AVAIT TOUTES LES PREUVES
f/Vne déclaration si tardive, — non justifiée, — s'accordait fort peu avec l'insistance de Madame, à mon premier voyage, pour recevoir du prince, surtout les détails les plus circonstanciés de son évasion du Temple ....
,/ J'eus l'honneur de rappeler à Madame les détails secrets que le prince lui avait transmis
„Bah! Monsieur, me répondit la princesse, tout cela a été imprimé : il l'a lu dans quelques journaux français ou étrangers, ou dans quelque autre publication."
,/Je me contentai de répondre à S. A. E. que je n'avais jamais entendu dire à personne que de pareils détails eussent été publiés.
,/Mais l'instant le plus affligeant pour moi a été celui où j'ai parlé de l'assassinat du prince. „ Allons donc, Monsieur, l'assassinat ?.*..." reprit aussitôt Madame en
SOURIANT, comme ayant l'air d'en douter. Je ne pus que répondre: „Hélas! Madame, cet assassinat n'est que trop certain ; et l'on n'assassine pas un imposteur. Madame : ce crime est inutile.
,/PARDONNEZ-MOI, Monsieur/' repartit Madame.
,/Enfin, à travers le prisme trompeur d'un calme apparent, je voyais l'irritation se faire jour. Je fus bien douloureusement surpris, lorsque je la vis s'élever au point de m'entendre dire durement : „ Monsieur de St. Didier, cet homme n'est qu'un imposteur, un intrigant, mais fort habile "
//Enfin, repartis-je, Madame daignera-t-elle me permettre de lui demander quel si grand inconvénient S. A. R. trouve à accorder une entrevue ? „ Un très-grand," répondit avec force Madame, „car j'aurais l'air de le reconnaître !"
z/Je me réfugiai dans un respectueux silence; je devais le faire, car il m'eût été trop pénible de m' expliquer sur le sens naturel que l'on donnerait à ces paroles imprudentes.
z/Le prince avait été exactement informé d'un voyage mystérieux que le roi de Prusse avait fait récemment à Dresde et à Pilnitz, sous le voile du plus sévère incognito
,/Lorsque j'eus l'honneur d'en donner les détails à Madame, sa surprise fut extrême; mais S. A. R. céda à la nécessité d'un noble aveu, en me faisant l'honneur de me déclarer qu'il était vrai que ce souverain était venu à Pilnitz comptant l'y trouver, que ne l'y ayant pas rencontrée, le roi de Prusse partit sur-le-champ pour Toeplitz, où effectivement elle avait eu une entrevue avec ce monarque; qu'elle lui avait parlé de l'affaire du prince, et que le roi lui avait répondu : „J'ai eu en effet cet homme dans mes Etats ; c'est un fou, et c'est par considération pour le dérangement de son cerveau qu'il a été traité avec beaucoup moins de rigueur dans le jugement prononcé contre lui "
— S. M. le roi de Prusse a oublié que le prince a subi près de quatre ans de détention, selon les termes de la sentence, parce que, pendant le cours du procès, il s'était conduit comme un menteur impudent, se disant prince natif , et laissant supposer qu'il appartenait a l'auguste famille des Bourbons. —
,/Il me restait à subir une dernière douleur, car j'allais frapper dans ses affections les plus chères le cœur de l'infortunée sœur de Monseigneur; il m'a fallu toute la force d'une conviction entière et profonde pour m'y déterminer. Mais la fidélité, le dévouement et l'honneur m'en imposaient le pénible devoir; j'ai dû le remplir. M'étant armé de fermeté, je repris ainsi la parole d'un ton grave :
ii J'ai l'ordre péremptoire d'avoir l'honneur de déclarer, au nom du prince, à Madame, que Monseigneur a la certitude des deux faits suivans :
1°. „Que Louis XVIII laissa en mourant une espèce „de déclaration testamentaire, portant injonction à son successeur de reconnaître hautement le prince et de le // mettre en possession du trône; que cette déclaration fut „ soumise par Charles X à un conseil privé, très-peu v nombreux, pour avoir son opinion sur la conduite à ,z suivre; que, sur l'avis, et d? après l'influence de ce con- „seil privé, Charles X lacéra de ses propres mains la f, pièce testamentaire, et jeta les morceaux dans le feu;
2°. //Que le prince sait également que Monseigneur le z/duc d'Angoulême entretient, depuis son exil, une correspondance secrète avec M. Decazes; que cette correspondance relative au prince et répulsive de ses droits lui est entièrement hostile.
,/De plus, j'ai l'ordre d'informer Madame que le prince déclare avoir à sa disposition les preuves sans réplique des deux faits énoncés."
„Madame m' écouta avec une anxiété visible et attentive. L'agitation de S. A. R. était extrême. C'est en vain que la princesse cherchait à me présenter du calme, aucun effort ne put le ramener. Madame nia le fait de la correspondance; S. A. R. garda le silence sur le premier point "
Je ne puis me dispenser de faire ici une observation saillante et que la raison doit admettre comme décisive; comme preuve morale indestructible de la vérité que nous démontrons. Si une assertion aussi péremptoire que celle articulée, au sujet de Louis XVIII, n'eût pas été l'expression de la vérité, Madame se fût récriée avec indignation contre l'affront sanglant qui lui venait de la part
de l'homme traite de fou par le roi de Prusse, et qualifié par elle tin habile intrigant; surtout après avoir affirmé qu'elle savait très-bien que son frère était 'mort, qu'elle en avait toutes les preuves. Si elle eût été innocente; si Charles X aussi l'eût été de Pinfamie reprochée, elle devait, sans désemparer, communiquer ces preuves au gentilhomme honorable qui, de son côté, lui déclarait qu'il ne restait plus aux amis du prince l'ombre d'un doute sur son identité. En se taisant, la fille de Louis XVI a laissé le nom de ses deux oncles chargé d'un opprobre éternel. Mie a gardé le silence /.... Elle n'avait donc aucun moyen de les disculper .... aucune justification acceptable pour elle! Cette conclusion est irrésistible. J'ajoute que le fait du testament de Louis XVIII, communiqué par le prince en 1834, a reçu en justice, en 1837, une confirmation positive, de la part d'un personnage dont il ne soupçonnait pas l'existence, et que nous allons bientôt connaître.
En outre, personne ne croira que le roi de Prusse se soit hâté de courir après la duchesse d'Angoulême,. uniquement pour lui dire que son frère avait le cerveau dérangé. Le but réel de la démarche secrète de S. M. était de l'empêcher d'accorder au prince l'entrevue qu'il lui envoyait réclamer de nouveau, par son premier commissaire accompagné cette fois de Mme de Rambaud.
J'ai sous les yeux un écrit de M. Marco de St. Hilaire, et j'y lis ces paroles :
„Le roi de Prusse, assuré de l'existence du fils de Louis VVI, qui avait séjourné vingt ans dans ses Etats, où il avait essuyé tous les genres de persécutions à l'instigation de Louis XVIII, craignant que Madame la dauphine ne consentît à voir son frère, qu'elle aurait infailliblement reconnu, se sera empressé de se rendre à Prague pour la pressentir sur les inconvénients qui résulteraient de cette reconnaissance, tant pour lui personnellement que pour les puissances qui, jusqu'à ce jour (1835), avaient eu intérêt a nier l'existence du prince. On a la certitude que, dans l'intervalle des deux missions de M. Morel de St. Didier — envoyé à sa sœur par le prince pour qu'elle lui accordât une entrevue — il a fait le voyage de Berlin à Prague."
J'ai connu aussi à Belleville Mme Barret d'origine suisse, ancienne gouvernante des dames Perceval d'Angleterre, qui questionnée par l'une d'elle pour savoir si elle avait entendu parler du prince, et ce qu'on en pensait généralement, a répondu :
„Yous me demandez, Milady, si j'ai entendu parler de notre infortuno prince. Il y a longtemps qu'on en parle, et l'on est bien persuadé que c'est le fils de notre malheureux souverain. Il y a environ deux ans qu'une dame de haut rang (Mme la comtesse de Girardin) est venue chez moi, croyant que ma mère existait encore, pour lui demander plusieurs circonstances arrivées dans l'enfance du prince: ma mère et mon grand-père habitaient le château
//.... Cette dame a eu une audience de la dauphine. Il paraît que les puissances s'opposent à ce qu'elle reconnaisse notre infortuné prince; particulièrement le roi de Prusse."
L'étrange et compromettante conduite de la duchesse d'Angoulême s'explique: nous en connaissons le mobile. Le lendemain de l'audience qui eut une si pénible issue, M. de St. Didier annonça à Mme la vicomtesse d'Agoult que Mme de Rambaud était venue avec lui pour confirmer, de vive voix, à la princesse tout ce qu'elle avait eu l'honneur d'écrire à S. A. R. H pria donc Mme d'Agoult d'obtenir pour elle une audience de Madame. Le jour suivant, il reçut le billet que je transcris:
„ A Monsieur de St. Didier, Hôtel des trois h Tilleuls, a Prague.
z/Je me suis acquittée, Monsieur, de votre commission. La réponse de Madame la dauphine est :
„ Qu'elle a connu Mme de Rambaud qui était, il y a ,/plus de quarante ans, femme de chambre de Monsieur „le dauphin; que ne pouvant supposer qu'une personne „de son âge ait pu entreprendre un voyage si fatigant, z/elle n'a aucune raison de voir la personne de ce nom que ffVous avez amenée ici; qu'elle a lu tous les papiers que
,/Vous lui avez, remis, et n'y a rien trouvé qui puisse lui „ faire changer d'opinion, non plus qu'à la résolution qu'elle „a fait connaître, comme vous le savez.
„ Samedi 9 Août."
Ce refus de voir Mme de Rambaud est si maladroitement motivé, qu'il a fallu un aveuglement inexplicable de la duchesse d'Angoulême pour qu'elle livrât à son frère un document aussi hautement accusateur contre elle, dans la conjoncture où il fut délibéré. De plus, la présence à Prague de l'ancienne femme de chambre du dauphin inspira au château une terreur que les grands coupables ne surent pas maîtriser, et trahirent en lui faisant donner l'ordre, par la commission de police, de quitter Prague aussitôt. Les imprudens ! Ils n'eurent pas la pensée qu'en traitant d'aventurière ce redoutable témoin de l'identité du prince, il suffirait de prouver qu'en effet Mme de Rambaud était venue courageusement offrir la vérité à la sœur de son prince, pour que son témoignage, non-entendu, devînt une démonstration irréfragable, que ceux qui la chassaient insolemment avaient une conviction contraire à celle dont ils se targuaient, et que leur parti était pris de se déshonorer en repoussant le fils de Louis XVI.
Cette preuve, l'omnipotent ministre de la puissance déchue, le duc de Blacas la fournit. Les renseignemens suivans sont la meilleure interprétation des actes que je viens de signaler. Ils nous sont donnés par le chevalier docteur de Caro qui a écrit au piince :
„ Monseigneur,
//Ayant dernièrement rencontré dans les rues le commissaire de police, qui eut son bureau au château du Hradschin tout le temps que les Bourbons l'habitèrent, et que je connaissais un peu de là, je ne pus résister à l'envie de lui demander s'il se souvenait de M. Morel de St. Didier? Il me répondit que oui, qu'il avait été ici deux fois, et la deuxième, avec une vieille Dame qui ne fut pas reçue par la duchesse d'Angoulême. Il ne savait pas, du reste, qui était M. Morel de St. Didier et Mme
de Eambaud, et n'avait aucune connaissance du but de leur voyage à Prague. IK avait cependant entendu parler au château d'un certain duc de Normandie, mais toujours comme d'une fable et d'une absurdité. Ayant demandé au duc de Blacas des instructions relatives à ces deux étrangers, le duc lui répondit avec une amertume toute particulière, que ce n'était qu'un intrigant et une intrigante venus pour escroquer de l'argent a la famille royale
f/Il me montra, au bureau du commissaire, dans les registres de Janvier et d'Août 1834, les noms des deux voyageurs. En marge de celui de madame agathe Rosalie de rambaud née Mottet, était noté: Wollte mit der Dauphine sprechen, wurde aber nicht empfangen (elle
VOULAIT PARLER AVEC LA DAUPHINE, MAIS ELLE n'a PAS ÉTÉ REÇUE) "
„ Pendant les trois années et demie que les Bourbons ont habité le Hradschin, ils ont eu un valet de place italien. Le connaissant depuis longtemps, je lui demandai, il y a quelques jours, entre autres questions, s'il se souvenait d'avoir vu parmi les Français, qui venaient se présenter à la famille royale, un M. Morel de St. Didier, arrivé la seconde fois avec une vieille Dame nommée de Eambaud ? Il me répondit qu'il se souvenait fort bien de ce Monsieur qui fut reçu parj Mme la dauphine dans son premier et son second voyage; mais que, quant à la Dame, il y avait eu l'ordre exprès donné dans l'antichambre de ne jamais la recevoir, et que le duc de Blacas y était venu lui-même pour en faire un devoir a chacun des valets de pied. Sur quoi, je ne me suis nullement gêné de lui expliquer pourquoi' le duc avait si peur de cette présentation. Il me ^raconta que, même à table, la famille royale, entourée de ses gens de service parmi lesquels était mon Italien, on avait parlé assez haut pour être entendu des valets du duc de Normandie comme d'un prince mort depnis longtemps, et de la fable réchauffée par M. Morel de St. Didier. La famille royale sachant si bien le contraire, et craignant à un tel degré la présence, le témoignage et les preuves de Mme de Eambaud, il est évident que l'assertion de la mort du duc de Normandie, faite indécemment a haute voix, en présence
de nombreux valets, n'était qu'une ruse de leur part,
concertée pour donner le change à tous ces gens-là
Après le départ de M. Morel de St. Didier et de Mmc de
Rambaud, il n'en fut plus question dans Fantichambre
„J'ai rencontré aujourd'hui M. Barthélemi, valet de chambre pensionné de Charles X, qui retourne en France. Il connaît Mme de Kambaud et la verra [à son arrivée à Paris. Il se rappelle fort bien l'arrivée de cette Dame à Prague, le refus de la voir que lui notifia Mme la dauphine, et l'ordre que la famille royale obtint de la police de Prague de la faire partir au plus "tôt "
Dans l'année 1835, à laquelle nous somme parvenus, M. Bourbon-Leblanc, avocat consultant, publiait mensuellement Le Véritable duc de Normandie ou Réfutation de bien des Impostures. Il avait eu une connaissance personnelle de l'évasion du Temple dès le jour même où elle s'était effectuée. Il s'attacha au prince qui lui avait prouvé la légitimité de ses prétentions, et remplaçait auprès de lui M. Albouys retourné à Cahors. Dans ce même temps, un jeune homme, nommé Thomas, qui appartenait par son âge et ses opinions à la jeune France royaliste, se fit introduire auprès du prince et, protestant d'un dévouement ! inaltérable à sa cause, s'offrit de créer un journal intitulé La Justice, entièrement consacré] à la défense de ses intérêts. Le royal infortuné accepta avec bonheur cette proposition qu'il croyait loyale, et qui, j'en suis couvaincu, l'était alors véritablement. La fondation du journal proposé fut aussitôt résolue et commencée : le prince se chargea des premiers frais d'établissement. Les principaux faits de l'histoire du duc de Normandie, les plus importans témoignages d'identité, et tous les graves incidens relatifs au prince, depuis son arrivée à Paris, composaient la partie essentielle de la rédaction, et chaque jour excitaient au plus haut point l'attention publique. L'entreprise eût certainement obtenu un succès brillant et des résultats immenses, si elle n'avait pas été arrêtée dans sa marche par la corruption légitimiste et l'infidélité
du gérant, après environ deux mois d'existence. Mais le prospectus lancé dans le public, et accueilli avec une faveur marquée, jeta l'alarme au camp de l'ennemi et ameuta, contre le nouveau journal tous ceux du parti usurpateur. Circonvenu, séduit par l'ascendant d'une influence supérieure, le jeune rédacteur faible de caractère, ambitieux, sans fortune et père de famille, se laissa détourner du sentier de l'honneur, on lui imposa la trahison; il céda. J'ai connu en 1840 toutes les particularités du complot conçu, organisé, dirigé par l'imposture pour perdre l'orphelin du Temple. Thomas fut l'instrument des principaux traîtres, qui se tinrent à l'écart, et lui laissèrent tout l'odieux de leurs propres œuvres : c'est une vérité que je me plais à dire en atténuation de sa coupable faiblesse.
