‹ La brebis galeuse, romanChapitre 2 sur 7 · G LA BREP.TS GALEUSE · texte numérisé non relu

G LA BREP.TS GALEUSE

Donc, Mme Aguilanneuf ouvrit la porte toute large, comme l'exigeait son embonpoint, fit trois pas, jeta un regard autour d'elle et gémit:

— Quel taudis !

La bonne dame, qui avait été magnifique, se laissait doucement envahir par la graisse. Comme l'ascenseur lui inspirait beaucoup de crainte, . elle avait gravi en soufflant les deux étages qui la séparaient do sa fille.

— Montre, lui dit-elle, comment tu es fagotée. Elle s'arma d'un face-à-main redoutable, prononça: « Tourne » et conclut:

— Allons! ce n'est pas trop mal. Tu n'as pas entendu la cloche? M. Blochet est arrivé depuis un quart d'heure. M. Blochet est un de nos amis d'autrefois, un ami des mauvais jours. Nous ne l'avions pas vu depuis vingt ans. Il tient toujours un commerce de chaudronnerie à Saint-Laurent. C'est un très brave homme. II n'a pas de manières. Aussi l'avonsnous invité seul à déjeuner. Heureusement, Mme Blochet, qui souffre de rhumatismes articulaires, est restée à Saint-Laurent. Nous comptons sur toi pour faire à ce vieil imbécile les honneurs de l'hôtel. Donne-lui des explications faciles à comprendre. Il est plus que simple. J'espère qu'il ne moisira pas après le déjeuner. C'est le seul ami qui nous reste de jadis. Il retourne à Saint-Laurent ce soir. L'affaire d'un peu de patience!... Il faut en avoir, car je ne te cacherai pas qu'il me porte sur les nerfs. Il a une barbe de trois jours, parce qu'il ne sait pas se raser <jl qu'on lui a recommandé de

se méfier des coiffeurs parisiens. Ça fait bien pour les domestiques ! Je te prie de descendre tout de suite et de ne pas lui montrer ce galetas. As-tu compris ?

Gilberte baisa sa mère au front et dit sans s'émouvoir:

— Bonjour maman. Tu es d'un chic! Mme Aguilanneuf, afin de mieux éblouir son

hôte, l'avait reçu en toilette de bal saumon « voilurée » de dentelle noire pour employer le langage des chroniqueuses de modes. Le décolletage lui avait permis de passer, outre son grand collier de perles à trois rangs, le petit à un rang et un de ces colliers, dits « de chien », composés de perles minuscules, qui serrent le cou à la façon d'un faux col et qui étaient fort à la mode il y a trente ans. De gros brillants étincelaient à ses oreilles; une rivière de diamants brillait à son corsage et ses doigts étaient chargés de bagues. Alourdie par ces gemmes, étouffée dans son corset, gênée par son collier de chien, torturée par des souliers trop étroits, Mme Aguilanneuf paraissait de méchante humeur.

— Passe devant, fit-elle, et je te dispense de tes plaisanteries habituelles.

Au premier étage, arrivée devant sa chambre, elle s'y engouffra, pour respirer un peu, sans doute. Gilberte pénétra dans la salon. Sur les deux bergères, plantées en faction devant la cheminée monumentale, M. Aguilanneuf et M. Blochet se faisaient vis-à-vis.

M. Aguilanneuf offrait la carrure sportive,

la forte moustache, les cheveux abondants et mangeant le front, les mains épaisses et jusqu'au complet jaunâtre des marchands de chevaux. M. Blochet, petit, maigre, tordu comme un cep de vigne, livide et ratatiné avec sa barbe de trois jours, une cravate telle qu'on en voit dans les bazars des provinces les plus reculées, une jaquette déteinte trop serrée et un pantalon gris trop étroit, avait l'air habillé au rayon des garçonnets par un confectionneur facétieux. Quand Gilberte entra, les deux amis se taisaient, troublés sans doute, pour des raisons diverses, par le luxe ambiant. M. Blochet semblait le reprocher à M. Aguilanneuf qui paraissait s'en excuser.

— Ah! ah! constata M. Blochet, voilà notre jeune fille.

— Elle va te faire les honneurs de l'hôtel, prononça M. Aguilanneuf. Moi, j'ai quelques lettres à dicler.

