La brebis galeuse, roman
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by Ernkst Flammarion.
D'un coup de « putter » moelleux et précis, Gilberte Aguilanneuf envoya sa balle dans le dernier trou. Le cady replaça l'épieu surmonté du petit drapeau et Gilberte s'écria :
— Gagné !
— En quarante-trois points; c'est un record! admira Jean Aubette. Allons! je suis battu! Ce qu'il y a de curieux, Gilberte, c'est que vos adversaires s'obstinent. Je ne sais quel fol espoir les anime! Regardez : M. Crancelin, dit la Mortau-gazon, détruit laborieusement le link qui était si joli avant qu'il passât; Ciiarise Crafte — mon Dieu que c'est difficile à prononcer avec grâce ! — Charise joue à l'écart de la société pour mieux trieber; Yvonne Brassadelle accuse ses instruments qui sont parfaits...
— Et tout ce monde va me haïr un peu plus ! *— Ca vous ennuie ?
— Cela m'est complètement égal. Jean, mon ami, étendons- nous sur l'herbe. Assez travaillé.
— Vous avez été épatante.
— J'en conviens; mais n'en parlons pas. Les sports seraient délicieux si on les praliquait sans jamais en parler, jamais...
— Causons de moi...
— Egoïste !
— Causons de vous.
— Egoïste !
— C'est gentil, Gilberte, ce que vous venez de dire là... Alors... causons de nous...
— Et le silence? C'est si bon le silence, entre gens qui s'entendent bien ! Ecoutez les autres ! Ce qu'ils jacassent ! Ils déshonorent les arbres. Pourtant il est tard; des affaires urgentes les appellent certainement chez eux...
— Ainsi Henri Monnier suivit une cuisinière qui s'arrêtait tous les dix pas pour causer avec une amie. Chaque fois, la cuisinière répétait : « Je perds mon temps et j'ai ma soupe à faire ! Mais dites-moi donc d'aller faire ma soupe ! » A la fin Henri Monnier intervint. Il regarda la cuisinière dans le blanc des yeux et lui dit d'une voix caverneuse : « Allez faire votre soupe ! »
— Anecdote !
— Vous n'aimez pas les anecdotes ?
— Si, quand il pleut.
— Et moi, m'aimez-vous, Gilberte ?
— Couchez- vous et regardez le ciel.
— Y trouverai-je une réponse ?
— Le ciel n'est pas une marguerite à effeuiller. Modiste !
— Je suis sentimental. C'est beau le ciel !
— C'est vaste !
— Il n'y a qu'un nuage. Il a la forme du quadrige qui décore si heureusement le Grand Palais des Champs-Elysées.
— Vous avez la comparaison rapetissante...
— Je sais... on peut songer à un nuage en voyant le quadrige et non à un quadrige en voyant le nuage. Je ne suis pas poète. J'essaie d'être un bon industriel, un industriel sensible à ses heures, un industriel de roman mondain...
— Le fiancé !
— L'aspirant fiancé. Je tente de vous distraire par des propos vifs et animés. Si je me tais, vous oublierez que je suis là. Je vous connais ! Vous êtes gaie comme un pinson et puis, tout à coup, vous parlez... vos yeux restent ouverts, mais comme une boutique anglaise le dimanche : ouverts et impénétrables.
— D'où mélancolie !
— Hélas !
— Mon bon petit Jean, avez-vous un grand mouchoir ?
— Pour pleurer ?
— Pour m'en couvrir la figure. Le soleil m'aveugle.
— Voilà. Je ne vous verrai plus. C'est gai!
— Très bien ainsi. Mille remerciements.
— Adieu, visage entre lous élu! Vous avez l'air d'une demoiselle assassinée et étendue sur le talus des fortifications, en attendant les constata'ions judiciaires. Je vous fprai remarquer
que mon mouchoir sent très bon... Ne cherchez pas : œillet.
— Non!
— Comment : « non ? »
— Un parfum n'a jamais senti la fleur. La plupart sentent les vieux gants; il y en a qui sentent le fond de tonneau, d'autres la flanelle moite: le vôtre sent exactement le petit café à l'heure de l'apéritif.
— Qu'en savez-vous ? Vous n'êtes jamais entrée dans un petit café.
— Erreur!
— Et vous avez consommé ?
— J'apprécie l'amer- grenadine; ça a le goût de raisin de Corinthe.
— Je vous offre un amer-grenadine.
— Que diraient mes parents ?
— Ce sont de délicieux parents: ils ne vous accompagnent pas au golf; ils n'en sauraient rien.
— Jolis principes !
— Enlevez donc ce mouchoir: je vous entends à peine; c'est comme si vous me téléphoniez de province.
— Allô! Je coupe. Vous me rasez!