Lorsque les bonnes intentions du jeune Thomas n'avaient point encore été perverties, il confia au prince que plus d'une fois son père l'avait engagé à l'accuser d'escroquerie devant la police correctionnelle. ,/Ne vous fiez pas à lui, mon prince, ,/lui dit -il," il est V instrument de vos adversaires politiques; et pour vous le prouver, sachez que je viens de voir des partisans du duc de Bordeaux, mes amis, qui m'ont proposé de payer mes dettes et une place de 500 francs par mois, si je consentais à employer mon journal contre vous. Eh bien! mon père tout le premier m'engage à accepter. Mais jamais, mon prince, jamais je n'obéirai à mon père."
Peu de temps après, le 9 Octobre 1835, il fit signifier par huissier,
h Au Sieur Charles- Guillaume Naundorf, prétendu duc de Normandie, qu'en prenant faussement le titre de duc de Normandie, et en se prétendant fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le Sieur Naundorff a surpris la
bonne foi, et abusé de la confiance du requérant ;
,/Que ledit Sieur Thomas a reçu des renseignemens, directement tirés de V ambassade prussienne, desquels il résulte que le prétendu duc de Normandie n'est en réalité que le Sieur Naundorff, fils d'un horloger prussien existant encore "
Mmes de Rambaud et de Générés ainsi que M. le curé
Appert furent accusés, ;/ d'avoir mis on usage tous les moyens imaginables de séduction pour entraîner le dénonciateur dans le piège qui lui était tendu."
Le 13 Octobre, le duc de Normandie répondit à cette insolente attaque en assignant Thomas devant le tribunal de police correctionnelle de Paris, pour qu'il se vît condamné comme calomniateur. Celui-ci, persistant dans ses assertions mensongères, donna lui-même au prince une assignation pour le même jour, 2 Février 1886 : c'était M. Berryer qui s'était chargé de soutenir la dénonciation. On ne s'attendait pas que le prince, tenu aux plus grandes précautions pour se soustraire aux dangers qui le menaçaient constamment, osât se montrer publiquement en justice pour y défendre son honneur. On espérait surprendre contre lui un jugement pour défaut qui eût sanctionné la diffamation, invalidé le témoignage de Mme de Rambaud, et annihilé frauduleusement pour toujours Louis XVII. Son énergique et majestueuse attitude déconcertèrent les instigateurs de la trahison.
Le jour de l'audience, le public et les magistrats ne furent pas peu étonnés d'entendre Me Moulin, substituant Me Berryer, réclamer la remise à trois semaines. L'avocat du duc de Normandie avait la faculté de demander un jugement par défaut, étant défendeur à une inculpation qu'on devait être en demeure de justifier à l'instant. Mais le prince voulait la discussion contradictoire; il consentit au délai sollicité, montrant ainsi fièrement à ses adversaires qu'il était sans peur et sans reproche.
L'affaire fut appelée le 23 Février suivant pour être plaidée et recevoir jugement. Un concours immense d'auditeurs était venu assister à l'importance des débats. Lorsque l'huissier appela Ncmuclorff contre Thomas et Thomas contre Naundorff, un murmure sourd se fit entendre; Berryer ne figurait pas au banc des avocats. Pourquoi donc n'était-il pas à son poste ? Chacun se livrait à ses réflexions quand, au nom de Berryer, un jeune avocat demande une nouvelle remise à huitaine ! Le tribunal la refuse ; des témoins sont entendus ; l'avocat du roi prend ses conclusions contre Thomas en faveur „du Sire de Normandie"; le tribunal prononce son jugement qui,
à la grande satisfaction de l'auditoire, justifie le royal inculpé complètement des fausses imputations du calomniateur. Ce dernier n'est condamné qu'aux frais parce que le prince, en se désistant des chefs de son assignation, lui faisait grâce du châtiment dû à la calomnie. H lui suffisait d'avoir fait établir judiciairement que sa qualité de fils de Louis XVI était sans réfutation possible.
Pour reposer notre esprit, Messieurs, du spectacle des iniquités légitimistes, reportons-le vers des faits qui vont faire oublier au prince, pour un moment, les indignes procédés de sa sœur et de ses lâches courtisans. Nous allons voir encore des Français mieux comprendre que ces derniers les devoirs de la conscience, envers le personnage dont l'origine royale n'était plus contestée hypocritement que par eux; eux, qui disaient avec M. de Larochefoucauld que :,
,/Repousser sans vérification pouvait êtr e injustice, crime, ,xet assurément faute de conduite; qu'écouter, examiner ,/ et juger, c'était le moyen de la prudence et de la loyauté !"
Fort de la vérité qui était en lui, le prince se prêtait de bonne grâce à tous les genres d'épreuves auxquelles on lui proposait de se soumettre. Il se rendait accessible à tout le monde, préférant être dupe le plus souvent d'intentions déloyales, plutôt que d'écarter de lui des personnes de bonne volonté. Par cette sage condescendance, il s'est procuré de nouveaux et bien intéressans témoignages d'identité dont, au tribunal de la saine raison il n'avait plus besoin depuis longtemps. Parcourons-les
Un Monsieur de Sens se présenta chez le prince s'annonçant comme membre influent d'un comité royaliste Après avoir dit son nom, il fut admis. Le prince entra en conversation avec lui. Entre autres choses celui-ci lui demanda //s'il se rappelait un fait relativement à une blessure qu'il avait reçue à la main droite, et qui avait été pansée par une dame?" Le prince lui demanda à son tour „s'il pouvait lui dire à quel endroit de la main il avait été blessé ?" Il répondit : „A un doigt." Pour
toute réplique, le prince étendit le bras vers son interlocuteur et lui montra le cicatrice indiquée. À cette vue, bondissant en arrière comme épouvanté, celui-ci tomba presque à la renverse. Il faut croire que son étourdissement provenait d'une surprise désagréable et que son désappointement le trahissait malgré lui, parce qu'il ne s'attendait pas à la justification de ce signe d'identité. Il avoua néanmoins sa conviction entière, salua le prince et prit congé de lui. Depuis ce moment 11 n'a pas reparu.
M. Bourbon-Leblanc avait vu aux Invalides un vieux militaire, auquel il parla de sa croyance à l'identité du prétendant. Si c'est bien lui, observa l'invalide, il doit avoir deux dents de lapin. On fnommait ainsi les deux dents du milieu de la mâchoire inférieure qui étaient très-saillantes, en dehors des autres. Tous ceux qui ont connu particulièrement le dauphin savent qu'il avait en effet deux dents ainsi placées et ainsi nommées. Dès que M. Bourbon-Leblanc fut de retour il vérifia le fait et s'assura de son exactitude.
Le dauphin portait une cicatrice à la lèvre supérieure, provenant de la morsure d'un lapin. Il me raconta qu'ayant perdu dans le jardin de Trianon un lapin qu'il aimait beaucoup, il avait éprouvé tant de joie quand on le lui rapporta, qu'il l'embrassa fortement en le pressant sur sa poitrine. Le pauvre petit animal, presque étouffé dans l'étreinte affectueuse, mordit le dauphin, qui alors le jeta par terre en lui disant: „ Allez, Monsieur, vous êtes un aristocrate/7 Un témoin de ce fait existait à Orléans, la femme Souillard, dont le mari avait un service au château à l'époque de l'accident. Je fis un voyage à Orléans, en 1839, pour y voir la famille Yerdys, l'une des plus dévouées au prince. Mme Yerdys avait parlé de l'orphelin du Temple à la brave femme Souillard» Son grand âge ne lui permettant pas de sortir, elle manifesta un grand désir de me voir. Nous allâmes lui faire une visite, et elle me demanda si je connaissais l'anecdote relative au lapin. Sur ma réponse affirmative, elle me redit tout au long l'aventure, telle que je la savais; c'était elle qui avait retrouvé le lapin. J'ignorais pourquoi le prince avait traité son lapin d'aristocrate n'ayant pas même songé à
lui en adresser la question; niais dès qu'elle m'eut rappelé l'expression étrange que je connaissais déjà, je la fis s'expliquer: — ,,0'est," me dit-elle, „parce qu'il était blanc." — Il faut convenir que ces menus détails sont d'une démonstration d'identité sans réplique, surtout quand la confirmation des souvenirs du prince nous est acquise en dehors de lui d'une manière aussi imprévue.
Un autre témoignage, qui se rapporte au temps des retraites mystérieuses de l'orphelin royal évadé du Temple, vient sanctionner directement sa déclaration d'avoir résidé dans un château vendéen. Une petite fille de l'endroit partageait habituellement ses jeux. J'ai appris cette particularité à Londres, en 1843, de M. Estier, qui avait su du docteur Abeille, ancien élève du docteur Desault, que ce médecin fut empoisonné parce qu'il avait déclaré que l'enfant qu'il soignait au Temple n'était pas le dauphin. Il connaissait l'ancienne campagnarde, et voici ce qu'elle lui dit: #Le dauphin a effectivement vécu déguisé pendant quelque temps dans le château où je me trouvais. Je me souviens que, le croyant une fille, je m'étonnais de lui voir toutes les habitudes d'un garçon : il montait à chaque instant dans les arbres pour cueillir des fruits. Il lui arriva une fois de tomber, et il se fit une écorchure au bras. Cependant je m'aperçus, dans une circonstance toute particulière, que c'était un garçon, et je fus bien surprise. Ce n'est que longtemps après son départ, que j'entendis dire qu'il était le dauphin." Aussitôt que je vis le prince, je le questionnai à ce sujet; il se rappela parfaitement la petite camarade qui jouait avec lui dans le château de M. Tort de la Sonde. Ses réponses furent en tout conformes à la relation de la femme vendéenne; il la rectifia même, en me faisant remarquer que ses vêtemens ayant paré l'effet de la chute, quant au bras, c'était à la main qu'il s'était blessé, et il m'y montra une légère cicatrice assez visible,
Le prince obtint encore un résultat bien concluant par ses souvenirs de l'intérieur du Temple, en triomphant d'une incrédulité qui n'admettait pas même la discusssion. Un vieillard, nommé Bulot, ferblantier-lampiste, avait été autrefois chargé de tout le service intérieur du Temple,
depuis le 13 Août 1792, jusqu'au jour où la fille de Louis XVI put sorter de sa prison. Il traitait d'intrigans ceux qui disaient ne pas croire à la mort du dauphin. Supposer seulement possible son existence c'était l'irriter à un degré de violence inconcevable. M. Fougère, lampiste-mécanicien, surnommé V Oncle, républicain austère, franc jusqu'à la rudesse, honnête homme sans considérations, d'un esprit et d'un discernement supérieurs, dominait les hommes de son parti par l'ascendant de ses qualités morales. M. Bourbon-Leblanc connaissait et M. Bulot, et M. Fougère. Infatigable dans la recherche des moyens propres à dissiper tous les doutes du public consciencieux, et soumettant le prince journellement à de nouvelles épreuves pour frapper, d'une clarté éblouissante, les tribunaux sur le point d'être mis en demeure de se prononcer sur le mérite de la réclamation d'état; il proposa au prince de forcer la conviction rétive de MM. Bulot et Fougère dans une conversation qu'il allait lui ménager avec le ferblantier. Son royal client ne balança pas à se mettre à sa disposition. Il convenait d'agir avec adresse, car, au premier mot d'une entrevue entre le prétendant et l'ancien employé du Temple, ce dernier n'eût plus été abordable. La scène suivante se passa chez M. Fougère où s'était rendu M. Bulot. M. Bourbon-Leblanc y vint accompagné du prince qu'il présenta comme un ouvrier mécanicien. La conversation s'engagea sur un sujet indifférent d'abord; ensuite comme accidentellement, M. Bourbon-Leblanc parla de la Tour du Temple. M. Bulot avait le faible de tous les vieillards, celui d'aimer à revenir sur les temps orageux de sa jeunesse et à raconter. Il entra dans beaucoup de détails sur l'intérieur de l'ancien Temple, parla de la nature de ses services, de la famille royale, de son mode d'existence, des appartenons qu'elle occupait. La physionomie du prince s'impressionnait d'une émotion difficile à cacher ; il interrompt brusquement le narrateur et lui fait remarquer des erreurs glissées dans sa narration. Bulot le regarde avec stupéfaction- — //Qui êtes- vous donc, Monsieur, pour vous permettre de rectifier m3s souvenirs? Vous êtes bien jeune ; les enfans n'entraient pas dans la Tour du Temple,
et vous ne pouvez la connaître que par ouï-dire." — Le prince, pour toute réponse, la reconstruit en entier, telle qu'elle existait en 1792; décrit les localités, la situation des portes et le côté sur lequel elles s'ouvraient endehors et en-dedans; comment, dans quel temps et à quel propos les abat-jours avaient été posés. Il interroge le ferblantier dont la mémoire admirable s'embrouille. Le prince, alors, entre dans des explications d'où renaissent les souvenirs du vieillard de plus en plus visiblement troublé; il les multiplie, retrace tout avec un soin minutieux; détaille un objet très-remarquable placé en face du lit de Louis XYI, et quelque chose qui, de la chambre du roi à celle de Cléry, ne pouvait pas manquer d'avoir attiré l'attention; des écrits placardés en différens
lieux, etc Tous les auditeurs étaient saisis, palpitans
devant cet homme étonnant qui les bouleversait par sa parole; en face de l'ébahissement du vieillard dont les yeux se remplissaient de larmes, et qui, tombant à genoux, presque en sanglottant, s'écria: „YOUS NE „POUVEZ ÊTRE QUE LE EILS DE LOUIS XVI!" M. Eougère, le vieux, l'énergique républicain s'émut aussi, avoua sa conviction et dit au prince en lui serrant la main: „J'ai toute ma vie détesté les rois; je les abhorre toujours: mais vous, vous n'en êtes pas un de l'espèce des autres; vous avez été leur victime et non leur complice; vous êtes un honnête homme; si vous avez besoin de mes services, comptez sur moi. 'Je me dévoue, corps et âme, an triomphe de vos droits légitimes ; non pas pour vous replacer sur un trône sanglant que vous ne pouvez désirer; mais pour vous faire restituer votre nom, la vie civile, et | l'héritage qui vous appartiennent." Monsieur Bourbon-Leblanc de qui je tiens ce fait, si irrésistiblement caractéristique d'identité, ne pouvait m'en relater toutes les circonstances, que j'ai imparfaitement reproduites, sans pleurer lui-même d'attendrissement. M. Briquet, avocat républicain, qui a défendu le prince dans le procès Thomas, était ami de M. Eougère ; lui, et plusieurs autres personnes m'ont garanti la rigoureuse exactitude de ce récit.
Un des passages les plus importans de la narration du prince trouve sa confirmation dans une particularité bien remarquable que M. le curé Appert a apprise en Suisse. M. Stromeyer, réfugié d'un des États d'Allemagne, habitait la Suisse lorsque le fils de Louis XVI, errant et fugitif, s'y arrêta. Ce fut dans ce pays que les premiers cœurs battirent d'émotion au récit des souffrances royales ; ce furent des républicains qui les premiers l'assistèrent cordialement.
