LA TABATIÈRE A VIGNERON
Qui n’a pas connu cette grande boîte, de dimensions excentriques^ l’intérieur de laquelle les doigts de son propriétaire paraissaient ne pas pouvoir pénétrer et que les élèves faisaient remplir à tour de rôle? Quand Vigneron se trouvait en tête à tête avec un de ses intimes élèves, ou un ami, et voulait causer, il allait prendre lafameuse tabatière qui était toujours perchée dans quelqueendroit connu de lui seul. Eh bien ! comment allez- vous, Monsieur un tel ? Savez-vous quelque chose de neuf? en même temps il faisait sauter le couvercle et lui offrait une prise de tabac ; il en prenait une lui-même avec ses gros doigts et la portait à son nez en baissant le haut du corps en avant et en portant fortement la tête du côté gauche, comme s’il en voulût faire entrer tout le tabac dans la même narine, et la conversation commençait. Ah la bonne pâte d’homme que c’était ! 11 ne prisait ni ne fumait par habitude.
Vigneron avait parmi ses élèves deux frères établis marchands bouchers à la Chapelle, jeunes gens très forts, surtout l’un d’eux. Quelque temps après avoir terminé leurs leçons de boxe, ils ins-
LA BOXE FRANÇAISE
tallèrent derrière leur étal une salle d’amateurs où se firent des exercices de force, de gymnastique et de la boxe. Ilsconviaient par petites affiches à la main les amateurs de la Villette, et particulièrement les bouchers de l’abattoir.
J3ur une de ces affiches, il était dit qu’un des frères ferait plus fort que Vigneron, qu’il exécuterait le même exercice avec un haltère de 110 kilogs, au lieu de 88 kilogs. On vint prévenir Vigneron de ce qui se passait ; furieux il partit de suite les trouver et leur dit vertement sa façon de penser, ajoutantavec raison: «vous êtes bouchers, vous vivez de votre commerce et moi de mon métier, pourquoi donc par gloriole seulement, sans aucun autre profit, cherchez-vous à me porter préjudice et me diminuer dans l’esprit public ? Je vous défends expressément de faire figurer mon nom, surtout sur vos affiches, annonçant vos exercices, et comme le mal est fait pour aujourd’hui, je prétends que vous rétablissiez les faits par une nouvelle affiche, et ce soirdevant votre public déjà invité, j’enlèverai votre fameux haltère » (ce qu'il fit), mais nous devons à la vérité de dire qu’il ne le fit qu’avec peine; on crut un moment qu’il n’y parviendrait pas. 11 s’y prit à trois fois, tandis que le boucher l’enleva du premier coup ; bien râblé, il était d’ailleurs plus jeune que Vigneron, qui, croyons-nous, avait déjà passé l’âge des exercices de grande force. Enfin les bouchers s’excusèrent et rachetèrent leur faute, tout involontaire, disaient-ils, en offrant un excellent souper, largement arrosé de vins généreux.
Incontestablement Vigneron était un hercule coté parmi les plus forts, mais il était aussi de première force à la boxe et à la canne dont l’enseignement aurait pu être pour lui assez rémunérateur, sans se livrer en public aux exercices de force, ce qui lui retirait le prestige vis-à-vis de la société choisie, c’est-à-dire la classe riche. Mais il ne voulait rien entendre, et n’admettait pas que l’on fasse plus fort que lui. Nous disons : il n’admetlait pas, c’est une simple réflexion et une opinion personnelle que l’on pouvait avoir de lui, mais ce n’était pas un homme à dire cela.
Quand Charles Roussel fit le canon à l’Hippodrome, Vigneron fit tout pour arriver l’année suivante à obtenir un engagement.
LA BOXE FRANÇAISE
en faisant plus fort ; il réussit. Ensuite il proposa à M. Arnaud, directeur de l’Hippodrome, de faire un engagement avec lui par lequel il devait, dans un temps déterminé, faire le tour de la petite piste, un taureau sur son dos; il disait qu’il s’entraînerait tous les jours en prenant la bête toute jeune, il en avait la ferme conviction. On pèut juger par cela de la confianee qu’il avait dans sa force ; car il n’était ni poseur, ni blagueur ; il joignait à cela un jeu gracieux, toujours souriant ; sa physionomie était des plus sympathiques, ses mouvements étaient sans affectation et donnaient de suite le sentiment de sa force etde son adresse.
