CHAPITRE VIII
Sur ces entrefaites, un nouvel abus de pouvoir avait été délibéré contre le prince; et quand on voulut le mettre à exécution il fuyait loin de la Prusse. Il venait de tenter une dernière fois de faire parvenir encore une lettre à Charles X, rengageant à venir en Prusse à l'effet de se réconcilier avec lui. Comme il aurait dû s'y attendre, sa lettre resta sans réponse; mais une main inconnue lui écrivit de Berlin: „que sa Majesté le roi de Prusse, par le conseil de ses ministres, avait donné l'ordre de le faire arrêter et de le déposer dans une forteresse, qu'il n'avait que le temps de se sauver."
Le royal méconnu suivit sans balancer ce mystérieux avertissement; et c'est alors qu'il partit pour la France, dans les derniers jours de Juillet 1832. Il était temps qu'il prît la fuite car le bourgmestre, dans la semaine de son départ, se présenta à son domicile pour l'arrêter, et questionna beaucoup sa femme pour savoir où il était et quand il reviendrait. Il lui montra un papier important, disait-il, qu'il ne devait remettre qu'à lui. Son désappointement fut grand en apprenant qu'il n'était plus à Crossen. Le lendemain du bienveillant conseil anonyme qu'il avait reçu, il avait demandé à la police un passeport pour l'étranger; on le lui refusa en objectant que le gouvernement seul pouvait le délivrer; il le réclama en conséquence pour Berlin: il le reçut sous les noms de Charles-Louis, natif de Versailles. Il feignit aussitôt
de partir pour cette ville; mais au lieu d'en suivre la route il quitta secrètement le royaume.
L'intention du prince était de se rendre à Nantes et d'y voir, s'il était possible, la mère du duc de Bordeaux. Il ne communiqua ce projet qu'à sa fille aînée, dont il avait reconnu la force de caractère et la précoce intelligence, quoiqu'elle n'eût pas encore treize ans. La sensibilité et la santé délicate de sa femme, qui était enceinte d'Edmond, lui faisaient craindre de l'affecter trop vivement et de s'exposer à une résistance qu'il aurait eu de la peine à vaincre : il la prévint seulement que ses affaires l'appelaient en Saxe où il se proposait de passer quelques semaines. Prenant alors en particulier la princesse Amélie, et lui confiant que, pour échapper à ces ennemis, il devait s'éloigner de la Prusse, il lui dit :
,/Je vais rentrer dans ma patrie, mon absence sera longue, et peut-être ne vous reverrai-je pas avant deux ans : je reviendrai alors vous chercher, et vous serez heureux. C'est un secret que tu dois garder, comme s'il était enseveli dans la tombe, et tu n'en diras rien à personne, pas même à ta mère, quoi qu'il arrive ; ma vie en dépend. Sois la consolation de cette • bonne mère et son soutien dans ses peines. Assiste-la suivant tes forces, et autant que ton âge peut te le permettre. Sois bonne et brave, Dieu t'inspirera ce que tu dois faire; mets ta confiance en lui, il n'abandonne jamais ceux qui l'aiment." Cette excellente enfant voulait absolument m'accompagner. Ce désir qui flattait mon cœur rencontrait un obstacle dans l'impossibilité d'un voyage que je ne pouvais effectuer qu'à pied, et dans l'affection de sa mère qui n'aurait pu consentir à se séparer d'elle. Malgré la joie que j'aurais eue de présenter aux Français la petite-fille de Marie- Antoinete que, par sa physionomie et tout son extérieur, elle rappelle si douloureusement à ceux qui ont connu l'infortunée reine, je dus me priver de cette jouissance Amélie pleura beaucoup, me tint longtemps serré dans ses bras, et en me faisant ses adieux elle me promit la discrétion que j'exigeais d'elle ; elle me jura de respecter mes ordres, de ne rien négliger pour accomplir religieusement mes recommandations."
La noble enfant a tenu fidèlement ses promesses. Pieu seul fut témoin des anxiétés et des privations dont fut abreuvée la vie de la famille royale jusqu'au moment où, ayant rencontré des amis dévoués, le prince put lui transmettre quelques secours. A la mort de son digne ami Pezold, sa succession se trouvant obérée par des pertes dues à la déloyauté de personnes en qui il avait mis sa confiance, son frère, pour honorer sa mémoire, acquitta toutes ses dettes en sacrifiant lui-même la presque totalité de sa fortune. Nonobstant la gêne qu'il éprouvait, son bon cœur lui fit aliéner le peu de valeurs qui lui restaient, afin d'en assister la famille du prince. Mais bientôt les souffrances de la pauvreté succédèrent à une aisance que le dévouement ne pouvait plus prolonger.
Après la naissance du troisième petit-fils de Louis XYI, qui vint au monde huit mois après le départ du duc de Normandie, au milieu de la plus poignante misère, une seule chambre contenait la mère et ses cinq enfans. La petite-fille de la grande Marie-Antoinette, devenue femme, avant la maturité de l'âge, par le courage et la raison, sut s'élever jusqu'à la hauteur des malheurs de son auguste père, et révéla ce quelle serait plus tard quand, après avoir traversé jeune de bien pénibles épreuves, elle recommencerait son œuvre d'amour filial, en utilisant ses talens, après la mort du prince, pour suffire aux nécessités de sa royale maison.
Le jour entier, et une partie des nuits, à la faible lueur d'une lampe presque éteinte, elle et sa mère rivalisaient d'émulation pour subvenir aux besoins de l'existence de tous. La vaillante enfant gagnait autant que la mère, à peu près. Mais très-souvent lors qu'elle allait porter son ouvrage à une marchande nommée Eichter, qui tenait un magasin et leur fournissait des commandes, cette bonne dame, soupçonnant leur affreuse situation, payait plus que le prix du travail. Alors la chère enfant revenait triomphante rapporter l'argent à sa mère, qui l'arrosait de ses pleurs.
Cruel effet des vicissitudes et de la perversité humaines ! L'archiduchesse d'Autriche, reine de France, et Madame Elisabeth, sœur du roi, avaient raccommodé leurs vête-
mens à la tour du Temple; et, tandis que péniblement l'héritier de la monarchie franchissait à pied la distance qui sépare la Prusse de sa patrie, pour y chercher un refuge contre sa fatale destinée, la fille aînée de France, à l'âge où l'enfance ne songe qu'à ses plaisirs, veillait pendant les nuits pour aider sa mère à combattre l'indigence.
Qu'on me pardonne d'être indiscret, en dévoilant ces scènes de désolation; j'écris pour la France et je veux qu'elle n'ignore point comment ont vécu et comment vivent les descendans de son dernier roi légitime, dépouillés par la nation des châteaux de Trianon, de Saint-Cloud de Eambouillet, qui étaient la fortune personnelle du roV et de la reine, leurs aïeuls; je veux proclamer hautement que le comte de Chambord, approprié par le testament de la duchesse d'Angoulême des millions qui appartenaient à son frère, a l'indignité d'ajouter à cette spoliation la méconnaissance des aînés de sa race, voulant s'en faire frauduleusement un titre pour usurper la couronne de France.
Ces épisodes d'un douloureux passé et les tristesses du présent sont une ignominie dont je flétris la mémoire de ceux qui ont chassé l'orphelin royal de son héritage, pour s'en emparer et en rassasier leur ambition; c'est un ver rongeur que je jette dans la conscience des injustes qui ravissent toujours aux descendans de Louis XYII les joies de ce monde, pour ne leur en laisser que l'amertume.
Quand le prince partit pour son grand voyage, il avait quatre écus dans sa bourse ; pour tout équipage, les vêtemens qu'il portait sur lui, un bâton et une gibecière où il avait mis quelque linge de corps : mais il était riche alors d'espérances; car il croyait aller au-devant de l'amour des Français. Il arriva bientôt sans contre-temps jusqu'à Dresde, où il sollicita une audience de la famille royale, avec laquelle il avait des liens de parenté. Par l'effet des intrigues du confesseur du roi, nommé Kunits, la police lui intima l'injonction de sortir de Saxe, sous
prétexte que son passeport n'était pas pour l'étranger. H lui fallut en conséquence repartir pour la France. Entreprendre un pareil trajet était difficile, puisqu'il n'avait point de passeport et par contre-coup point d'argent. Il était dans l'incertude sur le moyen de se tirer de ce mauvais pas quand la Providence, qui lui donna des signes visibles de protection durant ce long voyage, vint à son aide. Un homme, qui arrivait de Pologne, et dont il avait fait connaissance en route, lui proposa d'aller lui-même trouver l'ambassadeur de Prance à Dresde, pour faire régulariser son passeport. Le prince accepta cette offre.
L'ambassadeur ayant renvoyé le Polonais à son secrétaire, M. le baron de Belleval, il se rendit à son cabinet, et lui fit observer que l'ambassadeur l'adressait à lui afin qu'il visât son passeport pour la Prance. — Yous voulez donc aller dans ce pays, lui dit le secrétaire? — Sur la réponse affirmative, M. de Belleval secoua la tête, signa et remit le passeport.
//J'attendais," raconte le prince, vmon messager devant l'hôtel de l'ambassadeur. Je le remerciai du service important qu'il m'avait rendu, et je retournai à mon hôtel où je vérifiai que j'étais parfaitement en règle. Cette difficulté aplanie, il en restait une autre. Je possédais environ quatre sous, et mes dépenses n'étaient pas payées. En montant l'escalier, un petit homme brun, qui me prit d'abord pour quelqu'un de sa connaissance, me pria de venir dans sa chambre en s'écriant : //Oh ! oh ! vous voilà!" Cette exclamation me fit croire à mon tour qu'en effet il me connaissait. Je le suivis, mais nous nous aperçûmes aussitôt l'un et l'autre de notre erreur. Cet étranger avait une physionomie angélique et un cœur ouvert. Après un moment de conversation, il me prit en amitié, et apprenant que je passerais par la ville de Preyberg qu'il habitait, il m'engagea à visiter sa famille à mon passage ; c'était un ministre protestant nommé Kishauer. Il partit le même jour. Enchanté de l'invitation que j'avais reçue, qui me tirait d'embarras, le lendemain je louai une voiture jusqu'à Preyberg, où je me proposais de m' arrêter, et de demander des secours à ma nouvelle connaissance. A une
halte que nous fîmes dans la vallée de Plauen, mon cocher s'amusa à boire une bouteille de bière et me pria d'avoir la boute de la payer attendu qu'il n'avait pas d'argent sur lui : je la payai trois sous, et conséquemment il ne m'en restait plus qu'un. Arrivé dans la ville et à la demeure du ministre, une femme d'environ quarante ans, fort aimable, m'accueillit comme un ami longtemps attendu. Elle prévint son mari et fit venir ses enfans qui m'accablèrent de bienveillance. Je profitai de ces épanchemens de bonne amitié pour révéler ma situation, sans toutefois laisser entrevoir [qui j'étais. ,/Eh! mon ami, qu'importe !" me dit le mari, „si l'on est véritablement ami; il faut le prouver par ses actions: combien vous faut-il?" Je demandai vingt-cinq écus. ,/Pas davantage?" reprit-il, „les voilà." Cette bonne famille me pressa de rester quelques jours avec elle ; ce que j'acceptai. Je renvoyai mon cocher, en lui remettant l'argent que je devais au maître de l'hôtel où j'étais descendu à Dresde, ainsi qu'il avait été convenu entre nous deux avant que je le quittasse.
„ Quand je pris congé de ces braves Saxons, le fils m'accompagna assez loin sur la route de France. Deux heures après notre séparation je retrouvai sous un arbre, près de la grande route, l'homme qui à Dresde s'était occupé de mon passeport, et qui retournait dans sa patrie. Ayant de l'argent alors, je m'empressai de lui offrir le paiement des soins qu'il s'était donnés pour moi. C'était un Souabe; il prit sa valise sur son dos et me suivit. Je le défrayais dans les auberges; ce qui le faisait prendre pour mon domestique qui portait mes effets. A la frontière de Bavière, nous fûmes conduits chez l'inspecteur de la quarantaine, en raison du choléra qui régnait à cette époque, et pour la vérification de nos passeports. En voyant le mien il me dit : „La nuit dernière, de „ grands seigneurs sont aussi passés par ici, ils se sont in- „ formés si vous aviez déjà franchi la frontière." Sur ma demande on me répondit que c'était l'ambassadeur de France et son secrétaire, M. de Belleval. Je ne fis aucune réflexion, mais soupçonnant là quelque perfidie je pris mes précautions. Arrivés ensuite dans une petite
ville, nous nous reposâmes pendant la nuit dans un hôtel rempli d'officiers polonais réfugiés. Le lendemain nous continuâmes notre voyage. Les Polonais qui ne quittèrent cet endroit qu'un jour après nous nous rejoignirent néanmoins, parce que mon compagnon marchait lentement. Tous ensemble alors nous fîmes la route jusqu'à Hoff, où ils me persuadèrent de rester avec eux au même hôtel. Un de ces officiers m'engagea à louer une voiture jusqu'à Nuremberg, me promettant de m'y rembourser ce que j'aurais payé pour le transport, aux frais d'une société que s'y était formée en faveur des Polonais fugitifs. Deux autres officiers montèrent avec nous, et le trajet s'effectua rapidement. .Dans cette dernière ville, je liai connaissance avec un négociant nommé Drechsler, qui me sollicita beaucoup de lui dire qui j'étais, prétendant que je n'étais pas ce que je voulais paraître. J'ignore ce qui pouvait lui suggérer cette croyance; toujours est-il que le chef de la société de Nuremberg me traita avec une haute bienveillance, et m'offrit de voyager sur les fonds de la société avec les Polonais jusqu'en France. J'accédai à cette proposition pour me soustraire à l'inquisition de l'ambassadeur français; et me croyant dorénavant assuré des moyens d'accomplir mon voyage, je partageai avec les Polonais l'argent que j'avais économisé. Ces réfugiés étaient commandés par un prêtre appelé Domhrowsky , dont le docteur d'un régiment polonais, notre compagnon, me prévint qu'il fallait me défier parce qu'il projetait de me faire du mal. A Heilbronn nous vîmes un grand nombre de bourgeois qui, réunis dans un hôtel, attendaient les étrangers dans la compagnie desquels je marchais. Pendant le dîner Dombrowsky leur parla longuement, et à la fin du repas on porta plusieurs toasts en criant : à bas le tyran, à bas les traîtres ! En même temps tous tombèrent sur moi comme des furieux, vociférant que j'étais un espion.. Je ne saurais me rendre compte comment ce Dombrowsky, prêtre de l'église catholique, que je n'eusse jamais supposé capable d'une pareille bassesse, avait pu se douter que je portais sur moi la lettre de bourgeoisie de Brandebourg. Il voulut faire envisager cette pièce comme un faux passeport, et
dans le dessein de me nuire, ce misérable me Pavait enlevée furtivement : je présume qu'il en effectua la soustraction durant une nuit qu'il coucha avec moi dans la même chambre. Pour faire cesser la querelle, que des insensés irrités par ce prêtre m'avaient suscitée, je m'étais retiré dans ma chambre. Ce fut alors que Dombrowsky, après avoir jeté dans les latrines ma lettre de bourgeoisie, et avant de quitter Heilbronn, m'accusa d'être porteur de faux papiers; et à l'appui de sa dénonciation il allégua qu'il m'avait vu la jeter dans l'endroit que je viens de désigner. Sur des données aussi vagues, on fit venir la police à minuit; je fus arrêté et mis en prison. Le lendemain, conduit devant le juge d'instruction, le magistrat me demanda pourquoi je m'étais défait ainsi de ce prétendu faux passeport. Je le requis de faire amener mon accusateur en face de moi, afin de montrer que c'était un imposteur qui avait joué cette intrigue, dont je ne devinais pas la source. La chose est impossible, m'objecta le juge, parce que les Polonais sont déjà partis. — Eh bien ! repris-je, de quoi m'accuse-t-on ? d'être porteur d'un faux passeport ? ne savez-vous pas lire, et comment pouvez-vous prendre pour un faux passeport une lettre de bourgeoisie d'une des villes de Prusse? C'est une grande calamité chez vous, ajoutai-je, de faire arrêter un honnête homme sur la plainte d'un délateur que vous ne connaissez pas, et que vous avez laissé échapper à une juste punition. Il me reprocha cet événement comme l'effet de mon imprudence à me trouver dans la compagnie de pareilles gens. Je fus rendu à la liberté et je retournai à mon hôtel, où l'on me fit payer mon dîner si cher que je ne conservais pas un sou. Je ne perdis pourtant pas courage et seul je continuai ma route en me confiant à la Providence.