M. Stromeyer ou Pfeebler, nom qui le cachait aux investigations de la politique, longtemps avant qu'il fût question du prince, avait connu le geôlier préposé à la garde de l'orphelin du Temple, de 1804 à 1808, dans le cachot où il fut enfermé lors de l'assassinat du duc d'Enghien. Cet homme ne faisait pas mystère de ce cruel épisode de sa vie. Il habita plus tard les pays étrangers. Cité devant la justice, j'ignore pour quelle cause, et questionné sur l'emploi de son temps pendant les quatre années dont il s'agit, il déclara publiquement qu'il avait eu la garde du fils de Louis XYI, prisonnier. M. Stromeyer ayant eu l'occasion de voir le duc de Normandie l'interrogea sur les circonstances de son emprisonnement. Frappé de la similitude de ses assertions avec la relation du geôlier; frappé du signalement que fit le prince de cet homme, bien remarquable par une longue balafre sillonnant sa joue gauche, le réfugié allemand ne put douter d'une vérité si puissamment établie; il s'attacha à sa cause et, en 1836, après ] 'expulsion de Son Altesse Royale en Angleterre, il me remit une lettre pour M. Harry Nelfort, rédacteur du Morning-Chronicle pour engager la direction du journal à recevoir les communications qui lui seraient faites par le duc de Normandie qui, lui disait-il, „nous a donné les preuves irrécusables de son identité."
Mme Delmas, qu'il ne faut pas confondre avec la dame allemande, la mère adoptive du prince, dont il a parlé, avait été nourrice du duc de Berry. Ayant souvent fait le service au Temple, déguisée en garde national, elle eut des rapports avec la famille royale prisonnière et contribua à l'évasion du dauphin. En lisant dans le
journal La Justice les détails donnés sur le duc de Normandie, elle fut convaincue qu'ils ne pouvaient venir que du véritable prince, se fit présenter à lui et le reconnut, en présence du comte de Bréon, par des souvenirs du royal prisonnier sur des faits bien connus d'elle. Elle a laissé son témoignage par écrit, dans lequel elle déclare qu'au mois de Janvier 1820 le duc de Berry, à qui elle avait révélé antérieurement l'existence du dauphin, lui dit :
//Eh bien! tu vas être contente; j'ai écrit à mon cousin ,, et je n'en parlerai pas à sa sœur."
Madame Delmas a en outre certifié que M. le comte de Mesnard, M. le comte de Nantouillet, et M. le baron de Soutanes, secrétaire des commandemens du feu prince, ont eu connaissance de cette lettre."
Le comte de Eepenties, ami et compagnon d'exil du duc de Berry, confident de son mariage en Angleterre, et, comme lui, époux d'une Anglaise, vivait sous la Restauration éloigné de la cour. Il fit en 1819 le voyage de Prusse pour vérifier les assertions de Mœe Delmas et s'assurer de l'identité du prince, dont le duc de Berry avait reçu plusieurs lettres. Ce fut d'après les preuves qu'il rapporta que le père du comte de Chambord embrassa si vivement la cause de la justice. Le comte de Repenties survécut peu de temps au noble duc. Sa fille, frappée de terreur n'a pas osé produire les documens qu'elle possède.
L'assassinat du duc de Berry ayant été la conséquence de son héroïque dévouement à son roi légitime, que l'attestation suivante prouve, est la condamnation flétrissante des prétentions ambitieuses de son fils.
,/Je soussigné, J. J. Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi, atteste que M. Petel, ancien avoué, parent d'un des huissiers du cabinet du roi Louis XVIII, m'a fait le récit suivant :
//Peu de temps avant l'assassinat du duc de Berry, ce prince se présenta fort agité pour parler au roi et, au moment d'entrer dans le cabinet il dit aux huissiers : if Laissez-moi !" alors ils fermèrent la première porte, et le prince poussa la seconde un peu fort, de sorte qu'elle revint sur elle-même et resta entre-baillée. — La voix
du prince s'éleva très-haut ; ils écoutèrent et l'entendirent dire au roi: — „Je viens de répondre à mon cousin/' — //Quel cousin ?*" — lfLe duc de Normandie." > — Le roi avec véhémence : ,,11 est mort." — „Non il n'est pas mort: voila sa lettre" — //S'il n'est pas mort, il est mort civilement. Ne savez- vous pas qu'après moi vous êtes appelé à régner ?" — Le duc de Berry répond :
,/SlUE, LA JUSTICE PLUTOT QU'UNE COUKONNE ! ! !" Le
roi d'un ton violent lui intima l'ordre de sortir sur le champ.
//L'huissier, mon parent, en rentrant chez lui dit : ,/Le duc de Berry est perdu ...... rappelez-vous qu'il est
perdu!" et ses parens 'lui demandèrent pourquoi? Pressé par eux, il raconta ce qui précède.
„En foi de quoi j'ai signé.
„A Paris, le 15 Mai 1851.
Signé, ,/Marcoux."
Anticipant sur les dates, Messieurs, je crois convenable de placer ici la déposition de M. Bremond que le juge d'instruction Zangiacomi, en 1837, demanda aux autorités de Suisse par commission rogatoire; parce qu'il y est question de la reconnaissance de Louis XYII par Louis XVIII. Ce vénérable vieillard fut connu des autorités françaises dans des circonstances extraordinairement intéressantes. Il était domicilié à Semsalles près Vevey, canton de Fribourg, et il avait été secrétaire particulier de Louis XYI, honoré de sa confiance, dès le commencement de 1788 jusqu'au 10 Août 1792. Le prince qui ignorait son existence écrivit à Louis-Philippe vers le mois de Mars 1835.
„Au moment de prouver mon identité devant les tribunaux, ma situation actuelle me force de vous déclarer que mon père Louis XYI, avant le départ pour Montmédy, crut devoir déposer dans un lieu secret des papiers d'une assez haute importance, avec des pierres précieuses, d'autres bijoux et de l'or. J'ai lieu de croire que la boîte qui contenait tous ces objets n'a point encore été retrouvée; parce que toutes les personnes qui en possédaient le secret sont mortes avant la première Eestaura-
tion Je demande donc que vous me laissiez me
présenter aux Tuileries, avec quelques témoins que je choisirai pour rechercher ce que je viens d'indiquer. Je veux aussi l'assurance formelle que je pourrai me retirer avec ceux qui m'accompagneront, emportant comme ma propriété la caisse que j'espère retrouver."
M. le comte de la Borde, aide-de-camp de Louis- Philippe, fut envoyé au prince pour lui dire que le roi des Français l'autoriserait à rechercher et à reprendre le trésor dont il l'avait entretenu, mais seulement sous la condition que les papiers qui sont dans la cassette lui seraient remis. La condition imposée n'ayant pas été consentie par le prince, l'affaire en resta là du côté du château; c'est-à-dire que Louis-Philippe refusa l'autorisation réclamée. Mais il en résulta une démonstration complète et décisive, dans sa spécialité, de l'origine royale de l'auteur de la lettre.
Environ six mois après cette démarche la feuille du journal La Justice, qui en avait rendu compte, tomba entre les mains du vieux et fidèle serviteur de l'ancienne monarchie. Ce fut pour lui en trait de lumière; il retrouvait enfin Louis XYII qu'il savait pertinemment sauvé du Temple. Son témoignage judiciaire pourrait être considéré comme un jugement sur la question, car ce fut devant le tribunal du district de Yevey qu'il déposa. Son grand âge ne lui permettant pas d'aller à Paris, il sollicita le prince de se rendre auprès de lui. Le duc de Normandie s'empressa d'accéder à son invitation et partit pour la Suisse, accompagné de l'abbé Laprade, au mois de Juin 1836. Le noble vieillard eut bientôt, avec une joie ineffable, reconnu en lui son roi légitime, qui le revoyait aussi fidèle qu'aux derniers jours de la monarchie. Son témoignage embrasse pour ainsi dire toute la cause; je ne puis le citer en entier: mais les passages que j'en vais produire, en expliquant ses motifs de reconnaissance, répandront un jour éclatant sur toute l'affaire. L'évasion y est démontrée d'une manière péremptoire.
Sur ce chef je me bornerai à constater, d'après ses déclarations,
,/Que Son Excellence M. l'avoyer de Steiger, de Berne,
— lorsqu'on répandait le bruit de la mort du dauphin au Temple — le fit appeler pour lui dire qu'il venait d'être informé, par des courriers que des généraux vendéens, à Vérone, lui avaient expédiés, que le jeune prince avait été sauvé;
//Que le gouvernement autrichien possède sur cet objet un document des plus précieux, un de ses amis, feu M. P., que Son Excellence M. Thugbuth employait comme son secrétaire particulier, lui ayant déclaré avoir tenu ce document entre ses mains dans le cabinet du ministre; que c'était un procès-verbal de V enlèvement du Temple du jeune dauphin;
Enfin, //qu'il savait encore que le roi choisit des serviteurs de confiance pour veiller sur le Temple et avoir des moyens de le servir avec sa famille, en cas de besoin ;
„ Qu'un des chefs de ces observateurs était un de ses amis nommé M. Tort de la Sonde;
7/ Qu'en 1820, se trouvant à Paris, il a vu dans un des salons du faubourg Saint-Germain un des neveux de feu son ami, qui assurait que, dans un château de son oncle, en 1797, il y vit un jour arriver son oncle dans sa calèche avec un jeune enfant de l'âge environ de onze à douze ans, cheveux blonds et bouclés, et d'une très-belle figure; que son oncle en hu parlent le nommait M. Auguste, et qu'il lui dit : „Tu as eu le bonheur de voir le jeune dauphin sauvé du Temple, gardes-en le secret."
Quant à l'identité, aux questions qui lui sont adressées par le président du tribunal, l'ancien secrétaire intime du roi Louis XYI répond :
„J}ai reconnu le prince, en particulier en ce qu'il connaissait la cachette faite par son père, dans le palais des Tuileries; cachette que lui seul pouvait connaître, comme ayant été seul présent, lorsque son père Va fermée ; de plus, par plusieurs autres détails que le prince m'a communiqués et qu'il s'est réservé de rendre publics luimême. Les détails qu'il m'a donnés sur la cachette des Tuileries sont pour moi une preuve évidente de l'identité de la personne.
f/ J'avais eu connaissance de la cachette des Tuileries par S. M. le roi Louis XYI auquel je fis observer, par
l'entremise de M. de Monciel, alors ministre de l'intérieur, que Farmoire de fer qui recelait des papiers secrets pouvait être découverte dans des temps de malheur, et qu'il fallait enlever de là ce qui était convenable. Le roi répondit que cela était déjà fait, et que voulant prévenir le cas de sa mort il avait déposé, dans une cachette secrète faite en présence de son Jils seul, les documens authentiques dont son dit fils aurait besoin un jour pour sa conduite. C'est M. de Monciel qui m'a rapporté la réponse du roi
ff Je sais de plus, par le prince lui-même, qu'il a en sa possession la clef de la cassette, faite par son auguste père."
Dans un mémoire de M. Bremond déposé et inséré dans le procès-verbal, on lit encore :
„Je confirme ici tout ce qui m'est personnel, sur la manière dont j'ai reconnu en sa présence, dans le prétendant, 'le véritable fils de Louis XYI. Je déclare sohnnettement devant Dieu et devant les hommes, qu'il n'existe sur la terre que le véritable fils de Louis XVI, qui eut connaissance de la cachette mentionnée, ayant été SEUL avec son auguste père lorsqu'il y fit le dépôt de la cassette, et qu'il n'y a que lui seul sur la terre qui connaisse le lieu où elle est déposée."
Le fait du testament de Louis XV 111, Messieurs, révélé à la duchesse d'Angoulême en 1834 par l'ambassadeur du prince, M. Morel de St. Didier, trouve dans le témoignage de M. Bremond une sanction qu'il n'est permis à personne de contredire : ce sont ses paroles mêmes que vous ' allez lire :
,/Louis XYIÏÏ, dans un document écrit et signé de sa main, fit un récit de la vie de son neveu le duc de Normandie, et il fit un devoir à son frère de le reconnaître et de le proclamer roi de France. Ce papier extraordinaire fut fermé dans une cassette anglaise à double fond, qui était placée dans son cabinet, et dont une dame, autre que la Dame de Qualité, avait la faveur de tout voir à son gré. Une personne (cette personne était M. Bremond) qui s'occupait alors de l'orphelin du Temple pour le produire sur la scène, et à qui elle avait déjà procuré des pièces importantes pour de l'argent, reçut de
sa part, en 1820, la confidence du secret déposé et l'offre de lui confier la cassette de minuit à minuit, moyennant la somme de cent mille francs, déposée et acquise en remettant la cassette. Cette personne en parla au comte d'Artois qui accepta l'offre, sous la réserve de la soumettre à un grand magistrat qui avait sa confiance, et qui, s'il l'approuvait, recevrait la cassette et en ferait l'examen : le magistrat n'approuva pas "
Dans une lettre écrite au prince, M. Bremond complète des renseignemens donnés avec réserve devant la justice, et lui dit :
z/A. cette époque, j'avais rédigé un mémoire en votre faveur pour Monsieur. Je fus détourné de le présenter, parce qu'il n'était pas appuyé de preuves suffisantes, et que dans tous les cas j'échouerais en me perdant. J'eus recours au moyen de la cassette. On demandait une somme considérable pour l'enlever et me la confier pendant vingtquatre heures. Je sollicitai une audience de Monsieur
,,11 m'imposa le devoir de consulter M. le président Séguier. Je réclamai un second pour cette conférence, et le fils du comte d'Escars fut nommé. Nous nous rendîmes chez M. Séguier. J'exposai les graves motifs qui exigeaient le déplacement de la cassette pendant vingtquatre heures, pour connaître les plans du maître. M. Séguier désapprouva les moyens et l'affaire manqua. Mais à mon voyage de 1824, Monsieur me donna un travail à suivre avec M. Francàet, directeur de la police. J'en profitai, et je lui racontai l'histoire de la cassette, de 1820. Je le priai de vérifier dans la journée si elle existait toujours dans le cabinet, et alors de prendre les mesures nécessaires pour que personne ne - puisse s'en emparer. Le lendemain, M. Francket m'assura que la cassette que je lui avais désignée existait, et qu'il avait pris les mesures convenables. Le jour de la mort de Louis XVIII il m'assura l'avoir portée au nouveau roi."
M. Bremond, après sa reconnaissance du prince, la fit connaître à la duchesse d'Angoulême en lui écrivant :
// Serviteur de votre auguste père, j'ai reconnu dans le prétendant, Charles-Guillaume Naundorff, l'orphelin du Temple, votre auguste frère, le duc de Normandie, et je suis devenu son serviteur.
,/Mon honorable ami, feu M. le marquù de Monciel (ancien ministre de l'intérieur sons Louis XYI), dont la copie du testament politique vous sera remise, a souvent gémi devant moi des illusions de V. A. R. Plusieurs fois il était sur le point d'aller vous demander une audience particulière, pour vous faire connaître V existence de votre auguste frère. Cet honorable ami est mort dans mes bras de douleur de la catastrophe de 1830, et regrettant de n'avoir pu remplir son devoir en voua enlevant la cataracte dont on avait couvert vos yeux.
z/Je crois que plusieurs de vos serviteurs, trompés eux-mêmes par le prince qu'ils avaient le malheur de servir, ont pu vous faire partager leurs erreurs ; mais pour vous mettre en mesure de juger, j'ajoute le fait suivant: un d'entre eux, le duc de Blacas, a reçu des mains de M. de Monciel le trésor de la couronne qu'il avait sauvé des mains des factieux, pour le conserver à l'autorité du roi légitime.
z/Ce trésor, valeur réelle, était de trois cents millions. H fut converti en neuf millions de rentes placés dans les fonds étrangers de préférence aux fonds français. J'ai su en 1820, de mon ami, M. d'André, qu'à sa connaissance il n'existait plus que sept millions de rentes du trésor. Depuis cette époque, il n'v pas eu lieu sans doute de le diminuer.
z/Ce trésor, Madame, appartient au roi légitime, et ce roi légitime, que vous embrasserez un jour avec bonheur, c'est votre auguste frère le duc de Normandie
//Mon devoir est rempli, Madame. Pour récompense de mes services envers le roi-martjr et envers toute sa famille, je n'ai jamais voulu accepter que le portrait de S. A, E. Monsieur, qu'il me donna en 1820.