— Gilberte, il ne faut pas me parler avec tant de dureté. Je suis un jeune homme excessivement malheureux. Vous jetez des paroles légères comme des balles de sureau, mais elles sont de plomb quand elles me retombent sur le cœur. J'ai mal, Gilberte... Et j'ai peur de quitter notre ton badin pour devenir sérieux. Gil, je ne vous aime pas seulement parce que vous
êtes jolie, parce que vous jouez bien au golf, parce que vous vous habillez à ravir, parce que vous êtes spirituelle — je ne vous aime pas pour votre gaieté... Gilberte, je voudrais que nous fussions tristes ensemble, une fois, une pauvre fois... Nous n'aurions pas besoin d'avoir une raison importante... Une petite suffirait: la pluie, par exemple, ou la souffrance d'un crapaud que l'on aurait écrasé par mégarde...
— Quelle horreur!
— Ma chère bonne demoiselle de mon cœur, je suis votre ami, sachez-le.
— Alors, rendez-moi un service. J'ai remarqué que dès que la tête était cachée, les pieds devenaient facilement bêtes... Jean est-ce que j'ai le pied bête quand j'ai la tête voilée ?
— Vous savez bien que non...
— Ail right !
— Je peux vous embrasser la main ?
— Tout à l'heure, en public, quand nous nous quitterons.
— Un gentleman ne baise pas devant tout le monde la main d'une jeune fille. Il se contente d'un shake-hand. Le baise-main est réservé aux femmes mariées et aux douairières ou à l'intimité.
— Ce que vous en savez, tout de même, de belles choses !
— Gilberte, les autres approchent. Levonsnous. Hop! Gilberte! Nous repasserons par le petit bois où il fait frais; nous nous habillerons en citadins et... vous n'avez pas votre auto, j'espère ?
— Non !
— Nous prendrons le tramway. Si j'ai un peu de chance, la perche tombera souvent et nous mettrons trois quarts d'heure à revenir... Vous êtes si gentille en tramway! On jurerait que vous n'avez jamais connu un autre moyen de locomotion. Pour une jeune personne élevée au sein du luxe, vous n'avez pas l'ombre d'un snobisme: c'est extraordinaire! Chez moi, quand le chauffeur refuse de sortir, tues parents restent à la maison.
— Chez moi itou.
— A cause de mes goûts simples, ils m'appellent Bibi-la-Purée.
— Pas un mot de plus: vous allez me devenir sympathique !
Ils cheminaient dans l'ombre verte du petit bois qu'ils avaient traversé tout à l'heure en poussant leur balle. La nature, un instant dérangée par les jeux bruyants des hommes, reprenait sa sérénité à l'heure d'opale qui précède le crépuscule. Un oiseau chanta.
— Gilberte... commença Jean.
11 se tut: sur le joli visage de Gilberte, une ombre froide était descendue.
— Pouce! réclama-t-elle avec un sourire las.
Ils arrivèrent à la cabane du club et pénétrèrent chacun dans un box. Bientôt la cabane s'emplit de cris et de rires. La voix pointue de Charise Crafte monta:
— Vous prenez le thé avec nous, Jean ?
— Il est trop tard.
— Et vous. Gilberte?
— Trop tard !
— Ah! ils sont embêtants! Moi aussi, je suis attendue. On s'en fiche, voilà tout.
— Dites-moi donc, d'aller faire ma soupe ! s'écria Gilberte.
— Qu'est-ce qu'elle a, avec sa soupe ? interrogea Yvonne Bra^ssadelle.
Mais tout à coup un cri incongru fut vociféré :
— Sacré nom !
Un coup de poing dans la cloison s'ensuivit, d'une telle violence que la cabane trembla.
— C'est Lucien qui n'est pas content!
— Il a une drôle de façon de le manifester! maugréa Jean. !
11 se rhabilla en hâte et sortit. Dehors, Lucien Pulvinaire, éphèbe coléreux, donnait des explications véhémentes à M. Mineuse, secrétaire appointé du cercle, un ancien soldat à moustache blanche. M. Mineuse paraissait bouleversé.
— Voilà M. Aubette qui est membre du comité, s'écria-t-il. Calmez-vous, je vous en prie, monsieur Pulvinaire... Il faut à tout prix que cela reste entre nous... Monsieur Aubette, il vient de se passer ici quelque chose de très grave. M. Pulvinaire a été volé de son portefeuille qui contenait une somme de sept mille francs.
— Sept mille trois cent vingt-cinq francs, précisa la victime.
— Je demande à être fouillé immédiatement, proposa M . Mineuse
Jean haussa les épaules :
— Votre probité est au-dessus de tout soupçon.
— Pourtant, monsieur...