Un soir, sortant d’un assaut, accompagné d’un ami, en passant rue de Bondy, cet ami lui proposa de faire une partie de pyramide ; ils étaient un peu surexcités par le champagne offert après la représentation. Cet établissement, situé rue de Bondy, était un vrai tapis franc, fréquenté par des souteneurs et la base pègre; c’était une souricière ouverte une partie de la nuit; c’était aussi, croyons-nous, le seul endroit où se jouait au billard ce jeu de pyramide avec 25 ou 30 petites billes de diverses couleurs. On pouvait y jouer plusieurs, comme à la poule; à part les habitués, on allait là plutôt par curiosité, comme chez le père Lunette, au Lapin blanc et chez Paul Niquet. Enfin deux ou trois étrangers ou habitués étaient de leur jeu; un de ces individus, taillé en hercule, discuta un des coups de Vigneron ; tous deux échangèrent quelques mots vifs. Un des types dit en parlant de Vigneron: «Tu ne te frotterais pas à celui-là, tout mangeur d’hommes que tu es. » — « Tu crois cela, ah malheur! tiens, regarde! » et il allongea un formidable coup de poing à Vigneron qui l’esquiva et riposta d’un fameux coup de pied qui envoya rouler l’individu au bout de la salle. Le patron del’établissementsuivi de nombreux garçons intervinrent et conseillèrent à Vigneron de se retirer (ce qu’il fit), pendant qu’on ferait sortir l’autre par une autre porte. Comme Vigneron rentrait chez lui, en débouchant de la rue de Lancry, au coin de celle du Château-d’Eau, il vit de l’autre côté de la rue une bande de sept à huit individus dont l’un dit : «le voilà, aux surins. » Les couteaux brillèrent, les assaillants commençaient à traverser
LA BOXE FRANÇAISE
la rue ; Vigneron prit la canne de son ami, courut sur eux, frappa, en jeta deux à terre, puis enveloppé, il se dégagea en faisant des moulinets et des voltes sur quatre faces ; deux autres sont jetés à terre, tout cela avec la rapidité delà foudre;son amiarrivait, mais le restant delà bande prit la fuite à toutes jambes.
Dans l’année 1861, nous nous trouvions en compagnie de Vigneron et d’un nommé Petit, professeur d’escrime et de boxe, il était petit comme son nom, mais un gaillard rudement solide; il avait, nous disait-il, une salle en Amérique. De passage à Paris pour divers achats, il nous raconta une anecdote, que, dans l’intérêt du lecteur, nous croyons bon de reproduire.
Nous croyons que Petit n’avait pas de salle à Paris, qu’il donnait des leçons à domicile et dans les collèges ; il nous raconta en ces termes ce qui suit : — J’avais, parmi mes élèves, des Américains de la Louisiane qui meconseillaient d'aller là-bas monternne salle, m’assurant quej’y ferais fortune; je leur répondis que mon ambition n’allait pas ju?que-là, mais comme mes leçons paraissaient se faire de plus en plus rares à Paris, je ne risquais rien d’espérer mieux, d’autant plus que je parle suffisamment l’anglais. Je me décidai donc, et muni de lettres de recommandation, je me rendis à la Nouvelle-Orléans, où je fus bien accueilli. Je passe tous les détails et péripéties de toutes sortes, pour aborder mon sujet. Voici mes débuts: accompagné d’un des Américains auquel j'avais été adressé, nous cherchions dans la ville un local convenable pour une salle de boxe et d'escrime ; je venais d’en arrêter un ; nous passâmes dans un quartier assez populeux, et nous entrâmes dans un bar où l’on nous servit de la bière; là, nous parlions de mon nouveau local, quand, dans un groupe placé comme nous près du comptoir, un individu, allongeant le bras, prit mon verre, en but la moitié et le remit à ma place. Je lui dis: « Monsieur, vous vous êtes trompé, je suppose, ce verre était pour moi, à moins toutefois que ce soit volontairement et en vue d'une provocation, en ce cas nous allons bien voir. » L’individu tourna le dos, froid, ironique, continuant sa conversation avec ses amis. Je dis au garçon : ce verre est maintenant pour monsieur, donnezm’en un autre. » L’Américain qui étaitavec moi me dit tout bas :
LA BOXE FRANÇAISE
« laissons ces gens pour ce qu’ils valent, je le reconnais, c’estun spadassin, un chenapan. » Tout en écoutant, je guettai mon type du coin de l’œil ; tout à coup, il prend de nouveau ledernier verre apporté, y trempe ses lèvres et le remet à ma place ; il n’avait pas encore dégagé son bras, que je lui portais un maître coup de poing dans la figure (il fallait cette promptitude, car il était d’usage et admis à la Louisiane, que le seul geslede la main sur quelqu’un, malgré l’injure, autorisait à se servir de revolver) ; il tomba à terre évanoui, la mâchoire brisée.