,/A l'âge de 78 ans où je suis parvenu, je n'ai plus rien à recevoir de personne sur la terre ; mais je dois me préparer à paraître devant Dieu, qui du moins ne me fera pas le reproche de vous avoir caché la vérité "
On n'a point oublié que Joseph Paulin, — sous la direction du générai de "Frotté — a enlevé du Temple
un des enfans substitués au dauphin. On l'avait toujours tenu dans l'ignorance de la véritable évasion. Le prince, par M. Bourbon-Leblanc, fut mis en rapport avec cet ancien maçon du Temple qui apprit, alors seulement, le mystère des substitutions, s'expliqua Terreur dans laquelle il était resté jusqu'à ce jour, et reconnut l'orphelin du Temple dans la personne de M. Naundorff. Voici à cet égard la déclaration de M. Bourbon-Leblanc, qui se rendit à Eouen à la fin de 1835 pour y voir Paulin.
„Vous rappelleriez- vous," demanda-t-il au prince avant de partir, „ l'aventure du maçon qui, en Septembre 1792, a scellé les verroux de la porte de la chambre de Louis XVI?
,z — - Oh! sans doute; c'était un bien brave homme. Que je serais heureux de le retrouver, s'il existait!"
// — Vous rappelleriez-vous son nom? Veuillez seulement m'écrire les deux initiales des noms de l'homme que vous connaissez si bien.
,, — Les voici :"
z/Et à l'instant, le prétendu Naundorff me traça, en deux capitales, les lettrss J. P.
// — Eh bien! cet excellent homme existe; il ne demeure pas à Paris; mais je sais où il est, sous trois jours je serai près de lui.
// — Sous trois jours!.... Venez demain, et je vous remettrai une lettre pour lui. Vous saurez par ce moyen si celui qui se dit le maçon du Temple est, oui ou non, l'homme de la vérité."
z/En effet, le lendemain, j'avais à ma disposition une lettre scellée en cire rouge par un cachet particulier. Arrivé à Eouen, et étant chez Paulin, je lui dis:
// — Je suis chargé de vous remettre une lettre qui probablement vous fera plaisir
//Paulin prend la lettre, regarde le cachet avec surprise, met ses lunettes, fixe ses yeux attentifs sur l'écriture, déplie l'écrit qui déjà absorbe toutes ses facultés, lit quelques lignes, et les mains tremblantes qu'il élève vers le ciel, il s'écrie, la voix entrecoupée de sanglots: „0 oh! oh! il existe donc encore ce cher enfant ! 0 mon Dieu! ô mon Dieu!"
,/Puis, il se lève, se dirige vers une armoire, à l'angle droit de sa porte d'entrée, ouvre avec impatience un tiroir, et m'apporte un signe correspondant a celui qui était tracé dans la lettre, et que je ne savais pas s'y trouver, comme si cette représentation était pour lui-même une justification de sa sincérité. Mme Paulin était présente. J'ai ensuite conduit le prince chez Joseph Paulin."
Le précis suivant de la confrontation qui eut lieu, comme moyen réciproque de reconnaissance, ajouté aux détails précédens, complète un témoignage d'identité qui ne souffre pas la résistance de l'incrédulité la plus exigeante ; c'est Paulin qui interroge et le prince qui répond.
" — Qui fut témoin de l'entretien de Paulin avec Louis XVI?
„ — Le dauphin." o — Que remit Paulin au roi?
„ — Trois rouleaux de cinquante Louis." ,, — Comment les avait-il soustraits à la fouille en entrant au Temple?
„ — Il les avait introduits dans le manche creux de son marteau de maçon."
„ — Où furent-ils cachés à l'instant, de peur des gardiens ?
If — Bans les poches du dauphin" La reconnaissance du prince, Messieurs, par M. de Joly, dernier ministre de la justice sous Louis XVI, étant une de celles qui entre tant d'autres ne comporte pas de contradiction admissible, je ne puis pas omettre de vous en entretenir, mais brièvement, parce que je me vois dans la nécessité de marcher vite vers la conclusion de la tâche que j'ai entreprise. Emporté par mon zèle à vouloir inculquer mes convictions à toutes les sortes d'intelligences, je m'aperçois un peu tard que je plaide en racontant, que nous sommes loin du récit, et que j'ai atteint la limite des généreuses concessions qui m'ont été faites par mon incomparable éditeur. Je ne dois pas abuser d'un dévouement au dessus de toute louange, ajouter sans discrétion à ses sacrifices; bien que je sache que, dans son magnifique désintéressement, le seul calcul qu'il fasse est celui de tous les moyens qui sont en son
pouvoir, pour concourir au succès de la cause royale qu'il a adoptée : et puisque j'arrête mi moment ma pensée sur sa noble conduite envers nous, qu'il me soit permis de lui dire qu'il s'assure une place mémorable dans l'histoire du royal martyr du 19e siècle, et dans le cœur des infortunés descendans de ce roi que la politique a enterré tout vivant, une reconnaissance inaltérable que je partage avec eux. Quand je vois un étranger embrasser si chaleureusement les intérêts des représentans de la monarchie légitime de France, et qu'il aura eu si peu d'imitateurs dans ma patrie, j'en gémis, comme Français: je ne puis me défendre de témoigner ici l'expression des honorables sentimens qu'il m'inspire.
Au surplus, ce que je ne dis pas, les documens produits et autres que je passe sous silence, devant être l'objet des discussions de palais devant la cour, je ne vois pas qu'il soit indispensable de donner plus d'étendue à ce mémoire judiciaire. Je rentre donc dans mon sujet pour revenir à M. de Joly, et indiquer, le plus sommairement possible, les principaux incidens de l'histoire du prince qui me restent à analyser, et qui vont nous conduire au lieu funèbre ou toutes les douleurs s'ensevelissent.
M. de Joly, Messieurs, lors de l'insurrection du 10 Août 1792, accompagna la famille royale à la salle de l'Assemblée .Nationale, et passa la journée entière avec les augustes prisonniers dans la loge du logographe où on les avait relégués. Il avait en outre une connaissance personnelle de beaucoup de faits antérieurs à cette fatale époque, non connus des historiens ou faussement rapportés par eux; mais qui ne pouvaient être ignorés du dauphin. Jusqu'à l'année 1835, ce noble vieillard s'était tenu éloigné du prétendant; il le croyait un imposteur. La mort de l'orphelin royal au Temple lui paraissait certaine, hors de toute controverse. Pour arrêter les conséquences d'une erreur déplorable, à ses yeux, il demanda enfin à voir le prétendu prince, avec l'intention bien arrêtée de déjouer les manœuvres d'un fourbe dangereux. Le duc de Normandie, enchanté de se retrouver en présence d'un ancien ministre d'État qui l'avait connu enfant, et surtout
qui l'abordait, incrédule, avec des dispositions hostiles, s'empressa d'accéder à sa demande. M. de Jolv eut avec lui deux entrevues. En sortant de la première, il se sentait ébranlé, non convaincu. r/Tout ce que j'affirme," disait-il, „ c'est que le personnage a le verbe, les gestes, et la démarche de Louis XVI; et ce sont de ces choses qui ne s'imitent pas."
Pour la seconde conférence, le ministre avait préparé une série de questions sur des faits que le dauphin seul et lui pouvaient connaître. Ses investigations furent des plus minutieuses dans l'interrogatoire qu'il fit subir à son interlocuteur. L'incrédule fut terrassé. Il ne pouvait pas en être autrement ; tout ce que le prince lui rapporta était à la connaissance de M. de Joly, et ne pouvait être su que de lui et du dauphin, qui lui rappela même quelques mots qu'il n'avait dits qu'au ministre seul en 1792. Ce fidèle et vénérable serviteur de la monarchie légitime consacra les derniers instans de sa longue carrière d'honneur à la défense des droits de l'orphelin du Temple.
Sachant se faire ouvrir toutes les portes, il alla avec un autre ami du orince fouiller dans les archives et trouva, à son grand étonnement, des preuves auxquelles il ne s'attendait pas, et qui sont d'une telle importance qu'elles résolvent, par elles-mêmes, la question d'identité avec une vérité qu'on pourrait dire mathématique.
M. Laprade, l'avocat, en 1851, m'a écrit son témoignage sur les résultats de la mission qu'il avait reçue du duc de Normandie en 1836, pour aller réclamer du gouvernement prussien la restitution des papiers dont l'avait dépouillé le ministre, prince de Hardenberg. Par suite de ses rapports officiels avec le ministre Eochow, il devint constant pour lui que l'origine royale du prisonnier politique de Brandebourg était connue à la cour de Prusse, et que le cabinet prussien, qui s'était réuni pour prendre une décision au sujet de la réclamation du prince natif, connaissait très-bien les papiers dont il s'agit, et les possédait encore en original ou en copie.
L'écrit de M. Laprade se terminait ainsi:
r/M. Charles Verger, ancien procureur dn roi, aujourd'hui
juge au tribunal civil de Marseille, vint visiter M. de Joly peut-être quinze jours avant sa mort, — arrivée en 3 837. — Il lui demanda si dans ce moment il pourrait bien jurer que son témoignage en faveur du fils de Louis XVI était vrai de tous points; s'il ne lui restait aucun doute ; s'il n'avait rien à rétracter ? J'étais présent. M. de Joly écouta M. Yerger qu'il connaissait déjà et répondit lentement:
,/Je sais, mes amis, que je vais paraître devant Dieu qui me jugera, et ce n'est pas dans ce moment surtout que je voudrais risquer de vous tromper. Eh bien! je jure encore que c'est bien le fils de mon malheureux maître, que c'est bien le dauphin que j'ai reconnu/'
//M. Yerger lui dit qu'il avait voulu s'assurer par luimême qu'il n'avait pas rétracté son témoignage; car quelques personnes en avaient fait courir le bruit.
z/M. de Joly protesta aussitôt avec force, et il maintint les mêmes sentimens jusqu'à sa mort."
L'année 1835 fut remarquable dans la famille du duc de Normandie par la naissance de son sixième enfant, celle de Marie- Thérèse, dont les prénoms étaient donnés en souvenir d'une sœur ingrate qui ne méritait pas, de la part de son frère, cette réminiscence d'un bon cœur brisé par celle qu'il ne pouvait se défendre d'aimer toujours, malgré sa haine et ses persécutions- L'infortuné dauphin emporta dans sa tombe l'indicible douleur dont la méconnaissance de la duchesse d'Angoulême empoisonna sa triste existence, et, de tous les maux innombrables qui assaillirent le royal méconnu, il n'en fut point d'égal à celui de l'abandon de sa sœur. Il ne pouvait l'oublier; il en parlait sans cesse, et, jusqu'au moment de ses adieux à cette terre, il avait espéré qu'elle reviendrait à lui. La mort seule devait les réunir ! . . . .
Nous sommes arrivés, Messieurs, à l'une des plus navrantes époques de l'existence royale. En 1836, le fils de Louis XVI vit se réaliser le plan de proscription concerté contre lui entre les puissances politiques, les Bourbons de Prague et les flatteurs du comte de Cham-
bord. Nous allons parcourir actuellement une série d'illégalités, d'arbitraires, de dénis de justice, de la part du gouvernement français, dans ses rapports avec l'horloger de Spandau, d'une nature telle qu'elle équivaut à une démonstration irrécusable d'identité en faveur de la victime opprimée. Nous allons voir celui qu'on a traité d'imposteur s'adresser à toutes les branches de l'autorité publique, jusqu'au jour de son décès, épuiser tous ses efforts pour obtenir la faveur d'être jugé, sans avoir jamais pu se faire écouter de la justice; n'obtenir, en réponse aux accusations les plus flétrissantes contre les pouvoirs iniques, que le plus hautain mépris do toutes les garanties sociales dues à un citoyen, envers lequel on a étouffé, même, les plus communs sentimens d'humanité. Mais comme c'est moi qui, depuis 1836, investi de toute sa confiance et de ses pouvoirs, ai dirigé toutes ses affaires, et que, depuis sa mort, j'ai consacré ma vie entière à défendre sa mémoire, tant et si lâchement outragée, et à soutenir les intérêts de sa royale famille, je crois devoir faire envisager que mon opiniâtre inflexibilité à maintenir constamment la légitimité de ses droits, devenus ceux de ses enfans, est un témoignage moral que je puis opposer à toutes les incrédulités. Je le dis sans scrupule parce que j'en sens toute la valeur; que c'est celui d'un honnête homme qui peut affronter la colomnie et ne la craint pas; et qui, descendant dans sa concience, a le sentiment intérieur de n'avoir jamais manqué à l'honneur, comme homme, comme avocat, comme ancien magistrat.
L'intérêt seul de la vérité, les droits méconnus d'orphelins royaux, leur innocence et leurs malheurs, sacrifiés aux sordides calculs des diplomaties, ont donc été le seul mobile de mon dévouement à la branche aînée des Bourbons, reconnue par moi dans la personne de celui que j'ai tant aimé et si énergiquement servi. Ainsi, ma conviction, éclairée de tous les moyens d'évidence qui gouvernent la raison, s'est formée de toutes celles qui l'ont précédée, que j'avais auparavant pesées dans ma conscience, et de mes impressions personnelles. Pour résoudre avec intégrité la question, je suis remonté aux
jours désastreux de la monarchie; je l'ai approfondie par un examen sévère des temps postérieurs jusqu'à nous. Je me suis livré à une investigation sérieuse, compliquée, à une enquête historique, embrassant cinquante années de faits et d'événemens qui s'y rattachent. Mon maître et royal ami le duc de Normandie, pendant neuf ans que j'ai vécu avec lui, s'est montré à moi sans déguisement, tel qu'il était dans son for intérieur; j'ai mille fois admiré la beauté de son âme, la bonté de son cœur, son ardent amour de Dieu qu'il n'a cessé de bénir dans ses plus amères tribulations ; j'ai connu tous ses écrits, fouillé pour ainsi dire dans ses plus secrètes pensées; je l'ai étudié en détail, dans ses paroles, dans toutes ses communications, dans ses souvenirs; je les ai confrontés avec une foule de mémoires historiques, de témoignages modernes, et toujours, toujours je l'ai trouvé d'accord avec la vérité, avec des vérités qu'il ne pouvait pas inventer. J'ai vu et interrogé tous les anciens serviteurs de la cour de Louis XYI, qui l'ont reconnu pour le dauphin; j'ai lu et jugé tous les écrits qui ont paru contre lui, je les ai combattus par des faits, des documens, des témoignages incontestables, et jamais une voix ne s'est élevée pour me démentir logiquement, jamais une ombre ne s'est interposée entre ma croyance et ma conscience ; j'en prends Dieu à témoin, et, à l'âge de soixante-dix-sept ans, je lègue en quelque sorte ces religieuses affirmations au monde, comme une protestation contre les proscripteurs de Louis XYII et de sa famille.