— Au surplus, déclara Pulvinaire, M. Mineuse n'a pas bougé de sa table, devant le vestiaire.
— Aucun cady n'est entré? interrogea Jean.
— Aucun, je m'en porte garant. Et la femme de chambre est en congé.
— N'attirons pas l'attention sur nous. On sort. Lucien, vous allez raconter que vous vous plaignez parce qu'il vous manque deux balles de golf. Séparons-nous et, dans cinq minutes, nous nous retrouverons ici.
Il rejoignit Gilberte :
— Partez : il faut que je règle diverses affaires. Quand on m'}r repincera à faire partie d'un comité! Si je peux, je vous rejoindrai à la station de tramways. Marchez lentement...
Quand les trois hommes furent seuls, Pulvinaire s'expliqua:
— Je suis arrivé à quatre heures. Je venais de toucher cet argent à la banque. Evidemment, je n'aurais pas dû laisser mon portefeuille au vestiaire, mais nous sommes entre gens du monde et je sais que l'entrée est surveillée... Ah ! c'est gai, cette histoire-là!... Je me suis déshabillé et j'ai accroché mon veston à la patère qui est clouée sur la porle. Là-dessus, j'ai joué. En rentrant, j'ai eu je ne sais quel pressentiment: j'ai £âté tout de suite mon veston : le portefeuille n'y était plus.
— "Vous en êtes sûr ?
— J'ai retourné vingt fois mes poches. Le vol est flagrant. J'ajoute que ma montre et ma menue monnaie sont restées sur la tablette.
— Vous n'aviez pas fermé la porte à clef ?
— Non.
— Monsieur Mineuse, demanda Jean, peut-il nous dire exactement quelles personnes sont entrées dans le vestiaire entre le moment où M. Pulvinaire y est entré et celui où il est revenu ?
— Très exactement, répondit M. Mineuse:
M. Edouard Crancelin, M. Namineau, M. Lestard, vous M. Aubette et Mlles Maltouze, Brassadelle et Aguilanneuf... C'est tout.
— Prévenez M. le président que nous serons chez lui, M. Pulvinaire et moi, demain matin à neuf heures. Au revoir M. Mineuse.
— Ah ! je ne dormirai pas beaucoup cette nuit!
— Pauvre homme ! dit Jean à Pulvinaire en prenant le chemin qui conduisait à la station des tramways.
— Je suis un plus pauvre homme que lui ! Vous en avez de bonnes, se rebiffa l'éphèbe. J'avais absolument besoin de ces sept mille francs-là et quand ma famille va être au courant, elle en fera une musique ! Avez-vous des soupçons ?
— Pas le moindre.
— Moi non plus... D'où sort an juste M. Namineau ?
— D'une exploitation agricole où il a gagné une fortune considérable.
— M. Crancelin...
— Etes-vous fou ?
— Laissez-moi terminer: M. Crancelin joue au baccara certes; mais il serait incapable...
— Mon cher ami...
— Lestard est un charmant garçon... Enfin, il y a les jeunes filles...
— Hein !
— On a vu des kleptomanes dans les meilleures sociétés.
— Pulvinaire! ...
— Ah! je n'ai pas de chance!
— Vous êtes un mufle !
— Je suis un mufle qui n'a pas de chance. Vous êtes superbe, vous ! Vous n'avez pas perdu sept mille francs.
— Voulez-vous que je vous les prête ? Vous me les rendrez quand vous pourrez.
— Mon cher, je ne suis pas un tapeur. Ce que je demande, ce que je vous demande à vous, membre du comité, c'est que la lumière soit laite, discrètement. S'il y a une brebis galeuse...
— Oui, je sais...
— Elle me remboursera, elle remettra sa démission sous un prétexte quelconque et vous l'enverrez se faire pendre ailleurs... C'est égal, mon père a raison de dire que nous vivons une drôle d'époque!
Chaque fois que Mme Aguilanneuf pénétrait dans le « studio » de sa fille, elle s'écriait, sur le ton de la conviction la plus amère: « Quel taudis! » Dans l'immense hôtel fraîchement construit que les voisins respectueux appelaient le palais et que les irrespectueux surnommaient le palace, cet atelier encombré et dépourvu de style formait, en effet, un contraste saisissant. On y trouvait de tout, depuis une poupée disloquée qui avait servi à Gilberte enfant jusqu'à un lutrin, sur lequel reposait un tome poudreux du dictionnaire de Bayle; un mannequin revêtu d'un costume de marquis Louis XV de soie parcheminée blanche et feuille morte; un paravent de Coromandel; une affiche ultra-moderne; des piles de livres; l'ébauche d'un portrait à la Cézanne, un clavecin, une harpe aux cordes distendues, un clackson, une mandoline, un banjo...