonheur d’en posséder une pour de bon, il lui manquait un fouet pour la faire marcher, cela coûtait un

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sou, il ne l’avait pas ; l’épicier d’à côté en avait bien un paquet pendu à sa porte, il était facile d’en prendre un, il n’y avait qu’à tirer, mais ce qui n’était pas facile, c’était de ne pas faire remuer les autres, qu’on apercevait alors de l’intérieur du magasin ; ne songeant pas à cela, notre gosse se sauvait, entraînant le fouet ; il était à peine rentré chez sa mère, tenant encore en main le corps du délit, que l’épicier, un être importun, venait réclamer sa ficelle, encore une ration de taloches et ainsi de suite.

Au premier étage de la maison, il y avait un ménage de gens très bien, le père petit employé de l’Etat, achetait souvent des jouets à ses petits garçons qu’il ne laissait jamais jouer avec les autres petits vauriens comme Charlemont. Il avait acheté pour ses petits garçons une belle comédie. Un jour notre gavroche, descendant l’escalier, aperçut la porte des voisins du premier ouverte, il entra et vit dans un petit cabinet, la fameusecômédie. Sans hésiter il s’installe et joue avec la belle comédie, parlant à haute voix aux petits pantins qu’il faisait danser! un accordéon se trouvait sous sa main, ravi de la nouvelle trouvaille, il se mit à faire delà musique à tour de bras, lorsque tout à coup il lui tomba, à titre d’accompagnement, pour ses goûts artistiques, une grêle de calottes sur les oreilles. C’était la ménagère de l’appartement des gens bien, qui ne pouvait admettre qu’un petit vaurien entrât dans son appartement et y jouât la comédie en musique avec les jouets de ses chers enfants. Il prend ses jambes à son cou, se sauve chez lui le petit malheureux croyant y être à l’abri, sous la protection de ses parents, il se trompait, la dame du premier ayant à peine raconté le crime du môme, qu’une seconde grêle de calottes lui tomba sur la tête, celle-là lui fut infligée par sa mère qui pensait que la première ne suffisait pas, et puis elle était peut-être convaincue que cela ferait plaisir à la dame bien du premier, en lui montrant qu’elle n’encourageait pas ses enfants à mal faire.

Le propriétaire de la maison était aussi grêlé que méchant ; il ne pouvait souffrir les enfants dans sa cour, aussitôt il leur donnait la chasse et nos oiseaux se sauvaient en criant à pleins poumons et en se moquant de lui. Lorsqu’il pouvait en attraper un, il le réglait pour les autres en lui allongeant les oreilles, mais il avait fort à faire, c’était, entre eux et lui, une guerre acharnée,

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dans laquelle il n’était pas toujours vainqueur. Ils lui en faisaient voir de toutes les couleurs.il y avait deux cours séparées par une grande porte avec portique ; on pénétrait dans la première par la porte de la rue, et dans la seconde, par la porte au portique; dans cette dernière demeurait le propriétaire, à un premier, auquel on arrivait par un escalier de bois scellé au mur. Les gamins faisaient exprès du bruit pour le mettre en colère et se sauvaient ; le grêlé les poursuivait à toutes jambes, et au moment où il passait sous le portique, il recevait sur la tête une vieille marmite en terre remplie d’eau, que les gamins avaient préalablement placée en haut de la porte ; celle-ci en s’ouvrant faisait tomber 1a. marmite.

Une autre fois, à la nuit tombante, c’était une corde qu’ils avaient attachée en travers de sonescalier,puis ils faisaient leur charivari et le proprio ne manquait pas de descendre quatre à quatre, se prenant les pieds dans la corde, et palatrac, vous voyez d’ici la jolie culbute, et les gosses de rire aux éclats. C’étaient des pièges à l’infini, à tel point que las d’être toujours dupé, il ne se dérangeait plus de peur de tomber dans de nouvelles embûches.

Les gamins purent alors jouer tranquillement dans les cours; le grêlé se rendit, il était vaincu.

Les vignes de Charonne, les belles pêches de Montreuil et les succulentes reines-claude de Bagnolet, recevaient souvent les visites de notre petit maraudeur ; les attentions touchantes qu’il portait à ces beaux fruits, jusqu’au moment où ils étaient mûrs, auraient pu faire croire qu’ils étaient sa propriété, il n’est pas bien sûr qu’il ne le croyait pas lui-même.

Il paraît qu’il ne fut jamais pris, ce n’est pas qu’on ne lui fit pas la chasse plus d’une fois. Un jour entre autres, étant entrés à plusieurs gamins dans une vigne, pour goûter si le raisin était mûr, un paysan les aperçut et vint se placer près de l’ouverture, ayant à la main l’échalasque ceux-ci avaient arraché pour passer ; il se cacha et les attendit, mais nos maraudeurs le virent et comme ils ne pouvaient passer que par le même chemin, ils s’y décidèrent, en passant l’un après l’autre, par intervalle, mais avec une vitesse telle, que trois y passèrent sans être atteints. Le paysan tenant à deux mains son échalas levé au-dessus de satête, frappait

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à tour de bras et aurait brisé en deux les reins des mômes s’il les eût atteints; heureusement qu’à chaque fois, il frappait trop tard et à terre. Les trois autres avaient eu le temps de faire le grand tour et de s’échapper. Quant à poursuivre les gamins, il ne fallait pas y songer, autant vouloir courir après la lune, ceux-là avaient comme bicyclettes leurs pieds nus.

Un jour qu’il avait fait une razia fructueuse, il eut l’idée d’aller sur les fortifications pour être bien à son aise, à se délecter; au moment où il se disposait a se régaler, quatre pioupious, qui faisaient une ronde, se mirent à sa poursuite. Croyant qu’on allait l’arrêter à cause de sa maraude, il commença à battre en retraite à toute vapeur, mais ses jambes n’étaient pas aussi grandes que celles des troupiers, et puis ils le cernèrent. Serré de près et se voyant pris, il monta sur le sommet et descendit le talus qui s’arrête en haut du mur d’enceinte mais avec une telle rapidité qu’il ne put s’arrêter ; il eut assez de sang-froid pour poser les pieds sur le mur, assurer son point d’appui et sauter en bas dans le fossé.

La hauteur des murs des fortifications est très élevée.

Heureusement qu’à cette placeil avait été déposé des ordures et du fumier, qui tout en ne diminuant pas sensiblement la hauteur, diminuaient la dureté du sol, dureté d’ailleurs relative dans le fossé. Il ne se fit aucun mal et resta un moment étourdi de ce saut extraordinaire etaussi du danger auquel il croyait avoir échappé. Les soldats étaient fort effrayés d’avoir été la cause involontaire de ce qu’ils croyaient être un accident, ils n’avaient voulu que chasser l’enfant de dessus les fortifications, puisqu’il était défendu d’y monter. Ils coururent jusqu’à la porte de Montreuil, descendirent dans le fossé et trouvèrent le môme qui, à leur vue, crut avoir échappé à un danger pour retomber dans un autre. Ils le rassurèrent en lui expliquant sa méprise et en lui faisant presque des excuses de lui avoir fait involontairement courir un danger ; lui se trouva assez satisfait d’en avoir été quitte pour la peur. 11 rentra assez tard, la nuit tombait* il déposa sur la table une partie de son butin et raconta non sans une pointe de fierté le saut qu’il avait fait; ses parents s’attendrirent et ne le battirent pas, les fruits étaient si savoureux, qu’on lui accordait un certain mérite pour le choix qu’il avait fait. Ces fruits ne furent peut-être pas

étrangers à l’apaisement des parents qui eux aussi se régalèrent.

On le trouvait fort espiègle, mais on avouait qu’il ne manquait pas d’intelligence. Aussi résolut-on de le mettre à l’école communale, chez le père Maltaire.

C'était une excellente école communale celle que dirigeait M. Maltaire, rue de Charonne, et qui se trouve actuellement rue Keller.

Nous ne croyons pas qu’il en ait existé d’autres aussi bien tenues, avec autant d’ordre et de discipline, tout y était organisé militairement.

Nous pensons ne pas nous distraire du cadre de nos souvenirs, en en donnant une description aussi complète que possible.

Le maître était vraiment un homme sérieux, capable, ayant une grande influence sijr tous et inspirant le respect le plus absolu.

Cinquante ans environ, détaillé moyenne, gras, ventre rebondi, tête presque chauve, couronnée des tempes à l’occiput par des cheveux 'presque blancs; complètement rasé, sauf deux petits favoris également blancs, figure fraîche, honnête et sévère. Comme costume, il portait toujours le pantalon et la jaquette noirs, gilet blanc, cravate blanche, pantoufles de cuir noir, d’une propreté exemplaire.

L’établissement se composait : au rez-de-chaussée, d’un préau de forme rectangulaire, d’une grande cour sablée et plantée d’arbres; au premier éfage, la salle des classes, plus longue que le préau. L’école pouvait contenir trois cents élèves.

Le préau était entouré d’une petite banquette pour permettre aux élèves de s’asseoir ; à un mètre au-dessus, une planche pour placer les paniers à provisions. Deux grandes banquettes doubles et à dossiers divisaient le préau en trois parties, dans la longueur; celle du milieu plus large que les autres. Sur un des côtés et vers le milieu un bassin en pierre avec robinets d'eau. Au fond à gauche la portedu jardin et un peu plus loin, dans le coin gauche, les cabinets et les urinoirs. Dans le fond et au milieu, un largo escalier qui, plus haut, se divisait en deux parties formant un Y, conduisait à la classe par deux portes placées l’une à droite, l’aulre à gauche. En entrant, de suite à droite ou à gauche l’estrade, au milieu de laquelle était le pupitre du maître ; à droite et à gauche,

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les pupitres des moniteurs généraux. La classe était occupée pour les deux tiers au moins dans toute sa longueur et dans le milieu par des rangées de tables pupitres avec leurs banquettes fixes, il y en avait de trois dimensions, pour les petits, les moyens et les grands. Un passage était ménagé au milieu et d’un bout à l’autre de la classe.

Autour de la classe, à distance égale sur le mur, des tableaux noirs; devant chacun d’eux ét^it incrusté, dans le parquet, un demi-cercle de fer, servant à placer une dizaine d’élèves devant chaque tableau. Au bout de la classe, une porte conduisait à l’appartement du maître. Quand Mme Maltaire (une bonne personne) passait dans la classe, les enfants étaient contents, ils allaient lui souhaiter le bonjour. Dans le jardin qui servait pour les récréations, il y avait un portique avec ses agrès pour les exercices de gymnastique; à cet effet, un professeur venait deux fois par semaine pour exercer les enfants.

L’ouverture de l’école se faisait à 8 h. 1/2, mais les élèves pouvaient entrer à partir de 8 heures et attendre dans le préau. A 8 h. 3/4, le maître descendait du grand escalier, grave, imposant; tout bruit cessait alors, on aurait entendu voler une mouche.

Les élèves se plaçaient alignés tout autour du préau, les manches des vêtements retroussées jusqu’aux épaules, le pantalon relevé au-dessus du genou ; les bras allongés en avant, les mains ouvertes, le mouchoir de poche apparent. Aussitôt l’inspection de propreté commençait.

Le maître, accompagné d’un moniteur général et de deux autres moniteurs, passait d’abord devant et ensuite derrière les rangs, regardant de haut en bas, la figure, le cou, les oreilles, les bras et les mains, ensuite les jambes et quelquefois les pieds. Lorsqu’un élève avait oublié de se laver, on l’envoyait au bassin, où un moniteur de service le débarbouillait ou le faisait débarbouiller avec une grosse éponge destinée à cet usage. Un autre moniteur était chargé d'accompagner chez eux ceux qui n’avaient pas nettoyé leurs chaussures, afin de les leur faire cirer. Un moniteurqui suivait l’inspection avait pour devoir de prendre note de ceux qui avaient oublié leur mouchoir de poche et d’aller chez les parents le chercher.

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L’inspection terminée, les élèves se rangeaient par classe, et montaient dans la salle d’étude. Les cours commençaient à 9 heures.

Il y avait des moniteurs généraux, des moniteurs aspirants et de simples moniteurs. Le maître se chargeait de l’instruction des moniteurs généraux, ceux-ci de la première classe ; les moniteurs aspirants de la 2e classe et les moniteurs de la 3e classe.

Gomme on le voit, il n’y avait en réalité de professeur que le maître, accompagné des moniteurs généraux qu’il avait formés; en dehors de l’instruction qu’il leur donnait, il ne faisait que surveiller l’ensemble des cours. Une fois montés dans la classe, les élèves se plaçaient à leurs pupitres, on faisait la prière et on commençait les cours. Ceux-ci comprenaient : l’écriture, la grammaire, l’histoire et la géographie.

A chaque rangée de pupitres, il y avait un moniteur chargé de la surveillance des élèves et de faire les corrections. Les moniteurs généraux étaient répartis dans chaque classe pour la correction des leçons, Lorsque le cours était terminé, le moniteur distribuait un bon point au plus méritant de sa rangée. C’était le plus souvent un de ses camarades qui obtenait le bon point (Partout le favoritisme).

On allait ensuite se placer en demi-cercle devant les tableaux noirs qui entouraient la classe. On y faisait la lecture, l'arithmétique et la géométrie. Un moniteur à chaque tableau dirigeait le cours à la fin duquel l’élève qui se trouvait le premier du groupe recevait un bon point. Toutes les marches et changements de cours s’exécutaient en chanlantdeschants moraux et patriotiques. Dans ce cas les élèves marchaient en file, l’un derrière l’autre, les deux mains placées sur les épaules de celui qui précédait. Un moniteur monté debout sur un banc, une baguette à la main, était chargé d’indiquer le titre de la chanson, de donner le ton avec le diapason qu’il tenait à la main et débattre la mesure avecla baguette, sur une planche placée à cet effet sur le pupitre.

Pendant les cours, un moniteur général avait la surveillance et la police de la classe ; un second moniteur avait pour fonctions de se promener dans toute la classe et de délivrer des petites marques en bois à ceux qui en demandaient pour satisfaire un

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besoin. Il y en avait pour les cabinets et pour les urinoirs. Un autre moniteur était de garde aux cabinets et avait pour attribution de ne laisser entrer que les élèves munis de la petite marque en bois indiquée ci-dessus ; il la retirait à l’entrée, et la remettait à la sortie. Cette mesure avait pour but de ne pas laisser flâner les élèves en dehors des cours d’étude.