Maintenant que j'ai fait ma confession de foi, je reviens à la cause. M. de Larochefoucauld avait écrit le 11 Février 1834 à la duchesse d'Angoulême :
,/Le personnage qui se dit Louis XYII, indigné qu'on lui refusât une entrevue qu'il regarde comme chose fort simple, voulait se livrer à l'instant même aux tribunaux français, et leur demander un nom qu'on ne peut lui refuser, si, comme il l'affirme, il a en sa possession des preuves irrécusables. Dans mon opinion ce serait une démarche fâcheuse et qu'il serait a désirer qu'on évitât. J'ai obtenu à grand'peine qu'un mois, mais pas un jour de plus, serait encore accordé après le départ de cette
lettre, afin d'en recevoir la réponse. Le terme expiré, on n'hésite plus, m'a-t-on assuré avec un ton qui trompe difficilement. Ce dernier mois peut donc être attendu sans danger"
Je ne puis chasser de mon esprit la pensée que l'attentat contre la vie du prince a eu lieu le 28 Janvier 1834, 17 jours après le mois expiré. Ce rapprochement de dates a-t-il quelque signification ? J'arrête là ma pensée et je ne me le demande pas. Quoiqu'il en soit, le procès avait toujours été retardé par mille subterfuges jusqu'au jour où j'offris mes services à S. A. E. Prévenu qu'à son retour de Suisse mon royal client voulait définitivement saisir la justice de son action en réclamation d'état, je me tins prêt pour le satisfaire, et aussitôt qu'il fut revenu de son voyage, Messieurs de Joly, Bourbon- Leblanc, Briquet et moi, nous arrêtâmes en sa présence les bases de l'assignation.
En conséquence, le 13 Juin 1836, Charles-Guillaume Naundorff fit assigner, devant la première chambre du tribunal civil de Paris, Mme la duchesse d'Angoulême, M. le duc d'Angoulême et le comte d'Artois (Charles X), pour qu'il fût, contradictoyirement avec eux, déclaré être le fils du roi Louis XYI et de la reine Marie- Antoinette.
Ainsi était donc accomplie la démarche si impatiemment désirée par l'orphelin royal, si appréhendée par sa famille de Prague. Mais les mesures étaient prises, depuis longtemps, pour toutes les hypothèses possibles, afin d'empêcher une reconnaissance judiciaire . Mme la duchesse d'Angoulême, avec l'assistance du cabinet autrichien, s'était fait promettre un déni de justice contre son frère par le gouvernement de Louis-Philippe. Aux scandaleuses sollicitations venues de là, les ministres français avaient répondu : „qu>on soit tranquille; le procès n'aura jamais lieu"
Par suite de cette détermination des conseils du roicitoyen, le 15 Juin de très-bonne heure dans la matinée, et avec une hâte qui décelait de sinistres intentions, de nombreux agens de police firent une descente chez Mme de Rambaud, rue Eicher, où logeait le prince. Cinq commissaires de police introduits dans sa chambre lui déclarèrent aussitôt, sans préambule, sans justification
d'aucun ordre, qu'ils venaient l'arrêter et saisir tous ses papiers, au nom du roi, de la loi et de la justice si criminellement invoqués, en violant tous les droits du citoyen garantis par une charte dérisoire. M. Gisquet, préfet de police, avait reçu en même temps l'injonction formelle de faire partir de Paris le prisonnier dans les vingt-quatre heures. Cette séquestration projetée ne put avoir lieu par suite des réclamations immédiates que je fis auprès de ce fonctionnaire ; lui-même me l'a dit : voici comment je l'ai su.
Quand on vint pour arrêter le prince, il était alors avec deux jeunes amis qu'il édifiait par la sublimité de son langage dans un entretien sur la Providence, et par sa résignation religieuse aux souffrances d'une vie que les hommes avaient maudite. Il conserva toute la dignité de son noble caractère et dit avec calme : //Qu'on aille chercher mon avocat." Ce ton d'autorité ôte aux gens du gouvernement l'idée de la résistance; les portes s'ouvrent, l'un des jeunes amis s'esquive et, dans moins d'une demi-heure, j'arrive accompagné de mon frère, ancien garde-du-corps du roi, et de M. Morel de St. Didier. Nous trouvâmes S. À. R. tranquillement assise. La précipitation qu'on mettait à faire une liasse de tous les papiers, pris pêle-mêle, sans examen, me donna la conviction que l'on espérait avoir accompli l'enlèvement avant mon arrivée. S'il en eût été ainsi, le prince était perdu pour nous. Je demandai au chef de la police l'exhibition du mandat en vertu duquel il agissait. Il me répondit avec insolence : //Nous sommes pressés, nous n'avons pas le temps." J'ai été procureur du roi, répliquai—je impérieusement, et je suis l'avocat du prince; si vous persistez dans votre refus je m'oppose à l'arrestation du duc de Normandie. Le commissaire de police, singulièrement radouci, me montra un imprimé banal, signé Gisquet, préfet de police, donnant pouvoir d'arrêter ceux dont un agent pouvait lui-même inscrire les noms laissés en blanc. On y avait inséré le nom de Naundorff, avec l'indication de saisir tous les papiers trouvés à sa résidence. Cet ordre illégal n'était pas autrement motivé. Je demandai quel délit on reprochait à M. Naundorff ? ,/ Celui d'être étranger," me répliqua -t- on.
J'inscrivis une protestation sur le procès-verbal du commissaire de police; je fis numéroter les papiers saisis; (il y avait deux cent deux pièces) je signai ainsi que le prince; ensuite deux agens montèrent avec nous dans une voiture de place, et je conduisis mon royal maître à la triste destination que lui assignait l'illégitime possesseur des châteaux de ses pères. Rendu à la préfecture de police, j'écrivis sur le champ une lettre au préfet pour lui demander une audience immédiate, lui déclarant que les amis du prince le rendaient responsable de la personne du prince, et qu'il en devrait compte à la France. M. Gisquet me répondit qu'étant engagé pour toute la journée il ne pouvait me recevoir que le lendemain matin à neuf heures.
Le lendemain donc, j'insistai pour la mise en liberté du prince, auquel, disais-je, on n'avait pas un acte, pas une parole à reprocher. C'est alors qu'il me fit part de l'injonction rapportée plus haut, qu'il avait reçue, en ajoutant : „ Qu'ayant toujours fait surveiller mon client depuis son arrivée a Paris, il reconnaissait avec moi qu'il était irréprochable sous tous les rapports; que la mesure de rigueur dont je me plaignais provenait du ministère de l'intérieur ; et que je devais m'adresser directement au ministre. 11 m'assura enfin que le prince, sans de nouvelles instructions, ne quitterait pas la préfecture de police, où j'aurais la faculté de le voir tous les jours quand bon me semblerait.
Au sortir de la préfecture, j'allai assiéger le ministère de l'intérieur. 1/ ordre était donné de ne pas m^introduire ; je ne pus jamais parvenir à voir le ministre. Cependant, je ne me décourageai point, je parlai haut et je finis par avoir une audience du sous-secrétaire d'Etat. Ce n'était plus un fonctionnaire public indépendant, ami de la légalité; mais un subordonné servile remplissant un rôle imposé. Je l'ai revu plusieurs fois, sachant me faire ouvrir sa porte par une sorte de violence morale; toujours sans profit pour la cause de la justice. Accompagné du marquis de la Perrière et de Me Briquet, je portai au ministre de la justice une dénonciation contre le signaaire du mandat d'arrestation, réclamant la mise immédiate
en liberté du royal prisonnier. Le haut mandataire de la loi si odieusement enfreinte n'eut pas un mot de réponse raisonnable; on le conçoit; tous les ministres de Louis-Philippe semblaient avoir juré à leur maître de laisser officiellement avilir la dignité de leur caractère.
Je ne mentionne point toutes les réclamations que nous fîmes, appuyées d'écrits publics et privés pour ramener le gouvernement dans des voies constitutionnelles; elles furent incessantes et d'une acrimonie si audacieuse que, si Ton n'avait pas craint les conséquences d'une poursuite contre moi, on m'eût fait arrêter à l'instant. Mais c'eût été laisser plaider la cause du duc de Normandie !
Le 3 Juillet, l'auguste méconnu se pourvut devant le conseil d'Etat pour y déférer les abus de pouvoir commis envers lui, et en demander le redressement. Me Crémieux, alors avocat au conseil du roi et à la cour de cassation, l'appui de toutes les infortunes, soutint le pourvoi avec l'énergique éloquence d'un citoyen indigné de la violation de la plus sacrée des lois, celle qui garantit la liberté individuelle.
Le 1$ le conseil d'Etat, dont les membres amovibles subordonnèrent leur décision aux volontés ministérielles, décida que les actes, contre lesquels était dirigé le pourvoi, appartenaient à la haute police du royaume; c'est-à-dire que le conseil d'Etat n'avait pas le droit de protéger la liberté individuelle contre le bon plaisir d'un ministre! C'était une dérision, une amère dérision. La responsabilité des ministres devint donc illusoire; la France de Juillet se vit placée sous l'omnipotence de l'arbitraire ministériel : elle avait fait une révolution pour laisser confisquer la Charte restaurée au profit du despotisme de la meilleure des Eépubliques ; le pouvoir politique était inviolable ! Il s'attendait, à ce qu'il paraît, à cette décision qui, n'ayant été approuvée que le 2 Août suivant par ordonnance royale, ne pouvait pas s'exécuter auparavant, car l'expulsion était consommée alors depuis dix-sept jours. Cependant j'avais prévenu le ministre de l'intérieur par écrit du recours au conseil d'Etat, pour faire suspendre le départ du prince jusqu'à ce que le corps administratif eût statué sur sa requête; j'avais même informé verbale-
ment M. Gasparin, sous-secrétaire d'Etat, que le royal détenu, désireux de suivre son procès devant ses juges naturels, seuls compétens pour apprécier la question d'état soumise à leur examen, consentait à rester en prison, bien qu'illégalement détenu, jusqu'à une solution définitive. Que pouvait-on objecter à cette loyale et généreuse proposition. Bien, sinon le bannissement par un arbitraire révoltant, qui témoignait précisément que c'est ce procès qu'on voulait interdire; parce que le résultat n'en était nullement douteux pour les ministres. Louis-Philippe, comme les Bourbons déchus, comptait si peu sur les sympathies nationales qu'il appréhendait, par dessus tout, la réintégration du fils de Louis XYI dans son nom et dans ses droits civils. Mme la duchesse d'Angoulême possédait de plus une fortune qu'elle n'était nullement disposée à restituer à son frère. Ainsi, tous les pouvoirs d'un gouvernement, dit avec dérision constitutionnel, enlevaient à un Français son droit inviolable de prouver en justice sa nationalité, et le déclaraient administrât! vement étranger pour le chasser de France !
En retraçant toutes ces inconstitutionalités effrayantes pour les Français, Messieurs, j'éprouve aujourd'hui les mêmes impressions que celles que je ressentis à la lecture de la lettre du duc d'ÂUmale, dont vous vous ressouvenez certainement, dans laquelle il eut la maladresse de vanter la probité politique de son père, en déclarant qu'il n'y avait pas une seule injustice à lui reprocher pendant tout le cours de son règne hypocrite. En effet, ce qu'il disait avec raison de l'homme de Sedan, je pouvais le dire aussi, moi, en 1836, de l'homme de Juillet:
,/Je ne puis penser sans la plus vive douleur qu'au ^moment où j'écris, un Français peut être arraché sans „ jugement à sa famille, à ses amis, pour mourir dans ,/une captivité lointaine! Que dis-je sans jugement; c'est lfen secret qu'il faut dire, et sans qu'une simple mention ,/au Moniteur apprenne à tous qu'une décision administrait tive vient de retrancher sommairement un citoyen de ffla patrie."
L'auguste méconnu resta pendant vingt-six jours écroué au dépôt de la préfecture de police, sans qu'on l'ait
interrogé : on se faisait contre Louis XV11 une risée de tontes les légalités protectrices pour les autres. Enfin on donna l'ordre de le faire partir pour F Angleterre. Si je n'avais pas payé sa place, et celle de deux gendarmes pour l'aller et le retour dans une diligence, il était prescrit de le conduire à Calais, à pied, de brigade en brigade, comme un obscur criminel. Par une singulière préoccupation d'esprit de la part du préfet de police, le passeport qui lui fut donné, daté du 5 Juillet, le désigne sous les prénoms de Charles-Louis Naundorff, natif de Prusse. La pensée seule du duc de Normandie faisait perdre la tête aux soutiens du trône du roi citoyen.
Le 16 Juillet, dans la cour des messageries royales stationnait une diligence prête à partir. Une femme du peuple s'approcha de moi et me demanda en pleurant la permission de présenter un bouquet au frère de la duchesse d'Angoulême : le bon peuple de Paris savait que ce proscrit était le fils de Louis XYI. Le prince accepta les fleurs qu'il plaça sur son cœur. Au même instant la voiture roula sur la route de Calais, emportant avec elle la fortune méconnue de la France. La femme qui avait offert le bouquet cria au conducteur : /;Tu es bien heureux, toi, va, tu conduis le fils de Louis XYI !"
Depuis le rejet de la requête du prince par le conseil d'État, ne pouvant plus servir sa cause en France, j'allai le rejoindre à Londres. Au moment de mon départ je reçus la lettre suivante :
«Paris, 2 Août 1836.
„Ayant appris, Monsieur, que vous alliez à Londres pour les affaires de Monseigneur le duc de Normandie, je vous engage à joindre mon témoignage à celui des autres personnes qui ont pu voir, comme moi, l'intérieur de la ccur de Louis XYI et de la reine Marie- Antoinette. Présenté très-jeune à la cour, lorsque j'étais à Yersailles, je voyais tous les jours le roi et aussi la reine, entre autres, les soirs chez Mme de Polignac. Je puis donc affirmer que M. Naundorff ressemble prodigieusement à
la reine; qu'il a aussi des traits et de la tournure de Louis XVI ; et que, d'après les preuves convaincantes que j'ai eues sous les yeux, il m'est impossible de douter qu'il ne soit véritablement le fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette
Signé „le marquis de la leuillade, des princes d'Aubusson."
M. de la Feuillade était chevalier de St. Louis. Il remit sa croix à S. A. R. en lui disant qu'il ne voulait la devoir qu'à son roi légitime.
Je ne traiterai point en détail l'histoire de notre séj ouien Angleterre, qui dura neuf années et fut une nouvelle source de bien dures tribulations pour l'orphelin du Temple : j'en relaterai seulement les principaux incidens.
Le prince, jusqu'au moment où on lui suscita des entraves qui lui enlevèrent le dernier espoir de justice, se flattant qu'il pourrait suivre son procès, par défaut, contre la duchesse d'Angoulême, publia comme document judiciaire à l'appui de sa demande en réclamation d'état l'Abrégé de l'Histoire des Infortunes du Dauphin, reproduit dans cet ouvrage jusqu'à l'année 1810. J'ai entendu élever, tout dernièrement encore, des objections irréfléchies contre la précision des souvenirs de l'orphelin du Temple. Pour y répondre, j'affirme que ce livre a été écrit sous sa dictée, pour ainsi dire sans désemparer, comme une suite de causeries dont l'intérêt se doublait d'une description si représentative, qu'en attestant l'exactitude d'une mémoire prodigieuse, elle rendait présens, pour le secrétaire du royal narrateur, qui était mon frère, et pour- moi, les époques, les lieux, les événemens retracés ; et particulièrement la reconstruction de la Tour du Temple faite sans l'aide d'aucun livre.
Le 21 Novembre 1836, deux cent cinquante exemplaires de V Abrégé furent expédiés en France. La police et le gouvernement avaient été pris au dépourvu par la célérité et le secret de l'envoi. Au bout de huit jours, tous les exemplaires se trouvaient vendus et l'on nous demandait une nouvelle expédition. Mais le gouvernement s'était ému de voir la vérité circuler dans Paris et dans les prorinces. Comme on
avait confisqué la liberté du prince, son instance devant le tribunal, on ne devait pas plus respecter ses droits de propriété. En conséquence un second envoi du document judiciaire (266 ex.), fut saisi à la frontière et, par ordre du ministère de l'intérieur, transmis à la préfecture de police à Paris.