„Que le lecteur ne s'imagine pas que la malice du prêtre polonais ait produit le résultat fâcheux qu'il en espérait, bien au contraire. Cet homme était un instrument providentiel qui, contre son gré, en essayant de me nuire, me rendit un service signalé. J'ai su depuis que les prisons, sur les frontières de France, m'attendaient. L'incident dont j'ai parlé fut l'unique cause de mon
salut, en me mettant dans la nécessité le continuer seul ma route et avec plus de circonspection. Je pourrais rapporter une foule d'anecdotes qui me sont arrivées, dont les détails, j'en suis sûr, intéresseraient vivement le lecteur, si, plutôt que de complaire à une frivole curiosité, mon but n'était pas de me restreindre aux faits substantiels et justificatifs de mon histoire. Je ne passerai pourtant pas sous silence un événement d'une nature si originale qu'il est à peine croyable.
,/On sait que je n'avais plus d'argent, lorsque je quittai Heilbronn. Après avoir marché toute la journée, sans boire et sans manger, le soir de mon départ, au moment où j'arrivais dans un village dont j'ai oublié le nom, j'éprouvai un tel excès de fatigue, et une soif si dévorante, que je me sentis incapable d'aller plus loin sans prendre des rafraîchissemens. Mais comment faire ? Il me répugnait de révéler ma misère et mes besoins. La Providence vint encore à mon secours. Je me décidai à entrer dans une maison quelconque, qui ne fût pas une auberge, pour y demander un verre d'eau. Je choisis de préférence la plus éloignée du bourg. Ayant frappé à la porte, quand elle fut ouverte, je me trouvai en présence d'une femme qui sanglottait. Emu de sa douleur ; — vous paraissez bien désolée, Madame, lui dis-je, serait-ce une indiscrétion de vous demander la cause de vos chagrins: je voudrais qu'il fût en mon pouvoir d'y apporter quelque remède. — Hélas! Monsieur, me répondit elle, il n'y a que Dieu qui puisse prendre pitié de moi! Mon mari atteint d'une maladie mortelle vient d'être abandonné par le médecin; il est à la dernière extrémité: son agonie a déjà commencé. — Je me fis conduire près du lit du malade, il avait perdu connaissance et sa respiration n'était plus qu'un râlement. Frappé comme d'une sorte d'inspiration, je dis à cette femme: consolez-vous, votre mari ne mourra pas et il dînera demain avec vous. — Quoi ! Monsieur, reprit la pauvre affligée, vous êtes médecin ; et vous pourriez le sauver? Oh! mon Dieu! si vous me conserviez mon mari je ne saurais comment vous témoigner ma reconnaissance. — Ayez confiance en Dieu, répliquai-je ; je vous le répète votre mari ne mourra pas. On conçoit
qu' après une assurance pareille, je devins aussitôt l'objet des attentions de l'épouse; elle me fit servir un bon repas, et dès que je fus bien restauré, je donnai tous mes soins au malade. Pendant longtemps je lui passai légèrement les mains sur toutes les parties du corps, et notamment sur la poitrine, espérant ainsi le dégager de son oppression en ranimant la circulation du sang. Je m'aperçus bientôt que mes prévisions ne m'avaient pas trompé. Au bout de quelques heures la respiration était redevenue libre. Le malade ouvrit les yeux, reprit connaissance et articula ces mots qui me firent tressaillir de joie : — /y Oh ! que vous me faites de bien !" — La femme, témoin de l'amélioration qui se manifestait si promptement dans l'état de son mari, me prenait pour un ange descendu des cieux tout exprès pour la consoler, et elle ne savait déjà de quelle manière m'exprimer toute sa gratitude. Je lui désignai plusieurs ingrédiens dont elle composa une potion que j'administrai de temps à autres au malade. Je passai toute la nuit à le soigner, continuant le même traitement; il alla toujours de mieux en mieux; le lendemain matin il ne souffrait plus; il avait de l'appétit et je lui fis prendre un bouillon. Quand vint l'heure du dîner, il manifesta le désir de se mettre à table avec nous, ce à quoi je consentis volontiers, car, quelle qu'ait été le genre de la maladie, le principe du mal n'existait plus ; il y avait vraie convalescence, et il put s'habiller, se lever et marcher sans l'assistance de personne. J'avoue que je considérai ce merveilleux dénouement, que je ne m'expliquais pas à moi-même, comme un événement providentiel. Mais il devait avoir son côté plaisant. Vers la fin du repas, le médecin, bien convaincu que son malade était mort, venait rendre visite à celle qu'il croyait veuve, et lui faire ses complimens de condoléance. À peine eut-il entr' ouvert la porte de l'appartement où nous étions, qu'il voit le mari à table au milieu de nous. À cette vue il demeure saisi d'immobilité; la bouche béante et l'oeil hagard, il nous regarde et, comme s'il eût été poursuivi par des spectres, referme brusquement la porte et s'enfuit, sans avoir osé proférer une parole. Mon malade était parfaitement rétabli quand, après quelques jours de repos, je
me vis dans la nécessité de prendre congé de mes hôtes. J'étais accablé de demandes pour me rendre auprès des malades, et les médecins du pays se disposaient par jalousie à me faire un mauvais parti. Je n'ai pas besoin de dire que je fus traité par la femme et son mari avec tous les égards qu'ils croyaient devoir à un docteur du premier mérite. On voulut me faire accepter de l'argent que je refusai, trop heureux de m'être refait de mes fatigues à l'aide de la Providence, dont l'intervention m'avait si visiblement protégé. J'eus encore à recueillir un autre avantage de cette rencontre si extraordinaire. Le matin de mon départ un parent de la maison, traversant le bourg dans son cabriolet, s'y arrêta pour s'informer de la santé du malade. On ne manqua pas de lui conter l'aventure avec tous les détails qui me concernaient. Curieux de me voir, il remonta aussitôt en voiture et m'eut bientôt rejoint. Il m'offrit une place à côté de lui et, pour avoir le plaisir de causer avec moi, il me rapprocha des frontières de France: je touchai enfin le sol de la patrie qui me rejetait depuis quarante ans "
Arrivé à Strasbourg, le prince partit pour Nantes où il devait être mis en rapport avec Madame la duchesse de Berry. Le premier accueil que lui firent des Français, de l'entourage de la princesse, fut une trahison, triste présage des douloureuses déceptions que la suite lui réservait. Il pensa qu'il était prudent pour lui de se retirer momentanément en Suisse, d'où il écrivit à la duchesse de Berry, en adressant sa lettre à quelqu'un qu'il savait attaché à la personne de S. A. E. Il reçut le billet suivant :
„Vous recevrez une réponse de Madame la duchesse elle-même d'ici à douze jours."
Le prince attendait à Genève la réponse annoncée quand il fut sommé par le chef du gouvernement du canton, M. Cramer, d'en sortir dans les vingt-quatre heures. Il se rendit alors à Berne où il pria M. le comte de Bombelle, ambassadeur d'Autriche, de se charger d'une lettre qu'il adressait à Prague à Madame la duchesse d'Angoulême. JNon seulement ce ministre le reçut avec bienveillance; mais même il expédia sa lettre
à Vieinie; en lui donnant l'assurance qu'elle parviendrait à sa destination. Peu de temps après, la police de Berne le fit arrêter, et grâce à l'intervention de l'ambassadeur, dont il n'eut qu'à se louer, son arrestation ne dura que six heures. Un nommé Legeard, chez qui il logeait, lui apprit confidentiellement que, tandis qu'il était détenu, une voiture avait été disposée pour le eonduire à la frontière de France. Il ne put se soustraire à la persécution qu'en s'éloignant de Suisse pour aller, sous un autre nom, à Paris; il y arriva le 26 Mai 1833.
On essaierait vainement de décrire les sensations tumultueuses qui assaillirent le fils de Louis XVI, au sein de sa patrie toujours ballottée par des secousses, restes du grand ébranlement de 1793. Il atteignait enfin le but où avaient tendu toutes ses facultés depuis 1814; mais dans quelles circonstances ! Il se retrouvait pour ainsi dire comme au lendemain de 1792; puisque le peuple avait tout dernièrement brisé la puissance qu'il croyait légitime, au profit de la maison d'Orléans. Loin de vouloir troubler l'ordre de choses établi par les journées de Juillet, il ne venait demander à la justice du roi des Français que son nom, son héritage civil, et un tombeau sur la terre de France. Serait-il écouté et compris? La génération actuelle consentirait-elle à reconnaître le jeune orphelin du Temple dans cet homme blanchi par l'adversité, e? recouvert d'un linceul sous les livrées de la misère t Comment, et à qui se révéler ? Il ne pouvait se dissimuler qu'un mot imprudent le perdrait sans retour, et qu'il lui fallait éviter, avant tout, d'attirer l'attention vers lui, tant qu'il n'aurait pas placé sa personne sous la sauve-garde de l'honneur et du dévouement de quelques Français. Pourtant rester inactif et silencieux, c'était prolonger les embarras de sa situation périlleuse, et négliger les moyens d'en sortir avec avantage. Une tristesse mortelle le saisit au cœur, quand il se vit seul, perdu au milieu d'une foule indifférente, sans argent, sans savoir où il pourrait s'abriter durant ses nuits, errant à 'aventure dans la capitale de l'ancien royaume de ses
pères, et foulant aux pieds, après quarante ans d'une réprobation qui durait toujours, le sol arrosé du sang de sa, royale famille; tandis que sa sœur, endurcie par l'égoïsme de deux usurpations, toute bannie qu'elle était de cette France où elle n'avait pas voulu le recevoir, non moins haineuse et criminelle à son égard que dans ses temps de prospérité, dépensait fastueusement avec sa cour d'exil la fortune de son frère; tandis que Louis- Philippe, traître aussi à son roi légitime, s'était fait le successeur des usurpateurs de son trône. Son esprit se reportait encore à Crossen, où, pour se soustraire à un dernier emprisonnement, il avait laissé ses pauvres enfans et leur vertueuse mère sans ressources d'existence, n'ayant que Dieu pour protecteur. Malgré ses propres souffrances, sa plus poignante affliction était de ne pas prévoir quand il plairait à la Providence de lui procurer les moyens de leur envoyer des secours, et jusque-là de se voir contraint à garder le silence avec eux.
Obligé de se résoudre à prendre un parti, dans l'état d'étranges perplexités où il se trouvait, il se logea à l'hôtel d'Orléans, rue d'Orléans, n° 13 : mais il n'y resta pas longtemps. On s'aperçut bientôt de sa détresse, et au bout de quelques jours, n'ayant pas pu payer ses dépenses, il fut prié de chercher un autre logement; c'est-à-dire qu'on le mit littéralement sur le pavé, car il n'eut plus d'asile, n'osant pas s'exposer à de nouvelles humiliations en allant frapper ailleurs. Il s'était hâté d'écrire à M. Albouys de Cahors. Il le prévenait de sa résidence en France, lui donnait son adresse à l'hôtel d'Orléans, et le priait de venir à son aide, soit directement, soit par des lettres d'introduction auprès de quelques personnes de Paris, afin qu'il eût la facilité de se faire reconnaître des vieux serviteurs de l'ancienne cour de France, s'il en existait encore.
M. Albouys écrivit en conséquence à sa belle-sœur, à Paris, qu'il avait lieu de croire que le fils de Louis XYI était à l'hôtel d'Orléans, et il l'engageait, après s'être assurée du fait, de rendre au prince tous les services que réclamait sa position : lui-même, peu de temps après, se dévoua courageusement à la défense de ses droits.
Le prinee alla d'abord visiter la fatale Tour du Temple, où, mensongèrement enseveli dans un cercueil demeuré vide, on l'avait frappé de mort par un faux acte de décès. I>e quels sanglans souvenirs son âme fut agitée à la seule pensée de cette prison d'où il n'était sorti qu'orphelin ! Le malheureux se plaît à contempler les lieux témoins de ses angoisses ; il y a pour lui un charme de désolation à se retrouver en face du premier anneau de la chaîne de tourmens dont la main de l'adversité l'enlace toujours. Le temps, en nous vieillissant, ne saurait effacer le sentiment des maux qui ont brisé notre existence. Quoiqu'un demi-siècle environ ait passé sur la tête du prince, ses souffrances n'eurent point d'années; chacun de ses jours était un lendemain d'une douleur incessante. Roi retranché du nombre des vivans, il n'avait plus que ses souvenirs qui ne l'eussent pas abandonné ; souvenirs affreux, qui remplissaient son âme désertée par la sympathie des hommes. Il éprouvait le besoin de repaître son imagination des cruelles réminiscences de son jeune âge, aux endroits même où s'étaient passées les scènes déchirantes qui, toujours devant ses yeux, redevenaient présentes pour son cœur. La vue de la Tour du Temple le rapprochait pur la pensée de son père, de sa mère, de sa tante de sa sœur aussi, à l'époque où l'orpheline affectionnée confondait ses douleurs avec celles de l'orphelin, son amour, avec l'amour de son frère. L'ancienne Tour était détruite; la partie conservée formait un couvent dont on lui refusa l'entrée.