— Dicter ? Tu as un secrétaire ?

— Oui, et deux dactylographes.

— Ça fait bien du inonde à payer!

— Il faut ce qu'il faut. Toi-même tu n'as pas à te plaindre.

— Moi ? Je travaille depuis trente-sept ans et j'ai onze mille cinq cents francs de rente!

— C'est assez pour vivre comme un prince à Saint- Laurent.

— Jo ne tiens pas à Saint-Laurent, avoua M. Bioebet. Je suis comme les autres: je voudrais bien habiter Paris, près de la Bourse. L'argent est là. Il n'est pas à1 Saint-Laurent,

l'argent. Il est à la Bourse. C'est a l'arrivée qu'il faut se trouver pour ramasser. Tu en sais quelque chose.

— Je ne spécule jamais! protesta M. Aguilanneuf.

— Ouiche!

Gilbcrte jugea à propos d'intervenir:

— Monsieur Blochet, voulez-vous que je vous serve de cicérone ?

— S'il vous plaît ?

— De guide.

— Ah ! parfaitement ! De mon temps on ne mêlait pas l'anglais avec le français. Excusez-moi. Et allons-y pour la petite visite! J'ai laissé ma canne et mon chapeau au vestiaire. On ne paie pas de droit d'entrée ? C'est que nous sommes dans un véritable musée, ma parole. Allons-y! A tout à l'heure, Ferdinand.

— Vous remarquerez, monsieur Blochet, commença Gilberte, que tous les tableaux ont été peints à la main avec des couleurs extra-fines. Les marbres sont d'un morceau et quant au titre des bronzes, il dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. Les terres cuites ont été cuites jusqu'à deux fois, ce qui fait que pour celles de Sèvres, ma foi nous les appelons biscuits. Pas un cadre n'est vieux. Vous pouvez toucher: ils ne sont pas en bois, mais en plâtre et sortent de chez le premier fabricant. Les bergères ont appartenu à Marie-Antoinelte, qui aimait jouer ,à la bergère, comme vous savez... Elles sont signées. Tout est signé. Le tapis vient de la Savonnerie...

âO LA BREBIS GALEUSE

— 11 en avait besoin. Il est bien usé et bien mince de poils! remarqua M. Blochet.

— Depuis le temps qu'il serl ! Mais le fond a toujours été noir. Cette nymphe couchée est de Clodion, surnommé le chevelu parce qu'il portait les cheveux longs comme presque tous les artistes sculpteurs au ve siècle et de nos Jours encore. Les porte-fenêtres sont en glaces biseautées.

— Ça a dû coûter des sous !

— Le portrait de ma mère, par M. Benjamin Constant, auteur d'Adolphe. Nous avons aussi de ma mère, un cliché en couleurs qui est bien joli et qui a le mérite de pouvoir s'accrocher à la suspension, les soirs d'hiver. Un paysage de Corot. Il a été obtenu à bon compte parce que l'auteur n'a pas eu le temps de terminer les arbres. Ce piano Louis XV est mécanique et n'importe qui peut en jouer, sans éludes préalables, il n'y a qu'à établir le contact électrique et ça vous joue Caroline comme Paganini luimême. Etes-vous amateur de grande musique? Voilà un phonographe qui vous débitera les monologues et les chansons de café-concert les plus enjoués. Ce bahut chinois, époque Kien- Long, renferme les disques de phonographe et ce coffre de mariage Renaissance contient les rouleaux du piano mécanique. Passons au deuxième salon...

— Est-ce que vous avez des écuries ? interrogea M. Blochet.

— Oui, mais elles servent de remise à auto.

— Moi, j'ai une écurie avec deux chevaux.

— Alors.murmura Gilberte comme si cette révélation l'écrasait, je ne sais si je dois continuer...

— Si! si! dit M. Blochet avec une autorité bienveillante. Marchez toujours. Je vous suis. Aguiianneuf serait furieux, s'il savait que vous m'avez fait grâce du moindre tabouret.