Disons quelques mots de la haute police du royaume devant laquelle avait été renvoyé le demandeur en réclamation d'état. Il présenta le 10 Janvier 1837 une pétition à la Chambre des députés et à celle des pairs. La Chambre des pairs n'a pas daigné en faire un rapport. On lit dans le compte rendu de la séance à la Chambre des députés, le 8 Février 1837 :
,/M. Merlin rapporteur : le sieur Charles-Louis, se disant duc de Normandie, à Londres, se plaint de ce qu'il aurait été arbitrairement expulsé de France, et il demande à y rentrer. Le pétitionnaire a exercé pendant plusieurs années la profession d'horloger en Prusse; il n'est venu en France qu'animé de mauvaises intentions; le gouvernement en l'éloignant a fait preuve à la fois de modération et de sagesse: la commission propose de passer sur la pétition à l'ordre du jour : — adopté."
On joignait l'insolence et le mensonge à la prévarication. Des élections générales ayant amené une nouvelle Chambre des députés, le prince lui présenta, ainsi qu'à la Chambre des pairs, une dernière pétition le 21 Janvier 1838. Des membres des deux Chambres s'étaient engagés à la soutenir ; Messieurs de la pairie ne s'en occupèrent pas. On m'a assuré qu'à la Chambre des représentans du peuple, — si toutefois le rapport en a été fait — on n'en fit qu'un simulacre, dans un moment où la salle était déserte; mais si bas, si bas, que l'ordre du jour fut prononcé sans que la plupart des votans sussent de quoi il s'agissait. Nous avions fait imprimer cette pétition dans le dessein d'en adresser un exemplaire à tous les élus de la nation. Vingt-cinq copies furent d'abord chargées au bureau des diligences générales pour Paris; chaque exemplaire sous enveloppe portant le nom d'un
député : les ministres, par dépêche télégraphique, avaient transmis Tordre de la saisir à la frontière. Aucun député ne la reçut. Le droit de pétition était aboli pour le flls de Louis XVI; toute justice lui était refusée. On ne lui laissait la ressource d'aucun moyen de publicité pour la manifestation de ses droits. Une fois le parti pris d'être injuste et cruel envers lui, on ne sut plus s'arrêter dans les voies inconséquentes de l'arbitraire et des abus de pouvoir. Le gouvernement organisa contre lui une police spéciale à l'intérieur et à l'extérieur, et des ordres furent donnés de soumettre à une rigoureuse perquisition tout ami du prince quittant Londres pour retourner sur le continent. Relativement à ses communications privées par la poste, on viola le secret des lettres de la manière la plus impudente. On peut s'en faire une idée par l'ordre suivant donné un jour au commissaire de police Colin :
„De se transporter à l'hôtel des postes, à Paris, pour „y saisir toutes lettres adressées ce jour au château de ,/Bréon, canton de Château-Gonthier, soit au comte de ,/Bréon, soit à tous autres habitans de la commune de ,/Bréon ou du château de la dite commune."
Il y eut alors et tout-à-coup un déploiement de rigueurs telles, qu'on n'aurait pu se l'expliquer que s'il se fût agi d'une conspiration flagrante contre l'Etat. Les personnes les plus connues à Paris et dans les provinces pour avoir des relations avec le duc de Normandie furent interrogées; visites domiciliaires et saisies de papiers se pratiquèrent chez elles avec un arbitraire inqualifiable. Nous ne pouvions nous en rendre compte quand nous fûmes éclairés par une commission rogatoire envoyée en Suisse aux magistrats de Vevey pour recevoir la déposition de M. Bremond sur tous les faits qui se rattachaient à l'existence de Naundorff, contre lequel s'instruisait une procédure, et qui était inculpé d} escroqueries commises au moyen des faux noms et fausses qualités qu'il prenait, comme fils de Louis XVI. L'acte était signé Zangiacomi, juge d'instruction à Paris.
C'est ainsi que le duc de Normandie apprit la poursuite correctionnelle dirigée contre lui. Nous sûmes aussi qu'il avait été décerné contre moi, absent, l'avocat du prince,
un mandat d'arrêt. Les ministres n'avaient pas osé m'attaquer lorsque je les harcelais tous les jours à Paris pour les rappeler à leur devoir : ils étaient devenus braves, depuis que la mer nous séparait.
Ls but de cette étrange tactique était évidemment d'intimider les partisans du prince, de surprendre des secrets qu'on croyait confiés à des amis de l'auguste inculpé, d'empêcher dans tous les cas les manifestations de dévouement, les secours pécuniaires et d'arrêter plus particulièrement encore le cours de la justice que le proscrit se proposait de poursuivre du lieu de son bannissement.
Tous les témoins honorables appelés en justice, malgré les apparences menaçantes dont on entourait leur témoignage, soutinrent énergiquement leur conviction, de sorte qu'on pourrait dire que les preuves de l'origine royale du soi-disant étranger, débordaient la traîtreuse et mensongère instruction correctionnelle. H arriva même un moment où Louis-Philippe, à qui l'on rendait compte journellement des suites de cette affaire, se sentit mal à Taise de tout cet étalage de dépositions consciencieuses ; il donna l'ordre de suspendre la procédure, et se garda bien de la laisser mettre à fin par une décision de la Chambre du conseil. On la tint en réserve comme une menace d'avenir. Nous la verrons reparaître en 1840; et cette arme d'impostures officielles, froidement délibérées, servit à terrasser ceux qui l'avaient imprudemment soulevée.
Les persécutions contre le fils de Louis XVI s'étendirent jusqu'à sa famille. Elle vivait à Dresde fort inoffensive et ne s'occupait pas du tout de politique. Mais elle attirait sur elle une bienveillante attention depuis que le chef de leur maison avait été banni de France- Le public impartial commençait à ouvrir les yeux et à voir clair dans les manœuvres de la politique.
Dresde est une ville de passage pour les sommités de l'Europe, qui se rendent dans les divers lieux de la Bohême fréquentés pour ses eaux thermales, et dont Carlsbad fut plusieurs fois favorisé de la présence de la duchesse d'Àngoulême. La famille du duc de Normandie
était donc le sujet des conversations de tous ; la conviction de la vérité se propageait dans tous les gouvernent eus par de hauts personnages, hommes et femmes du premier rang de toutes les nations, qui la reportaient avec eux dans leur pays : les voyageurs lui faisaient parcourir le monde.
Parmi les croyans à l'identité du prince, nous le savons, on remarquait le docteur de Caro, si éminemment distingué par ses talens et l'énergie d'une probité inflexible. H excitait vivement l'intérêt de sa nombreuse clientelle en faveur des Bourbons de Dresde, qui prouvaient l'identité de leur père par leur physionomie si bourbonienne. Cette ville comptait aussi de nombreux partisans du royal proscrit, entre autres, Mme la comtesse de Choiseul Gouffier, dont j'ai déjà fait mention, Mme Forest, première femme de chambre de la feue reine du roi Auguste de Saxe, M. le baron de Gablenz, lieutenant-général, commandant militaire de Dresde, M. de Leysser, aussi lieutenant-général saxon, M. le baron de Schorlemer, chambellan du roi de Saxe, M. de Lindenau, ministre de l'intérieur du royaume de Saxe, et beaucoup d'autres personnes de distinction.
C'était intolérable pour les proscripteurs de Louis XYII, qui perdaient le fruit de leurs trames si péniblement ourdies pour empêcher sa reconnaissance. Cet état de choses ne devait pas durer, L'ambassadeur de France était déjà intervenu antérieurement afin qu'on renvoyât de de Dresde la famille du prétendu horloger ; mais le ministre saxon avait répondu que cette famille, ayant justifié de ses moyens d'existence et ne méritant aucun reproche, continuerait de jouir de tous les privilèges accordés aux étrangers. Les diplomaties alors se réunirent pour aviser par quels expédiens ils pourraient faire quitter la Saxe aux enfans du personnage qui grandissait, dans les sympathies publiques, de tous leurs modes impuissans d'oppression. La Prusse interposa directement sa maligne influence ; elle réclama la femme et les enfans de l'ancien horloger de Crossen comme sujets prussiens.
Le gouvernement saxon ne pouvant se dispenser d'obtempérer à cette injuste exigence a, le 23 xloût 1837, par une finesse de rédaction bienveillante, digne protestation
contre la teneur du mandat prussien, adouci la mesure vexatoire qu'on réclamait, en reconnaissant virtuellement, dans l'ordre d'expulsion, que la famille expulsée était celle de Louis -Charles, duc de Normandie, se nommant Naundorff.
La famille royale se retira en Suisse où M. Bremond loua pour elle le château de Grandctos.
Passons à des faits d'un autre ordre. Le liw Août 1837 le prince reçut d'un de ses amis de Paris la lettre suivante :
„ Monseigneur,
„ J'ai déjeûné ce matin chez le marquis de ,
où mon zèle pour votre service est connu; il m'a dit:
„Si j'avais un bon conseil à donner au prince, je lui dirais: les couronnes aujourd'hui sont hérissées d'épines; elles ne sont donc pas à envier. Si le prince est assez philosophe pour assurer de préférence son repos et celui de sa famille ; en un mot, s'il cesse de vouloir prétendre au trône, je suis prêt à passer avec le roi un traité qui garantirait au prince 1° la restitution de la cassette qui est restée au château; 2° un million qui lui serait compté à l'instant pour acquitter ses dettes; 3° un million de revenus comme apanage de prince reconnu, et même une somme plus forte s'il le désire.
/; J'exige de vous/' m'a dit le personnage, //que vous ne citiez mon nom que dans le cas où le prince acquiescerait à la proposition; mais je vous autorise à lui en donner connaissance le plus tôt possible."
„ C'est ce qui vient de m'être dit et affirmé à l'instant : j'attends donc vos ordres."
Le prince voulait une reconnaissance judiciaire. Depuis son renvoi de France, il n'avait plus confiance en Louis- Philippe. 11 refusa d'entrer en négociation avec cet hypocrite souverain qui lui faisait offrir ses faveurs en le tenant toujours loin de ses juges.
L'année suivante, une autre proposition, d'une nature étrange, et conditionnelle aussi, fut faite au fils de Louis XVI. Le 29 Août 1 838, M. Morel de St. Didier lui écrivit:
Monseigneur,
// J'ai ete mis au fait d'un incident que je me
suis chargé de transmettre à V. A. R je le ferai
donc en ayant l'honneur de lui rendre compte, avec une
exactitude fidèle, de ma conversation avec M. X
prié de passer chez lui, je m'y suis rendu. Il m'a déclaré :
,/Que deux personnes non suspectes, tenant un rang distingué dans la société et propriétaires dans son pays, se sont présentées chez lui. L'un de ces Messieurs trésconnu de lui depuis de longues années lui a dit :
lf Puisque vous partagez entièrement notre opinion
sur la nécessité d'arracher le prince de la main des Anglais, pour le réunir a sa famille en Suisse, je vous dirai que nous avons formé une société pour lui fournir tout ce qui sera nécessaire à l'adoucissement de tant d'infortunes.
„ Trois cent mille francs sont prêts à être mis à la disposition du prince, s'il consent à remplir la condition que nous mettons à notre proposition. Cinquante mille francs lui seront comptés immédiatement pour liquider ses affaires, et pourvoir aux moyens de quitter l'Angleterre et de rejoindre sa famille. Comme il faut au prince un trésorier, il sera indiqué en Suisse un banquier, chez lequel seront déposés deux cent quarante mille francs d'abord, qui resteront à sa disposition pour ses dépenses au fur et à mesure de ses besoins; cette somme sera constamment complétée par les versemens que fera la société ; et enfin, il y a dix mille francs pour vous si vous faites faire cette affaire. Mais tout cela ne s'effectuera qu'autant que le prince consentira à aller rejoindre sa famille en Suisse. Sans cette condition rien n'est possible "
,/Ces Messieurs attendent avec impatience la réponse de Votre Altesse Royale "
L'incognito que gardaient ces Messieurs rendit leur générosité suspecte. Le prince leur fit répondre que leurs propositions eussent été nobles, si elles avaient été sans condition ; et qu'ils se gardassent bien de croire que, pour de l'argent, il serait à la disposition des partis, quels qu'ils fussent.
La famille de S. A. R. quitta la Suisse pour la rejoindre à Londres dans les derniers mois de cette année 1838. Nous résidions alors, le prince et moi, chez M. Batt, n° 21, Clarence-Place. Une maison assez vaste pour nous loger tous fut louée sur la place de Camberwell-Green, à très-peu de distance de la nôtre. Tous les jours nous allions prendre nos repas en commun, et nous retournions coucher à notre ancienne habitation, parce que les chambres qui nous étaient -destinées ne se trouvaient pas encore entièrement disposées pour nous recevoir. Le mercredi, 13 Novembre, à cinq heures et demie du soir, pendant que nous dînions, on informa le prince qu'un Français malheureux réclamait son assistance, et insistait pour le voir. Interrogé, il répondit qu'il était un réfugié vendéen, condamné à mort pour avoir pris part au mouvement politique organisé par la duchesse de Berry; qu'il s'appelait Désiré Roussel; qu'il venait de Suisse, et qu'il habitait depuis trois mois l'Angleterre. La police a constaté qu'il était venu à Londres le 1 7 du mois de Janvier dernier, qu'il avait de nouveau débarqué à Liverpool, il n'y avait pas longtemps, et que quelques mois auparavant il était à Londres. C'était un assassin envoyé pour tuer le duc de Normandie.
Dans la première quinzaine du mois d'Août, à notre dernière résidence, — que nous avions quittée depuis quelques jours — un individu se présenta avec une lettre pour le duc de Normandie, manifestant un grand désir de le voir. Cette lettre me fut remise à Clarence Place. Il retourna trois fois chercher la réponse, insistant pour voir le prince. Je lui fis dire que le prince était à la campagne, et qu'il devenait inutile de faire de nouvelles démarches auprès de lui. Il s'informa alors quand le prince serait de retour ..... cet homme était Désiré Roussel qui, sous un autre nom, dès son arrivée à Londres, cherchait à se rapprocher de S. A. R.
J'arrive au 16 Novembre. Ce jour-là à six heures et demie du soir, le prince et moi nous allâmes faire nos préparatifs de déménagement, devant quitter le soir la maison. M. l'abbé Laprade nous accompagnait. Vers huit heures et demie, le prince eut besoin de se rendre au
jardin où étaient les lieux d'aisance. I 11 brouillard fort épais ajoutait encore à l'obscurité. Je lui proposai de raccompagner ; il ne voulut pas y consentir, prit un flambeau et sortit. M. Laprade et moi nous étions au salon dans une parfaite sécurité, qui fut bientôt troublée par uue effroyable détonation et un cri déchirant.
Nous nous précipitons au jardin, nous appelons le prince ; nous courons à l'endroit où nous supposions qu'il devait être, et nous le trouvons étendu par terre. Je veux le relever ; le royal infortuné me dit d'un ton pénétrant :
„ Prenez garde, mon ami, je suis blessé " Environ
un quart d'heure après le bruit des coups de feu, des hommes de la police et beaucoup de témoins virent trois rusées lancées d'une rue où avait résidé l'assassin. On ne sut que plus tard la vraie cause de ces signaux. Il est résulté des rapports des agens de police que l'assassinat était prémédité et l'œuvre de plusieurs misérables qui l'avaient concerté ensemble.
Assistés des personnes de la maison, nous relevâmes le prince et le conduisîmes dans son appartement. Il nous dit qu'au moment de sortir du cabinet il avait entendu marcher, mais pensant que c'était un de nous, qu'il ouvrit la porte sans défiance et se vit en face d'un homme qui tenant un pistolet de chaque main, les lui porta sur la poitrine et les déchargea soudainement, au moment où, élevant le flambeau pour regarder, il s'était tourné un peu. „La commotion fut si forte," ajouta l'auguste blessé, „ Que je crus être coupé en deux et fus renversé comme par l'effet de la foudre."