De là le prince s'en fut rôder autour des châteaux royaux, parcourut les parcs, les jardins, dévorant en luimême les navrantes émotions qu'il sentait naître à chaque pas dans ces enceintes de l'opulence qui lui rappelaient ses joies d'enfant. Partout de grands changemens s'étaient opérés dont il ne se doutait pas; car, depuis le jour où les ennemis de sa famille posèrent sur sa tête une couronne d'épines qu'il n'avait portée que dans des cachots, ou enveloppé de mystère, il n'avait rien su de la France; il se retrouvait dans sa patrie comme étranger; mais néanmoins il n'avait rien oublié, et sa prodigieuse mémoire étonna quand, avec une rigoureuse exactitude, il
retraça, devant les vieux serviteurs de la cour de Assailles, l'aspect des anciens lieux. Il s'informait avec discrétion et timidité s'il n'existait pas encore quelques-uns de ces vieux serviteurs de Louis XVI et de Marie- Antoinette. A ces questions qui surprennent de la part d'un homme pauvrement habillé, dénué de tout, laissant supposer par son accent et son mauvais français une origine étrangère, il n'obtient aucune réponse satisfaisante; il craint de se compromettre dans des recherches plus actives; redoute l'indiscrétion des curieux et marche au hasard, ne sachant plus où porter ses pas. ,
Le royal infortuné m'a appris, quand il me racontait ses souffrances que, dans le temps où craintif il n'osait se confier à personne, ayant parcouru infructueusement et à jeun, pendant toute une journée, la métropole du royaume de ses pères, il entra au Palais-Royal et s'assit sur un banc de pierre pour se reposer. Il avait faim, grand' faim; c'était un soir. Oui, dans les grandes villes il y a des malheureux par centaines qui ont faim, et des riches par milliers qui ne s'en préoccupent pas! Absorbé *dans sa douleur de l'âme, et se raidissant contre la défaillance de son corps, il^ voyait passer et repasser devant lui la foule des oisifs qui ne se doutaient pas que là, sous ses yeux, le petit-fils de Louis XIV se mourait de faim, redoutant la commisération publique, dont il prévoyait le danger. Le prince réfléchissait alors que le propriétaire de ce somptueux palais occupait sa place aux Tuileries
La nuit arriva; chacun se retirait dans son habitation; l'orphelin délaissé, lui, alla sans manger passer la nuit dans un gîte en plein air. Pendant les jours de son isolement, au milieu de l'immense population qui heurtait dans les rues le descendant de la plus vieille monarchie du monde, mêlé avec le peuple, son sort fut celui de tant de malheureux qui se couchent, n'ayant pas le lendemain de leur existence assuré, qui se lèvent, ignorant le lieu où ils reposeront leur corps épuisé à la fin d'une journée de privations. Je n'exagère point lorsque j'affirme qu'il se vit réduit à la nécessité de dormir dehors plusieurs nuits, dont une dans l'enceinte du cimetière du Père-
Lachaise; et que le plus souvent sa seule nourriture consistait en des fruits verts qu'il allait cueillir dans les arbres de la campagne. Une aussi horrible position est à peine croyable; et néanmoins je ne fais qu'esquisser bien imparfaitement le tableau des rudes épreuves que Louis XVII eut à subir, et celui des circonstances inouïes dans lesquelles une reconnaissance éclatante vint relever la dignité de cette sublime abjection.
A la fin du même mois, le duc de Normandie venait de sortir de l'intérieur de Paris et retournait, pour la seconde fois, chercher le repos de la nuit à l'ombre de la mort, là, au fond d'une fosse que ses ennemis ne pouvaient pas lui disputer, puisqu'il l'avaient enseveli tout vivant. Il commençait à pleuvoir et plusieurs orages se réunissaient au dessus de la ville. Il revint sur ses pas dans l'espoir d'être assez heureux pour se procurer un abri au moins pendant cette nuit. La violence de la tempête et les torrens d'eau qui s'échappaient des nuées, avaient rendu les rues désertes; il ne découvrait personne à qui s'adresser afin de s'enquérir si l'on saurait lui indiquer une auberge à bas prix, où l'on voulût bien le recevoir. Ainsi exposé à la pluie qui ruisselait sous ses vêtemens, son anxiété devenait désespérante; lorsque tout à coup un petit garçon s'approcha de lui, le prit par la main et lui dit: „ Monsieur, vous cherchez une auberge; venez avec moi, je vais vous trouver ce qu'il vous faut." Ce jeune enfant, que le prince se figurait tombé des nues, le conduisit à Ménilmontant n° 1 7, à la porte d'un mauvais cabaret, bien sale, tenu par une femme âgée d'environ cinquante ans, nommée Jeannot.
Le mystérieux conducteur avait disparu en disant : „ Voici votre refuge." Le prince s'étant retourné presque aussitôt pour s'informer s'il ne se trompait pas, il ne le vit plus. — Puis-je loger ici? demanda S. A. E. en entrant. — Oui, Monsieur, répondit la maîtresse; il y a un lit pour vous, si vous voulez coucher dans une chambre où couchent déjà deux personnes. — Ce n'était pas le cas de manifester de la répugnance; le prince accepta. C'étaient de braves et honnêtes gens. Quoique pauvres eux-mêmes, non seulement ils donnèrent un asile à leur nouvel hôte,
mais encore ils lui fournirent une nourriture saine et abondante, sans s'inquiéter si sa position le mettrait à même de les payer.
Le peuple, — nous en avons eu bien des exemples — cache de grandes vertus sous son enveloppe grossière. Aussi le prince a-t-il rencontré de nombreux et nobles élans de dévouement dans les rangs inférieurs de la société. C'est que le peuple, naturellement bon, généreux, loyal, hospitalier, ne fait pas le bien par calcul. Il n'est pas égoïste, ambitieux, corrompu par la politique. Ordinairement malheureux, il aime à soulager l'infortune, dont il a senti les rigueurs. Le peuple a un cœur et des entrailles qui ne le rendent point indifférent aux maux de l'humanité, et le font s'indigner contre ses oppresseurs. Ce fut donc au sein de l'excellente famille plébéienne de Méuilmontant, dans la compagnie d'honnêtes artisans et de quelques malheureux, que le fils de Louis XY1 vécut jusqu'au jour de sa reconnaissance. Il eut d'abord pour compagnon de lit un pauvre aveugle, qu'il associa plus tard à l'amélioration de son sort par une assistance presque quotidienne. Mais bientôt on disposa pour lui une petite chambre qu'il occupa seul. Le prince donna aussitôt sa nouvelle adresse à l'hôtel d'Orléans, pour le cas où il lui surviendrait des réponses aux lettres qu'il avait écrites a Cahors et aussi en Suisse.
Déjà depuis deux semaines S. A. R. goûtait les douceurs de son changement d'état, ne prévoyant pas quand elle cesserait d'ajouter aux charges de ses hôtes généreux. Les attentions délicates qu'on eut à son égard, les bontés gratuites qu'on lui prodiguait si libéralement, pénétrèrent son cœur d'un nouveau genre de sensations douloureuses. Hélas ! le roi fugitif n'entrevoyait pas la possibilité d'avoir un jour les moyens de récompenser dignement ses humbles bienfaiteurs. Cette réflexion qui l'attristait le détermina à retourner une troisième fois à Versailles, pour s'assurer encore s'il ne pourrait pas découvrir enfin quelqu'un des vieux serviteurs de son enfance. Toutes ses tentatives n'amenaient aucun résultat satisfaisant ; personne ne le comprenait. Le soir arriva, et il dormit de nouveau en plein air. A son réveil il se rendit à St. Cloud; par-
courut les jardins; mais il ne rencontra pas un individu à qui il dut risquer de se confier. Alors vers les trois heures de l'après-midi, narrasse' de fatigue, il se traîna péniblement à son triste logis de Ménilmontnnt. A l'instant où ses hôtes l'aperçurent, ils s'écrièrent. //Ah! le voilà ! le voilà ! O Dieu ! nous appréhendions qu'il ue vous fût arrivé un malheur!" Ces braves gens l'accablèrent de démonstrations d'amitié et lui servirent à dîner. Des soins si empressés, si désintéressés, augmentèrent l'amertume de ses peines et lui firent presque oublier sa faim. Les souffrances de l'âme dominaient les besoins du corps. L'orphelin se retira silencieusement dans sa cellule; et se laissant tomber sur son lit, accablé sous le fardeau de ses pensées, brisé de douleur, et pleurant amèrement sur son destin si cruel, il s'endormit en prononçant ces paroles; /7En quoi, ô mon Dieu! ai-je donc mérité tant de misère?"
L'auguste infortuné, loin de s'étudier à exciter la commisération, dissimulait ses langueurs devant les hommes, ne se permettait jamais aucune plainte; mais lorsque seul, en présence de Dieu, l'homme ne saurait se mentir à lui-même, il envisageait son affreuse destinée, parfois il éprouvait un de ces accablemens qui sont comme l'agonie de la douleur, l'épuisement de la nature qui succombe, le cri de la vérité qui s'échappe, et que des malheurs réels, profondément sentis peuvent seuls produire. Ainsi, dans sa route pour la France, quand le royal voyageur fit une halte à Freyberg, à la veille de recommencer son dur pèlerinage, au milieu de la nuit, suffoqué par des sanglots étouffés, il s'était jeté à genoux, et la figure bouleversée par les larmes, il se recommandait à la miséricorde divine. Surpris par M. Kishauer dans ce paroxisme de l'affliction, il devint honteux de sa faiblesse, et gardait un morne silence. Pressé de questions par le ministre, il dut céder à ses instances affectueuses, et lui confier sa douleur. Cette particularité si touchante ne nous a été apprise qu'en 1837, par M. Kishauer, lors du passage de la famille de duc de Normandie à Freyberg, pour se rendre en Suisse.
La position de S. A. R. devenait chaque jour de plus
en plus inquiétante; mais la Providence veillait sur elle, et n'abandonnait pas le juste persécuté. Peu de temps après le retour du prince à Ménilmontant, la belle-sœur de M. Albouys, accompagnée de son mari et de M. Letor, vint le visiter dans son obscur réduit. C'est là, au sein d'une misère repoussante aux yeux du monde, que le roi de France apprit l'existence de Mme de Rambaud, de M. et de Mme Marco de St. Hilaire qui tous les trois avaient connu le Dauphin avant son emprisonnement au Temple, et au service duquel avait été attachée Mme de Rambaud, depuis le jour de la naissance de Charles - Louis jusqu'au 10 Août 1792. Il commanda qu'on les informât aussitôt de sa présence, et bénit mille fois l'avènement de ce jour heureux qui lui laissait entrevoir un avenir meilleur, par les moyens qu'il aurait de se faire reconnaître. M.we Albouys, disposée favorablement en faveur du prétendant, par les renseignemens que lui avait donnés son beau-frère de Cahors, paya les dépenses du prince et l'emmena chez elle immédiatement.
Dès que le prince se vit en sécurité sous les auspices d'une famille française, à l'abri de toute inquiétude sur ses moyens d'existence, il ne songea plus qu'à se mettre en rapport avec les personnages qui, par leur fréquentation de la cour de Louis XVI, ne pouvaient devenir les dupes d'une intrigue.
Le bruit se répandit bientôt, dans le cercle des habitués de la maison de Mme Albouys, qu'elle y donnait l'hospitalité au fils de Louis XVI. Plusieurs personnes virent l'étranger mystérieux, et furent frappées de la franchise, de la simplicité de son langage ; de sa conversation saisissante d'intérêt par des communications relatives à la famille royale : évidemment pour tous cet homme n'était pas né Prussien; il avait habité la France autrefois et connu la cour de Versailles. M. Ferdinand Geoffroy, ancien secrétaire de la maison des pages de Charles X, alors gardien des archives de la préfecture des Deux- Sèvres, et résidant à Niort, se trouvait à Paris. JQ fut le promoteur et le témoin de la première entrevue du prince avec Mme de Rambaud qui, n'ayant pas quitté l'enfant royal depuis le jour de sa naissance jusqu'à celui de
son emprisonnement, était mieux que personne à même de démasquer le plus habile intrigant. M. Geoffroy a fait le récit de cette imposante entrevue, dans une lettre écrite à M. Jules Favre, le 2 Juin 1851 ; laissons-le la raconter lui-même :
„ Le jour de mon arrivée à Paris (8 Août), je
rencontrai au carrefour Bussy un de mes amis, M. Bricon, alors libraire. ,/Vous à Paris/' me dit-il; //eh bien! Je vais vous apprendre une nouvelle. Vous m'avez parlé plusieurs fois de vos motifs de croire à l'existence du fils de Louis XVI : il est ici ! ou du moins il y en a un tenez, je ne plaisante pas : vous voyez cet entresol dont les persiennes sont baissées; il doit être là en ce moment» C'est un M. Albouys, ancien magistrat, homme
très-honorable, qui m'a fait connaître le personnage
J'ai ha des lettres â? Allemagne, vraiment très-curieuses, et M. Albouys me presse de faire imprimer son mémoire. Mais il faudrait, pour ajouter aux preuves, la reconnaissance de quelques anciens serviteurs ; n'en connaissez-vous point, vous, qui étiez dans la maison de Charles X? Venez chez moi ce soir, M. Albouvs s'v trouvera, et vous en causerez."
z/Je fus exact au rendez- vous. On me communiqua, en effet, des lettres fort importantes d'un M. Pezold, notaire, et commissaire de justice à Crossen, en Prusse, dont la mort subite avait donné lieu à bien des conjectures; mais qui avait eu le temps de léguer ses renseignemens et sa conviction au magistrat français que je voyais devant moi. J'acceptai d'aller le soir même, rue de Bussy, et je vis M. Charles (c'est ainsi qu'on le nommait) : son accent était étranger, le mot manquait par fois, mais l'élévation des sentimens se faisait jour. Le maintien était noble, et les traits frappans dé ressemblance avec ceux qu'on cherchait.
//Rentré à ma chambre, j'avais besoin de repos à la fin d'une telle journée, et le sommeil me fuyait presque. Ai-je rêvé, me disais-je? Cette main qui a pressé la mienne, quelle est-elle? d'où vient mon émotion? — Je ne l'ai point cherché, et je n'y pensais pas !
z/Cinq jours s'écoulèrent après l'étonnante rencontre,
et je ne m'occupai que du but de mon voyage. Mais le 14, au soir, je fus à Versailles m'acquitter d'une commission près de M,ne de St. Hilaire, dame fort distinguée, autrefois de la maison de Madame Victoire, tante de Louis XVI, attachée ensuite à l'impératrice Joséphine. — Cette dame écouta avec étonnement et beaucoup d'intérêt ce que je lui dis de l'horloger prussien, et de son unique appui M. Albouys.