A midi, on descendait au préau pour dînera les uns mangeaient ce qu’ils avaient apporté de chez eux, dans leurs paniers ; les autres pour un sonde petites gamelles contenant, soit des haricots, des lentilles, pois, pommes de terre en purée ou à l’huile, des pruneaux ou une tablette de chocolat. La mère Botte, la concierge'de l’école, avait ce petit monopole ; elle étslit aidée par son mari, un grand diable qui avait été soldat dans la garde royale ; il avait un œil crevé, et un doigt de moins; il chiquait et bien des fois on disait qu’il avait laissé tomber sa chique dans les lentilles, parce qu’elles sentaient le tabac. Charlemont ne connaissait pas beaucoup le goût des légumes, car lorsqu’il avait un sou pour son dîner, il n’attendait pas midi pour le dépenser. Le matin, en allant à l’école, il s’arrêtait chez la mère Aubry, rue Saint-Bernard, il achetait un sou de crottes de biche (on en avait 12) ou bien un petit singe montant au mât de cocagne, ou encore, une image. A midi il mangeait son pain sec, à moins toutefois, ce qui arrivait assez souvent, qu'un de ses petits camarades l’invitât à partager son dîner. En échange, il lui promettait sa protection au cas où un autre voudrait lui faire du mal.

En été, le moniteur désigné pour le bassin et le lavage des élèves était chargé de distribuer à ceux qui avaient soif de l’eau mélangée de vinaigre.

Après le dîner, on passait dans le jardin, c’était la récréation. Souvent le maître choisissait parmi les plus habiles et leur faisait faire des exercices et des jeux, il donnait des bons points pour la course et les sauts. C’était un brave homme.

La récréation terminée, on remontait à la classe, toujours en chantant, et on reprenait les études.

A quatre heures, on faisait de nouveau la prière, mais cette fois on chantait, soit le domine fac salvum Philippum, soit lefac salvam rempublicam, ou Imperatorem,cela dépendaitde la forme du

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gouvernement. Nous avons assisté à un de ces changements, aujourd’hui on chantait le premier, demain le second. Ensuite chacun s’en retournait chez soi.

Le père Maltaire avait une palette, il la nommait le juge de paix. C’est avec elle qu’il tranchait tous les différends; elle avait à peu près la forme d’un cuira rasoir, avec une langue de cuir au bout (ça pinçait dur). Il poussait le luxe de la faire faire soit en palissandre, soiten acajou ; le plus plaisant, c’est que c’étaient les parents des élèves qui étaient ébénistes qui fournissaient la palette au père Malt aire, à titre de cadeau.

En dehors de la distribution annuelle des prix, tous les trimestres il y avait des récompenses, qu’on donnait en échange des bonspointsobtenuspendant le courant du trimestre. C’étaient des objets pour écrire, pour s’amuser et aussi des vêtements.

Tous les ans, le maître prenait des vacances. Son remplaçant, un M. Tasdecrin, dont la figure était grêlée comme une écumoire, était aussi méchant qu’il était laid, ce qui n’augmentait ni son influence ni son autorité sur les élèves ; il est vrai que ceux-ci ne faisaient rien pour gagner ses sympathies, il n’y avait pas de farces qu’on ne lui fît.

11 avait, en guise de palette, une baguette de jonc qui cinglait fort les doigts. On avait imaginé que de l’ail frotté dans la main ferait casser la baguette, on se faisait punir exprès pour expérimenter le système, mais on ne réussissait qu’à se faire faire plus de mal encore.

En résumé c’était une excellente école, qui a du reste produit de bons et savants élèves (il n’est pas question de Cbarlemont, bien entendu). Nous nous souvenons que d’anciens élèves occupant certaines situations venaient rendre visite au père Mallaire et le remercier de ses bons soins.

Ainsi un homme seul pouvait instruire trois cents élèves, c’est merveilleux.

C’était une belle et excellente école que celle du père Maltaire, rue de Charonne, mais pour Charlemont, qui avait un tempérament spécial, elle ne valait pas les belles baignades des Deux Lions, un charmant petit endroit sur les bords fleuris et pittoresques de la Seine, entre Bercy et Charenton, là il était permis de s’y bai-

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gner. En lace, était le magnifique château de Bercy, au milieu d’un immense parc très boisé, où on allait cueillir des noisettes, dénicher des nids de pinsons et couper des baguettes de noisetiers pour faire des rossignols. Cinq jours sur six, c’est là qu’il allait à l’école, l’été.

«. C’est vers l’année 1860, que l’on commença à démolir le magnifique château de Bercy, que l’on vendit ses boiseries splendides, ses marbres précieux, ses tableaux de haut prix et sa riche bibliothèque, et que l'immense parc, dessiné par Lenôtre, fut mis en coupe réglée.

« Le tout: château, meubles et boiseries, parc èt futaies, au prix d’ailleurs énorme et capable pour bien des gens de calmer toutes les douleurs, au prix de 10.500.000 fr.

« M. Péreire et le Crédit mobilier durent acheter d'abord au prix convenu de 9.500.000 francs. Un simple délai de réflexion fut demandé pour 24 heures par , M. Péreire, et pendant ces vingtquatre heures tout lui échappa.

« Une société, dont faisaient partie MM. de Morny et Aucouston, celui-ci menant l'affaire, arriva, et marché fut conclu pour 10.500.000 francs.

« A peine cette vente était-elle faite que les plus beaux bénéfices se réalisaient par te morcellement des terrains : « Déjà l’on « m’assure, écrivait, le 15 juillet 1860, un reporterde Vlndépen- « dance belge, que les acquéreurs ont vendu pour plus de 12 mil- « lions de terrains et qu’il leur en reste pour plus de 15. »

« Le propriétaire était M. de Nicolaï, comte de Bercy. 11 n'y venait guère, mais il v tenait beaucoup, et il fallut, pour le décider à cette vente, que le chemin de fer de Vincennes vînt à traverser son parc et effleurer son château jusqu’au perron (1). »

Une fois, il y eut un mois de vacances pour réparations à l’école, il n’en dit rien à la maison, mais le trentième jour il prévint ses parents qu’il n’y avait pas d’école le lendemain ; les parents, qui doutaient, allèrent s’informer à l’école; là ils apprirent qu’il y avait un mois que les vacances duraient; notre écolier avait passé un mois aux Deux Lions à prendre des bains (comme un bourgeois), aussi était-il devenu fort nageur.

(1) Chroniques et légendes des rues de Pans, par Edouard Fournier.

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Cette fois, il fut conduit à l’école par son père, qui, en présence des autres élèves et du maître (qui s’interposa), lui administra une correction complète ; il se consolait en pensant qu’il savait piquer des têtes, faire la planche et tirer sa coupe.

L’hiver c’était le canal Saint-Martin, pris par la glace, qui était le lieu de ses distractions et qui l’attirait ; là encore, il trouvait des jouissances inconnues à l’école du père Maltaire, en même temps c’était aussi pour lui une source de taloches, car à force de glisser sur le canal et de donner le coup de patin, ses sabots se trouaient et se cassaient en un rien de temps.

Lorsqu’il n’.y avait pas de glace, on montait sur des radeaux, des plats-bords servant de communication, du bord de l’eau aux bateaux; c’était amusant, maisaussi gare en rentrantà la maison, les sabots cassés, les vêtements mouillés, la mère n'entendait d’autres raisons pour les raccommoder et les sécher, qu’une bonne râclée, ce qui n’empêchait pas d’en recevoir une seconde quand le père rentrait le soir et que la mère lui avait fait le récit des exploits de son fils pendant la journée. Lorsqu’il croyait avoir droit à une correction, il ne rentrait que le soir, au moins il n’en recevait qu’une, quelquefois elle pouvait compter pour deux, mais il aimait mieux cela.

Un soir que ses parents se désolaient de ne pouvoir rien en faire, il leur avoua qu'il préférait travailler (c’était un précurseur de ses aptitudes), parce qu’on gagnait de l’argent et qu’on pouvait alfer le dimanche aux Funambules voir jouer Débureau, Vautier et Deruder. Le père Gharlemont prit avec lui son fils à l’atelier, il lui fit garnir sesnavettes, puisil trouva un brave tisserand qui voulut bien le prendre avec lui et lui faire pousser la navette; il lui donnait 50 centimes par jour. L’ouvrier était content de l’enfant, et lui donnait 5 sous de pourboire, le dimanche ; les parents s’empressaient de lui prendre son argent et de le mettre de côté pour, soi-disant, acheter une belle blouse au gamin ; comme les ventres étaient plus pressés que la blouse, on achetait du pain.

On essaya de le mettre à l’école du soir, chez les frères; malheureusement il y avait, tout à côté de l’école, la mère Boivin qui vendait des pommes de terre frites, qu’on mangeait dans une petite salle, où l’on fumait aussi des feuilles de noyer ou de tilleul;

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on s’y amusait bien jusqu’à 10 heures, l’heure de la sortie de l’école.

Comme Charlemont ne pouvait pas aller à la messe le dimanche puisqu’il travaillait jusqu’à midi, on le raya de l’école, il ne la regretta que pour la petite salle de la mère Boivin.

A cette époque, à Paris, le travail était dur pour les enfants; dès 7 ou 8 ans on les envoyait à l’atelier, un morceau de pain sous le bras et 4 sous dans la poche, 2 sous pour déjeuner à 9 heures, 2 sous pour diner à 2 heures. On commençait à 6 heures le matin et on finissait à 10 heures le soir, hiver comme été ; il fallait partir de bonne heure car il y avait loin, pour aller à l’atelier. Paris a toujours été grand pour les malheureux, et se coucher tard c’était dur pour des enfants de cet âge. La mère donnait à son fils une veste d’artilleur qu’on lui avait donnée et qui lui descendait sur les jarrets, les manches dépassaient ses mains de 25 cent.; l’enfant paraissait tout honteux d’être affublé ainsi et hésitait à s’en aller; alors la mère lui disait : « Va, mon fieu, tu n’auras pas froid avec ça » et le môme partait. L’hiver était rude, il y avait près de 6 heures de veillée; on allumait les quinquets vers 4 heures. Quand les enfants fatigués sommeillaient, les patrons les réveillaient avec une bonne calotte ; ils n’étaient ni humains ni doux de ce tempslà, ceux qui occupaient les enfants; en revanche ces pauvres petits mioches ne les aimaient pas et paraissaient déjà prendre en grippe la société qui les traitait si mal. Si faibles qu’ils étaient, ils acceptaient la lutte et ils étaient souvent vainqueurs, ils se vengeaient comme ils pouvaient.

Le moment où l’on allumait les quinquets pour la veillée durait de 15 à 30 minutes, suivant que les ouvriers mettaient plus ou moins de temps pour boire leur demi-setier; pendant ce tempslà les gamins allaient flâner près de la barrière où ils trouvaient presque tous les jours deschopines de vin à passer. Voici comment ils procédaient : On avait le droit de passer à la barrière une seule chopi ne parpersonne; ceux qui voulaienten passerplusieurs s’adressaient à un gamin qui se trouvait toujours présent avec intention, car son flair le trompait rarement. — a Veux-tu me passer une chopine, mon petit garçon? — Oui, madame. »La personne passait la barrière, descendait le faubourg du Temple, et allait

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attendre un peu plus loin le gamin et la chopine; elle le remerciait simplement.

Le gamin passaitalors la barrière, prenait à gauche le chemin de ronde, allait repasser en dehors à la barrière de l'Orillon, qui se trouvait à 150 mètres environ de là, où il vidait la chopine avec ses camarades qui l’attendaient. La dame aussi l’attendait, mais vainement. Comme ce manège se répétait souvent, les personnes qui avaient été dupes rencontraient quelquefois les gamins, qu'elles pensaient reconnaître et les interpellaient! — « Ce n’est pas toi, mon petit garçon, à qui j’ai remis une chopine hier soir pour la passer à la barrière?... » Quelle naïveté, comme si le gamin allait dire oui ; la réponse était toute prête ! — « Non, madame, ce n’est pas moi ! — Mais il me semble bien te reconnaître! — Vous vous trompez !... d’ailleurs maman ne veut pas que je fasse des commissions... » La farce était jouée ; à qui le tour?

Nous disions que les ouvriers qui occupaient des enfants n’étaient pas très bons, c’était sans doute l’époque qui voulait cela, car aujourd’hui on se garde bien de maltraiter les enfants. Il y eut dans la partie du châle (métier Jacquart) un individuqui était bien connu pour sa brutalité, il lançait avec force et de travers les navettes qui piquaient les doigts des enfants et déterminaient des panaris. Les parents ne disaient rien. Il fut pourtant condamné à plusieurs années de prison pour avoir tué un enfant en le frappant ; cela ne l’avait pas adouci, car il était toujours aussi brutal qu’avant, Charlemonten sait quelque chose.

Un jour un patron qui occupait six ouvriers et autant de gamins déménagea son atelier et occupa ouvriers et gamins à cette corvée. Il chargea ces derniers de traîner une voiture à bras, chargée de pavés utiles pour les métiers ; notre futur professeur se trouvait aux brancards; à un moment la charge glissa brusquement en arrière, il en résulta des avaries à la voiture ; le patron la lui fit conduire à réparer et lui retint, sur sa semaine, les frais de réparation, 3 francs sur 7 qui lui revenaient. Du coup il n’osa plus rentrera la maison, c'était le dimanche, que faire?... Il alla à la fête de Belleville, voir l'homme sauvage (il n’avait pas besoin d'aller jusque-là pour cela), il faut bien se distraire quand on est seul et triste.

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Le soir, il alla aux Funambules pour quatre sous ; il mangea un chausson aux pommes, deux sous de marrons et un verre de coco, et après! il était une heure du matin, il fallait aller se coucher, il y alla, mais ce fut sous le péristyle de l’ Ambigu, où deux agents vinrent troubler son sommeil et le conduisirent au poste, de là chez le commissaire qui le questionna, fit venir son père, auquel il conseilla de ne pas maltraiter son fils, qui en somme avait été modeste en ne dépensant que soixante centimes dans toute sa journée. Pour faire la fête, c’était peu.