Avec un grand sang-froid je tirai de mon portefeuille une de mes cartes et j’ajoutai au crayon l’adresse de ma nouvelle salle et posant cette carte sur la poitrine du bonhomme, je dis : s’il y a quelqu’un qui veuille prendre la défense de ce sacripan, voici mon adresse, je me tiens à sa disposition. Personne ne bougea.
Une fois dehors, mon cicérone me dit : bravo ! -mais il est fâcheux que, pour vos débuts, vous ayez eu affaire à cette canaille; il est la terreur du pays, il a déjà tué plusieurs adversaires en duel, ce sont des assassinats, car il n’y a personne ici de sa force à l’épée ; je répondis : « quand il voudra, je vengerai peut-être les autres ; il y a déjà un commencement, et puis c’est au contraire l’occasion d’être quelqu’un dans le pays. »
J’installai ma salle et fis beaucoup de publicité, aidé d'ailleurs par mon aventure qui courait déjà la ville, d’autant mieux que, paraissait-il, je l’avais si bien touché, qu’il était obligé de garder le lit.
Enfin les leçons arrivaient en grand nombre ; il y avait trois semainps environ que cette affaire s’était passée, je n’y pensais plus, lorsque étant occupé à donner une leçon, le domestique vint me dire qu’un monsieur demandait à me parler de sui te ; j’abrégeai ma leçon et me rendis au salon. Dans le demi-jour, je ne reconnus pas le type. — « Vous désirez, monsieur? » Il répondit : — «Vous ne me reconnaissez pas, je suis celui que vous avez si lâchement frappé. — Permettez, dis-je, vous m’avez insulté, je vous ai corrigé, nous sommes quittes. — Vous croyez cela! c’est ainsi que vous pratiquez l’escrime, vous avez peur d’un homme qui connaît son affaire !» — Je haussai les épaules en riant : — « Gela ne vous
LA L50XE FRANÇAISE
suffit pas, vous y tenez absolument. » Je sentais la moutarde me monter au nez mais restais toujours maître de moi. « — Allons ! dit-il, pas de phrases, il y a trop longtemps que vous vivez, c’est tout de suite, j’ai mes témoins, prenez les vôtres et partons! » — Tout cela dit en criant; je le priai de parler moins haut.
« — Eh bien! oui, au fait; il serait bon de débarrasser Je pays de votre personne. » Mon élève, homme sérieux et bien posé à la Nouvelle-Orléans, était encore à la salle; il accepta d’être mon témoin et d’en prendre un second en route ainsi qu’un médecin. Il proposa aussi, comme lieu de combat, sa propriété, aux portes de la ville et dont le grand jardin était très favorable à une rencontre.
Une fois arrivés, nous primes nos dispositions de combat. Mon adversaire était plus grand que moi, sec, nerveux, il paraissait avoir une grande confiance en lui (parbleu d’après ses succès antérieurs).
Malgré une méthode surannée, il tirait bien au début, mais fut ensuite visiblement troublé par un jeu probablement nouveau pour lui. Les premières passes furent terribles et témoignaient la haine de mon adversaire; nos deux épées s’engageaient avec une violence inouïe; sous l’impétuosité de mes attaques, je l’obligeai constamment à rompre, tout en ne faisant que des feintes, attendant le moment propice, car forcément, de la façon dont il procédait, il devait se fatiguer vite. Quand je vis qu’il avait dépensé une partie de ses forces en attaques inutiles et qu’une plus grande irritation allait se produire, je levai énergiquement la poignée de l’épée et la pointe ferme et droite, j’allai chercher sa poitrine avec une ardeur tout inattendue pour lui et qui le déconcerta. Il avait beau aller et venir, multiplier ses coups et fouetter l’air de son épée impatiente et furieuse, partout, de tous côtés il rencontrait mon arme; une suprême angoisse s’était emparée de lui, sa poitrine battait avec force, il ne parait plus que faiblement, mon épée lançait des éclairs, je ne lui laissai ni trêve, ni repos, et enfin, passant impétueusement à travers l’incertitude de ses parades, je me fendis à fond et lui plongeai ma lame dans la poitrine, près du cœur.
Il lâcha son épée en tombant et me montra le poing en disant :
LA BOXE FRANÇAISE
— « Canaille, tu me paieras cela. » Cinq minutes après il était mort.
Dire le succès et la réputation que cette affaire me fit, n’est pas croyable, ceux même qui étaient ses amis, probablement parla crainte qu’il leur inspirait, en furent satisfaits.
Mais je lui dois d’avoir fait plus vite mon affaire en lui réglant la sienne.