,/M. Marco de St. Hilaire, son mari, ancien huissier de la chambre du roi Louis XVI, m'entendit aussi et fut extrêmement surpris.
,/Vous allez passer la fête avec nous, M. Geoffroy," me dit Mme de St. Hilaire, avec sa grâce accoutumée; c'est un beau jour pour réfléchir à une chose aussi grave."
z/Le lendemain, 15 Août, en sortant de l'église, Mmc de St. Hilaire me dit :
//Il m'est venu une pensée que je crois bonne : je connais à Paris Mme de Rambaud, ancienne femme de chambre attachée au berceau du dauphin; je Ja connais assez pour lui écrire; à peine si elle croit à l'existence du prince : mais vous serez porteur du billet, mon cher Monsieur Geoffroy, et, sur un mot de moi, elle n'hésitera pas à aller où vous la conduirez. — Si c'est lui ! la Providence viendra à notre secours et fera jaillir la lumière, de cette entrevue ; sinon, cela aidera à rompre l'intrigue, et à débarrasser ce bon Monsieur de Cahors."
,/ Je ne nommai point à M. Albouys la personne que j'allais accompagner chez lui. Je m'assurai seulement d'une heure.
z/Ce fut donc le 17 Août, à huit heures du matin, que je me présentai chez M,ne de Rambaud, qui habitait alors le quartier Bonne Nouvelle. — Très-surprise, à la lecture du billet de Mme de St. Hilaire, elle se remit bientôt et écouta avec attention le court exposé que j'eus l'honneur de lui faire. //Eh bien ! Monsieur, nous allons
prendre une voiture mais je pense à une chose :
j'ai quelque part un petit habit que le prince a porté, à cinq ou six ans." — Mme de Ramboud le retrouva. Elle (,ut aussi l'idée de décrocher un cadre représentant
Marie- Antoinette, en buste, vêtue de deuil et nous
voilà partis.
,/Arrivés à la maison, rue de Bussy, nous montâmes dans un salon du premier, au-dessus de l'entresol que j'ai cité. Quelques minutes après, M. Charles y entra. — Mmfe de Rambaud était seule sur une causeuse; elle se lève et se rassied, sans émotion apparente; malgré les traits de ressemblance et la pose du personnage qui était devant elle. Mie ne lui dit pas son nom, mais seulement qu'elle était attachée fort jeune à la reine et au berceau
du dauphin. — ;/ï\)rt jeune vous seriez Mme de
Rambaud? ah! je suis bien heureux!" — Ce nom
deviné ne prouvait pas, car il est facile de graver dans sa mémoire tout un personnel. Alors Mme de Rambaud, toujours avec une réserve mêlée de doute et de curiosité, lui adressa plusieurs questions sur Mme de Tourzel, ses petits mots d'amitié, et les habitudes d'intérieur; sur M. l'abbé Davaux, le précepteur. — À tout, ses réponses satisfaisaient complètement, ou bien il avouait le souvenir perdu : rien à demi, ni hasardé. — Au sujet de l'abbé Davaux, il se rappela parfaitement avoir marché sur son petit manteau, par espièglerie, ce qui causa sa chute dans un escalier.
ffll fixe le tableau de la reine, qu'il reçoit des mains de Mme de Rambaud; des pleurs le gagnent ; il veut me remettre le cadre pour atteindre son foulard; il l'avait laissé à l'entresol; je sors vivement, et comme je le lui remettais : ,/Mon ami," dit-il en pressant ma main, //Il me semble que vous m'avez amené une mère ! "
,/La conversation reprit ; Mme de Rambaud observait encore et gardait ses impressions; elle lui dit: „ J'avais conservé un petit vêtement pour me rappeler mon cher prince, puisqu'on ne voulait pas m'admettre au Temple avec Mme de Tourzel; peut-être vous souviendrez-vous de l'avoir mis, et dans quelle circonstance, aux Tuileries?" — Dès que cet habit bleu ciel, fut déployé sous ses yeux, le prince élevant la voix: //Oh! je le reconnais bien; ce n'était pas aux Tuileries, mais à Versailles pour une
fête et je ne l'ai plus porté, je crois depuis la fête,
car il me gênait."
//A* ce moment, Mme de Rambaud cède à son émotion, elle se rapproche vivement et pose un genou devant lui: „ll n'y a que mon prince" s'écria-t-elle, ,/qui puisse me
dire cela ! et elle pressait ses mains des larmes
coulaient de tous les yeux.
vNon. jamais je n'oublierai cette scène si touchante d'un drame si extraordinaire. Mme de Eambaud n'a pas varié depuis dans sa conviction. Les soins qu'elle donna au prince peu de jours après, dans une indisposition qui nécessita une application de sangsues au cou, lui permirent des remarques qu'elle seule pouvait faire, et qui augmentèrent encore la certitude de sa consolante découverte.
„ Cette reconnaissance de Mme de Bambaudlfut bientôt suivie de celle de M. et de Mme de St. Hilaire; et la belle-sœur du digne M. Albouys partit immédiatement pour Crossen, pour porter des secours à la pauvre famille. C'était la grande préoccupation de Charles- Louis ; aussi fut-il très-heureux de ce départ.
,/Trois ans après, il pensait encore au bonheur que mon voyage si providentiel lui avait apporté, et il m'en récompensait par la lettre dont voici la copie. En me
la remettant, il m'a dit : ,/Mon ami, je suis la vérité "
Cet autographe en porte en effet le cachet. Un homme politique, après l'avoir lu, me dit avec emportement :
f/De quoi vous mêUez-vous? — raison de plus pour vous taire ! ! /"
„Et je ramassai ma lettre : Dieu merci ! je l'ai encore.'
„Paris, le 12- Mai 1836.
,/Mon cher Geoffroy, votre ami que vous m'avez amené aujourd'hui m'a demandé un souvenir. H est français et père de famille; en voilà assez pour que je ne refuse pas sa demande. Mais depuis longtemps je vous connais et vous ne m'avez rien demandé. Yous aussi êtes père de famille, et moi, si pauvre que je ne peux pas récompenser votre attachement. Je vovs prie donc d'accepter la médaille qui m'a sauvé la vie. Yous savez d'où elle vient. Conservez-la; et si je ne puis moi-mêmes récompenser votre zèle, dites à vos enfans que les miens, un jour, ne manqueront pas à dégager cette lettre d'obligation du plus infortuné, mais du meilleur ami des Français."
// Charles-Louis, duc de Normandie." if Signé, Geoffroy."
I/élu de la révolution de Juillet se trouvait mal à 1 aise de la présence du roi légitime de France à Paris ; son gouvernement trahit ses terreurs par les maladresses et le despotisme ministériels, On ne pardonna pas à M. Geoffroy le service éminent qu'il avait rendu au fils de Louis XYI, en lui facilitant les moyens de se faire reconnaître pour ce qu'il était. Lui-même nous l'apprend dans une première lettre à M. Jules Favre, du 7 Mai 1851, dans laquelle il expliquait ce que nous savons au sujet du petit habit du dauphin; après quoi il ajoutait:
z/Mes souvenirs sont toujours très-précis sur les détails de cette reconnaissance par Mme de Rambaud, et vous allez voir, Monsieur, comment on m'a puni d'une conviction qui se propageait par mes récits. En 1837, j'étais archiviste de la préfecture à Niort. Le livre publié à Londres au sujet de Charles-Louis fut saisi à Calais; mon nom s'y trouvait : ordre fut donné de visiter mon domicile et mes papiers, et de me destituer.
— ,/J'ai lu vos réponses au juge, me dit M. Léon Thiessé, préfet ; vous n'avez rien à craindre pour votre liberté, dès qu'il n'y a pas eu complot pour le ramener comme prince-, mais vous portez avec vous la conviction de son identité, et je suis obligé de vous retirer vos fonctions"
— ,/Cela ne me prouvera pas que ce n'est pas lui." — ,/Je ne vous empêche pas d?en tirer les conséquences; j'ai moi-même trouvé vos notes fort remarquables "
//I\ Geoffroy, avocat."
Le prince, Messieurs, se formant une idée de la masse des Français par les nobles exceptions qu'il avait sous les yeux, tout entier aux épanchemens de ces premières heures fortunées, ne se surprenait pas à s'attrister de l'avenir. Il se dessinait devant lui sous un point de vue si attrayant, au début d'un présent consolateur! Son cœur, dégagé du poids oppressif qui l'accablait peu auparavant, s'ouvrait à la vie réelle. Son imagination souriait à une perspective délicieuse. Il était lui enfin; il avait cessé d'être proscrit, ne soupçonnant pas qu'on pût
résister à l'ascendant d'une reconnaissance dont le principe remontait à son berceau. Aussi, franchissant d'un seul bond tous les obstacles qui le séparaient de la duchesse d'Angoulême, circonvenue, égarée par son entourage, l'infortuné prince voyait se réaliser le plus ardent de ses vœux, et se reposait déjà en esprit avec amour dans les bras de sa sœur retrouvée ..... Espoir trompeur ! douces illusions d'une belle âme et d'un cœur aimant! Ils furent aussi fugitifs que la pensée qui les avait fait naître
M. Geoffroy et Mme de Eambaud allèrent annoncer l'heureuse nouvelle à M. et à Mme Marco de St. Hilaire, qui prirent jour pour une entrevue avec le dauphin. Mme de Eambaud le conduisit chez eux. Ces derniers, sans se préoccuper du puissant témoignage de l'ancienne femme de chambre de S. A. E., ne voulurent devoir qu'à leur propre investigation la certitude de la vérité. On doit reconnaître qu'ils étaient bien compétens tous deux, pour porter une décision inattaquable.
Mme' de Eambaud et de St. Hilaire, qui s'étaient retirées du grand monde et vivaient étrangères aux agitations de la politique, embrassèrent avec orgueil toutes les conséquences du rôle que leur imposait l'autorité de leur caractère, dans la mission de proclamer la vérité méconnue. Toutes les deux, ainsi que le mari de cette dernière, accomplirent avec une religieuse et noble indépendance les devoirs de leur conviction, en se consacrant sans réserve au service du fils de France, qu'ils se voyaient destinés à présenter au monde, appuyé sur ces inébranlables colonnes de la vieille monarchie légitime. Le prince vécut longtemps dans l'intimité de leur intérieur; eux et lui n'étaient plus désormais que d'anciennes connaissances qui, par un échange de souvenirs réciproques se prouvaient mutuellement, à chaque partie du jour, que, naufragés politiques ils avaient vogué ensemble sur le vaisseau de l'Etat, brisé dans la tempête révolutionnaire dont ils se retraçaient douloureusement les vagues mugissantes. Par respect pour la famille royale déchue, et par déférence pour le prince, ces deux dames ^informèrent immédiatement Mme la duchesse d'Angoulême de l'existence de son frère, en lui écrivant une lettre bien digne de fixer son attention;
quoiqu'elle n'en eût certainement pas besoin pour se convaincre du fait qu'elles attestaient.
Les trois témoignages suivans et les deux lettres à la fille de Louis XVI ont été confirmés en justice, sous la foi du serment, devant le juge instructeur de la procédure en escroquerie.
z/Dans le cas où je viendrais à mourir avant la reconnaissance du prince, fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette, je crois devoir affirmer ici par serment, devant Dieu et devant les hommes, que j'ai retrouvé, le 1 7 Août 1833, Monseigneur, duc de Normandie, auquel j'eus l'honneur d'être attachée depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 Août 1792; et comme il était de mon devoir d'en donner connaissance à S. A. R. Madame la duchesse d*Angoulême, je lui écrivis dans le courant de la même année. Je joins ici la copie de ma lettre.
z/Les remarques que j'avais faites dans son enfance sur sa personne ne pouvaient me laisser ancun doute sur son identité partout où je l'eusse retrouvé.
z/Le prince avait dans son enfance le col court et ridé d'une manière extraordinaire. J'avais toujours dit que si jamais je le retrouvais ce serait un indice irrécusable pour moi. D'après son embonpoint, son col ayant pris une forte dimension est resté tel qu'il était, aussi flexible.
,/Sa tête était forte, son front large et découvert, ses yeux bleus, ses soureils arqués, ses cheveux d'un blond cendré, bouclant naturellement. Il avait la même bouche que la reine, et portait une petite fossette au menton. Sa poitrine était élevée ; fy ai reconnu plusieurs signes alors ires-peu saillants, et un particulièrement au sein droit. La taille d'alors était très-cambrée et sa démarche remarquable.
/, C'est enfin identiquement le même personnage que j'ai revu, à l'âge près.
,z Le. prince fut inoculé au château de St.-Cloud, à l'âge de deux ans et quatre mois, en présence de la reine, par le docteur Joubertou, inoculateur des Enfants de France; et de la faculté, les docteurs Bruni er et Loustonneau. L'inoculation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et onze heures du soir, pour prévenir une irritation qui aurait pu donner à l'enfant des convulsions, ce qu'on
craignait toujours. Témoin de cette inoculation, j'affirme aujourd'hui que ce sont les mêmes marques que j'ai retrouvées, auxquelles on donna la forme d'un croissant.
,/Enfin j'avais conservé, comme une chose d'un grand prix pour moi, un habit bleu que le prince n'avait porté qu'une fois. Je le lui présentai en lui disant, pour voir s'il se tromperait, qu'il l'avait porté à Paris. — #Non, Madame, je ne l'ai porté qu'à Versailles, à telle époque."
//Nous avons fait ensemble des échanges de souvenirs qui, seuls, auraient été pour moi une preuve irrécusable que le prince actuel est véritablement ce qu'il dit être: l'orphelin du Temple.
//M. vve de Rambaud, attachée au service du dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 Août 1792."
r/A Son Altesse Royale Madame, duchesse tfAngoulême.
//Madame,
„ Celle qui aurait donné sa vie pour vos illustres parens prend aujourd'hui, par devoir de conscience, la respectueuse liberté de vous écrire pour vous assurer de l'existence de votre auguste frère. Mes yeux l'ont vu, reconnu ; des heures passées avec lui m'en ont donné la plus entière conviction. Une si précieuse conservation vient de la toute-puissance de Dieu: c'est à genoux que je lui en rends grâces, en me disant sans cesse que s'il a bien voulu le conserver par sa volonté même, c'est pour en faire un être de pacification générale et de bonheur pour tous : cette conviction, comme l'espérance, vient de lui seul.
,/Ses longs malheurs, sa résignation aux volontés de la Providence, et sa bonté sont au delà de tout.
„ Celle de Yotre Altesse Royale ne m'est pas moins nécessaire pour m' assurer que je n'ai point trop osé, en exprimant ce que mon cœur sent si bien pour ses souverains si légitimement aimés de tous ceux qui ont conservé un cœur fidèle.