La foire au pain d’épices, barrière du Trône, approchait; rien n’intéressait autant les gamins de Paris; c’était leur fête. On ne pouvait pourtant pas y aller les poches vides, il fallait avoir de l’os, au moins un sou; comment faire pour se le procurer? voilà! on démolissait des bateaux au bord de la Seine ou du canal, on ramassait les vieux clous et quelquefois un objet qui n’était pas un vieux clou, on le mettait avec, cela pesait plus lourd, le chiffonnier d’à côté donnait un sou, rarement deux, cela suffisait pour aller à la barrière du Trône. On aurait de la peine à s’imaginer ce que quatre ou cinq bambins ayant chacun un sou peuvent faire pour s’amuser dans une fête pareille.

C’est un tour de force, un travail d’imagination, que seuls les gamins peuvent réaliser. Le sou était divisé autrefois en quatre liards ; nos cinq ou six fêtards partaient, décidés et joyeux, les yeux grands ouverts, leurs blouses aussi étaient ouvertes aux coudes et les pantalons aux genoux; leurs têtes blond filasse ressemblaient à des chardons, cela ne fait rien, ils marchaient en jabotant comme des pies et racontant tous ce qu’ils avaient fait l’année précédente ; cela les aidait pour la présente fête. Les voici arrivés. Ils viennent de loin, ils ont beaucoup marché et ont chaud et soif. Vite voilà le célèbre marchand de coco avec sa fontaine luisante, ses grands gobelets d’argent et sa belle sonnette. Un verre M’sieu, le gobelet mousse, il est appétissant, chacun se le passe et en boit une lampée, tout le monde est rafraîchi et cela coûte un liard. On gobe les parades, on regarde les jeux et les magasins, on jabote toujours, on est content. Mais on casserait bien une croûte, le marchand de pain d’épice est à côté ; quatre petits cochons ou un cornet de petits pavés, on boulote, on n’a

plus faim. On va aller dans les bascules, pour cela on attend que le maître du manège vous appelle pour faire le poids ; on monte pour rien. Aux chevaux de bois, on fait la même chose, ou bien encore, on attend que tout le monde ait payé les places, s’il y a des chevaux de libres, on saute vivement dessus au moment où ils commencent à tourner, en ayant soin de ne pas se faire prendre, et en route !...

Maintenant l’estomac est vide, c’est l’heure du dîner ; on sent l’odeur de friture, le marchand de pommes de terre frites n’est pas loin, vite deux sous de frites en deux cornets (on en a davantage), on se fourre de la graisse jusqu’aux oreilles, cela ne fait rien on a bien dîné , avec deux verres de coco pour tous, cela fait le compte. Tout va bien, la fête bat son plein, un bruit d’enfer vous brise le tympan, ce sont les comédiens sur leurs estrades avec leur musique infernale. Il faut aller voir les lutteurs, les hommes forts ! Laroche, les frères Masson, Ancelin et Dubois de Saint-Denis, toutes les célébrités de l’époque.

On s’approche tout près, la séance est commencée, on entend les... bravos ! l’amateur, et des... il n’y est pas! il y est, ce sont les luttes : « allons voir ça les autres, n’est-ce pas, ehMachin » ; on cherche un trou à la toile de l’établissement, on en fait un s’il n’y en a pas, parfois on reçoit à travers la toile un énorme coup de poing sur le nez ; on saigne, la foule s’amasse, on discute, on dispute, on va se laver et c’est fini : on a vu tout de même. On peut aussi passer sous la toile lorsque tout le monde est occupé à regarder et on sort par la même porte. On se place aussi sur l’estrade, tout près du barnumqui dirigela parade et fait l’annonce; il vous fait mettre sur la tête une grosse tête de carton pour faire la parade, alors il vous fait entrer pour rien dans la baraque, on a le soin en bon frère de lui dire : M’sieu, mes camarades sont là ! — Eh bien! qu’ils entrent aussi, et alors tout le monde va à la comédie. C’est grande fête. Nous ne suivrons pas les gamins dans toute la fête, ce que nous savons, c’est qu’ils ne dépenseront pas leurs liards mal à propos ; en tirant àla loterie, ils savent très bien qu’on ne gagne presque jamais, ou alors c’est un objet qui coûte un liard et qu’on paie deux sous tout en gagnant. Cela n’a pas de charme, il vaut encore mieux deux sous de berlingots, on

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se régale et cela dure longtemps. Enfin avec un sou chacun, ils passent une des plus belles journées de leur existence et qui fait époque ; ils s’en souviennent toute leur vie.

Si on s’amusait bien à la foire au pain d'épice, il y avait encore d’autres plaisirs qui avaient aussi leurs charmes et ne coûtaient rien. En sortant de l'école, .on se détournait de son chemin ; on allait à la Bastillle jouer dans le grand éléphant, dont parle l’illustre poète Victor Hugo, dansses Misérables. On racontait des histoires de voleurs qui vous donnaient lachairde poule. On affirmait qu’il en venait coucher toutes les nuits, que Fradiavolo en était le chef; on regardait où ils avaient bien pu laisser des traces, on croyait en voir partout dans les coins sombres, on avait des émotions. Mais en rentrant à la' maison ilétait tard, onfaisait connaissance avec le martinet et on allait coucher sans souper, c’étaient aussi des émotions.

Place de la Bastille, on allait aussi voir le grimacier, qui vendait du poil à gratter et vous en fourrait dans les oreilles. Le casseur de cailloux, hein! s’il vous flanquait un coup de poing comme ça sur le nez, disait-on, est-ce qu’il vous l’aplatirait?... mince !Le père la Pêche nous avait aussi pour clients; on faisait lalulte à deux, nez à nez, bouche à bouche pour attraper le petit pavé en pain d’épice suspendu à sa ligne ; parfois il y avait un petit garçon et une petite fille qui luttaient ensemble, il fallait alors entendre les réparties du père la Pêche : à la bonne heure ! jeune homme, vous avez au moins de la galanterie pour Mademoiselle, vous savez qu’elle a oublié son mouchoir et vous lui essuyez le nez avec votre langue ; en échange elle a failli vous mordre le nez tout à l’heure, et tant d’autres plaisanteries qui nous amusaient. Il nous faisait jouer le puits artésien, qui consistait à prendre quelques petits pavés dans une mesure de litre en bois, pendant qu’il frappait dessus avec une baguette de jonc. Des spectateurs nousen régalaient d’un cornet de temps en temps. C’était une aubaine, le père la Pêche nous disait alors : ouvrezvos magasins, c’était les bouches qu’il voulait dire. On voyait aussi (toujours sur la place de la Bastille) l’homme aux pavés, mais ceux-ci n’étaient pas en pain d’épioe. Les escamoteurs qui faisaient disparaître Rotomago, dans une carafe, avec de la poudre de per-

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linpinpin ou celle de patagon, une poudre miraculeuse, qui avait la vertu de faire courir les filles après les garçons, comme les chiens après les coups de bâtons. On voyait aussi le chanleurdont le violon était faitd'une vessie, et pui s Beaumester qui composait et chantait ses chansons joyeuses et patriotiques, qu'un garçon ayant un œil crevé, accompagnait en tournant l’orgue de barbarie. La place de la Bastille paraissait être une fête permanente, celle du Château-d’Eau aussi. Là on voyait la baleine, à côté, des hercules enlevant des poids de 200kilogsà bras tendus, poids qui ne pesaient que quinze livres. Un qui était intéressant alors, c’était Pradier, l’adroit et l’inimitable bâton iste. Le tour quenousaimions le plus à lui voir faire, et qu’il exécutait si bien, c’était lorsqu'il plaçait debout sur son nez un bâton au bout duquel une pile de 50 pièces de 2 sous se tenait en équilibre ; d'une main, il donnait un coup de baguette sur le bâton, et les 50 pièces de 2 sous tombaient toutes sans exception dans le gousset de son gilet. Voilà un tour que nous eussions voulu pouvoir faire, parce que nous aurions eu desphénomènes en poche. On appelait ainsi unsou, par rapport à sa rareté dans nos poches.

Les places de la Bastille, du Château-d’Eau, du Châtelet, de la Madeleine, du Pont d’Austerlitz, du Pont Neuf et les Champs- Elysées, étaient autant de lieux d’amusement pour les flâneurs, on y voyait de tout. C’étaient des jongleurs avec desplats, des poignards et des boules en cuivre ; des danseurs de corde qui dansaient aussi la polka sur des œufs; le cheval savant qui désignait Ja demoiselle la plus jolie et la plus amoureuse de la société ; c’était encore l’homme caoutchouc ; l’homme sauvage, capturé par le capitaine d’un bateau lavoir dans H le de la Grande-Jatte, qui mangeait du feu et des peaux de lapins; le petit bossu, qui faisait passer sa bosse par devant, moyennant la somme de dix sous; l’avaleur de sabres.

11 y avait aussi un individu qui faisait disparaître dans son nez de grands clous de charpentier. Plus inléressant était le marchand de plumes qui écrivait et dessinait fort bien avec son pied : il n’avait pas de bras. Il y avait encore le montreur d’ours des Pyrénées ; les chiens et les rats savants, les chanteurs, les panoramas, les guignols, la lanterne magiqueet les somnambules qui

disaient ce quevous aviez dans vos poches, pendant que d'autres dans la foule vous débarrassaient de votre bourse et autres objets.

Au carnaval, à la mi-carême, on suivait les chars en courant, d’un bout à l’autre de Paris, toujours chaussés des souliers du père Adam, c’était moins gênant, on ne faisait pas de faux pas. On criait à la chienlit, on courait après de petits bonshommes de pain d’épice ou des poignées de dragées que les masques jetaient, on rigolait, on était heureux. Il y avait aussi, pendant le carnaval, le père Leroy, costumier dans le passage delà Boule- Blanche, bien connu des gavroches du faubourg Saint-Antoine, costumé et monté sur sa rossinante; on eût dit d’Artagnan faisant son entrée dans Paris. Il parcourait ainsi tout le quartier Saint- Antoine, suivi de plusieurs centaines de gamins qu’il faisait chanter : « Ah ! mardi gras, n’t’en va pas sans des crêpes, etc... » Il leur jetait des dragées et les faisait pêcher à la ligne avec des pains d’épice et parfois des harengs saures. C’était une cohue et des bousculades impossibles. On était heureux à cet âge; ces plaisirs- là ne coûtaient rien ; le soir on rentrait à la maison, avec une faim, je ne vous dis que ça. On vous tortillait un trognon de pain sec, comme on eût fait d’une brioche, nul besoin de brosse à dents après ; c’était le temps des bonnes mâchoires. On allait aussi à la revue du Champ-de-Mars^ on vendait sa place, et puis au feu d’artifice, on rapportait des baguettes.

Un autre vrai régal, c’était le petit théâtre du père Aucler, dans une boutique non louée, il y faisait noir comme dans un four, on jouait les ombres chinoises ; c’était la Tentation de saint Antoine, les Brigands de la Calabre. Lorsqu’on remuait la feuille de tôle qui servait de tonnerre, on frissonnait et on trouvait ça beau.

Mais lorsqu’on avait quelques ronds, on se lançait dans le grand, on se payait le petit Lazari, un charmant petit théâtre, boulevard du Temple; on payait trois sous au paradis et huit sous aux premières loges. On y jouait de belles pièces : Les Chiffonniers et les Balayeurs, la Lisette de Béranger, la Prise de Silistrie, pièce militaire en 10 tableaux, où l’on voyait un général, deux cosaques, une cantinière, un pékin et sa fille, et deux soldats français qui se trouvaient là on ne sait comment. Lors-

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qu’on n’avait pas le sou, on attendait à la porte, à l’en tr’ acte : M’sieu, donnez-moi votre contre-marque, s’il vous plaît. Ceux qui ne voulaient pas remonter au théâtre nous donnaient leur contremarque. On voyait encore un peu la pièce.

Avant l’heure d’entrer, il fallait faire la queue, si on voulait être des premiers et avoir les meilleures places. On ne s’y ennuyait pas à la queue ; on y voyait toujours de drôles d’incidents, on faisait la causette, on racontait les pièces précédentes, on les analysait, on faisait montre de connaissances et de goûts artistiques, on appréciait les acteurs. Chacun avait ses préférés : moi j’aime mieux celui-ci, disait l’un ; moi, j’aime mieux celui-là, disaitl’autre. Puis le marchand de berlingots passait, le père la Prise avec ses sucres d’orge à 2 liards, 2 pour 1 sou; on prétendait qu’il prenaitses prisesde tabac au-dessusde ses sucres d’orge ; on assurait même qu’ils en avaient le goût, mais cela ne faisait rien, on les suçait et le temps semblait moins long.

A l’intérieur, on se payait un petit pain au beurre ou un chausson aux pommes, on se régalait et on se garnissait l’estomac. Le marchand de coco était là aussi, car il fait soif dans les théâtres; à la fraîche qui veut boire? limonade fraîche et bonne, 2 liards le verre, 1 sou le carafon; on prenait le carafon parce qu’il tenait 3 verres, c’était une économie. C’est de l’eau de puits disait-on; on riait, on criait, on était content, c’était le bon temps, le temps des gosses !

Quand on était riche, on allait à côté de Lazari, au théâtre des Funambules, cela coûtait 4 sous; ce fut le théâtre favori de Charlemont ; quand il avait le sac il se payait les deux représentations du soir. On y voyait jouer Débureau, Paul Legrand et Kalpestry, dans les rôles de Pierrot; Deruder dans celui d’ Arlequin et Vauthier dans Polichinel. On y jouait de magnifiques pièces Pierrot en Afrique, Pierrot, marchand de salade, Pierrot et les deux lutins ; Pierrot valet de la mort. Fradiavolo, une pièce de brigands. 11 y avait de la musique, un orchestre d’au moins quatre musiciens. Débureau et Paul Legrand déployaient des prodiges de souplesse et d’agilité dans leurs farces et leurs trucs. C’était merveilleux, on en parlait pendant 15 jours. Le lendemain à la maison Charlemont représentait la pièce de la veille, forçait sa

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mère à faire Golombine et lui faisait subir les farces que la pièce comportait. Sa mère n’était pas très satisfaite de son rôle, elle riait et envoyait son fils promener en l’appelant l’Arlequin, nom qui lui resta, on ne l’appelait plus qu’ainsi dans la famille.