Les pistolets contenaient double charge; deux balles étaient entrées dans le haut du bras gauche ; et le second coup avait frappé au cœur. Sans le mouvement que fit le prince, il eût infailliblement été tué sur le champ. La partie de l'habit sur la poitrine atteinte du coup de feu était brûlée, ainsi que le gilet et la chemise. M. Brown, l'un des docteurs appelé auprès du prince et qui fit l'extraction des balles, a dit dans sa déposition:
„Ma ferme couviction est que deux pistolets simples ont été déchargés sur le duc. Les deux balles que j'ai extraites du bras ont dû partir du même canon. Mais en
outre je découvris sur le côté gauche une contusion d'un caractère si grave, que je me vis dans la nécessité d'y appliquer cinquante sangsues."
Désiré Roussel fut arrêté le lendemain. Le prince fut loin de se réjouir de l'arrestation de ce scélérat. Il déclara qu'il n'entraverait pas le cours de la justice; mais que, si l'on avait besoin de sa parole pour l'envoyer à la mort, sans trahir la vérité, il ne la donnerait pas; qu'il était l'instrument de ses cruels ennemis et qu'il lui pardonnait. Le digne fils du roi-martyr, pardonnant comme lui à ses bourreaux, mit en pratique la sublime générosité de son âme; car je puis affirmer qu'il avait reconnu l'assassin. S'il eût juré positivement qu'il le reconnaissait, cet homme atroce eût été pendu.
J'ai reproduit dans les Intrigues Dévoilées la totalité des débats criminels, je ne les retrace pas; mais je dois signaler un incident de hauts portée qui marqua les premiers instans de la perpétration du crime. M. Brown, étant retourné chez lui pour aller chercher les instrumens nécessaires à l'extraction des balles, revint tout ému, presque tremblant, et nous dit:
,/A peine étais-je dehors (il était dix heures du soir) qu'un étranger sort de la foule qui encombre les avenues de la maison. Enveloppé dans son manteau, il se cachait la figure; il m'aborde brusquement et, du ton d'un homme fortement agité, me demande : „Le prince est-il mort?" Tout interdit de cette question et de la contenance de l'individu, je ne pus que répondre : //Non, mais il est grièvement blessé/' „Mourra-t-il," ajouta l'inconnu, en me suivant? ,7 J'espère que le prince français n'est nullement en danger," répliquai-je ; et aussitôt cet étranger, que je pense actuellement être un complice de l'assassin, disparut avec précipitation."
Le lendemain de l'attentat Mme la comtesse du Plessis vint voir le prince^ et, indignée, nous rapporta que le baron Capelle, l'un des derniers ministres de la seconde usurpation, et l'agent de la famille royale déchue, débitait partout :
,/Que cet assassinat était une comédie; que l'imposteur ou quelqu'un de ses amis avait tiré sur lui pour exciter l'intérêt public en sa faveur !
Les balles ayant manque la victime royale, on sentait l'importance d'essayer de détruire dans l'opinion publique ce second témoignage d'identité par le sang.
Je vous ai dit, Messieurs, que lu poursuite en escroquerie non terminée était une menace d'avenir, un instrument d'oppression dont on se réservait de faire usage selon les circonstances : assurez-vous que j'avais raison. On se proposait d'introduire dans l'instruction une nouvelle origine prussienne, qu'on attribuerait au prince, et qui n'était pas encore trouvée. M Zangiacomi avait laissé entrevoir son intention en demandant à M.™ de Générés, témoin appelé devant lui :
„ Si le gouvernement prussien reconnaissait que votre prince est prussien, et si l'on trouvait son origine, que penseraient ceux qui le croient le fils de Louis XVI?"
Cette ridicule conception fut enfantée le 9 Juillet 1839, dans le cabinet du ministre de l'intérieur en France, et le gouvernement français la fit circuler sous la signature de M. Dejean, conseiller d'Etat, directeur de la police du royaume, pour le ministre et par son autorisation. Elle est énoncée ainsi dans un écrit officiel :
// Renseignemens sur la moralité, les antécédens
et la position sociale du Sieur Naimdorff (Charles-Guillaume) qui cherche à se faire passer pour le fils de Louis XYL
„ Voici en substance ceux qui existent dans les archives de mon ministère; ils ont été communiqués officiellement par le gouvernement prussien et a M. le ministre des affaires étrangères :
„Naundorff est signalé comme issu d'une famille de juifs établie dans la Prusse polonaise "
Le gérant du Capitule, journal publié à Paris, reproduisit l'imposture ministérielle, en y joignant des réflexions diffamatoires contre les partisans du duc de Normandie, qui soutenaient ses droits par leurs écrits.
Le prince et moi, nous écrivîmes en Prusse pour demander s'il était vrai, que le gouvernement prussien eût transmis au ministre de France la fausse origine donnée au duc de Normandie ? Voici la réponse du cabinet prussien :
,/Comme vous avez exprimé le désir d'être informé s'il est vrai que le gouvernement prussien ait élevé la prétention que vous descendez d'origine juive, je n'hésite pas à vous assurer que le dit gouvernement n'a pas élevé cette prétention et que, de plus, il n'aurait pu le faire, ne connaissant aucune circonstance dont on puisse inférer une telle origine.
^Berlin, 27 Août 1840.
„Le ministre de l'intérieur et de la police,
Signé ,/Bochow."
Ainsi le ministre de France recevait un démenti formel : il avait inventé la calomnie. La publicité qu'y donnait le gérant du Capitule, détermina l'auguste calomnié et moi à le citer devant le tribunal de police correctionnelle. C'est à cette occasion que Me Jules Favre rédigea la consultation insérée dans l'avant-propos. Il plaidait pour moi, M* Briquet pour le duc de Normandie. A la première audience, aussitôt que la cause fut appelée, nous ne fûmes pas peu étonnés de voir M. l'avocat du roi se lever et dire : //Que notre plainte en diffamation n'était pas actuellement recevable, parce qu'il existait contre NaundorfF une procédure en escroquerie, laquelle n'était pas encore terminée*"
Nos avocats conclurent formellement à ce que cette procédure d'escroquerie fût promptement mise à fin* Le tribunal rendit son jugement, par lequel il annula la citation donnée à la requête du prince, attendu qu'il ne justifiait pas des noms, titres et qualités qu'il prenait ;net, en ce qui me concernait, il continua la cause à huit semaines, prescrivant au ministère public de tenir la main à ce qu'une ordonnance de la Chambre du conseil fût rendue, sur le résultat de l'instruction correctionnelle avant l'expiration du sursis prononcé.
A l'audience définitive du 15 Janvier 1841, le substitut du procureur du roi déclara: „Que la Chambre du conseil avait décidé qu'il n'y avait pas lieu à suivre pour le délit d'escroquerie imputé à M. Naundorff." C'était implicitement le reconnaître pour le fils de Louis XVI.
S'ôb
Toutefois le tribunal ne put se résoudre à rendre une justice qui complétât, notre victoire; il décida que: ltJe n'avais pas été clairement désigné dans l'article du Capitole."
Néanmoins les résultats de ce procès turent immenses en faveur de l'orphelin du Temple. Quelques passages d'une lettre que notre éminent avocat, Me Jules Fàvre, adressa au prince le 31 Janvier 1841, vont les faire ressortir :
,/Monsieur le duc,
h Vous m'avez demandé mon faible appui pour
obtenir ce que tout citoyen à le droit de réclamer, un nom, un état civil, une famille; je vous ai sincèrement promis d'aider da tout mon pouvoir vos efforts pour faire triompher la vérité : c'est à quoi M. de la Barre et moi nous ne cessons de travailler.
;/Une pareille œuvre, environnée de difficultés énormes suscitées par la politique et le discrédit où les préjugés ont fait tomber votre cause, exige une grande circonspection; et je ne pense pas que jusqu'ici nous ayons fait fausse route. Lorsque M. Gruau de la Barre est venu en appeler à mon dévouement, il s'agissait d'attirer l'attention publique par un exposé de votre situation; le procès en diffamation nous en fournissait une occasion: nous l'avons saisie. De plus, nous devions contraindre les magistrats à se décider dans l'instruction criminelle commencée contre vous pour usurpation de titres et escroquerie. Il était de la plus haute importance de les conduire à une solution. Défavorable, elle nous permettait de plaider votre cause devant le tribunal correctionnel; favorable, elle devenait un argument de plus pour vous. Nous avons réussi. L'ordonnance a été rendue, elle a reconnu que vous n'aviez commis aucun délit, par conséquent qu'il n'y avait pas eu usurpation de votre part lorsque vous vous étiez qualifié de fils de Louis XVI ' . ...
VM. Gruau de la Barre a fait un premier pas immense en publiant le mémoire qu'il a répandu dans le public. Ce mémoire a été lu et apprécié; excellent dans toutes ses parties, c'est une parfaite préparation à nos entreprises ultérieures. Il sera notre point de départ pour nos attaques nouvelles "
Mais les ennemis du fils de Louis XVI veillaient pour prévenir le triomphe décisif qui nous était infarllibleinent réservé, si nous avions pu poursuivre nos avantages. La trahison s'insinua dans son plus intime entourage; il éprouva dans cette circonstance un accroissement d'infortunes qui dut changer le cours des résolutions arrêtées. Je passe sous silence les évènemens douloureux qui firent à la famille royale, pendant près de deux années, une des plus navrantes existences qu'il soit possible d'envisager. Toutefois je ne dois pas omettre de relater un nouvel attentat contre la vie du prince par le feu.
Le 29 Mai 1841, un individu, déguisé, en corrompant la servante, pendant une absence du duc de Normandie, avait pénétré dans le laboratoire où il préparait des projectiles de guerre de son invention. À son retour, il ne fit aucune remarque extraordinaire, si ce n'est qu'une clef, semblable à la sienne, avait été laissée dans l'appartement. Le jour suivant, à la suite d'une nouvelle absence, pendant qu'il travaillait à ajuster une pièce de mécanique, le feu éclata soudainement dans un coin de l'atelier. Des matières chimiques inflammables avaient évidemment été cachées pendant son absence dans un tas de combustibles. A l'instant même tout l'appartement fut en feu. Malheureusement le prince avait laissé près de la fenêtre un petit baril rempli de matières explosives. L'infortuné, effrayé du danger imminent de l'explosion, se précipita au milieu des flammes pour s'emparer du baril et le jeter par la fenêtre; mais à ce moment la matière qu'il renfermait s'enflamma et l'explosion suivit immédiatement. Quoique le baril fut déjà hors de la fenêtre, par où s'échappa la plus grande force de l'explosion, la figure du prince fut horriblement brûlée ainsi que ses deux mains. Il se vit alors enveloppé de flammes. Ses vêtemens prirent feu et après des efforts inouis il parvint enfin à se rendre maître de l'incendie. Il fut longtemps et gravement malade à la suite de ses brûlures.
La naissance à: ' Adelberth avait eu lieu le 26 Avril 1840. Il fut le premiex Bourbon né en Angleterre, et inscrit comme fils de France sur les registres de l'état civil. Sa
ressemblance identique avec l'orphelin du Temple enfant l'a souvent rendu en Angleterre un témoignage vivant d'identité par la comparaison de sa physionomie avec les portraits du jeune dauphin. Ange-Emmanuel, le dernier Bourbon de la branche aînée alors, inscrit comme son frère dans ses qualités de prince français, naquit le 13 Mars 1843.
Les persécutions contre le prince, Messieurs, le suivirent jusque sur le seuil de sa tombe. Dans le mois de Janvier 1845, ses affaires et la possibilité d'assurer un sort indépendant à sa famille, par la vente d'une partie de ses inventions de guerre, le décidèrent à entreprendre un voyage qui l'obligeait à traverser la Hollande. Toutefois ne jugeant pas à propos de voyager ostensiblement sous son nom de prince, pour éviter en route les tracasseries de la politique, il se fit inscrire dans le passeport du colonel Butts, qui l'accompagnait, comme attaché à son service, et prit un passeport particulier sous le nom de Bourbon, qui ne devait lui servir qu'au lieu de sa destination. Ce fut M. May, — quoique d'origine anglaise, consul hollandais, — qui délivra les deux passeports; on ne lui avait pas confié que M. de Bourbon était la personne attachée au colonel, inscrite dans le passeport. Après réflexion, il prétexta une irrégularité dans le passeport de M. de Bourbon, pour le lui redemander afin de la rectifier : le prince refusa de le rendre. Le jour du départ du bâtimeut, M. May se trouvait à bord, et quelqu'un, qui le rapporta aux voyageurs, entendit le consul dire au capitaine : // Vous avez avec vous le duc de Normandie, c'est un homme dangereux : au surplus, vous savez ce que vous avez à faire." Le temps était magnifique, la traversée heureuse et rapide; mais en vue des côtes de la Hollande le capitaine fit jeter l'ancre et resta stationnaire pendant quarante-huit heures. Un homme avait été envoyé de Rotterdam dans une barque, pour chercher les dépêches. Le troisième jour seulement le paquebot entra dans le port : les passagers débarquèrent.
Des agens de police abordèrent le prince aussitôt et
le prièrent de leur remettre son passeport. „ Je n'en ai point," répondit S. A. R., „je suis attaché au service du colonel Butts." „Le colonel est le serviteur/' reprit-on, „Vous êtes le maître, vous avez un passeport sous le nom de Bourbon et vous êtes le duc de Normandie: nous avons l'ordre de vous arrêter; veuillez nous suivre au bureau de la police." L'incognito du prince se trouvant dévoilé par la perfidie du consul hollandais, il se vit obligé de se soumettre. On lui prit son passeport et l'on plaça un agent de police à la porte extérieure de l'hôtel où il était descendu : défense lui était faite de sortir de la ville sans autorisation. Le surveillant montait la garde le jour et la nuit et suivait le duc de Normandie partout où il allait. Cet arbitraire du pouvoir dura pendant quinze jours environ, et ne cessa que par une auguste volonté. M. van Buren, avocat à Eotterdam, embrassa la cause de la justice avec une énergie et un dévouement dignes des plus grands éloges. Il adressa de pressantes réclamations à l'autorité supérieure, qui n'y eut aucun égard. Alors il somma, par un exploit d'huissier, le directeur de la police de restituer immédiatement le passeport indament retenu. Ce fonctionnaire déclara formellement qu'il ne le remettrait, qu'autant que le duc de Normandie consentirait à repartir sur-le-champ pour Londres : on offrit même de lui payer ses frais de retour. Une pareille injonction ne pouvait être acceptée. Fermement résolu à défendre ses droits en justice, et à dénoncer à l'opinion publique la mesure vexatoire dont il était victime, le duc de Normandie me manda de le rejoindre sans délai afin que je dirigeasse son action judiciaire conjointement avec M. van Buren.
En définitive, le résultat de nos démarches auprès du gouvernement fut que le royal persécuté se décida à fixer sa résidence en Hollande. Depuis ce moment, il n'eût qu'à se louer de ses rapports avec les fonctionnaires publics et les habitans du pays. Tous les procédés à son égard furent ceux d'une bienveillante hospitalité, et des convenances dues à sa position royale autant qu'à ses hautes infortunes. Si cette terre lui fut un moment hostile, c'était l'effet d'une surprise de la
politique, dont la pernicieuse influence échoua devant le bon esprit de la législation qu'on respecte dans le royaume des Pays-Bas, et le gouvernement lui devint loyalement ami, sous la protection tacite du chevaleresque et à jamais regretté Guillaume II, seul souverain dont les nobles sympathies lui faisaient entrevoir un avenir plus heureux.