La visite continua jusqu'au déjeuner, où M. Aguiianneuf et sa femme reparurent enfin. Deux maîtres d'hôtel servaient. Chaque fois que l'invité risquait une allusion au passé, Gilberte le coupait avec grâce. Mme Aguiianneuf, qui tenait à la considération des domestiques, admira l'habileté de sa fille et lui en fut reconnaissante. D'ailleurs, M. Blochet était définitivement vaincu par la chère exquise, l'argenterie, les cristaux, le linge glacé. Il regretta :

— Quel dommage que Mme Blochet ne voie pas cela!

Un silence glacial accueillit ces paroles. Il fallait éviter à tout prix la visite de Mme Blochet. Mme Aguiianneuf n'avait même pas demandé de ses nouvelles.

— Reprenez du caviar, cher ami, proposât-elle.

— Merci. C'est nourrissant, mais je n'y tiens pas, je préfère les rillettes. A Saint-Laurent, nous ne faisons pas de luxe, c'est vrai, mais aussi, nous ne regardons à rien pour la table. On ne vit pas d'amour et d'eau fraîche. Si l'on sert du vin, c'est du vin; de la crème, ce n'est pas du petit lait; du café, ce n'est pas du sirop de glands. Ferdinand, je me suis laissé dire que le beurre avait disparu de Paris. Non? Fran-

-2 LA JUiKBlS GXLIA SI.

chement ? J'aimerais autant que tu me le dises parce que la graisse me fait mal. Je me porte comme le pont Neuf, seulement je suis sujet au pyrosis. C'est comme une TdouIc de feu qui me remonte de l'estomac à la gorge. Ça me prend le matin: ça m'envoie comme un coup de poing dans l'estomac et ça me donne ce que le docteur appelle des régurgitations acides...

— C'est tout, Blochet ? interrogea Mme Agui- 1 an neuf écœurée.

— C'est tout, sauf que j'ai toujours la peau tellement sensible ! Connais-tu un bon coiffeur, Ferdinand ? Il paraît qu'ils vous débouchent des bouteilles de parfumerie sans vous demander la permission et que l'on n'arrive pas à s'en tirer à moins de trois ou quatre francs ! Pour ici, ça n'a pas d'inconvénient. Qui me connaît ? Mais je ne peux retourner à Saint-Laurent avec une barbe de quatre jours, tout de même!...

— Et ton gendre? demanda M. Aguilanneuf.

— Mon gendre. Eh bien, il s'est rapproché de nous. Il n'est plus maintenant qu'à cent quatre- vingt kilomètres de Saint-Laurent.

— Où?

— A Paris, donc! Nous ne le voyons plus, à la suite d'une histoire d'héritage que je vous raconterais bien, mais il me faudrait vingt bonnes minutes.

— Ce sera pour une autre fois.

— Vous auriez bien ri.

— J'en suis persuadé.

— Qu'est-ce que tu fabriques après le déjeuner. Ferdinand ?

— Je sors immédiatement. J'ai un conseil d'administration.

— Je ne sais que faire jusqu'à sept heures. Donnez-moi un conseil. Le cinématographe ou les courses de vélocipède ? Une idée. J'irai visiter une fabrique de chaudrons. Je dirai que je suis journaliste, pour qu'on me montre bien tout.

— Nous vous conduirons en auto, décida Mme Aguilanneuf. Dépêchons-nous. Les fabriques ferment de bonne heure...

Quelques minutes après, Gilherte était libre. Elle alla à pas feutrés jusqu'à l'office et tendit l'oreille. Les domestiques déjeunaient en causant avec mesure et distinction, car le premier maître d'hôtel était impitoyable sur le chapitre de l'étiquette. Gilberte gravit l'escalier quatre à quatre et s'enferma dans sa chambre. La, elle sortit d'un placard dissimulé dans le mur une robe sombre, des bottines d'institutrice au cachet, un canotier noir, assujettit une voilette hermétique. En un clin d'œil, la jeune fille élégante se transforma en petite bourgeoise. Elle passa de;; gants havane usagés, prit un parapluie et sortit avec précaution... Personne... Elle retraversa le grand salon, glissa le long du jardin, tira une clef, ouvrit une petite grille et se trouva dehors. Un taxi-auto passait. Elle héla le ch.'iufleur et se fit conduire à la Porte- Maillot. Là, elle paya le chauffeur et se dirigea vers les profondeurs du Métropolitain où elle disparut dans la foule.