Pendant ce temps-là, la politique ne chômait pas, paraît-il, car un jour on se trouva en révolution : c’était le 24 février 1848. Alors plus rien à faire, les ateliers fermèrent, on ne travailla plus, il fallut pourtant s’occuper à quelque chose* Charlemont s’amusa à faire des barricades, mais comme on ne peut pas toujours en faire et qu’au tour il y avait des buttes de sablé, il valait mieux, avec ses petits camarades, faire des culbutes sur le sable, des sauts et aussi le poirier. Ce qui était très amusant, c’était le jeu de la carotte, qui consistait à faire une pëtite butte de sable, compacte, superposée d’un petit drapeau au sommet; à tour de rôle il fallait couperavec un couteau un petit morceau de la butte, et cela sans faire tomber le petit drapeau, sinon on était condamné à retirer avec les dents un couteau enfoncé? entièrement dans le sable, le bout du manche seul étant visible, C’était très amusant, maison ne pouvait cependant pas ne se livrer qu'à ce jeu-là. Heureusement, la révolution terminée avait fait naître •dans le cerveau des petits Parisiens des idées belliqueuses, on se mit à faire la guerre. On se battait à coups de pierres, quartier par quartier, rue contre rue, école contre école, l’école des frères contre l’école communale qui n’était pourtant pas laïque à cette époque puisqu’on y enseignait la religion ; les écoles françaises contre les écoles étrangères, les écoles payantes contre les nonpayantes. Les écoliers se servaient de leurs ceintures du côté des boucles pour frapper. Les buttes Chaumont furent transformées en champ de bataille; il s’y est livré des combats sanglants, on se servait de frondes pour lancer des pierres à longue distance et avec beaucoup de force ; il y eut de nombreux blessés et même des tués. Lorsqu’on faisait des prisonniers on leur coupait, sans exception, tous les boutons de leurs vêtements, puis on les laissait libres. Ce fut comme un intermède entre les révolutions de février et juin 1848.

A ce moment la misère était grande, l’industrie languissait, un grand nombre d’ouvriers étaient sans travail.

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Le gouvernement, sentant venir la révolution, profita de la situation faite à la population ouvrière de Paris, prit un prétexte pour créer des enrôlements volontaires pour les jeunes gens de 17 à 25 ans, dont il forma 24 bataillons sous le titre de « gardes mobiles » (1). Cette formation était composée d’enfants de Paris ; à côté de ceux-ci il y avait un grand nombre d’individus de la pire espèce. Aussi le gouvernement savait bien ce qu’il faisait, il retirait ainsi des rangs de l’insurrection 24 bataillons dont il allait se servir pour la combattre ; il mettait ainsi les fils en face de leur père, de leur mère et de leurs frères, c’était du propre. — Aussi dans cette dernière révolution, les gardes mobiles se distinguèrent d’une manière féroce ; on les avait créés en vue de la dernière révolution, a-t-on dit, cela paraissait vraisemblable, puisqu’on les a licenciés peu de temps après. Pendant la dernière révolution, pour stimuler leur zèle, onavaitfait circuler parmieux des légendes de mobiles, pris, brûlés sur des tas de paille et surdes bûchers, puis d'autres sciés entre deux planches. En 1871, on fit aussi courir des légendes semblables qui permettaient à la répression d’agir vigoureusement et de donner libre cours aux vengeances personnelles. Nous avons ditque lesgardes mobiles étaient tous des enfants de Paris ; après la révolution, ils étaient campés un peu partout, à la place du Trône; les gamins allaient manger la soupe avec eux. Le peuple n’est vraiment pas méchant, vainqueur ou vaincu, il n’a pas de haine et ne paraît pas se souvenir du passé. Il y eut pas mal d’orphelins après la révolution.

Charlemont continua encore à pousser la navette, ce qui ne lui paraissait pas être un avenir brillant. Il essaya ensuite un peu de tout ; en apprentissage, les patrons lui faisaient faire des courses ou des corvées qui ne lui apprenaient pas à travailler. Il essaya

(1) La garde mobile fut formée en vertu d’un décret du gouvernement provisoire, le 25 février 1848, à 7 heures du matin,. signé : Garnier-Pagès, Lamartine.

Les enrôlements volontaires commençaient le même jour à midi, dans les douze mairies de Paris, pour les jeunes gens de 17 à 25 ans. La solde était de 1.50 par jour ; ils étaient logés, habillés, armés et équipés aux frais de l’Etat.

Après la révolution de Juinron les- surnomma : les bouchers de Cavaignac.

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chez un fabricant d’articles de ménage ; celui-ci l’envoyait livrer des marchandises et prendre des commandes dans tous les quartiers les plus éloignés de Paris et la banlieue, avec une voiture à bras très chargée qu’il fallait traîner jusqu’à 9 heures du soir.

Il voulut essayer autre chose, servir les maçons, mais la force lui manquait, pour montera l’échelle une auge pleine de plâtre et d’eau sur la tête, le cou fléchissait et l’auge tombait en bas; c’est très lourd une auge de plâtre mouillé ;les camarades se substituaient bien à cette corvée, pour lui en faire faire d’autres, mais les patrons ne l’entendaient pas ainsi, il ne put continuer ; il gagnait 2 francs par jour à ce métier, c’était le prix.

Il essaya de faire des déménagements, chez Bailli, place Saint- Sulpice ; c’était très dur, il était trop faible et ce n’était pas un métier, puis on n’était pas payé quand il n'y avait pas de déménagements à faire, et pour être les premiers s’il arrivait du travail, il fallait coucher dàns les écuries avec les chevaux ; on partait parfois la nuit pour aller dans les environs de Paris, assez loin. Entrer en apprentissage, il ne fallait pas y compter, on ne pouvait pas donner plusieurs années pour apprendre sans être payé ; il fallait manger. Ne sachant plus où donner de la tête, il eut l’idée de partir pour la Crimée faire la guerre ; il demanda à un colonel dont le régiment était à Vincennes et qui partait pour la Russie, de vouloir bien l’emmener; cet officier ne voulut pas prendre cette responsabilité, le trouvant trop jeune. Il .végéta encore quelque temps pour atteindre ses dix-sept ans. Alors ce ne fut pas long, il s’engagea pour 7 ans. Comme les zouaves étaient les premiers soldats du monde, il voulut en être et au 1er zouaves; seulement, comme il n’y avait pas de place au premier, il dut se résigner pour le 2e régiment.

Le jour de son départ, il fit ses adieux à sa famille ; pour lui donnér du cœur, jsonpàrelui dit que s’il avait été raisonnable, il lui aurait donné quelque argent pour faire sa route, mais le conscrit ne songeait guère à l’argent ; en ce moment, il allait quitter une vie de misères et rde luttes sans fin , il allaitêtre libre, il allait être un homme ; c’est tout ce qu’il désirait.

Il alla rejoindre son régiment en Algérie, à Oran.; il avait juste 17 ans. Il; fit la traversée de Marseille à Oran , sur- le vapeur: le

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Cheliff. Très heureux de voir la mer, il n’avait pas peur, il savait nager. Dans le golfe de Lyon, il y eut une tempête effroyable, ce qui n’est pas rare dans ces parages ; notre volontaire ne craignait pas de faire naufrage, au contraire il l’eût presque désiré, pour mettre à l’épreuve ses qualités de nageur ; mais il fallut en rabattre, le mal de mer lui enlevait toute son énergie, il dut abandonner ses illusions belliqueuses et rester allongé sur le pont, malade et anéanti. Quatre jours après, il débarquait en bonne santé, à Mers-el-Kebir ; deux heures après, il était à Oran, au camp Saint- Philippe.

Noire volontaire, qui se figurait qu’il suffisait d’avoir de la volonté et du courage pour arriver, perdit encore cette illusion ; il s’aperçut seulement qu’il ne savait ni lire ni écrire. Cela lui fit faire des réflexions. Il ne se rebuta pas, bien convaincu qu’il ferait sa carrière dans l’armée. Il commença par employer une partie de sa solde (65 centimes par prêt) pour acheter cahiers de papier, plumes, crayons, modèles et livres. Il alla trouver un instituteur à qui il conta son cas, ses espérances et ses désirs. Le maître d’école fit un sympathique accueil au jeune zouave et consentit de bon cœur à lui donner gracieusement quelques leçons, et des devoirs à faire au régiment. Il lui en envoya même par correspondance, quand il était parti dans les bamps; il poussa encore la délicatesse jusqu’à ajouter quelques timbres-poste pour permettre à celui-ci d’écrire souvent et l’aider dans ses petites dépenses scolaires. Au bout de quelques mois,. Charlemont savait parfaitement lire et écrire, ses quatre règles d’arithmétique et quelques autres notions diverses d’instruction.

Aussi Charlemont conserva-t-il toute sa vie la plus grande reconnaissance au père Muller, cet homme de bien qui fut son maître d’étude et son bienfaiteur tout à la fois; de sa vie, il ne ressentit une plus grande douleur que le jour où il apprit la mort de ce brave et digne homme.

Il était assez rare à cette époque de voir des soldats sachant lire et écrire correctement, même parmi les gradés (sous-officiers et caporaux).

A ce sujet, l’ami Louis Noir nous racontait un jour que le colonel du 72e de ligne ne pouvant trouver de caporaux ou de ser-

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gents dans son régiment pouvant faire un fourrier, s’était un jour adressé aux caporaux et sergents du 2e régiment de zouaves, en leur demandant d’entrer dans son régiment avec un grade supérieur au leur. Laréponse générale, fut celle-ci : Mon colonel, nous nous sommes engagés pour les zouaves, ce n’est pas pour entrer dans la ligne (1).

Comme nous l’avons dit, Charlemont partit comme engagé volontaire pour 7 ans, rejoindre en Afrique, le 2e régiment de zouaves: il avait alors 17 ans juste, lm66 de taille, assez bien pris, blond comme les blés mûrs et la figure poilue comme un œuf. Il paraissait tout au plus 14 ans, un vrai gamin. A ce moment il était certainement un des plus jeunes soldats du régiment et se trouvait au milieu d’anciens dont la plupart avaient fait les campagnes d’Afrique et de Crimée ; justement, en raison de son âge et de ses allures de gamin, ceux-ci voulaient le traiter comme tel. Lui ne l'entendait pas ainsi et prétendait être soldat au même titre qu’eux, faire son devoir, rien de plus. A plusieurs qui lui intimaient comme un ordre de faire une corvée qui ne lui incombait pas, il répondait : Je suis engagé volontaire pour faire mon service et non le vôtre, je ne suis pas votre domestique. Je

(1) Nous n’entreprendrons pas de raconter les campagnes de Charlemont pendant le cours des quelques années qu’il passa au 2e régiment de zouaves, ce serait beaucoup trop long ; un volume entier ne saurait contenir ses impressions, ses souvenirs et tous les faits qui se sont passés autour de lui.

D’ailleurs nous nous écarterions beaucoup trop de notre sujet qui doit n’avoir pour but que ce qui a trait à sa carrière de professeur de boxe. Il nous suffira de dire qu’après avoir fagit ses classes d’instruction militaire, et passé au bataillon de guerre, il fit les campagnes suivantes :

Prise de la grande Kabylie en 1857, du 9 avril au 24 juillet ; la campagne d’Italie, du 25 avril au 1er août 1859 ; et l’expédition du sud OranaiS (aux Béni-Snassen), du 3 septembre 1859 au 11 janvier 1860.

Dans les intervalles de ces expéditions, à Oran, Tlemcen, Sidi-Bel-Abbès, Arzew, ou dans les camps de Raschgoun et d’Ain-Kial, il était employé à des travaux du génie militaire : création de puits ou fontaines, travaux de défense ou de route, tels qu’on les exécute ordinairement dans toutes les colonies.

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ne vous refuse pas un service demandé poliment, en camarade, mais par force et injustement, je ne ferai rien, zut!

Les grandes barbes se fâchaient et Charlemont recevait des piles ; ils les. lui donnaient dans des conditions de loyauté qui ne leur faisaient pas honneur. La première qu’il reçut, c’était pendant l’expédition de la grande Kabylie, le jour même de l’assaut des positions des Benis-Raten, le 24 mai 1857, vers deux heures du matin. On avait fait faire le café la veille pour n’avoir pas à allumer de feux le lendemain matin et ne pas donner l’éveil aux Kabyles, qu’on devait attaquer avant le jour. Les sacs et le campement avaient été empaquetés, ficelés pendant la nuit, pour être portés ados de mulets. A ce moment, une dispute s’éleva entre Charlemont et un de ses camarades d’escouade ; ce dernier, profitant que celui-ci avait un paquet de sacs derrière lui, le poussa, le fit tomber à terre et le bourra de coups de poing. Tous les camarades regardaient faire et ne disaient rien ; ils paraissaient au contraire satisfaits devoir le gamin étrenner. Avaient-ils peur du vainqueur qu’ils n’osaient pas lui reprocher sa brutale déloyauté? peut-être!... on voit parfois de ces courages-là. Plus tard Charlemont se vengea.

La deuxième pile qu’il reçut se passa à peu près dans les mêmes conditions de loyauté que la première ; ils se mirent à plusieurs contre lui et n’eurent même pas scrupule de le frapper à terre. Les autres regardaient toujours et ne disaient rien. L’homme est ainsi fait : l’eau va toujours à la rivière, lui va généralement du côté du plus fort ; ce n’est pas un noble sentiment, mais c’est comme cela. Nous verrons plus tard se produire ce sentiment en faveur du gamin.