/7 C'est avec respect que je suis,
z/de Yotre Altesse Royale, ,/la très-humble et très -obéissante servante,
„M. vve de Rambaud."
P. S. y Madame sait que j'ai eu l'honneur d'être attachée au berceau de son auguste frère, depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 Août 1792."
,/A l'époque où le bruit de la mort du fils de Louis XY1 s'était répandu dans Paris, j'en fus d'autant plus surprise qu'à peine si j'avais entendu dire qu'il fût malade. Une de mes amies, dont l'espace de temps qui s'est passé m'a fait oublier le nom, vint me prévenir de n'ajouter aucune espèce de foi, ni confiance à la mort du fils de Louis XY1 ; qu'elle avait la certitude qiiil avait été enlevé, que je le reverrais nn jour, mais d'en garder le secret. Depuis cette époque j'avais donc conservé dans mon cœur le sentiment de son existence. Toutes les faussetés qui ont été mises en avant ne pouvaient être faites sans but; et selon ma pensée, c'était la certitude de l'existence du dauphin; mais que l'on avait l'intention de faire disparaître et d'entortiller la vérité de manière à ce qu'elle ne pût jamais être connue, en s' emparant de tout ce que le véritable fils de Louis XYI pouvait avoir en sa possession ; ce qui, d'après les impostures des divers pouvoirs devait nécessairement rendre la reconnaissance impossible; ce qui arrive aujourd'hui.
,z J'avais souvent entendu parler de différens faux dauphins résidant à Paris, sans que j'aie jamais eu un seul instant le désir de les connaître, persuadée comme je l'étais que la première chose que ferait le fils de Louis XYI serait de rechercher ceux qui avaient été attachés à son père et à sa mère, et qui avaient pu le connaître dans son enfance. ,/Lorsque M. Geoffroy, habitant Niort, vint me voir le 14 Août 1833, il m'annonça qu'il existait à Paris dans ce moment un individu se disant fils de Louis XYI; qu'il s'informait à tout le monde des personnes qui pouvaient exister encore, ayant appartenu à sa famille, et désirait ardemment trouver Pauline de Tourzel, avec qui il avait été élevé. Cette dame est aujourd'hui Mme de Béarn, et sa mère était à la cour de Louis XYI gouvernante des Enfans de France. Ce désir me parut mériter attention; et pour réussir dans le projet que j'avais, sans vouloir néanmoins me compromettre dans une intrigue ou
une fausseté, j'écrivis un petit mot à Mme de Rainbaud mon amie, pour accompagner M Geoffroy et juger par elle-même de la vérité du personnage; personne plus qu'elle ne pouvant s'en assurer, puisqu'elle ne l'avait pas quitté depuis sa naissance jusqu'au 10 Août.
//Mme de Rambaud le reconnut, lui parla de nous, et me l'amena, le 19 Août 1833, me donnant l'assurance que c'était bien lui. Elle entra chez moi la première, en m' annonçant qu'il me serait impossible de ne pas le reconnaître.
,/Effectivemeut, mon mari et moi nous ne tardâmes pas à reconnaître dans ce personnage, malgré une grande timidité, un peu de gêne, et sa difficulté à parler le français,] qu'il avait tous les traits réunis de son père et de sa mère, particulièrement le regard de Louis XY1, tellement frappant que pour nous il nous semblait avoir le roi en notre présence.
,/Plus tard, le prince ayant pris plus de confiance, ayant trouvé des amis sûrs, dévoués, sa timidité et sa gêne disparurent entièrement; alors toutes les manières de son père se déployèrent chaque jour plus visiblement.
//Il était facile de reconnaître, dans sa structure physique, ce même enfant que j'avais vu jouer si souvent sur la terrasse où donnaient les fenêtres de la princesse à laquelle j'avais l'honneur d'appartenir. J'engageai mon prince à venir me voir, et à prendre ma maison pour asile, jusqu'à ce qu'il eût trouvé mieux: c'est là, dans des conversations particulières, longues et réitérées souvent, que le prince ma rappelé des situations, des circonstances d'intimité entre sa famille seule, et que je savais par le rapport que m'en faisait ma princesse.
„Le pjrince m'a rappelé tout V ameublement de l'appartement de sa mère; les meubles et leur position; la structure et la couleur des instrumens de musique dont la reine se servait, enfin de ces détails qui n'ont pu être sus ni connus de personne que de ceux qui approcliaient intimement la famille royale, et qui n'ont plus été à même de les revoir elles-mêmes, depuis les 5 et 6 Octobre. „ Après la certitude entière, l'examen le plus scrupuleux, je ne pus douter un seul instant de la vérité toute en-
tière ; c'est alors que je crus devoir écrire à Mme la dauphine, pour la prévenir que nous avions eu le bonheur de retrouver son frère. Notre famille était trop connue de Charles X, pour risquer une démarche semblable, si nous n'avions pas été persuadés, M. de St Hilaire et moi, de la vérité que j'attestais. Nous n'eussions pas risqué de tromper la famille royale, dans une affaire aussi importante; et ils pouvaient être eux-mêmes bien convaincus que nous étions incapables d'entrer dans une intrigue.
„F. Marco de St. Hilaire.
„ Versailles, ce 10 Juillet 1836."
„A S. A. R. Madame, duchesse d? Angoulême.
Madame,
„ Depuis Vannée 1795, je n'ai cessé d'entendre dire que le malheureux dauphin, fils de Louis XYI, avait été sauvé du Temple, et qu'un autre enfant y fut introduit à sa place. Cet espoir qui était nourri dans le cœur de tout bon Français était devenu une croyance religieuse; elle tut entretenue pour moi à une époque où je fus placée auprès de Joséphine, femme de Bonaparte. J'acquis alors la certitude que sa bonté, son respect et son attachement à la famille royale dos Bourbons l'avaient portée, de convention avec le ministre Fouché, à soustraire le malheureux reste du sang de nos rois, des cruelles mains de son époux qui avait prononcé sa perte.
„Je pense, Madame, que ces bruits seront arrivés jusqu'à Yotre Altesse Eoyale. Mais la Providence ayant permis que depuis quinze ans il se présentât plusieurs faussaires, suscités par une police trop coupable, la vérité n'était pas encore parvenue jusqu'à, vous, malgré tous les renseignemens que Yotre A. E. a cherché à obtenir.
,/Si je prends, Madame, la très-respectueuse liberté de vous adresser aujourd'hui cette lettre, c'est que j'ai la conviction d'avoir retrouvé ce prince si regretté des Français. La Providence a permis que je me trouvasse en rapport avec lui; et pour tous ceux qui ont eu l'honneur de connaître le roi votre auguste père, et la
reine votre trop malheureuse mère, il est impossible de méconnaître Louis XVII, à la ressemblance frappante que ses traits offrent avec ceux des augustes auteurs de sa vie.
Votre Altesse Boyale, qui jusqu'à présent n'a point été à portée de trouver la vérité, peut être assurée que Dieu a permis, qu'après tant d'années de recherches, nous soyons enfin parvenus à la trouver.
//C'est aux pieds de Votre A. R. que je la supplie, avec tout le respect que je lui dois, de me pardonner la lettre que je prends la liberté de lui adresser; mais, Dieu, ma conscience, et le salut de mon âme, m'imposent l'obligation de la prévenir que son malheureux frère existe, et qu'il est avec nous. J'ose assurer Votre Altesse Royale que je crois a l'identité de ce malheureux prince comme je crois en Dieu et à son divin jils Sauveur du monde.
z/Je suis bien peu de chose, Madame, mais le feu sacré de mon amour et de ma reconnaissance pour votre auguste et trop malheureuse famille n'a jamais cessé de brûler dans mon cœur. Malgré tous les malheurs qui m'ont été personnels, je suis encore disposée à sacrifier le reste de ma triste existence, si elle peut être utile au fils de votre auguste père, que Dieu, dans sa sainte miséricorde semble m'avoir fait retrouver, pour me dédommager à la fin de ma vie de toutes les douleurs que j'ai ressenties par la perte cruelle de mes augustes maîtres.
z/Je suis, Madame, avec le plus profonde respect, ,/de Votre Altesse Royale, ,/la plus humble, la plus obéissante et la „plus soumise servante,
,/Marco de St. Hilaire, z/née Besson.
,z Anciennement attachée à Madame Victoire de France, tante du roi. — Versailles, le 9 Septembre 1833."
„Je soussigné Marco de St. Hilaire, âgé de 76 ans, ancien huissier ordinaire de la chambre du roi (Louis XVI), servant près de S. A. R. Madame Victoire de France, déclare et certifie devant Dieu et devant les hommes :
,,1° Que le prince Charles-Louis, duc de Normandie, né le 27 Mars 1785, de Louis XVI et de Marie- Antoinette, est existant, et que depuis seize mois que je l'ai vu habituellement j'ai été à même de m'en convaincre;
„ 2° Que maintenant et à raison du laps de temps qui s'est écoulé depuis la mort de l'infortuné Louis XVI, il serait difficile de trouver d'anciens officiers de la maison du roi, qui puissent constater l'identité de ce prince avec son auguste père, parce qu'il ne suffit pas pour cela, d'avoir vu Louis XVI, mais qu'il faut encore l'avoir vu journellement et dans son intérieur, ce dont les fonctions de ma place me donnaient la facilité ;
,,3° Que le prince Charles-Louis a tous les traits de sa famille, les manières, les habitudes, les goûts de son auguste père, qu'il en a également toutes les vertus, et que quiconque l'a vu une seule fois et a eu le bonheur de s'entretenir avec lui, ne peut, s'il n'a pas perdu tout souvenir de ses augustes parents, et s'il est de bonne foi, mettre en doute son identité-,
f,4i0 Qu'au nombre de ses souvenirs d'enfance, le prince m'a rappelé différentes dispositions et constructions qui existaient dans le parc de Versailles et qui ont été détruites immédiatement après la mort du roi, et dont les personnes actuellement âgées de 40 ans n'ont jamais eu connaissance;
/x50 Qu'enfin ma conviction est telle qu'il n'est au pouvoir de personne de la détruire;
,,6° Qu'en faisant cette déclaration, j'atteste en mon âme et conscience que je ne suis mu par aucun autre sentiment que celui de rendre hommage à la vérité et à la justice.
„ Versailles, le 17 Décembre 1834.
,/Marco de Saint-Hilaire."
Madame la duchesse d'Angoulême ne tint ancun compte, du moins en faveur de son frère, des deux lettres que nous venons de lire; seulement alors commença contre lui l'organisation d'un plan de trahison qui le suivit jusqu'à sa dernière heure.
Descendez, Messieurs, dans votre conscience et pesez devant la justice, avec l'intégrité d'une magistrature indépendante qui ne prend religieusement inspiration que de ses devoirs, la vérité que je vous expose; vous ne sauriez vous dissimuler qu'elle reçut dès lors une sanction définitive. En effet, trois témoins d'une probité irréprochable, jouissant d'une haute considération justement méritée, connus par leur attachement à la famille royale détrônée, se défiant pour ainsi dire l'un de l'autre, en garde contre leur propre jugement, après avoir envisagé le même fait sous toutes ses faces, arrivant, par des causes personnelles à chacun, à une même conclusion au sujet d'un personnage qui se montre à eux avec toutes les chances possibles de défaveur, pour le proclamer fils de Louis XYI; c'est là de l'évidence, s'il en fut jamais pour l'honnête homme. À une constatation d'identité si irrésistible, si concluante, la raison la plus difficile n'a rien à objecter; elle ne laisse aucune place à la contradiction de la part de ceUx qui n'ont ni droit, ni qualité pour refuser leur foi aux témoignages des personnes seules capables d'émettre une décision intelligente et consciencieuse. Quand nous voyons ensuite cette reconnaissance, confirmée par trois ans d'observations et de rapports journaliers avec le personnage si prodigieusement identifié; quand nous la voyons accrue de tant d'autres, toutes basées sur l'examen le plus sévère, et en même temps d'accord avec la démonstration des faits antécédens et ultérieurs qui dominent dans cette cause, je me demande qui voudrait être assez téméraire pour ne pas admettre une certitude qui répond aux plus strictes exigences; comment des juges, bien pénétrés de la dignité de leurs fonctions, ont pu s'abaisser jusqu'à la servilité en la repoussant par des raisons qui sont un outrage au sens commun, et l'indice de leur sujétion aux répugnances de la politique !
On s'est récrié contre la prodigieuse mémoire du prince. Mais c'est un fait indubitable; vous en acquérez la preuve par les attestations qui passent sous vos yeux. On la conçoit d'ailleurs si l'on veut réfléchir que jusqu'à son arrivée en Prusse, sa vie s'est presque toujours écoulée
dans une ténébreuse solitude. ;/Il n'eut pas," dit le révérend Charles Perceval dans la traduction de V Abrégé de l'Histoire des Infortunes du Dauphin, „ comme les autres enfans et jeunes gens, une variété et une succession continues d'objets et d'idées devant lui, pour effacer alternativement les impressions de la veille. Son esprit ne put être nourri que de la réminiscence des événemens de ses jeunes années."
Le prince en effet manifestait toujours nouvellement son identité, en démontrant victorieusement combien avait été pour lui ineffaçable le tableau de sa vie d'enfant. Etant allé visiter Versailles et Trianon avec la fille aînée de M. Koth qui, par dévouement, l'avait accompagné de Berne à Paris, et à laquelle il parlait allemand ne se doutant pas qu'il fût compris du concierge, il signala tous les changemens qu'avaient subis ces châteaux royaux, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur, avec une telle exactitude que, dans une autre visite semblable, en présence de M. de St. Hilaire émerveillé, il lui remémorait des détails de localités effacées de son esprit. A Trianon, en passant devant une porte que le Suisse n'ouvrait pas, le prince se la fit ouvrir : mais auparavant il avait dit qu'elle donnait dans l'ancienne salle de billard, avec l'indication des fenêtres d'où la vue se portait vers telle et telle direction. Le concierge déclara que depuis quarante ans, la porte était restée constamment fermée; il demeura ébahi de tout ce qu'il avait entendu dire à V étranger, et depuis ce moment il répétait partout à Versailles : frJ'ai vu le dauphin ressuscité"
Déjà même en Prusse le prince retraça de ces souvenirs qui témoignèrent de son origine royale. Il était lié d'amitié à Crossen, avec le colonel Netter, ancien officier de l'état-major de Bliicher. Ils se voyaient souvent. Le colonel avait chez lui des gravures révolutionnaires, représentant Louis XYI dans les plus douloureuses circonstances de ses malheurs, et une entre autres, sa décapitation. A cette vue, la physionomie du prince se bouleverse, ses yeux se remplissent de larmes, et il demande instamment qu'on lui remette ces gravures. Il les reçoit, et dès qu'il est de retour chez lui il les brûle, disant à
sa femme que ces tableaux lui font mal, et qu'il voudrait pouvoir détruire en tous lieux tout ce qui rappelle les actes barbares de la révolution envers la famille royale. C'était en 1828. Il dit alors au colonel qu'il était né à Versailles, et que ses parens avaient péri victimes de la révolution. Il lui donna tant de détails sur l'intérieur du palais de Versailles que M. Netter, qui l'avait visité avec soin en 1815, fut aussitôt convaincu que son ami avait passé dans cette demeure royale les premières années de son enfance. M. Netter se souvenait parfaitement qu'il lui demanda s'il avait vu dans telle et telle partie des châteaux de Versailles et des Tuileries, certains objets qu'on avait dit au colonel avoir été enlevés pendant la révolution et aussitôt après la mort de Louis XYI.