Il n'en devait pas être ainsi; sur cette terre hospitalière devait se creuser pour le roi légitime de France la tombe que lui refusa son ingrate et aveugle patrie. Là devait mourir, ainsi qu'il avait vécu, le proscrit de la terre, dépouillé de son nom, de sa fortune, pauvre et méconnu, ne laissant pour héritage que le souvenir de ses vertus et les malheurs attachés à sa naissance. Depuis sept mois il vivait loin de sa famille, s'efforçant de lui procurer par les œuvres de son génie une existence assurée. Il allait y parvenir, ayant passé un traité avec le gouvernement, représenté par les ministres de la guerre, de la marine et des colonies, quand une maladie se déclara subitement par des douleurs atroces, symptômes effrayans qu'il attribuait au poison.
Au milieu du mois de Juin, le duc de Normandie et moi nous avions été passer quelque jours à La Haye. Le lendemain d'une promenade que nous fîmes à Scheveningue, il se trouva subitement pris de violentes coliques qui, pendant deux jours et une nuit, ne lui laissèrent pas un instant de relâche. Son corps se raidissait convulsivement, il se tordait dans son lit, et au milieu d'affreuses douleurs répétait sans cesse, avec les accens d'une forte conviction : „Mon ami, mon ami, je meurs empoisonné." Un des plus habiles médecins de La Haye fut appelé ; il attribua les souffrances du duc de Normandie à un refroidissement sur les bords de la mer. Je ne quittai pas le chevet de l'auguste malade, et je pus recueillir, une à une, les plaintes navrantes qui s'échappaient de ce cœur royal brisé par une succession non interrompue d'implacables inimitiés. //Qu'il est triste," s'écriait-il //Qu'il est triste de mourir quand la conscience n'est pas tranquille ! Mais qu'on lise dans mon cœur, il n'y a rien de faux "
Pendant tonte la nuit du second jour, le prince eut un sommeil d'abattement qui le plongea dans un état d'immobilité, tel que j'en étais effrayé. Tout mon temps se passa à lui prendre la main, à interroger son pouls et sa respiration. Le lendemain matin, à huit heures, je me décidai à le réveiller ; ses premières paroles furent : „Mon ami, je ne souffre plus, je suis guéri : faites venir une voiture, nous allons partir/' Il se leva en effet et nous pûmes retourner à Rotterdam, lieu de notre résidence. Il resta au lit toute une semaine, avec des accès de fièvre fort violens; et alors, dans le tourment de ses pensées, se croyant mieux, quoique hors d'état de se livrer au travail, et malgré les représentations des amis qui l'entouraient il se rendit à Delft, accompagné de son fils Edouard qui était venu nous -rejoindre, afin d'y terminer une entreprise commencée, dont le résultat satisfaisant devait le mettre à même d'appeler sa famille auprès de lui. Quand le corps souffre, le cœur a besoin d'affection : jamais l'infortuné fils de France n'avait si ardemment désiré de se voir environné de tous ses enfans et de leur digne' mère. Peu de jours après il retomba malade et fut de nouveau obligé de garder le lit. Hélas! il ne devait plus le quitter que pour être déposé dans la fosse où le poussaient frénétiquement ses proscripteurs depuis 1795.
Plus le mal inconnu qui minait visiblement l'auguste malade faisait de progrès, plus il demandait avec instance sa famille. Je partis pour Londres vers la fin de Juillet. Deux médecins militaires, par la sollicitude du ministre de la guerre, avaient été adjoints au médecin civil qui soignait le prince, et envoyaient régulièrement chaque jour leur bulletin à Son Excellence. Quand je fis mes adieux à mon bien-aimé maître, j'étais loin de songer que je n'entendrais plus sa voix amie que dans les accens poignans des désolations de toute son existence. Les médecins m'avaient tranquillisé en m'assurant qu'ils no voyaient aucun danger imminent. Je ne pus revenir avec la famille que le 4 du mois d'Août. A cinq heures du soir le prince, calculant que nous ne tarderions pas à venir, heureux e+ impatient de nous voir, consultait à
chaque minute les docteurs pour savoir l'heure. Il était environ six heures quand nous arrivâmes à Delft; mais alors, par un de ces coups de Providence qui déjouent tous les calculs de l'homme, la situation de l'auguste malade avait si soudainement empiré, qu'il put à peine donner à comprendre s'il reconnaissait son épouse et sa fille aînée qui furent les seules personnes auxquelles on permit l'entrée de la chambre ce soir-là. Depuis ce moment, il entra dans un état de délire permanent qui ne le quitta plus jusqu'à sa dernière heure.
Je passerai rapidement sur des scènes de deuil, non moins amères par la pensée qu'au premier jour de la cruelle séparation, qui, pendant six jours, répandirent une morne consternation dans la chambre où l'agonie d'un roi n'avait pour témoins qu'une épouse avec ses enfans, son fidèle ami, et quelques nobles officiers néerlandais, qui rendaient au fils de Louis XVI l'hommage respectueux de leurs sympathies et le culte dû au malheur. Le souvenir qui les retrace, bien que datant de vingt-cinq années, remplit toujours l'âme de sensations tumultueuses ; car les crimes qui ont usé la vie du roi dépouillé, mort sans avoir pu obtenir justice, se perpétuent dans leur cause et dans leurs effets en main;enant, contre les enfans du royal décédé, la réprobation dont l'avaient frappé des aversions politiques demi-séculaires. Je ne redirai point non plus les alternatives d'espoir et de découragement qui se succédèrent dans nos esprits, jusqu'à l'instant où le sacrifice fut consommé pour l'infortuné proscrit, et pour ceux qui n'avaient plus que des larmes à donner à sa mémoire.
Les accens plaintifs d'un délire incessant nous associèrent à toute l'amertume des pensées qui assiégeaient l'âme du roi méconnu. Le tableau des tribulations de toute sa vie, passant et repassant dans son esprit, l'agitait de pénibles sensations, et sa figure, sillonnée de temps à autre par des pleurs qui roulaient lentement sur son majestueux visage, portait les signes d'une souffrance de cœur vivement sentie, d'angoisses sans cesse renaissantes par le souvenir. Des phrases détachées, et prononcées d'une voix brève etsenore, rendaient poignantes pour tous
les désolations de la royale victime. Il gémissait sur lui-même, sur la cruelle destinée que ses persécuteurs lui avaiant faite, sur la France dont il entrevoyait les maux à venir, sur son épouse, sur ses enfans qui bientôt, disait-il, n'auront plus de père : „Je m'en vais chez mon père céleste/'' répétait-il souvent, d'un ton pénétré, „et
il me couronnera pauvres enfans ! vous n'avez plus
de nom; vous êtes retombés dans les ténèbres mon
Dieu ! prends-moi en grâce depuis qu'ils ont coupé
la tête à mon père, il n'y a eu pour moi qu'obscurité "
Puis fixant ses regards sur sa fille aînée, dont la ressemblance avec sa tante lui rappelait sa coupable sœur,
il voyait la duchesse d'Àngoulême t, C'est elle,"
s'écriait-il, „avec qui j'aurai à faire; elle toute seule;
c'est sa faute " Les hommes n'ont jamais compris
tout le bien que je voulais leur faire Mon fils
Edouard, que de malheurs vont arriver à la France "
Toutes ces paroles, par fois accompagnées de sanglots, étaient prononcées d'une voix déchirante, avec énergie et majesté. Dieu seul a pu sonder l'abîme d'afliction creusé dans nos cœurs, à ces cris gémissans d'un père et d'un époux dont l'âme, accablée des réminiscences d'une longue carrière de douleurs, en faisait supporter le poids à ceux qui par affection ne pouvaient se résoudre à le quitter uu instant. Il est des souffrances qu'il faut avoir ressenties pour en embrasser l'étendue ; et jamais sensibilité humaine ne fut mise à une aussi cruelle épreuve que celle de la famille éplorée du duc de Normandie pendant les six jours et six nuits d'une agonie qui ne cessa point non plus pour elle.
La veille de sa mort, le prince prononça très-distinctement ces paroles presque prophétiques, qui ne nous permirent plus de nous abuser sur l'issue de sa maladie : ^Demain votre père monte aux cieux ; c'est là la demeure qui lui a été préparée : là j'aurai un nom céleste qu'on ne me ravira point."
Enfin, dans les dernières crises de cette navrante agonie, ses paroles ne nous parvenaient plus qu'inintelligibles; mais l'intelligence du cœur en démêlait le sens et nous transmettait ses pensées, qui toutes étaient avec
sa famille, avec Dieu, avec la France. Il appela par leur nom ses enfans, leur mère, moi-même; ses yeux fixes et déjà voilés par les atteintes de la mort, reflétaient pour nous la langueur de son âme; et nous comprîmes qu'il nous faisait ses adieux, en buvant la dernière goutte du calice d'amertume qui avait été le breuvage de cinquante années de martyre.
Le 10 du mois d'Août 1845, vers les deux heures de l'après-midi, le cinquante-troisième anniversaire du jour précurseur des désastres de l'antique maison royale de France, le fils de Louis XVI avait cessé de souffrir ! La mort lui rendit le nom et la majesté royale que les injustes lui avaient contestés de son vivant. // est inscrit sur les registres mortuaires de la régence de Delft comme „ Charles- Louis de Bourbon , duc de Normandie (Louis XVII), ayant été connu sous le nom de Naundorff, 7ié au château de Versailles, en France, le 27 Mars 1785, fils de feu Sa Majesté Louis XVI, roi de France, et de Son Altesse Impériale et Royale Marie— Antoinette, archiduchesse $ Autriche, reine de France, morts tous deux a Paris, époux de Madame la duchesse de Normandie, née Jeanne Mnert."
La pierre tumulaire qui recouvre les cendres du dernier roi légitime de France, dans le cimetière de la ville de Delft (Hollande), porte pour inscription :
„Ici repose Louis XVII,
,/roi de France et de Navarre (Charles-Louis, duc de
,/Normandie),
„né à Versailles, le 27 Mars 1785;
„décédé à Delft le 10 Août 1845."
Devant cette tombe du juste, mort sous l'arrêt de réprobation entretenue contre lui par un demi-siècle d'inimitiés politiques, l'homme de bien s'incline avec un saint respect, saisi d'un sentiment de souffrance inexprimable. Il regrette presque d'avoir approfondi cette lamentable destinée, parce que, en face de la vérité de l'identité royale méconnue, il en est une autre que l'on est forcé d'admettre; c'est qu'il y a des angoisses dont l'humanité
ne se préoccupe pas, des existences maudites sur la terre, des innocens opprimés qu'un monde, se disant chrétien, repousse et laisse sans appui, sans consolation; c'est que les puissances publiques, telles que les constituent la politique et l'égoïsme d'ambitions ou d'intérêts personnels, peuvent être impunément persécutrices, criminelles, écraser le faible qui les gêne, sans qu'il n'ait de recours possible qu'à la justice de Dieu.
Voilà, Messieurs, l'ensemble de cette cause, les faits principaux dont le développement sera l'objet des discussions d'audience. Ils ont été soumis à l'examen des juges du tribunal de première instance, avec les documens à l'appui, et, après un quart d'heure de délibération, ils ont déclaré les demandeurs en réclamation d'état mal fondés dans leurs conclusions;
,/ Attendu que, sans rechercher les antécédens de //Naundorff, le seul fait de son ignorance presque com- „plète de la langue française jusqu'en 1832 suffit pour n repousser l'origine q%i lui est attribuée ;
ff Attendu qu'en cet état les faits articulés par les demandeurs sont dès à présent réfutés / / /"
Yous avouerez avec moi que c'est expédier un peu légèrement l'injustice. On croirait presque que les juges, ne pouvant combattre par la raison une vérité certaine, qu'il leur était sans doute prescrit de méconnaître, ont voulu l'affirmer par l'absurde et le mensonge : le prince n'avait point oublié le français.
Les fonctionnaires publics , Messieurs, je le répète ne sont plus assujettis, du moins je l'espère, à ce égime de pression sur les consciences. Délivrés d'un gouvernement personnel corrupteur, vous êtes désormais, avec l'entière liberté de votre indépendance judiciaire, la magistrature de la souveraineté du peuple; et le peuple honnête, ami de l'ordre et de la paix, veut la justice et la vérité en tout, et pour tous. On l'a rendu complice, à son insu, d'un grand crime européen, en lui faisant accepter les comtes de Provence et d'Artois pour ses rois légitimes. Ce fut une erreur funeste à la
nation, la source de tous les désastres qui l'ont désolée depuis cette époque; car on a sacrifié son bien-être, aux ambitieux de l'intérieur et aux ennemis du dehors. De là, cette chute successive de trônes, cette fuite à l'étranger de rois châtiés par la colère du peuple, instrument de la justice de l'Eternel. Pauvres aveugles! Ils ont voulu se défaire de Louis XVI [, croyant ainsi perpétuer leur dynastie sur leur trône usurpé; ils n'ont pas compris que la méconnaissance de l'orphelin du Temple était fatale à tous les gouvernemens qui s'en rendaient coupables, qu'elle outrageait la conscience du genre humain, par la violation des lois de justice éternelle et d'humanité. Ils ont été recueillir dans l'exil le fruit de leurs impostures, non point par suite d'incidens fortuits, mais par l'intervention de la Providence divine, dans les choses de cette terre, qui permet de temps à autre les boule versemens politiques, pour l'enseignement des nations et des conducteurs des peuples.
On a fait de la cause du duc de Normandie une question d'ordre social; parce qu'il y a solidarité entre 1er citoyens d'un même peuple, et que, se montrer injuste envers l'un, c'est être injuste envers tous ; chacun n'ayant aucune garantie qu'il ne sera pas lui-même victime, à son tour, des abus de pouvoir contre lesquels n'a pu se faire protéger le fils de Louis XVI, en recourant à toutes les légalités des Etats monarchiques.
Il n'en doit plus être de même sous une République qui, frappant les despotes de déchéance, se met à leur place. Si le gouvernement du peuple par le peuple continuait les allures des souverainetés personnelles, il perdrait tout crédit, dans la confiance générale, et subirait tôt ou tard le châtiment providentiel infligé aux oppresseurs; puisqu'on ne verrait, dans l'exercice du pouvoir exécutif qu'un changement de personnes et un nouveau sujet d'effroi pour les gouvernés.
La nation est donc intéressée à voir finir la lutte déplorable de la vérité, engagée de puis près de deux générations, contre le meusonge, entre les héritiers de Louis XVI et leurs proscripteurs couronnés, par une reconnaissance judiciaire qui leur restitue le nom et la
patrie de leurs pères, leurs droits civils et une existence sociale que leur doit la France.
C'est à vous, Messieurs, à vous magistrats républicains, que sont réservés l'honneur et la gloire de rendre cette justice nationale aux opprimés des rois, qui, peu soucieux de leur dignité, se sont déshonorés et abaissés en diffamant et abaissant le prince qui était leur frère et leur égal en majesté. Donnez-leur cette leçon de droiture et de justice politique. Ces garanties sociales ont été bannies de leurs Etats, aux jours de leur puissance, faites qu'elles trouvent un refuge inviolable dans le gouvernemenf de la République française. Par le seul accomplissement des devoirs de votre charge, vous vous élèverez au dessus d'eux, et vous aurez l'assentiment de tous les hommes probes.
Vous n'aurez point à vous inquiéter de voir surgir d'un débat judiciaire une branche royale de plus. Les véritables représentans de la monarchie héréditaire n'ont point de parti politique à opposer à d'autres, et n'enveulent point avoir. En les proclamant ce qu'ils sont, le principe de légitimité devient inoffensif pour la République. Vous démasquez les faux légitimistes et leur faux prétendant, le comte de Chambord ; vous éclairez les Français que, par leur mauvaise foi, ils voudraient encore faire concourir avec eux à une troisième usurpation ; vous conférez plus d'unité, plus de force au gouvernement, et, au nom des fils régénérés de la République de 1793, vous donnez aux petits-fils du roi et de la reine-martyrs l'éclatante réparation qui leur est due, comme victimes toujours souffrantes des premier crimes révolutionnaires.
Breda — Novembre 1871.