Doué d’un caractère énergique mais plutôt doux et timide que querelleur, Charlemont avait oublié ses piles, maison ne lui laissait pas oublier les menaces journalières; à la moindre plaisanterie de sa part, ou à un juste refus de faire la corvée d’un autre, il entendait ce refrain trop connu ; je vais te f... sur la g... Je vais te f... ma main sur la g... Je vais te casser la g... ! Fatigué de ces menaces aussi incessantes qu’énervaptes, il en parla à ses camarades de Paris qui étaient dans d’autres bataillons ou compagnies ; ceux-ci lui dirent : « Voyons, tues solide, pas manchot,

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et pas poltron, ne te laisse pas manquer de respect, tape donc dessus. Si on abuse de la force ou du nombre, eh bien ! nous nousen mêlerons : ouvre l’œil, sans quoi tu ne serais plus des nôtres, tu entends! tape dessus et n’aie pas peur, a Le conseil était for-, mel, ses camarades étaient plus âgés, plus forts et plus expérimentés que lui. Chaque fois qu’ils recevaient de l’argent .de leurs parents, ils l’invitaient à venir en profiter avec eux en faisant la fête, cela leur arrivait souvent, aussi comme lui ne recevait jamais d’argent de ses parents , il ne voulait . pas perdre des camarades aussi précieux à tous les points de vue ; il promit bien qu’à la première occasion, il profiterait de leurs conseils, ce qui ne tarda pas, car peu de temps après, en 1858, à Tlemcen, jolie petite ville de la province d’Oran, le 3e bataillon dont il faisait partie était chargé de travaux de terrassement à un bassin touchant les murs de la ville. Charlemont se trouvait en pantalon de toile, en bras de chemise, manches relevées, la pioche à la main, lorsqu’à propos d’une futilité, un homme de son escouade le menaça comme de coutume ; Charlemont se redressa et lui dit avec calme mais froidement : « Il y a assez longtemps que tu m’embêtes, eh bien ! c’est moi qui vais te régler ton compte. » L’autre, plus fort, fut fort étonné de cette brusque mise en demeure, mais croyant avoir facilement raison de son adversaire, il se jeta sur Charlemont, qui le reçut par un terrible coup de poing direct sur l’œil gauche, qui l’envoya rouler à terre ; le coup avait été tellement sec, que l’œil était fendu à deux places, on aurait dit deux coups de couteau. Il revint à la charge ; Charlemont, conservant son sang-froid et cette précision qui en fit plus tard un boxeur sérieux, le reçut de nouveau par le même coup, mais cette fois sur le nez, d’où le sang jaillit comme d'un arrosoir ; l’homme alla rouler à terre pour la deuxième fois. Il se releva pourtant et se jeta encore sur Charlemont qui, cette fois, tant il était effrayé d’avoir porté des coups aussiforts, ne fitaucun effort pour empêcher son adversaire de le prendre à bras-le-corps ; il se laissa ceinturer, mais lorsque celui-ci l’enleva pour le jeter a terre, Charlemont, qui a toujours eu l’intuition delà lutte, donna à son corps une impulsion rotative de manière que ce fut son adversaire qui en tombant se trouva dessous. Enfin i épuisé de ses.

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efforts inutiles étourdi, écrasé parle poids de Charlemont, qui était tombé dessus etle maintenait un genou sur la poitrine, la main gauche serrée au col, le poing droit levé et prêta frapper, lui dit : « Est-ce fini ? en as-tu assez? » l’autre ne disait rien, il était anéanti. Les camarades n’intervinrent que faiblement par des paroles, pour faire cesser le combat, et ne s’interposèrent pas d’une manière effective ; avaient-ils peur de Charlemont? peutêtre bien, la bôte lâche reparaissait-elle?... c’est possible, dans tous les eas, le sentiment contraire se produisait comme pour les deux piles données antérieurementà Charlemont, ils se rangeaient du.côté du [dus fort, du vainqueur. Les vaincus perdent leur prestige lorsqu’ils en ont. C°qui est vrai, c'est qu’en présence du courage, du sang-froid qu’il avait montré en cette circonstance, et surtout de la précision avec laquelle il détendait ses vigoureux coups de poing, ils étaient tombés en admiration devant lui, le complimentèrent et le questionnèrent ainsi: — « Tu sais donc te battre toi? » — Ils le croyaient déjà un maître de la boxe ; leur ignorance pouvait le leur faire croire, alors qu’il n’en avait aucune notion.

Charlemont fut-il grisé par son premier succès, nous l'ignorons. ; voulut-il poursuivre son œuvre en frappant un grand coup pendant qu’il était en veine, c’est probable. En rentrant du chantier, il alla trouver le sergent major et lui raconta ce qui venait de se passer, ajoutant qu’il désirait provoquer son adversaire pour le contraindre à aller sur le terrain. Celui-ci l’emmena au rapport chez le commandant, auquel il expliqua ce qui venait de se passer en ajoutant : — « Mon commandant, Charlemont est engagé volontaire, sa conduite ne laisse rien à désirer, tant au point de vue de son service, de sa tenue et de sa bravoure, c’est lui que le général de Mac-Mahon nomma premier soldat pour acte de bon service devant l’ennemi. Mais en raison de sa jeunesse, il se trouve en butte aux tracasseries d’une partie de ses camarades, aujourd’hui il prend la résolution de faire cesser cet état de choses ; il vient vous prier, mon commandant, delui accorder la permission d’aller se battre en duel avec son adversaire. » Le commandant lui dit: — « Mon garçon, vous irez sur le terrain, vous avez raison de vous faire respecter, vous appartenez à un régiment qui honore

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l’armée française, il ne faut pas lui laisser porter aucune atteinte, en commettant une lâcheté, allez !»

Le lendemain matin, à 3 heures, on vint réveiller Charlemont qui dormait profondément, comme on dort à cet âge-là et qui ne pensait guère à son déjeuner à la fourchette. Vite ! Vile ! debout, lui dirent ses témoins déjà prêts ; cinq minutes après, les deux adversaires partaient, accompagnés de leurs témoins, du sergent major, du maître d’armes et de son prévôt. Plusieurs zouaves, curieux d’assister à un duel, chose rare à celte époque, se dirigèrent sur le lieu du combat, mais par des chemins détournés. Ce terrain se trouvait dans le bois de Boulogne, assez éloigné de la ville. Pour y arriver, il y avait une longue route bordée de chaque côté par de vieux et grands arbres qui formaient comme une voûte au-dessus de la route.

Il faisait frais malgré la chaleur déjà forte à cette heure matinale. Toute la troupe marchait sans bruit, sans parler, grave, réfléchie, comme ayant conscience qu’on allait assister à un drame sérieux. Charlemont très émotionné réfléchissait ; il pensait.probablement avoir fait une boulette et regrettait d’avoir été si loin en provoquant cette affaire. De temps en temps, il jetait .un regard furtif sur son adversaire qui ne paraissait pas vouloir se dérober au combat, ni être émotionné; il l’était pourtant plus que lui, il avait été fortement battu la veille à la boxe, ce n’était pas pour lui inspirer confiance; il avait appris les armes et ne manquait pas de courage.

Charlemont n’avait jamais pris qu’une leçon de fleuret, celle qu’il prit la veille avec le maître d’armes du 72e régiment de ligne qui se trouvait logé dans la même caserne que lui (caserne Gourmelat), à qui il s’adressa en ces termes : — « Sergent, je dois me battre en duel demain matin, je n’ai jamais pris de leçon, je ne connais les fleurets que pour en avoir vu de loin dans les panoplies, je n’en ai de ma vie tenu entre Les mains. Je désirerais pourtant n’avoir pas l’air si bête, voudriez-vous avoir l’obligeance de me montrer ce que je dois faire pour cela ? » Le maître fit le nécessaire pour la circonstance. Tout en marchant, Charlemont réfléchissait toujours ; il y avait peu de temps il avait lu des romans de cape et d’épée, et se souvenait de certains duels qu’il compa-

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rait au sien ; il avait la conviction que son affaire serait sérieuse el qu’il y aurait mort d’homme. .

Absorbé-par ses pensées, il leva la tête et vit une éclaircie dans le feuillage formant voûte, au travers de laquelle le soleil venait lancer ses vifs rayons ; une volée de petits oiseaux gazouillant, chantant à plein gozier, « comme si c’était décent dans un pareil moment. » C’était bien ce qu'il avait lu, il y. avait comme de la poésie dans les duels, donc c’était sérieux.

' On marchait toujours dans le plus grand silence, troublé de temps en temps des coua-coua de crapauds ou de grenouilles qui habitaient les fossés de la route; c’était lugubre, mais on marchait toujours, c’était loin. Enfin la route fait un angle à gauche et se continue très loin encore. Charlemont espère toujours sur l’imprévu et se disait : pendant qu’on marche on ne se tue pas. Mais à ce moment le maître d’armes crie : halte ! c’est ici,' en montrant une espèce de pelouse dénudée et rôtie par, le soleil ; son sang ne fit qu’un tour car il aperçut, dans un coin du terrain, un tas de terre fraîchement remuée^ à côté d’un trou ressemblant à une fosse, c’était bien ainsi qu’il pensait : ta fosse était faite d’avance, celui qui sera tué sera enterré séance tenante, les autres s’en iront et tout sera dit. — Enlevez vos vêtements, mettez-vous nus jusqu’à laceinture. Charlemont, voyantqu’il ne devait compter que sur lui-même, reprit alors son sang-froid. Les témoins font le salut, prennent les distances, placent les deux adversaires, engagent les fleurets en les croisant à dix centimètres delà pointe et disent : soldats du 2e régiment de zouaves, faites votre devoir, allez. Alors Charlemont ne voit plus rien que comme un brouillard devant le soleil. 11 ne se rappela rien des conseils du maître, ni de ce qui se passa pendant le combat ; à un moment, il sentit dans sa main une résistance assez forte, c’était son fleuret qui venait de traverser son adversaireà trois places; illâcha son fleuret qu’on vit danser dans les blessures. Les témoins s’empressèrent de le retirer le plus adroitement possible, car il avait traversé la paume de la main, le biceps et le côté droit du corps sous l’aisselle. On fit un pansement provisoire. Les combattants s’embrassèrent par l’ordre du maître d’armes et toute la petite troupe se remit en route pour la caserne. En passant près du tas de terre

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et de la prétendue fosse qui. l’avait si fort impressionné, Gharlè.-' mont jeta cette fois, de ce côté, un regard qui témoignait de la: satisfaction qu’il avait d'un résultat si inattendu. On s'en retourna comme on était venu, dans le plus grand silence ; il semblait pourtant que l’inquiétude avait disparu des physionomies et que chacun était soulagé du poids de la responsabilité qui pesait sur lui, surtout en raison de la gravité qu’on supposait devoir résulter de ce duel que tous prenaient au sérieux.

Aussitôt le duel terminé, les quelques soldats qui avaient pu y assister en curieux se dépêchèrent. de rentrer au quartier. Laporte de la caserne était encombrée de soldats, zouaves et lignards ; on attendait anxieusement des nouvelles de l’affaire. Les premiers arrivent : — « Eh bien ? disent les uns ; quel résultat? disent les autres ; Charlemont est vainqueur !... — Ah !... il est fort !... — C’est un maître épatant!... — et alors ?... — il a traversé l’autre à trois places ! — Oh !... » — Les combattants arrivent, on s’empresse auprès d’eux, on leur presse la main, on demande des détails aux assistants. Charlemontest naturellement l'objet de la plus grande curiosité, en même temps qu’il fait l’admiration de tous. Il semblait que personne ne l’eût connu avant.

Toute la petite troupe, augmentée d’un grand nombre de camarades, alla à la cantine sceller le pacte qui fit des deux adversaires des amis inséparables.

Il fallait voir alors notre héros de 18 ans, au milieu de ces vieux soldats d’Afrique et de Crimée, inspirant non seulement la crainte, mais le plus grand respect.

Voici comment se font les réputations ; avis aux jeunes !

Deux mois après son fameux duel, Charlemont faillit compromettre sa réputation. Grâce à son sergent-major, un Parisien de 35 ans, très sérieux, il échappa à ce danger. C’était toujours à Tlemcen et cela se passa dans la chambrée.

Un des deux témoins de son adversaire était justement celui qui l’avait battu en Kabylie, le 24 mai 1857, un gros Alsacien très fort, ayant une douzaine d’années de service. On rentrait du tir à la cible, une dispute s'éleva entre eux : après des mots réciproques, Charlemont alla se placer au milieu de la chambrée et l’interpella : « — Tu es un gros fainéant, souviens- toi de ce que tu

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m’as fait en Kabvlie, ici tu ne feras pas de même ; si tu as du cœur avance donc!... »Sans défiance aucune, le gros Alsacien avança, mais avec tant d’élan et si peu de prudence, qu’à la distance précise, il reçut de Charleniont, en pleinefigure, ce coup de poing si sec, dont celui-ci paraissait déjà avoir le secret. L’Alsacien roula sur le parquet, puis il se releva et voulut renouveler deux fois de suite sa tentative d’attaque ; ce fut en vain, car à chaque fois il recevait un coup de poing terrible qui le faisait rouler sur le sol. Il dut se retirer au pied de son lit, la figure ensanglantée, honteux d’une p areille défaite, maugréant, ruminant sans doute une vengeance. (Il n’en fut pourtant rien.)

Charlernont impassible, debout à la même place, n’ayant. pas bougé d'un pas pendant le combat, lui dit : — « Maintenant ce n’est pas fini, toi qui as des prétentions sur "les armes et qui, comme témoin à mon duel, as réglé les apprêts du combat, eh ! bien! moi je vais aussi te régler ton compte, tu viendras avec moi demain sur le terrain, je te ferai voir ce que c’est qu’un maître d’armes. »

Charlernont se rendit chez le sergent-major, le mit au courant de son affaire en le priant de demander au commandant la permission d’aller se battre sur le terrain. Le sergent-major, homme d’esprit, très réfléchi, lui dit : « Personnellement je suis satisfait des résultats que vous avez obtenus, mais vous êtes un enfant, vous devez vos succès à votre énergie, à votre courage ; mais le hasard vous a favorisé quant à votre duel, car vous ne connaissez pas le premier mot des armes ; votre réputation est à cette heure fortement établie, n’allez pas donner au hasard l’occasion de vous la faire perdre. Comprenez- vous que si votre adversaire réussissait à vous toucher sur le terrain, qu’il en serait d'autant plus grandi aux yeux de ses camarades que vous en seriez plus diminué. Vous avez eu votre revanche de Kabylie, et cela au grand jour, restez sur vos lauriers, pas de bêtises. Vous n’irez pas sur le terrain vous battre, rentrez à la chambre, et pas un mot de ce que je viens de vous dire. »

Une demi-heure environ après cette conversation, alors que les hommes de la chambrée étaient encore occupés à nettoyer leur carabine, le sergent-major entra dans la chambre et dit d’unè

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voix forte et sévère : — « Charlemont, le commandant vous refuse la permission d’aller vous battre, il ne veut pas prendre sur lui la responsabilité d’un grave accident. » Puis il se retira. Naturellement on commenta de façon avantageuse pour Charlemont le soidisant refus du commandant, inventé de toute pièce par le sergentmajor. On disait qu’il avait eu peur que Charlemont tue l'autre.