Mme la baronne de Générés et M. Xavier Laprade ont appris ces particularités à Crossen, de la bouche même du colonel.
M. de Latour Maubourg, l'un des trois commissaires nommés par l'Assemblée Nationale pour ramener de Varennes la famille royale prisonnière, existait encore; le prince manifesta le désir de le voir, et un rendez-vous fut convenu. Mais l'entrevue n'eut pas lieu. L'ancien délégué du gouvernement révolutionnaire manqua à son engagement, et s'obstina depuis à se rendre invisible pour Son Altesse Royale; soit que, afin d'empêcher l'effet certain d'une telle rencontre comme nouveau trait de reconnaissance, on l'en ait détourné par des suggestions perfides ; soit qu'il ait eu honte lui-même de se retrouver en présence du dauphin qui n'avait oublié ni son nom, ni son rôle à cette époque des malheurs de sa famille. Néanmoins la démarche du prince, par son empressement à rechercher tous ceux qui l'avaient connu enfant, fut, moralement encore dans cette circonstance, pour ses amis déjà convaincus, un argument de plus en faveur de ses prétentions. S. A. E., confiante dans ses souvenirs, s'exposait même à une épreuve qui n'était pas sans danger, si la loyauté n'existait pas de la part du gentilhomme devenu si tristement historique, et dont les sentimens ne pouvaient être que suspects en raison de son passé politique. M. de Latour Maubourg, en évitant les regards
du prétendant, laissa suffisamment entrevoir qu'il n'était pas un imposteur à ses yeux; puisqu'il n'avait pas le courage de se mettre en face de lui. 11 déclara à M. Morel de St. Didier que, si le prince entrait dans une maison où il se trouvât, il en sortirait aussitôt par la fenêtre.
Madame la comtesse de Falou, fille de Mme la marquise de Soucy, ancienne sous-gouvernante des enfans de France, se présenta incognito chez Mme de Bambaud, réclamant une audience du prétendant : elle fut introduite.
// Monsieur, dit-elle, si vous êtes le dauphin, — c'était toujours ainsi que débutaient les personnes mal intentionnées — vous devez me reconnaître; car nous avons souvent joué ensemble."
— „ Permettez-moi, Madame, répliqua le prince, de vous faire observer que votre conclusion est sévère et peu logique; je suis le dauphin et pourtant je puis ne pas vous reconnaître. Cependant, j'éprouve une sorte de pressentiment que nous avons eu tous les deux des rapports d'intimité ; ne seriez-vous pas Mademoiselle de Soucy?"
if Justement; alors dites-moi le jeu que vous préfériez et quel nom vous me donniez?"
Le prince, réfléchissant un moment, lui répondit :
— „ Quant à présent, je ne me le rappelle pas, mais je recueillerai mes souvenirs et je vous le dirai, soyezen sûre."
Mme de Palou se retira, laissant le prince à ses pensées.
A peine avait-elle disparu que, se frappant le front, il s'écria: „Je m'en souviens; nous jouions au mariage et je l'appelais ma reine." H écrivit sur le champ cette réponse, et la fit porter à l'instant même chez Mme de Palou par Mme de Générés. Dès que la comtesse eut lu le billet, elle ne put retenir une exclamation de surprise, en reconnaissant l'exactitude d'une aussi prodigieuse réminiscence, et voulut bien convenir que le fils de Louis XYI seul pouvait reproduire, avec autant de précision, de tels détails sur les jeunes années de sa vie intérieure. Elle raconta volontiers cette circonstance remarquable d'identité. M. le comte de Crouy m'a avoué l'avoir sue pertinemment. Sa conduite ultérieure justifia que sa démarche, suggérée par un esprit d'hostilité, était loin
d'avoir eu pour but le besoin de rendre hommage au fils de Louis XYI et d'honorer ses malheurs. On m'a assuré qu'elle avait dit: /;Sa sœur ne veut pas le reconnaître; il ne pourra point réussir." Un légitimiste à Londres, dont j'ai oublié le nom, a tenu un pareil langage. „Je sais bien qu'il est l'orphelin du Temple," disait-il à M. Lecamus, professeur de musique, „mais à quoi bon s'attacher à lui? Il ne sera jamais en position de récompenser le dévouement." Tristes produits de l'égoïsmo du jour, la vertu et le devoir sont jugés une duperie, quand la pratique n'en est pas profitable!
MM. Jules et Armand de Polignac ont été compagnons de l'enfance du prince. On sait combien ce nom, si funeste à la monarchie usurpatrice de Charles X, fub également fatal à l'infortunée reine de France; et de quel abus de faveurs tous les membres et amis de cette famille se virent comblés. Les fils de l'amie de cœur de Marie- Antoinette, pour tant de bienfaits d'autrefois, dont le souvenir est presque encore aujourd'hui un scandale, n ont eu à offrir au fils de leur reine assassinée par les ennemis de la cabale Polignac, que l'indifférence de la plus noire ingratitude. En 1834, le duc de Normandie fit remettre à M. Armand une note sur les menues circonstances de leur visite d'adieu, lorsque leur mère quitta la cour en 1789; circonstances qui n'avaient eu aucun témoin et trop peu importantes pour être remarquées par d'autres que des enfans. M. Armand trouva la preuve si forte, qu'il retourna immédiatement à la forteresse de Ham, d'où il arrivait, pour la communiquer à son frère Jules. Quelle fut sa réponse à son retour? La conscience de l'homme de bien s'en indigne: „Mon frère ma dit qu'il ne fallait pas parler de cela?"
Les paroles indécentes de MM. de Polignac ont fait fortune parmi les adhérens de leur parti. Du temps de notre séjour en Angleterre, il y avait à Londres un maître d'armes français bien connu. Tout naturellement, il avait entendu parler du duc de Normandie. Il dit un jour à M. Armand notre imprimeur qui entretenait des relations avec lui : „ Je crois véritablement que le personnage en question est le fils de Louis XYI, et voici
pourquoi : ayant demandé des renseigneinens à ce sujet à M , . . . , éminent légitimiste, il me répondit avec emportement : „ Tais-toi, imbécille, on ne parle pas de ça" — ,/Ah! pardon, lui répliquai-je, je ne le savais pas. De là j'ai dû conclure que si l'on ne voulait pas qu'on parlât de ça, c'est que ça était effectivement l'orphelin du Temple." Ce mot d'ordre du parti légitimiste a été strictement suivi. Si l'on parle de ça, c'est pour mentir à Dieu et aux hommes, pour insulter au malheur d'un roi étouffé sous le poids des intérêts matériels. Autrement, questionnez les meneurs de la faction Henriquinquiste ; ils vous diront que cette affaire est à peine connue, quoique, depuis 1838, la presse de tous les pays, et mille circonstances de notoriété publique en aient fait une affaire européenne, surtout dans les rapports diplomatiques des gouvernemens entre eux.
M. le marquis de la Perrière et le commodore Sidney Smith avaient été prisonniers au Temple à des époques différentes; ils ont reconnu le prince par la description détaillée qu'il leur fit de la partie du Temple qu'ils connaissaient. L'amiral anglais avait une conviction si inébranlable qu'en 1836, lorsque le prince fut expulsé de France, il me promit d'écrire dans son intérêt au duc de Sussex. Nous étions même convenus ensemble d'un moyen sûr de correspondance. Une dame de sa connaissance m'a assuré qu'il m'avait écrit; mais je n'ai jamais reçu aucune lettre. Sir Sidney Smith est mort quelques années après.
Je termine, Messieurs, cette série de faits particuliers, qui ne se lient précisément à aucune partie de récit, par un souvenir d'une incontestable démonstration d'identité relatif au château de Rambouillet.
M. Appert, curé du canton de St. Arnoult, l'un des prêtres les plus instruits et les plus universellement considérés du diocèse, étant à Versailles le 28 Août 1833 apprit tout à la fois la présence du prince à Paris, et sa reconnaissance par Mme de Eambaud ainsi que par M. et Mme Marco de St. Hilaire. Il s'associa aussitôt avec ces généreux défenseurs de l'orphelin du Temple, et son premier acte de dévouement fut de lui remetter
mille fraucs, somme énorme pour un pauvre curé qui ne possédait que son traitement ecclésiastique. Les pauvres! C'était-là la seule richesse du fils de Louis XYI. Les grands seigneurs se mettaient à l'écart et n'avaient pas de superflu pour leur roi; car il le fut, depuis le jour horrible du 21 Janvier 1793; reconnu comme Louis XVII par tous les gouvernemens monarchiques, il a jusqu'à sa mort conservé tous ses titres et tous ses droits. Mais leur intérêt les attachait au duc de Bordeaux; que leur importait comment vivait leur monarque légitime ! L'un d'eux ayant demandé, en présence de la duchesse d'Angoulême, à M. Morel de St. Didier, commissaire du prince chargé de solliciter d'elle une entrevue pour son frère: //Comment vit-il?" //Mais," répondit la princesse opulente de ses dépouilles : //Il vit du secours de ses pauvres ! ! !"
Ils n'ignoraient pourtant pas, ces grands seigneurs, quel était celui qu'ils traitaient avec une indifférence et une dureté de cœur si dédaigneuses. M. Appert a su d'une manière certaine, que les notabilités de la noblesse et du clergé ont offert au prince leur appui s'il consentait à dissoudre son mariage, et à renier sa légitime épouse et ses enfans. L'invariable résolution du prince, de ne pas se soumettre à cette exigence impie, souleva contre lui, de la part de ces faux légitimistes, une haine à mort, implacable, permanente, qui ne s'est pas démentie un seul instant, et qui a laissé dans tous les lieux des traces ineffaçables.
Qu'on ne croie pas que ces hommes politiques, instigateurs d'une immoralité récoltante, — qu'un des leurs a qualifiés les plus honnêtes gens de la France — en incitant le prince à une action déshonorante, comme condition indispensable d'un acte de justice obligée, eussent l'intention de servir ses intérêts. S'il avait eu la coupable faiblesse de consentir à désavouer son mariage, il n'en aurait recueilli aucun profit. On voulait, je le suppose, le priver de sa famille, empêcher Louis XY1I, roi légitime de France, de se survivre dans ses enfaDs, et, l'isolant, le poser seul intermédiaire entre le comte de Chambord et ses honnêtes partisans; il eût suffi alors
de la pointe d'un poignard ou d'une balle de pistolet pour légitimer la troisième usurpation, qu'on prémédite toujours de greffer sur le vieux tronc de la royauté véritable, dont on voudrait détacher les branches battues par le vent de Fadversité.
Revenons au souvenir du prince dont j'ai parlé; il est consigné dans un écrit que m'a remis M. Appert : c'est lui qui raconte.
„ J'eus l'honneur de présenter au prince le 15 Octobre 1833 M. l'abbé Jouy, curé de Eambouillet. Dans la conversation M. Jouy parla ainsi :
„ Monseigneur, on se souvient toujours à Rambouillet que vous fûtes un jour perdu dans le parc, ce qui mit la cour en grand émoi. On était déjà occupé à vous chercher de tous côtés lorsque, au grand étonne ment de tout le monde, vous arrivâtes tout seul au château."
„Le prince répondit : „Je m'en souviens bien; j'étais bien petit alors."
z/M. Jouy répondit : ;/ N'était-ce pas à l'aide d'une boussole que vous parvîntes à retrouver votre chemin ?"
„Oh! non," dit le prince, ,/j'étais beaucoup trop petit; je ne connaissais pas même cet instrument : ce fut à l'aide des différens bâtimens que je reconnus mon chemin."
/7Je crois que le prince nous dit qu'il se ressouvenait encore des diverses constructions qui existaient dans ce temps. Il ajouta que c'était beaucoup plus tard qu'il avait été égaré, et qu'il s'était retrouvé avec une boussole, dont son père lui avait enseigné l'usage avant de le soumettre à une seconde épreuve qui eut lieu, non plus à Rambouillet, mais à St. Cloud; que la première fois ce fut tout-à-fait un accident, tandis que pour la seconde tout était préparé pour l'épreuve.
vLe prince nous donna ainsi l'explication de cette énigme qui faisait confondre la première et la seconde fois en une seule, comme venait de le faire M. Jouy.
it Cette explication si simple nous fut donnée sans la moindre hésitation, le prince nous expliquant qu'il n'était pas possible que ce fut à Rambouillet qu'il eût fait usage
de la boussole; attendu que, depuis 1789 qu'il avait été enlevé de Versailles il n'y était jamais retourné, non plus qu'à Rambouillet.
;/Sur quoi je pris la parole et je lui dis : mon prince, je croyais que vous étiez comme captifs aux Tuileries, depuis que vous aviez quitté Versailles, (au 6 Octobre 1789).
— //Oh! nous avons pu quelquefois aller à St. Cloud; nous n'avons pas toujours été également resserrés, et c'est dans une de ces promenades que mon père fit sur moi cette expérience."
z/M. Jouy eut secrètement l'idée déprouver les souvenirs que le prince manifestait. Quelques jours après cette visite, le prince passant par Rambouillet s'arrêta chez M. le curé, qui le conduisit dans les alentours du château, pour voir ce qu'il reconnaîtrait. Il ne fut pas peu surpris de remarquer avec quelle précision le prince lui indiqua les bâtimens qui existaient en 1788 et qu'il reconnaissait. Quant à ceux qu'il ne retrouvait plus, parce qu'ils avaient été détruits depuis cette époque, il indiqua leur place; enfin il témoigna son étonnement à la vue de bâtimens nouveaux, malgré l'apparence d'ancienneté qu'on s'était étudié à leur donner."
Nous avons laissé le prince, Messieurs, chez Mme Albouys, au moment où Mme8 de Rambaud et de Se. Hilaire venaient d'écrire infructueusement à sa sœur : nous devons aller l'y rejoindre.