Le commandant, prévenu du subterfuge, approuva le sergentmajor.

Ainsi finit cette aventure, qu’on peut méditer au point de vue moral et physique.

En quittant Tlemcen, la compagnie de Charlemont fut détachée au camp de Raschgoun, pour y construire une route; son escouade fut détachée au camp d’Aïn-Kial pour y faire des puits. C’est ici que Charlemont prit ses premières leçons de boxe, elles ne furent pas nombreuses et la qualité laissait fort à désirer. 11 y avait à Aïn-Kial un détachement de soldats du bataillon d’Afrique ; parmi eux, plusieurs s’amusaient à faire du chausson ; Charlemont s’aboucha avec eux et prit quelques leçons. Quelques jours après, on lui fit faire assaut, sans gants, d’ailleurs on ne donnait pas de coups de poing. Les pieds étaient garnis de chaussons fabriqués par les soldats, avecdes morceaux de couvertures de campement. En faisant assaut, il reçut en plein dans l’œil un coup de pointe de pied, d’un grand diable de joyeux, il crut avoir l’œil crevé. Un arabe, qui prenait part aux assauts, mit du savon noir derrière l’oreille de Charlemont; on ne vit jamais aucune trace du coup de pied, était-ce l’effet du savon? ... On lui fit faire assaut avec un arabe qui était de même taille quelui, très leste et fort robuste ; il reçut un si formidable coup de pied porté avec le talon, dans les reins, qu’il lui semble le sentir encore aujourd’hui. On sait que les arabes n’ont pas les pieds tendres, « puisqu’ils marchent avec, diraitBoquillon ». Ces arabes avaient dû apprendre le chausson avec des marins ou des Marseillais, car leurjeu ressemblait à celui de ces derniers. Ils avaient une manière spéciale de l’exécuter et de se tenir en garde. Us se tenaient complètement droits, les pieds se touchant presque, les bras pendants de chaque côté, le long du corps, comme dans la position du soldat sans arme. Le

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corps tourné de côté, une épaule en avant. Dans cette position, ils ressemblaient à des pantins faisant de petits bonds en avant, en arrière, à droite et à gauche, sans aucune flexion ni du corps ni desjambes, et frappaient en cadence leurs cuisses de leurs mains. A un moment donné, la jambe qui se trouvait en arrière partait avec une grande rapidité, traçait un demi-cercle horizontal et venait frapperavec une grande force les reins de l’adversaire.Dans son mouvement, la jambe restait souple, molle, sans flexion ni extension, c’était comme un coupde fléau. Ce coup, qu’ils faisaient admirablement, peutêtre comparé à notre ancien coup de pied en tournant. Bien exécuté contre des personnes inexpérimentées, ce coup serait très dangereux pour celles-ci.

Ils exécutaient aussi très bien un autre coup, bien moins pratique que le premier ; il consistait à se porter vivement en avant en posant les mains à terre, en tournant en même temps le dos à l’adversaire et lui lancer les deux coups de pied successivement dans le creux de l’estomac. Ce coup s’exécutait par flexion et extension.

Les marins et les tireurs du midi de la France employaient beaucoup ces deux coups de pied, mais ils faisaient le premier moins bien que les arabes. Ils employaient encore deux autres coups de pied : l’un consistait à faire la roue et frapper des deux pieds la poitrine de l’adversaire, l’autre un coup de pied double en sautant, lancé des deux pieds successive mement, presque simultanément, pour frapper sous le menton.

Charlemont revint à Paris dans sa famille, en congé de réserve. Il se chercha une situation; n’en trouvant pas, il n’hésita pas, et prit de nouveau du service, à titre de rengagé, au 13e bataillon de chasseurs à pied.

On a pu constater dans le cours de cette biographie, que Charlemont possédait un tempérament qui se prêtait volontiers aux exercices du corps. Il s’adonna à l’étude des exercices par plaisir, par passion, ne songeant pas qu’il se consacrerait un jour à l'enseignement et en ferait sa profession.

Le i Se bataillon de chasseurs à pied était, en J860, caserne de

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l'Ave -Maria, disparue depuis. C’était un ancien couvent, portant le nom indiqué ci-dessus.

Il y avait une salle de boxe; Charlemont alla voir donner les leçons et se fit inscrire comme élève volontaire.

Le prévôt, qui lui donna sa première leçon, fut fort étonné de la correction et des facilités de son élève; il le fit reposer et alla prévenir le maître qui vint assister à la deuxième partie de la leçon ; il paraît qu’il fut émerveillé des dispositions de son nouvel élève. La leçon terminée, il le prit à part et lui demanda s’il avait déjà pris des Jeçons. Charlemont lui dit ce qu’il avait fait en Afrique. Le maître lui fit faire assaut avec lui : — Vous êtes de la force d’un prévôt, lui dit-il, et même quelque chose de plus. Dimanche il y aura assaut aux Voltigeurs de la Garde, à Courbevoie, si vous voulez, je vous y emmènerai, très heureux de vous présenter ; je vous offre gracieusement votre brevet ainsi que toutes les dépenses de la journée!... — Je me tiens à votre disposition si cela peut vous être agréable, trop heureux si je puis faire honneur à vos présomptions.

A l’assaut, on mit Charlemont devant un maître qui avait la réputation de n’accepter pour le brevet de prévôt que des élèves bien formés. L’assaut commença et attira l’attention de tous les maîtres et prévôts présents. Tous s’étaient arrêtés pour voir ce nouveau tireur, qui n’avait pour ainsi dire pas travaillé et qui tenait tète à un maître connu. L’assaut terminé, le maître, qui venait de lui faire subir l’épreuve obligatoire, le présenta à tous les maîtres et prononça à haute voix ces paroles remarquables : — « Messieurs, je vous présente le chasseur Charlemont, en qualité de prévôt, je le trouve dans les meilleures conditions, pour l’obtention de son brevet. Je constate en même temps que s’il avait six mois de travail de plus, aucun de nous ne pourrait tenir devant lui avec avantage. Celui qui en douterait n’a qu'à se mettre devant lui et le faire travailler. » Ce maître se nommait Barrère, il était , 1er maître au régiment des grenadiers de la garde impériale. Quelques maîtres qui assistaient à cet assaut existent encore.

Cette prophétie ne se réalisa pas six mois après, mais deux ans plus tard, tous les maîtres constataient qu’il était fort difficile de tires avec-avantage contre Charlemont.

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Ce premier succès stimula l'amour-propre du futur professeur, il ne manquait pas de faire savoir à tous qu’il était prévôt et de montrer son brevet au besoin.

Une occasion se présenta de donner libre cours à son ambition. En 1861, Louis Vigneron, qui avait annoncé un assaut public dans la salle du Waux-Hall, reçut, quelques jours avant la séance, la visite d’un jeune chasseur à pied, qui venait lui demander de tirer dans l’assaut : C’était Charlemont. « Qui êtes-vous, et que savezvous faire?... demanda Vigneron. — Je suis prévôt au 19e bataillon de chasseurs à pied. — Voilà des gants : voyons ce que vous savez faire. » — Après quelques passes : — « Cela ira, dit Vigneron, mais il faudra venir travailler tous les jours avec moi. — Tirerai-je à votre assaut?... — Vous tirerez. — Avec qui? — Avec moi. »

' Charlemont n’avait pas tant espéré. Du premier coup d’œil Vigneron avait reconnu que ce jeune chasseur, qui manquait d’école, de méthode, qui, pour ainsi dire, n’avait pas eu de maître, était merveilleusement doué, qu’il avait une vitesse et une agilité exceptionnelles.

L’assaut fut brillant; Vigneron, qui était bonhomme au fond, tout en ménageant un peu son jeune adversaire, lui donna l’occasion de développer ses qualités naturelles de rapidité et d’àpropos. A dater de ce jour, Charlemont fut classé parmi les tireurs de première force ; en quelques mois il acquit ce qui lui manquait et, dès l’année suivante. Vigneron n’eut plus besoin de le ménager. Rien n’était plus curieux que de voir ce jeune homme leste, vif, bien découplé, aux prises avec ce colosse aux poings formidables, à la jambe puissante comme une catapulte. Pourtant, il faut bien le dire, il y avait une disproportion de taille, de poids et de force musculaire qui rendait l’assaut peu sévère.

Aussi les amateurs, pour juger définitivement Charlemont, désiraient-ils le voir en face d’Hubert Lecour.

Charlemont, casernéau Prince Eugène, place du Château-d’Eau, fréquentait assidûment la salle Vigneron, il y travaillait sérieusement, s’exerçant à donner la leçon et faire des assauts avec les élèves.

Un jour, il fit un remarquable assaut, avec Emile Lamand,

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prévôt de Vigneron, un garçon de moyenne taille, construit solidement, ne reculant pas d’une semelle en tirant. Aussi Charlemont eut-il fort à faire avec lui; heureusement qu’avec ses jambes il le dominait et le tenait à distance. Il ne put pourtant pas éviter plusieurs engagements, où les poings frappaient dur. Quoique moins entraîné que son adversaire, à cet exercice, Charlemont fît voir qu’il rie reculait pas non plus facilement. L’aSsaüt se termina par une salve de bravos et d’applaudissements. Les deux champions, en se serrant la main, purent, en se regardant le visage, constater les traces de leur mutuelle vigueur. Vigneron témoigna ses regrets de n’avôir pu faire paraître cet assaut en public.

Vers 1865-1866, Emile Lamand, prévôt de Louis Vigneron, partit pour Madrid (Espagne) afin d’y enseigner la boxe française. C’était un garçon de 25 ans environ, 1 m, 68 de taille, cheveux crépus, fort bien au physique et magnifiquement musclé, souple, * d’une vitesse surprenante. A son arrivée à Madrid, il se mit en rapport avec les amateurs de sports, tous gens de la haute noblesse, qui lui montèrent une salle coquettement agencée, dans une rue voisine de la place Capellanes. Il est triste, regrettable même, d’avouer que ses plus fervents ennemis furent ses compatriotes, ceux-ci ne voyaient pas d’un bon œil l’introduction, dans leur pays de résidence, d’un sport qu’ils considéraient comme brutal et grossier; ils lui disaient : ici les gens ontleurs jeux, leurs luttes spéciales. Les hommes du peuple (les hommes de barrière) s’adonnent à l'exercice du couteau, c’est leur genre de boxe à eux.

C’est alors qu’Ernile Lamand vanta son école, disant que le couteau ne pouvait pas tenir devant la boxe française. Devant cette affirmation, ceux-ci firent venir de Barcelone un tireur au couteau, fort expert dans l’art de vous mettre les tripes au vent, pour se mesurer avec lui.

Le jour de ce combat d’un nouveau genre, fixé, un nombre de privilégiés seuls y assistaient. L’homme au couteau prétendait qu’il portait ses coups avec une adresse et une agilité telles que personne ne pouvait les éviter. 11 était armé d’un couteau en bois, trempé dans du noir, de manière à marquer les coups afin qu’on ne puisse les nier. Le boxeur avait des gants, mais des bottines de ville.

Une fois en garde, l’homme au couteau s’avance pour frapper: à ce moment le boxeur lui porta un si formidable coup de pied bas sur la jambe, qu’il fit plier son adversaire. A la deuxième reprise, le tireur au couteau voulut ^ondir et se lancer furieusement sur son adversaire, mais le boxeur, qui ne le perdait pas de vue, à ce moment lui porta un coup d’arrêt chassé au creux de l’estomac, qui le jeta à terre, sans connaissance ni respiration.

Le combat terminé, les adversaires du professeur de boxe ne désarmèrent pas contre lui ; c’est ainsi que, quelques jours après, il disparut de Madrid, sans que nul ne sache ce qu’il était devenu. En effet, cette disparition fut mystérieuse, car à Paris, où Emile Lamand était né et avait sa famille, on n’eut plus de ses nouvelles.

Le 19e bataillon de chasseurs partitpour Douai (Nord), berceau de sa formation.

Deux compagnies furent détachées à Arras (Pas-de-Calais). Charlemont fut chargé de l’enseignement de la boxe et de la canne.

11 appliqua alors la nouvelle école qu’il venait d’éludier pendant son séjour à Paris. Il composa un travail qui lui était tout personnel et en même temps qui était en progrès sur ce qui se faisait dans l'armée. Plus d’une fois on le vit se lever la nuit, appliquer au mur son traversin, sur lequel il essayait une leçon qu’il venait de composer dans son lit, Parfois, le jour, il étudiait l’appréciation de la distance, en portant des coups de pied dans les carreaux des fenêtres. Il était arrivé à une précision telle, qu’il pouvait porter un coup de pied à fond et toucher le carreau sans le casser. Il faut dire qu’il avait une souplesse et une élévation de jambe exceptionnelle, et qu’il ne cessait pas un jour de s’exercer. Le lieutenant Hecquet, chargé des salles, le présenta par curiosité, au général Beaufort d’Hautpoul, venu pour passer la revue d’inspection. Le lieutenant prit une canne qu’il éleva horizontalement le plus haut possible, Charlemont la toucha du bout de son pied, l’autre pied ne quittant pas le sol. On mesura la hauteur, il y avait 2m14, 0m44 de plus que sa taille. Devant le général il fit répéter sa nouvelle théorie à un jeune chasseur nommé Bouillet, qui donna une bonne impression de ce nouveau travail, et de ses dispositions particulières; il devint lui, plus lard, Ier

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maître au 58e régiment de ligne, colonel Moulin. Le général témoigna sa satisfaction en félicitant le maître et l’élève.

Voici comment à Arras, Charlemont fit connaissance avec Boulanger, brigadier maître d’armes au 2e régiment de dragons, plus tard adjudant-moniteur à l’école de Joinville-le-Pont : Boulanger avait invité un chasseur de son pays avenir casser la croûte dans sa chambrée; le chasseur ayant de la peine à prendre un pain de munition suf la planche ad hoc, le brigadier se moqua de lui ; celui-ci répondit : — « En effet, j’ai plus de peine à le prendre avec la main, que le maître de boxe de chez nous, qui, lui, leprendrait avec son pied. — Gela ne se peut pas, je mettrais bien ma gamelle pleine sur la planche, convaincu qu’il ne pourrait pas la toucher avec son pied. — Et moi aussi, dit un autre. » Un pari s’engage, cinq ou six gamelles, garnies de soupe, avec leurs portions de viandes, sont rangées sur la planche à pain, un grand nombre de bouteilles complètent le pari ; on va chercher Charlemont qui d’un coup d’œil mesure la hauteur et dit : « C’est entendu, j’accepte. » Il se plaça alors sous la planche à pain et d’un coup de godillot fait sauter en l’air pain, gamelles et leur contenu, le pari était gagné. Charlemont fit plus, il fit mettre sur la planche deux pains l’un sur l’autre, le plus élevé dépassant la planche, il fut enlevé d’un coup de pied. Les dragons ne voulurent plus mettre leurs gamelles à la disposition du pied de Charlemont.

C’est alors qu’il commença à organiser des petits assauts dans les communes environnantes d’Arras. Il profita, pour essayer sa nouvelle méthode, de ce que à la foire qui se tenait sur la promenade des allées, près celle des Soupirs, il y venait des lutteurs et dés boxeurs. Parmi ceux-ci il y avait les frères Scica, deux magnifiques nègres bien découplés, à qui il donnait déjà du fil à retordre, les Broca, les Alphonse, le Bœuf et Louis de Lyon qu’il voyait pour la première fois.

Lorsqu’on avait bien travaillé, on se rendait place de THôtelde- Ville, chez la mère Martin, manger un omnibus (un excellent et énorme bifteck sur une grande assiette de pommes de terre frites), arrosé d’une bonne bière à quatre sous la canette (le litre).

On se payait le théâtre qui était tout à côté, et la journée avait

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été bonne, le temps passait sans s’ennuyer; il n’y a rien de vrai comme de travailler pour s’amuser.

A la Sainte-Barbe, il y avait une magnifique fêle de nuit donnée à la citadelle par le régiment du génie.

11 y avait des simulacres d’attaques et de défenses très intérêt sants ; on faisait des travaux d’approche et l’on faisait sauter des fougasses. La fête se terminait par un magnifique feu d’artifice, tiré aussi par les soldats du génie.

Il est inutile de dire que, ce jour-là, il y avait grand régal à la citadelle, les punitions levées, et la permission de 48 heures pour tous. Doux souvenirs... hélas!

Pendant un court espace de six mois, il avait formé un certain nombre de bons élèves et quelques tireurs assez remarquables. En rejoignantle bataillon àDouai, Charlemont, quiavaitson brevet de maître, fut attaché à la salle de boxe, en qualité de second maître. Mais le premier maître, par un sentiment de délicatesse des plus louables, lui donna la direction de la salle, avouant de bonne foi que Charlemont était plus savant que lui et par conséquent plus capable de diriger le cours. Il partagea avec lui, sans y être obligé, les appointements destinés à la salle de boxe. Ils restèrent ainsi en bonne intelligence; quelques mois après le premier maître prit son congé, Charlemont le remplaça.

Si la ville de Douai n’est pas très agréable, en revanche les habitants le sont beaucoup, et surtout très bons et très affables pour les soldats ; tout le monde le sait, dans tout le Nord il en est ainsi. Charlemont en profita. Pour passer ses dimanches agréablement, il organisa, dans les petites villes et les communes des environs, des assauts composés, qui intéressaient beaucoup les habitants de ces localités. C’était fête pour le pays qui pouvait posséder un assaut et des soldats. Charlemont ne fut pas long à être connu, et les demandes pour aller donner des assauts arrivaient-elles en grand nombre. Ceux qui avaient eu un assaut chez eux en voulaient encore, c’est ainsi que l’on retournait plusieurs fois dans la même localité.

Ces assauts étaient généralement composés d’épée, de sabre, de canne, de grand bâton, de boxe française, anglaise, et de lutte, Charlemont était toujours accompagné de sept ou huit de

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ses prévôts. On rencontrait quelquefois des amateurs, d’anciens prévôts. Il annonçait ses assauts, par un cent de petites circulaires, format in-1 2^ que M. Paul Adam lui faisait payer 1 fr.50 et par dessus le marché un article dans son journal, Vlndépendance de Douai. Dans son programme, il prenait le titre de premier champion de France et élève du célèbre Louis Vigneron, l’homme-canon de l’Hippodrome de Paris ; ce qui donnait lieu parfois à des malentendus très amusants. Il y avait toujours cent francs pour le vainqueur du jeune maître, ce qui était une grande attraction. Le dimanche, après la soupe du matin, Charlemont se mettait en route avec ses élèves, tous en grande tenue, bien astiqués, sabre-baïonnette au côté, les gants blancs aux mains et les plumes de coq au vent ; en. chemin de fer, lorsque la localité se trouvait près d’une station, sinon en voitures du père Merlin, place d’Armes, qui étaient louées pour la journée, très bon marché d’ailleurs. Des bourgeois de Douai, élèves de Charlemont, louaient aussi des voitures et accompagnaient les chasseurs, c’était aussi fête pour eux, ils passaient une bonne journée.

Les assauts avaient généralement lieu dans des salles de danse, souvent aussi dans des granges où Ton battait le blé ou le chanvre.

Un jour à Ecourt Saint-Quentin, à cinq ou six lieues de Douai, un assaut devait avoir lieu dans une grange à battre le lin, mise en propre état et décorée pour la circonstance. Longtemps avant l’heure de l’assaut, une centaine d’habitants d’Ecourt et des environs, endimanchés, étaient allés à la rencontre des maîtres d’armes, à une heure environ du pays et les attendaient dans une auberge (à l’enseigne : Au Repos). Lorsqu’ils aperçurent le cortège composé de trois charrettes remplies de chasseurs et de messieurs, ils se mirent en travers delà route ; il fallut descendre et accepter la bienvenue pendant que les chevaux reprenaient baleine.

Ici, a lieu le malentendu dont nous parlons plus haut. On était en train de se rafraîchir de bonne bière du pays, lorsqu’une conversation s’engagea entre chasseurs et habitants, ces derniers s’exprimaient en patois qui serait fort amusant à reproduire, mais peu compréhensible pour les lecteurs. — « Où est-il M. Louis Vigneron?... — Il est à Paris — Il n’est pas là?... —

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Mais il ne doit pas venir! — Comment, puisqu’il doit donner 100 francs à son vainqueur?... —-Ce n’est pas lui, c'est Charlernont! — Où est-il ?... — Le voici!» — En ouvrant des yeux étonnés et paraissant douter : — « Comment, ce petit blondlà ! c’est celui-là le premier maitre de France ?... il n’en a pas l’air! — Vous le verrez tantôt. » — En même temps ces braves gens allaient autour des voitures, cherchant, furetant, paraissant fort intrigués, ne voyant pas ce qu’ils cherchaient. Ils s’adressaient à des chasseurs qui les regardaient faire : — « Où donc a-t-il mis son canon? ... — Mais il n’y a pas de canon! — Comment ?... — Non ! — - M. Charlemont est élève de M. Louis Vigneron, l’homme-canon ! — Ah !» — Les campagnards avaient confondu et mal interprété le programme, c’était amusant. On se remit en route. Autre conversation. «11 va avoir fort à faire le petit blond, nous avons à Ecourt un maitre qui n’a jamais trouvé son pareil ! — Il trouvera mieux aujourd’hui ! — Il n’a jamais été battu! — Il le sera aujourd’hui! ~ Mais il est très fort, il donne des leçons au fils du maire ! — Vous verrez tantôt ! »

Enfin arrive l’heure de l'assaut, on commence. Un certain nombre d’assauts de toutes sortes ont lieu, puis vient le tour du petit blond et du professeur du fils du maire. Ce fut le bouquet. On fait le salut d’usage. Charlemont commence, son adversaire ensuite : un homme plus grand que lui, trente ans environ, bien élancé, il fait un salut superbe et avec beaucoup de facilité. Aussi les paysans avaient-ils pleine confiance en lui ; ils rayonnaient ; la victoire n’était pas douteuse, le petit blond allait être battu, facilement, disait-on. Nous voyons encore à ce moment les prévôts de Charlemont, riant sous cape de la déconvenue qu’allaient avoir ces braves paysans, sachant, eux, à quoi s’en tenir sur le résultat final. Ce fut vite fait, Charlemont ne fut pas long à juger son adversaire, alors il ne le laissa plus en repos, l’attaquant constamment, rapidement, ne le laissant attaquer que pour le prendre à la rispote ou au coup d’arrêt, l’attaquant partout, en haut, en bas, coups de poing de figure ou de flanc, coup de pied bas et chassés à l’estomac, son adversaire n’avait que le temps de se relever pour retomber aussitôt; l’assaut se termina par le revers de pied à la

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figure que Charlemont exécutait à la perfection Alors les paysans : — « Mais ce n’est pas Dieu possible !... c’est un diable, on ne voit pas comment il fait, c’est, comme un chat ! ah! mais c’est bien autre chose que l’autre! on ne lui gagnera jamais ses 100 francs. »

L’assaut terminé, on mit des tables et des bancs dans la grange, on se rafraîchit et on buta la santé des deux champions : du petit blond et du professeur du fils du maire. On invita tous les tireurs à dîner ainsi qu’au bal; on s’amusa beaucoup et on fit promettre à Charlemont de revenir encore donner un assaut. On attela et on reprit la route de Douai.

Tous les assauts se passaient de la façon la plus convenable, jamais aucun nuage ne venait troubler la bonne harmonie qui régnait entre civils et militaires, au contraire, c’était à qui hébergerait ces derniers. Charlemont était connu avantageusement dans fout le Nord et le Pas-de-Calais : Arras, Roeux, Yitry, Saint- Nicolas, Petit-Bapaume, Forest, Brebières, Ilénin-Liétard, C irvin, Lens, Coùrrières, Seclin, Roub lix, Ecourt, Saint-Quentin, Aniche, Somain, rFcluse-Saint-Quentin, Abscon, Oignvet Denain, furent témoins dé ses premiers exploits, et en conservèrent un bon souvenir.

Un incident qui se passa à Somain (Nord) mérite d’être raconté, ne serait-ce qu’au point de vue de la tactique du combat. Ce n’était pas dans un assaut ni à propos d’assaut.

C’était un dimanche, il y avait bal, chez le père Poulain Jean. Charlemont, en compagnie de quelques amis, ses prévôts, se trouvait dans la salle de danse; trois garçons meuniers qui avaient probablement bu y entrèrent et souffletèrent une demoiselle qui refusait de danser avec eux, étant engagée d’avance. Le père Poulain leur fit des reproches, les menaçant de leur faire dresser un procès-verbal. Ils tournèrent leur fureur contre lui et voulurent lui faire un mauvais parti. Ils étaient tellement excités en discutant avec le patron, qu’ils ne virent pas Charlemont les prendre par derrière, à bras-le-corps, un à un, et les porter dehors, ils ne s’en aperçurent que lorsqu’ils furent tous les trois dehors. Charlemont pria ses camarades de faire attention et sortit. Les trois gaillards, furieux, voulurent se venger et se jetèrent tous trois de face sur Charlemont qui se jeta de côté les obligeant, en quelque sorte,

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par ce mouvement, à faire par le flanc, de manière à n’avoir qu’un adversaire à la fois devant lui. Le premier se trouvait assez près de Charlemont pour le saisir par les épaulettes, mais au même instant, il recevait un vigoureux coup de pied chassé porté du talon au creux de l’estomac, et tombait en arrière, la tête dans la poitrine du second qui à son tour tomba sur le troisième. 11 n’y eut qu’un coup ; les deux premiers se retirèrent crachant le sang, le troisième moins atteint se releva et voulut se lancer sur Charlemont, qui, d’un pareil coup, l’envoya rouler dans un ruisseau assez creux, rempli de boue et d’ordures de toutes sortes, puis il rentra dans la salle du bal où il fut applaudi par tous. Une demiheure après, Charlemont s’aperçut qu’il lui manquait ses épaulettes ; il mit son sabre au côté, sortit et alla trouver lés trois meuniers qui nettoyaient leurs vêtements près d’un puits qui se trouvait à peu de distance de là. Sans rien dire ils lui rendirent ses épaulettes. Il les revit une quinzaine de jours plus tard, ceux-ci avouèrent leurs torts et s’excusèrent; ils devinrent les camarades de Charlemont, alors, il n’eût pas fait bon lui chercher querelle devant eux. Ils n’étaient pas adroits, mais ils étaient extrêmement forts.

À propos de l’incident ci-dessus, nous allons raconter une petite histoire qui va donner raison à la tactique qu’a employée Charlemont, contre les trois meuniers. Dans l’enseignement qu’il donne aux enfants, il a bien le soin de recommander à ses élèves de ne se servir de la boxe que pour se défendre. Entre deux exercices, alors que ses élèves paraissent fatigués ou ennuyés, il cesse la leçon et leur raconte des histoires de héros, où le courage, la force et l’adresse triomphent ; il éloigne d’eux la peur, en stimulant leur courage, le tout bien brodé, bien détaillé, avec toujours des arguments sérieux à l’appui; il leur enseigne la tactique et leur raconte son combat avec les meuniers de Somain.