On ne parlait à Paris et à Versailles que du nouveau Louis XVII, reconnu par d'anciens serviteurs de Louis XVI, et entouré déjà d'un grand nombre de partisans. Ses ennemis, politiques, dévoués du gouvernement de Juillet, ou ser viles de la cour de Prague, publiaient avec une hypocrite affectation qu'il était un agent de Louis-Philippe, mis en scène pour flétrir la branche aînée des Bourbons. Les gens superficiels ou intéressés donnaient de la consistance à ces propos absurdes, et l'on disait: — Il déclare vouloir réclamer son nom devant les tribunaux, vous verrez qu'il n'en fera rien. La police ne le laissera pas se démasquer ainsi, elle l'aidera au contraire
à propager obscurément son imposture, car il ne pourrait pas tromper des magistrats. — Toutefois on ne le perdait pas de vue; l'espionnage s'organisa autour de lui; des gens apostés par la trahison épiaient ses moindres démarches et celles de ses amis; il se vit continuellement assailli d'une foule de visiteurs et de questionneurs, tous ayant des moyons infaillibles de reconnaissance. La plupart essayaient de le compromettre, en lui posant des questions captieuses, ou par des appels à ses souvenirs d'enfance, qu'on espérait trouver en défaut. Mais toujours les ruses de la mauvaise foi tournèrent au profit de la vérité. Les pièges que l'on tendait au prince devenaient en résultat de nouveaux traits de lumière pour les esprits droits; il attesta souvent son origine royale par des dénégations hardies contre des affirmations positives.
On s'efforça, par tous les genres d'obsessions et même par des calomnies, à séparer le prince de tous ceux qui n'avaient en vue que le triomphe de la justice. Mme de Rambaud, témoin si majeur et si redoutable pour la faction opposante, devint l'objet d'incessantes attaques. On mit en jeu tous les expédiens de la plus insigne mauvaise foi pour éloigner le prince de son ancienne femme de chambre, mais, aux insinuations qui parvinrent jusqu'à lui, pour atteindre un pareil résultat, il répondit de manière à ce que nul dorénavant ne voulût être l'écho des discours qui tendaient hypocritement à l'indisposer contre des amis sûrs et éprouvés.
On calcula tout le parti qu'on pourrait tirer d'une trahison, à l'avantage de la fausse légitimité, et l'on forma un plan de séquestration du prince. Trois personnages se rendirent chez lui, en affectant les égards du plus profond respect. L'un d'eux lui fit envisager que son entourage trop mesquin écartait de lui la haute aristocratie nobiliaire et sacerdotale; qu'il lui importait de cesser toutes relations avec les petites gens qui l'assistaient, et de se placer dans une maison honorable ouverte aux sommités légitimistes. ,/Mon nom, ma fortune et mon rang," ajoutat-il, //me mettent à même de vous procurer dans le monde la considération due à votre naissance; acceptez l'offre que je vous fais de tous ces avantages et venez loger
dans mon hôtel." Les amis pauvres du prince, impuissans pour le placer dans une position aussi brillante, et loin de suspecter des intentions perfides, rengagèrent à accepter cette proposition. Lui-même se sentait fortement incliné à se rendre à tant d'instances. Mais une dame dévouée, qui avait surpris le dessein caché de ces trois officieux, par un avertissement secret, le préserva du péril auquel il se serait trouvé exposé.
On employa ensuite un autre genre de séduction, en envoyant au prince une belle femme, pour le décider à quitter Paris et à se retirer avec elle à la campagne, dans un ch teau où tontes les douceurs imaginables lui étaient promises. Son énergie à résister aux menées de ses adversaires amena pour résultat d'accroître la violence de leur animosité. Une tentative eut lieu contre ses jours par le poison, sinistre prélude aux attentats commis ultérieurement sur sa personne par des assassins experts dans la perpétration de ces crimes atroces.
En Novembre 1833, on fit remettre à Mme Albouys, pour le prince, deux boîtes de fruits confits; il refusa d'en goûter. Mme Albouys, partageant sa défiance, en donna quelques-uns à analyser à un étudiant en médecine, qui, pour préliminaire, eut l'imprudence d'en manger un. Heureusement pour lui, il s'en tint là: d'affreuses coliques dévoilèrent le poison dont, malgré des secours prompts et efficaces, il resta plusiers jours malade.
Le prince, Messieurs, ayant été emprisonné à l'âge de sept ans, vous concevez que son éducation religieuse avait été nulle. Resté catholique, il choisit pour confesseur M. Appert, et se prépara à recevoir les sacremens de l'église. Ce digne ecclésiastique l'emmena à S'. Arnoult chez la veuve Pasquier, où il demeura enfermé avec lui. Il lui administra la communion dans son église, en présence de la famille Pasquier, qui communia aussi. Il crut ensuite pouvoir le faire confirmer incognito par M. Blanquart de Bailleul, évêque de Versailles, qui ne connut le personnage que quelques jours après. Des légitimistes l'effrayèrent sur les conséquences politiques de cette action toute religieuse, et à laquelle ses devoirs l'astreignaient ; en conséquence, pour se laver du soupçon de s'intéresser
à une vérité répudiée, il provoqua l'arrestation du prince en le dénonçant à M. Aubernon préfet du département.
Que n'aurais-je point à raconter, si je ne regardais pas comme superflu de signaler toutes les manœuvres des basses et hautes intrigues de ceux qui ont fortifié la duchesse d'Angoulême dans son indigne détermination de ne pas reconnaître son frère! Qu'on lise les Intrigues Dévoilées, et qu'on parcoure ce qui concerne M. Sosthène de Larochefoucauld, dont je ne puis pas m'occuper, dans cette publication restreinte, comme il conviendrait, et l'on apprendra à connaître à fond les plus honnêtes gens de la France. Ce gentilhomme, agent de la cour de Prague, s'est introduit auprès du prince, non pour servir les intérêts de Louis XYII, mais, écrivait-il à la reine Marie-Thérèse :
//L'affaire dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Yotre Altesse Royale semble acquérir tous les jours assez de gravité, pour que je crusse manquer à ma conscience si je lui laissais ignorer les circonstances qui l'accompagnent ....
— Circonstances qu'il n'a rapportées, tant dans ses lettres à la duchesse que dans ses mémoires, qu'en dénaturant la vérité et en dissimulant les plus puissans motifs de conviction. —
„Je dois, pour être impartial, ajouter que plus on voit, plus on examine le personnage en question, et plus on pourrait être tenté de lui trouver des points de ressemblance avec la famille royale, et, sous plus d'un rapport le cachet de la vérité ; mais tel n'est pas pour moi le point de la question ; c'est Madame seule dont les souvenirs et le témoignage peuvent décider
„ Je dois et veux rester entièrement en dehors de toute cette affaire ou ne m'en mêler que pour empêcher des imprudences et un ébruitement désagréable
„Je crois, en ce qui concerne mon intervention dans cette étrange affaire, que, jusqu'à ce que les ordres et les instructions de Madame me soient parvenus, il est nécessaire que je ne m'éloigne pas absolument de ce personnage, et que je reste instruit de ses projets, de ses démarches enfin, de sa situation qui, je le dirai toujours, ne me semble dénuée ni de bonne foi ni d'iutérêt."
Touchard-Lafosse a dit avec raison :
,/Un roi que l'intrigue a découronné est toujours un imposteur, lorsqu'il n'a pour juge que la puissance intéressée à le déclarer tel."
Le monstrueux comte de Provence, aussi, a dit avec une grande vérité à sa favorite, Mme du Cayla :
„ Croyez-moi, mou amie, il n'est pas sur la terre de conditions plus affreuses que celles d?un roi détrône. Il a perdu la puissance d'un souverain, et on lui refuse la protection qu'on accorde au particulier." Cet usurpateur des droits de l'orphelin aurait pu ajouter: voyez Louis XVII, je lui ai ravi son nom, son héritage civil et politique; je me ris de la justice quand il l'invoque; mes successeurs s'en riront après moi ; et il mourra misérable sous les yeux de sa famille opulente de ses dépouilles, sous les yeux des monarques, ses frères, que j'ai placés dans la position de ne jamais le reconnaître !
Cependant, malgré le complot organisé par la fourberie contre le représentant de nos rois, le prince était devenu l'épouvante de ceux qui ne pouvaient le combattre qu'en trompant les Français et les rendant, à leur insu, complices de la plus perverse déloyauté : sa cause grandissait tous les jours, et l'opinion publique se formait en sa faveur. Au mois d'Octobre 1833, astreint à s'entourer plus que jamais de mystère pour sa propre sécurité, il quitta la maison de Mme Albouys, et au commencement de l'année 1834 il se retira chez M. Emile, fils de M. et de Mme Marco de St. Hilaire. H possédait alors des amis sincères ; l'archevêque de Tours, à qui son grand âge et sa position prescrivaient beaucoup de réserve, M. de Gaudru, M. le comte de Bréon, M. le vicomte d'Hosier, M. le comte Duwalès, M. Morel de St. Didier, informé de l'évasion du dauphin par sa mère en 1795, Mme de Lignac, supérieure d'une communauté religieuse à Tours, qui, sous la Restauration, avait appris l'existence du prince d'un de ses libérateurs, M. le comte de la Roche-Avmon, pair de France, déjà nommé, et qui avait obtenu du prince réponse exacte sur des choses qu'il tenait de sa mère, dame d'honneur de la reine, et que le dauphin seul pouvait connaître, enfin Mme la
baronne de Générés, nièce de Mme de Rambaud et d'autres notabilités que je ne nomme pas. Je mentionnerai pourtant encore M. Fustier, vicaire-général de Tours, avec lequel M. Appert venait tout récemment d'être mis en relation. H défendit énergiquement les droits du prince. Vers le mois d'Avril, il entreprit le voyage de Paris, pour lui présenter ses hommages. Forcé par une indisposition grave de s'arrêter à Rambouillet, il vint de là à St.-Arnould, où le prince se rendit exprès pour le voir. L'excellent vicaire-général eut une jouissance de bien courte durée, il mourut trois jours après. Mais son témoignage lui survit, car il avait écrit à Tours, aussitôt après avoir eu le bonheur de conférer avec l'orphelin royal, pour rendre témoignage en sa faveur; ce fut là comme son testament, par lequel il léguait la vérité combattue aux cœurs droits et consciencieux de son diocèse."
Cette année 1834, Messieurs, fut féconde en événemens graves et désastreux pour l'orphelin du Temple, en traits magnanimes de dévouement.
Un des plus beaux caractères de femme qui existe se révéla d'une manière héroïque, au moment où le sauve qui peut partait des rangs de l'opulence; je veux parler de Mme la baronne de Générés. Sa raison satisfaite, elle ne prit plus conseil que de son coeur. Elle vit des douleurs à consoler; elle s'offrit généreusement au prince pour aller vivre avec ses enfans et s'occuper de leur éducation. Jeune encore, les peines de la vie l'avaient cruellement affligée; son mari et un fils unique étaient morts du choléra. Comprenant les souffrances, elle adopta celle de la famille royale retrouvée; mit tout en commun avec elle et ne se réserva que les tribulations, suites nécessaires d'un dévouement importun aux autres, qui devait surmonter toutes les inimitiés dont la victime royale était enveloppée. Il lui fallut, dès avant son départ, une énergie de volonté 'peu commune pour résister aux intrigues par lesquelles on s'efforçait d'ébranler sa résolution. Le prince, péniblement ému, de voir tant de magnanimité aux prises avec les vils calculs de l'intérêt,
insista de son côté pour qu'elle renonçât à un sacrifice qu'il ne se sentait pas le courage d'accepter. Elle n'éprouva pas un instant d'hésitation. Pour toute réponse, cette jeune dame, habituée à toutes les douceurs de l'existence, vendit ses bijoux, ses parures, se fit un petit capital, et seule dans les premiers jours de Janvier, monta en diligence et se rendit à Crossen. Elle fut accueillie, on le peDse bien, comme un ange terrestre, venant répandre la joie dans des cœurs flétris par l'adversité, et redonner aux royaux indigens une vie de bonheur et d'espérance, à la place d'une vie d'abandon et de désespoir.
Au mois d'Avril suivant, elle conduisit la tribu royale à Dresde, où elle établit sa résidence. Nonobstant le plus strict incognito qui masquait l'origine royale de la famille, elle ne put pas rester cachée pour tout le monde ; la ressemblance des enfans avec les Bourbons, celle surtout de la princesse Amélie avec Marie- Antoinette et la sœur de son père, révélait à des yeux clairvoyans le secret de leur illustre naissance. Convenablement établie avec ses pupilles, Mme de Générés s'occupa de pourvoir à leur éducation en leur procurant les premiers des maîtres. M. Roman, Français d'origine, ancien émigré, et professeur de français, fut un de ceux auxquels elle s'adressa. Chaque fois qu'il voyait la fille aînée, il la contemplait avec une sorte de terreur respectueuse; car il se figurait avoir devant lui la fille de Louis XYI, et il en éprouvait une sorte d'étourdissement. E s'expliqua enfin en disant : „ Cette jeune personne n'est pas allemande; elle cache son origine; je jurerais qu'elle appartient à la famille royale des Bourbons de France : c'est le portrait vivant de l'infortunée reine et de l'orpheline du Temple."
Mme de Générés, contrariée de cet incident qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour le repos de la famille, prit le sage parti de convenir de la vérité, en recommandant la discrétion à M. Roman. L'ancien roi de Saxe, qui savait probablement à quoi s'en tenir, à l'égard de cette famille, la prit sous sa tacite protection, en déclarant à ses ministres qu'il ne voulait pas qu'on
la persécutât. Elle vécut donc à Dresde fort tranquille jusqu'au milieu de l'année 1836, époque où mourut ce chevaleresque monarque. Nous allons pour le moment la laisser aux douceurs de sa nouvelle existence et nous rendre à Prague.
Le prince, Messieurs, espérant que Mme la duchesse d'Angoulême ne refuserait pas, sinon de le reconnaître sans l'avoir vu, du moins de lui accorder une entrevue, donna à M. Morel de St. Didier la mission d'aller la solliciter à Prague. Ce commissaire était muni de communications écrites du prince, si éblouissantes de lumières pour la fille de Louis XVI, qu'il ne croyait pas possible qu'elle résistât à sa demande. Certes, s'il n'eût pas été le frère de la princesse, il ne se fût pas, avec tant d'instance, offert à subir une épreuve dans laquelle un imposteur aurait été démasqué à l'instant.
M. Morel de S*. Didier arriva à Prague le 10 Janvier 1834, et fut reçu le 12 par Mmela duchesse d'Angoulême en présence de M. le marquis de Vibraye.
,/Eh bien! Monsieur de St. Didier," lui dit la princesse, „vous venez pour l'entrevue demandée; mais j'ai déjà répondu par un refus positif: ce refus est parti le 16 Décembre.