Un jeune élève de Charlemont âgé de six ans, bien connu pour avoir paru dans plusieurs assauts donnés par la Société des boxeurs français, au Cirque d’été et à la Comédie parisienne, se trouvait au milieu d'un grand dîner dans sa famille. On en était à la conversation sur les exercices de défense et les combats; il se mit à dire : — « Moi je n’ai pas peur, la peur n’évite pas le danger, au

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contraire elle le fait naître, peu importe le nombre de mes adversaires, je ne compte pas, deux, quatre, six ou dix, cela ne me fait rien. » L’enfant parlait avec une chaude conviction. Quelqu’un lui dit : — « Gomment ferais-tu- si tu avais six adversaires à combattre?... — Ce n’est pas plus malin que cela !... » Il plaça cinq chaises alignées en face de lui, puis il fit placer son pèreàla droite des chaises et expliqua qu’on ne pouvait pas combattre à la fois six adversaires de face, parce qulavec deux bras on ne pouvait pas parer les six coups de poing ou coups de pied, portés à la fois par six adversaires; que, dans ce cas, il fallait se jeter soit à droite, soit à gauche des six adversaires, de manière à n’en avoir qu’un à combattre à la fois. Il tourna les cinq chaises à droite, se jeta de ce côté et fit faire à droite à son. père, qui: se trouva ainsi devant lui, les cinq chaises à la suite et l’une derrière l’autre. Ainsi placé, il dit à son père : — « Tu vois papa, tu te trouves seul devant moi, les autres sont derrière toi, je peux donc combattre un adversaire à la fois p) en même temps, il lance un coup de poing à son père au creux de l’estomac. Celui-ci droit, les pieds rapprochés, fut surpris, perdit l’équilibre et tomba sur la chaise qui était derrière lui, entraînant par suite toutes les chaises qui tombèrent l’une sur l’autre comme une rangée de dominos. Le père se releva sans aucun mal, et toute la société ria aux éclats à la vue du résultat de cette manœuvre imprévue.

L’enfant a démontré, en l’appliquant, la tactique pratique à exécuter contre plusieurs adversaires.

Il y avait à Douai à cette époque un homme bien fort, nommé Terry, du 8e régiment d’artillerie. Il allait souhaiter la fête à son colonel, une pièce de canon de quatre, sur son épaule, et portait sur son dos son cheval à l’infirmerie. Il était forgeron â Equerchin, village voisin; on racontait qu'à quinze ans, lorsque son père lui refusait l’argent nécessaire pour boire une pinte de bière le lundi, il portait l’enclume sur la roule au milieu du village; le père était obligé de céder s’il voulait rentrer en possession de son enclume. Louis de Lyon l’a connu, car il est venu, à cette époque, donner plusieurs assauts à la fête de Doüai, sur la place du Barlet et à la salle du Pavillon. Charlemont y tira.

En même temps que le 19e bataillon de chasseurs, qu’on appe-

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lait les enfants de Gayant, parce qu’il avait été formé à Douai, le 15e bataillon de chasseurs y tenait garnison; il y avait plusieurs maîtres et prévôts d’une certaine valeur qui procuraient à Gharlemont l’occasion de*travailler.

En ville, une salle d’armes et de boxe était tenue par un nommé Detrain, qui cumulait en même temps le métier de ferblantier et celui de musicien, le soir, au théâtre. On invita Charlemont à y venir faire de la boxe. Un élèvede la salle, un marchand de grains, voulut le tâter pour un assaut de boxe anglaise, on tirait alors avec des gants d’escrime, la main ouverte ; Charlemont ferma les mains et frappa sec ; on ne voulut plus en tâter. Ayant ainsi assuré la supériorité de son école, il tira ensuite plus courtoisement et on; lui en sut gré.

;Le bataillon partit pour le camp de Châlons en 1864. Le maréchal de Mac-Mahon commandait le corps d’armée. Les maîtres de boxe, canne, etc... des différents régiments, s’étaient réunis en vue d’organiser un premier assaut; on apprit alors que le maître du 19® bataillon, dont la réputation était déjà très: répandue, n’était pas encore arrivé. On remit l’assaut à une date à laquelle celui-ci devait être présent. Lorsqu’il descendit à la station de Mourmelon, la plus grande partie des maîtres étaient venus lui serrer la main et faire sa connaissance. Ils savaient déjà, par les maîtres et prévôts du 19e, que le 1er maître avait une école sérieuse, spéciale, l’école de Paris. Ils lui firent un accueil sympathique, et tous se rendirent à la cantine. Là, les cœurs s’ouvrirent et les potins eurent libre cours. Il y avait un maître au 13e bataillon de chasseurs, nommé Gérard, qui faisait son malin en faisant des revers de pied avec ses espadrilles dont les semelles incrustées de sable ou de terre laissaient chaque fois des traces sur la figure. Pendant qu’il tirait, il imitait le cri du chat pour influencer son adversaire ; il était solide de corps, souple et vif ; on n’aurait pas été fâché de le voir devant un tireur qui l'eût calmé. — « On a songé à vous, disait-on à Charlemont, voudriez-vous tirer avec lui à l’assaut?... — Pourquoi pas! répondit ce dernier... ah!... parfaitement, je tirerai avec tout le monde. » C’était tout ce qu’on désirait. — Le maître du 13e bataillon n’était pas là, bien entendu, mais il n’ignora pas ce qui avait été décidé en son absence.

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A l’assaut, on le mit en présence de Charlemont; quand il vit ce dernier en garde, il perdit sa. contenance habituelle et voulut débuter par son coup favori, le revers de pied direct; il le faisait de loin très vivement. Sur cette attaque, au lieu de reculer, son adversaire s’avança en se penchant de côté en dehors, le coup passa et la jambe se trouva à la hauteur de la cuisse sur l’épaule de Charlemont, qui n’eut qu’à se redresser pour le jeter à terre. Ce fut d’abord un grand désappointement pour Gérard d’avoir raté son coup favori, mais il le fut encore bien davantage lorsqu’il voulut se remettre en garde. II y était à peine, qu’il reçut, de Charlemont, un revers de pied sur la figure, qui fit le bruit d’une claque; il n’en avait jamais reçu de pareil. Se sentant perdu, il comprit qu’il; avait à faire à un adversaire avec qui il ne fallait pas faire le chat. Gharlemont déploya sur lui son jeu magnifique et le battit complètement, sans que celui-ci pût le toucher une seule fois, tant il 'était surpris. Les autres étaient dans la joie. car ils étaient vengés. On alla à la cantine se rafraîchir et commenter les phases de ce premier assaut. Gérard bouda et n’y vint pas. Le lendemain Charlemont alla le voir à sa tente, le réconcilia avec lui, et ils devinrent de bons camarades.

Pendant les quatre mois de séjour au camp de Châlons, on pouvait assister tous les jours à des assauts. Charlemont invita le maître du régiment le plus voisin à venir, avec ses prévôts, travailler chez lui. Le lendemain, c’était au tour d’un autre régiment, et ainsi de suite; il épuisa, à tour de rôle, les régiments des trois divisions d’infanterie. Les autres maîtres procédèrent de la même façon, et les assauts se succédèrent tous les jours. En réalité la plupart des maîtres prévôts et élèves des régiments du camp, prenaient part à l’assaut du jour.

Il y avait au camp de Châlons un grand nombre d’officiers étrangers, venus pour suivre les grandes manœuvres, qui ne manquaient pas d’assister aux assauts de boxe qui les intéressaient fort. Ils faisaient entre eux une masse qu’ils remettaient au maître de l’assaut du jour, pour rafraîchir et encourager les tireurs.

Ce fut une bonne campagne pour la boxe, les quatre mois passés au camp de Châlons en 1864. Tous les maîtres et prévôts y avaient

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fait de grands progrès. C'est là que Charlemônt et Chauderlot firent connaissance et tirèrent ensemble pour la première fois.

Il y a -ici une coïncidence remarquable. La première rencontre entre Charlemônt et Chauderlot eut lieu au camp de Châlons, en 186i, dans un assaut donné par le 43e régiment de ligne. Charlemont était alors 1er maitre au 19e bataillon de chasseurs à pied et Chauderlot 1er maître au 100e régiment de ligne.

La seconde rencontre eut lieu à Paris en 1866, dans un assaut donné encore par le 43"e régiment de ligne, à la caserne de Reuilly. Cette fois, Charlemônt était 1er maître au 99e régiment de Ligne et Chauderlot était Ier maître au 18e bataillon de chasseurs à pied.

Charlemônt, quoique éloigné de Paris, conservait toujours des relations avec Vigneron et allait souvent à Paris pour assister à des assauts.

A la levée du camp de Châlons, le. 19® bataillon de chasseurs revint à Douai.

Quelques mois après,, le 1.9e bataillon changeait de garnison et allait à Lyon. Là, rien de remarquable, les régiments de cette garnison arrivaient tous du Mexique; ils n’avaient pas de professeurs. Charlemônt donna un assaut avec ses élèves, dans un petit village nommé Fontaine, près du camp de Satonay. Il fit la connaissance avec le père logant, concierge à la mairie de la Croix- Rousse, chevalier de la légion d’honneur, ancien maréchal-deslogis,maître d’armes aux hussards de la garde royale, prévôt de Lafaugère. Il prit 'quelques leçons avec lui. — A ce moment, Rossignol-Rollin, avec .sa troupe, donnait des séances à l’alcazar. Béranger, Lacroix, Alfred le beau modèle, Le Mineur de la Loire, Deligne, le terrible boulanger, Le Meunier d’Arnetal, etc... étaient avec lui. Charlemônt faisait de la boxe et de la lutte à trois francs la séance, c’était autant de pris et cela le faisait travailler. Une lutte des plus intéressantes eut lieu entre deux des meilleurs lutteurs de la troupe. Rossignol-Rollin! voilà une lutte extraordinaire, messieurs! on se croirait revenu dans l’antiquité, voyez leurs muscles, entendez-les craquer, ne dirait-on pas de l’acier, ah!... ce sont de beaux lutteurs, messieurs (le soleil paraissant aux vitres du plafond). Tenez* messieurs! le soleil vient leur

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rendre visite et les éclairer de ses rayons lumineux (le soleil disparaissant). Ah!... Messieurs, il en pâlit.

Dans cette séance, Charlémont lutta avec un de ses camarades du bataillon de chasseurs ; lorsque celui-ei le ceintura par derrière, il voulut lui saisir les deux bras, en passant les siens derrière le dos et en les croisant; il allait lui porter un coup en se jetant à terre en avant, pour faire basculer son adversaire, lorsque Rossignol-Rollin intervint et fit lâcher la prise, en expliquant, d’une manière théorique, le danger de se casser un bras en portant le coup dans cette position. Rossignol-Rollin était aussi fort théoricien pour la lutte, qu’il était charmant causeur. On venait exprès, et même de loin, pour lui entendre dire ses mots spirituels.

Le 10 octobre 1865, Charlémont quittait le 19e bataillon de chasseurs à pied, et entrait comme professeur de boxe, canne, sabre et bâton, au 99e régiment de ligne qui arrivait du Mexique et tenait garnison à Paris. Il fallut le plus promptement possible former des prévôts pour les différents exercices ; la tâche était rude, Charlémont la trouva agréable. Un an après, au fort d' Aubervîlliers, il donnait son premier assaut et présentait à l’examen des maîtres une vingtaine de prévôts de boxe et de canne; tous furent reçus, sans hésitation, à la grande satisfaction du colonel, M. Chagrin de Saint-Hilaire, qui, à cette occasion, remit au professeur une gratification.

Charlémont fréquenta de plus en plus la salle Vigneron et assista à presque tous les assauts donnés à Paris par tous les professeurs. Il est impossible de se rendre compte du nombre d’assauts auxquels il prit part. Dans l’armée, on travaillait ferme, le samedi était consacré aux travaux de propreté et d’astiquage ; il n’y avait pas de leçons ce jour-là, mais on ne se reposait pas. Le maître faisait travailler ses prévôts le matin, l’après-midi on allait travailler dans les autres régiments de la garnison, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres, sans préjudice des grands assauts du dimanche. On faisait des progrès dans l’armée. Jusqu’en 1870, on produisit de nombreux et bons élèves ; il n’en est plus de même aujourd’hui, tout est changé. Ces progrès tenaient à bien des choses : à cette époque, dans tous les régiments, il y avait

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des professeurs d’armes, de sabre, de boxe, de canne, de bâton, de danse et même de lutte. Les maîtres étaient accompagnés d’un certain nombre deprévôts. Ils étaient exempts de service, et donnaient toute la journée des leçons individuelles. Les professeurs avaient l’initiative de leur méthode. N’étant pas limités, ils pouvaient donner libre cours à leur intelligence et apporter des perfectionnements à leur travail. Les cours étaient obligatoires, mais les élèves pouvaient, dans une certaine proportion, choisir les cours qu’ils préféraient. Plus tard, ils pouvaient ou devaient changer d’exercices, suivant leur degré d’instruction. Ceux qui ne prenaient pas leur leçon étaient punis, si leur absence n’était pas justifiée par un ordre de service. Le contrôle se faisait par le tirage d’une petite ficelle passée dans un trou du tableau, nouée de chaque côté et placée en tête de chaque nom. Il arrivait parfois qu’un élève tirait sa ficelle sans qu’on le vît et disparaissait sans prendre sa leçon ; s’il était pris, il allait au clou; ou bien encore s’il avait pour camarade un prévôt, il lui payait la goutte, celui-ci tirait la ficelle ; cela ne réussissait pas toujours, le maître veillait, et envoyait à la salle de police l’élève et le prévôt. Les soldats faisaient alors sept ans de service, ce qui leur permettait d’apprendre bien deschoses. Ce qu’il y avait d’arbitraire selon nous, c’était la retenue obligatoire de dix centimes par prêt de cinq jours, prélevée sur la solde des soldats, qui ne touchaient que vingt-cinq centimes. Nous le répétons, c’était arbitraire, mais les professeurs s’en trouvaient bien, nous pourrions ajouter, les résultats des cours aussi.

Les professeurs étaient presque tous d’anciens soldats rengagés, ils avaient en quelque sorte une situation au régiment, puis des privilèges ; ils ne faisaient pas de service, prenaient leurs repas à la cantine et avaient la permission permanente de dix heures du soir.

Depuis 1870, tout étant changé, dans la nouvelle organisation l'armée a produit peu de sujets.

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