,/La déclaration de S. À. R." répond aussitôt l'énergique ambassadeur du prince, ,/ine brise le cœur. Comment est-il possible que la haute sagesse de Madame ait pu s'arrêter à un refus décisif et si prompt, lorsque S. A. R. n'a pris connaissance encore d'aucun document officiel, n'a rien vu, rien entendu des détails qui doivent nécessairement la DÉCIDER a suspendre un refus pré-
,/Mais, comment voulez-vous que je fasse, M. de St.- Didier," reprit la princesse ? Mon refus est envoyé, je ne puis pas revenir sur mes pas, tout cela est très-difficile."
M. Morel de St. Didier insista, en suppliant Madame de daigner l'écouter. Son silence lui permit d'entrer dans quelques développemens, après lui avoir annoncé qu'il était porteur de dépêches importantes où S. A. R.
trouverait des preuves déterminantes pour accorder l'entrevue sollicitée.
Madame reprit ainsi la parole : ,/On doit penser combien je serais heureuse de retrouver mon frère, mais je le crois malheureusement mort; je pourrais même ajouter qu'il est mort, pour ainsi dire, sous mes yeux ; du moins, l'enfant qui habitait sous ma chambre, au Temple, et que je savais être mon frère, est mort là...., à moins qu'il y ait eu une substitution, ce que j'ignore."
M. de St. Didier répondit que c'était effectivement ce qui avait eu lieu; que très-peu de personnes en France doutaient de la délivrance du dauphin. Il s'explique sur la volonté du prince de faire cession de ses droits au trône à M. le duc de Bordeaux, car lui avait-il dit : ,fEtant le principe de la légitimité, moi seul je peux la transmettre."
„E a raison,'9 répartit Madame; ,/ niais Monsieur, il est marié.... et ses enpans?" Ajouta avec dignité la princesse.
Le commissaire déclara à Madame, que l'intention du prétendant était de régler les choses de manière que ses enfans n'eussent jamais le malheur de monter au trône....
,/S. A. E. répondit, après quelques instans de réflexion: Eh bien! je consens à revoir cette affaire. Je vous promets de lire avec beaucoup d'attention tout ce que vous m'apportez ; je vous donnerai eusuite ma réponse sur l'entrevue que demande le prétendant. Mais cette affaire est trop grave pour être examinée légèrement; elle est trop importante pour que je n'aie pas besoin d'y consacrer quelques jours; il me faut au moins une huitaine. . D'ailleurs je vous préviens qu'il faut absolument que je parle de tout cela au roi et a M. le dauphin; parce que je ne fais jamais rien sans le leur communiquer et sans leur consentement."
Ainsi finit l'audience. Dans la seconde, qui eut lieu peu de jours après, toujours en présence de M. de Vibraye, la duchesse d'Angoulême la termina en disant à M. Morel de St. Didier:
yEh bien ! M. de St. -Didier, j'ai lu attentivement tout
ce que vous m'avez remis; je n'ai rien trouvé qui puisse me déterminer à accorder cette entrevue. Si quelque chose pouvait arrêter un instant mon attention, c'est la lettre de Mme de Bambaud, parce que je me rappelle qu'elle était effectivement femme de chambre de mon frère. MAIS TOUT CELA N'EST BIEN ... . Dites-lui qu'il m'envoie, par un exprès de sa confiance et sous cachet, tout ce qu'il ne veut me dire que de vive voix; alors je prendrai une détermination sur sa demande d'une entrevue. Surtout, dites-lui qn'il me donne tous les détails relatifs à sa sortie du Temple; voilà ce qui m'est essentiel, et j'insiste particulièrement sur ce point."
De retour à Paris le 3 Février, l'ambassadeur royal rendit compte du résultat de sa mission. Un mécontentement visible se dessina sur la majestueuse figure du prince qui fit observer, avec toutes sortes de raisons, qu'il avait fait transmettre à Mme la duchesse d'Angoulême des détails qui devaient être pour elle autant de preuves matérielles; que dans toute hypothèse, et en lui concédant des doutes qui lui seraient restés encore, il avait fait remettre à la princesse dix fois plus de documens qu'il n'était nécessaire, pour imposer à sa conscience comme un devoir d'accorder une entrevue immédiate à celui qui se disait son frère. Et tout cela était palpitant de vérité.
Nonobstant un refus que le malheureux fils de Louis XYI avait bien le droit de considérer comme un mauvais vouloir, il écrivit à sa sœur une nouvelle lettre, pleine de souvenirs d'enfance, et de nature à produire une profonde conviction dans son esprit : elle resta sans réponse.
Pendant que le commissaire du prince était à Prague pour donner à l'orpheline du Temple les preuves certaines de l'existence de son frère, on faisait à Paris marché avec des assassins, et l'on vendait la vie du fils de Louis XYI pour quelques pièces d'argent. L'entourage de Marie-Thérèse qui gardait les abords de sa conscience, afin que le sentiment de ses devoirs n'y pût pénétrer, ne rassurait pas complètement les traîtres à la légitimité. La voix de la nature pouvait parler avec plus d'empire
que les criminelles insinuations de la perverse courtisanerie. Les droits du sang, soutenus par F héroïque fidélité d'un homme d'honneur et d'énergie, allaient peut-être triompher de la femme politique, remuer ses entrailles de sœur, amollir son cœur si longtemps fermé à l'affection de la famille. Si l'entrevue opiniâtrement refusée jusque-là venait à être consentie, le résultat n'était douteux pour personne ; le frère et la sœur s'embrassaient avec amour. Il fallait à tout prix prévenir ce fatal inconvénient; l'assassinat du prince fut résolu.
Mme Emile de St. Hilaire, qui le reçut lorsque rentrant, la main courageusement pressée sur ses blessures pour en retarder momentanément la crise inévitable, il tomba en défaillance sous le toit protecteur de la fidélité, donne ainsi qu'il suit les détails de ce funeste événement à M. Appert:
z/Le 28 Janvier, à sept heures et demie du soir, le prince ayant désiré faire à pied une course dans le faubourg St. Germain, nous laissa, mon mari et moi, dans la maison amie où nous avions dîné, ainsi que M. de. . . .
z/En face de la maison de Mme de Eambaud est un marchand de tabac où le prince s'arrêta pour y acheter un cigarre ; là il remarqua un homme arrêté à la porte de la boutique, qui sembla l'examiner attentivement.
z/En traversant le passage des Panoramas, deux hommes, assez bien vêtus, l'examinèrent encore avec une attention marquée. En traversant le Palais-Boy al, il crut reconnaître les mêmes individus. Il était alors près de huit heures, lorsqu'au débouché de la rue de Chartres, sur la place du Carrousel, à gauche, et dans un endroit peu éclairé, un d'eux lui asséna d'une main vigoureuse et prompte un coup de poignard sur la région du cœur, qui trouva une résistance en entamant profondément une médaille à l'image de la Sainte- Vierge. Sur ces entrefaites, une lutte violente s'engagea; la canne que portait notre bien-aimé prince fut brisée sur le premier assassin, qui fut entraîné dans sa chute. Dans cet instant, le prince retenait de sa main gauche la maïn armée du poignard lorsque le second brigand, après avoir cherché à délivrer son compagnon, frappa de nouveau d'une main assurée, et enfonça
le second poignard vers la région du cœur du prince. Quatre autres coups furent encore portés ; niais ils ne firent qu'effleurer la peau, et frappèrent sur les médailles; la croix et le chapelet furent brisés en six morceaux. Le bruit d'une voiture que Dieu, dans sa bonté, dirigea de ce côté, effraya ces misérables qui prirent la fuite, persuadés sans doute que leur crime était consommé, car le prince dont le courage est extrême avait eu la présence d'esprit de ne prononcer ni un seul mot ni la moindre plainte.
„Tout meurtri et blessé, les vêtemens déchirés, en désordre et couverts de boue, le prince se releva.... et arriva chez Mme de Eambaud à huit heures et demie. Je lavai la plaie, large quinze lignes, et après avoir pris toutes les précautions nécessaires, nous regagnâmes l'asile qui vous connaissez...."
M. Morel de St. Didier écrivit à Mme la duchesse
d'Angoulême, pour lui transmettre tous les détails de cet
horrible attentat. M. de Larochefoucauld lui écrivit aussi :
,/Une circonstance importante a précédé de quelques
jours le retour de M. de Je ne la juge point, bien
qu'elle soit grave; je me borne à la raconter.
„On vint me prévenir le 29 Janvier, en toute hâte, que le personnage avait été atteint la veille, à huit heures du soir, de plusieurs coups de poignards, dont un paraissait assez profond, mais qu'on ne le croyait pas en danger. Je m'y rends le lendemain, et j'examinai le tout avec le plus grand soin; je voulus voir et je vis la plaie et tous les habits percés de plusieurs coups, tous les linges baignés de sang. La blessure est à quelques lignes du cœur ; au-dessous se trouve une contusion fort douloureuse causée par la pression violente d'une médaille d'argent, percée de part en part, et qui semble avoir paré un coup qui eut été sans rémission. . . .
,z Comprenant cependant la nécessité de constater tous les faits, j'ai envoyé un homme de l'art habile et discret ; il ignore entièrement quel est le blessé. Les procès- verbaux ont été dressés avec la plus scrupuleuse exactitude; une saignée faite, un régime ordonné. Le malade est bien; mais la suppuration annonce une plaie assez profonde, que quelques lignes de plus rendaient mortelle "
Enfin je transcris encore une seconde lettre adressée à Mme la duchesse d'Angoulême par Mme de Eambaud à cette occasion :
r/ Madame,
/;La certitude, si heureuse pour moi, que Yotre Altesse Eoyale a reçu la lettre que j'ai pris la respectueuse liberté de lui adresser, me fait espérer qu'elle voudra bien encore m'ac corder la grâce de lire avec bonté celle où les témoignages d'une conviction entière lui seront exprimés avec cette vérité de cœur que rien ne peut tromper. Je n'aurai rien à me reprocher, ayant rempli envers Yotre Altesse Eoyale le plus saint des devoirs, celui de porter à sa connaissance les preuves qui sont en mon pouvoir, toucJiant le prince qui est pour moi son auguste frère.
„ Ayant le bonheur de le voir souvent, de lui donner des soins, je retrouve cliaque jour en lui ce caractère qu'il avait dans son enfance, où le vouloir était dans toute sa force, mais où la bonté du cœur dominait pardessus tout.
f,Ses souvenirs, toujours présens jusque dans les moindres choses, auraient lieu de m' étonner, s'il n'y avait pour moi la pensée qu'ayant presque passé sa vie enfermé, il s'est tellement nourri de tout ce qu'il a pu voir et connaître, que c'est devenu pour lui le livre du destin qu'il sait par cœur, et sûrement ce qu'il sait n'a jamais été imprimé.
„Madame apprendra de lui sa triste histoire; elle y verra sa résignation soutenue par son espoir en Dieu, dont la main puissante l'a conservé jusqu'à ce jour, et, depuis peu encore, d'une tentative d'assassinat qui, sans
Dieu, eût terminé sa vie! D'autres se sont chargés
d'en instruire Yotre Altesse Eoyale; c'est une chose aussi pénible à dire qu'à penser et qui remplit encore mon cœur d'effroi. Sûrement ce n'est point un faussaire qu'on assassine; on le juge, comme tant d'autres l'ont été à cet égard, et qui ont disparu de même comme des fantômes.
„ Cette identité de plus, ajoutée à tant d'autres, me t'ait supplier Yotre Altesse Eoyale de voir son auguste
frère. Une entrevue la pénétrera plus encore de la plus
sainte des vérités que c'est lui
„C'est aux pieds de Votre Altesse Royale que je mets toute ma confiance, mon respect et mon dévouement qui n'ont jamais changé.
,/Mottet, vve de Rambaud."
Bien que la duchesse d'Angoulême eût laissé sans réponse la dernière lettre explicative du prince; il se nattait toujours qu'elle n'avait pas irrévocablement fermé son cœur aux sentimens du plus sacré de ses devoirs. Ne voulant lui laisser aucun prétexte ni excuse, dans sa persistance à se tenir éloignée de son frère; sachant par elle-même qu'elle avait été vivement impressionnée du témoignage de Mme de Rambaud, il obtint du dévouement de cette noble amie qu'elle accompagnât M. Morel de St. Didier, en se rendant à Prague avec lui, pour aller offrir de nouvelles lumières à la fille de Louis XYI. Mme la duchesse d'Angoulême se trouvait précisément à Dresde à cette époque. Le prince le sut; espérant la surprendre et pouvoir l'aborder, sans qu'elle fut prévenue, il partit lui-même incognito et se rendit en Saxe. Mais espionné comme il l'était, sa démarche fut trahie par des agens ennemis. Quand il arriva à Dresde, le cinq Août 1834, il était trop tard; sa sœur venait de s'enfuir, avec une précipitation que personne du pays ne comprenait alors.
Le 25 Juillet, M. Morel de St. Didier et Mme de Rambaud . s'étaient mis en route pour aller accomplir leur mission. Le 7 Août ils étaient à Prague. Le lendemain, M. de St. Didier fut admis par la princesse. Il avait jugé prudent de la voir avant de parler de Mme de Rambaud. Elle était seule, et lui dit :
— ,/Ah! bon jour, Monsieur de St. Didier; vous voilà donc de retour dans ce pays-ci ? On m'a dit que vous vouliez me voir : de quoi s} agit-il ?"
Ce début n'était pas encourageant. L'envoyé du prince exposa l'objet de sa nouvelle mission. Il remit à Madame
ses dépêches, au nombre desquelles il y avait une lettre autographe de son frère. Suivons le récit de l'ambassadeur dans le rapport officiel qu'il a fait de l'entrevue à son royal mandant :
lf Madame, cette fois, me parut n'attacher aucun prix aux dépêches que j'avais l'honneur de lui présenter. S. A. E. me dit cependant qu'elle en prendrait connaissance, et qu'elle me donnerait sa réponse définitive dans le courant de la semaine suivante : c'était le vendredi 8 Août.
//Lors de ma première mission, je n'avais désigné le prince à Madame que sous la qualité du personnage ou du prétendant, bien que cette réserve fût très-pénible à ma conviction; dans celle-ci je crus devoir employer continuellement dans le cours de l'audience le titre de prince, car ma conscience, plus forte que toutes les considérations, m'en imposait le devoir rigoureux.
// J'eus l'honneur de déclarer à Mxdame qu'il ne restait plus aujourd'hui l'ombre d'un doute sur l'identité du prince, chez aucun de ses amis.
z/Je fus assez malheureux pour que cette déclaration positive rendît la conférence très-animée de la part de S. A. E
,/Pour la première fois, Madame me déclara qu'elle savait très-bien que son frère était mort, qu'elle en