Le président du club de golf présentait cette originalité qu'il n'avait joué au golf de sa vie. M. Cherpray-Barfleur se contentait de collectionner les gravures sportives, de se coiffer comme un colonel du Second Empire, de porter une rude moustache, de marcher les jambes arquées, de tenir sa canne comme une cravache et d'exiger de son tailleur des redingotes à la d'Orsay. Cela lui donnait une allure cavalière dont il n'abusait que pour servir d'arbitre en toutes circonstances. C'était un redoutable théoricien en matière d'escrime, de boxe, de cheval, de tennis, de golf et de polo. M. Cherpray- Barfleur présidait beaucoup. Il n'assistait qu'aux dîners où il pouvait diriger, sans y prendre part, les débats des gens d'esprit. Au temps des duels, il avait été un témoin rigoureux. De fort belles rentes lui permettaient cette activité dans le néant.

A neuf heures, Jean Aubette vint le trouver au saut du lit et le mit au courant.

— En voilà une histoire, mon vieux! dit ce jeune de soixante-trois hivers à ce vieux de vingt-cinq printemps. Votre M. Lucien Pulvinaire est un crétin. On ne se sépare pas d'un veston qui contient une somme pareille. Il faudrait frapper les voleurs d'une peine infamante et les volés d'une peine ridiculisante. C'est tout à fait fâcheux. S'il s'agissait d'un de ces clubs fantaisistes où entre qui veut, je ne serais pas autrement étonné. D'autre part, il arrive que de très jeunes gens sont entraînés à faire une grosse bêtise pour solder une dette de jeu. Façon bizarre, mais classique, de comprendre l'honneur. On pourrait chercher la femme, l'onéreuse petite amie qui déclare: « Deux cent cinquante louis demain matin ou je te plaque. » Si nous passions l'éponge ? La caisse du club rembourserait à ce jeune idiot la moitié de sa perte. Nous allons tirer au sort. Pile, je décide l'enquêle. Face, nous y renonçons.

Il jeta en l'air une pièce de deux francs.

— Pile ! Le sort en est jeté ! Voulez-vous demander le Gutenberg 13-74? Mon vieux, je vous reçois à l'état de simple nature. J'ai confiance en vous. Vous n'irez pas raconter partout que j'ai une sale bobine au lever?

— Mon cher président, je souhaiterais...

— Oui, oui, vous souhaiteriez être comme moi à mon âge. En attendant, vous êtes frais comme l'aurore et moi je ne suis présentable que quand mon valet de chambre a massé ce qui

me sert de figure. Vous avez la communication, passez-moi l'appareil... Allô! Sale invention!... Allô! Allô ! M. Kilwis ! C'est vous, monsieur Kilwis ? Envoyez-moi tout de suite un détective jeune, adroit, connaissant bien les sports, pour exercer une surveillance dans un club de golf. Discrétion absolue. Quoi qu'il arrive, nous sommes décidés à ne donner aucune suite judiciaire à l'affaire. Nous voulons seulement être renseignés. Compris ? Dans une heure; c'est entendu...

— Vous ne sauriez croire, mon cher président, à quel point je suis impressionné, reprit Jean. Je vous serai reconnaissant de venir à nos prochaines réunions. Au cas où l'on découvrirait la brebis galeuse, j'aimerais autant ne pas être forcé de l'exécuter.

— Je m'en charge. A vrai dire, je ne me suis jamais trouvé en présence d'une éventualité pareille, mais il me semble que la tâche ne sera pas bien difficile. On sonne! Ça doit être notre crétin...

Lucien Pulvinaire se présenta. Dès les premiers mots:

— Je préfère, dit-il, renoncer à ma galette. Je m'arrangerai. La nuit porte conseil et j'ai décidé...

— 11 fallait être ici il y a un quart d'heure. L'affaire ne vous regarde plus. Un détective est commis.

— Un détective!

— Vous êtes prié de garder là-dessus le plus profond silence. Soyez au golf demain vers

trois heures et n'ayez pas cette triste mine. Vous servirez de parrains tous les deux à l'employé de Kilwis. Demain, il figurera à titre d'invité. Mon invité! C'est exquis! Pourvu qu'il soit potable ! . . . Eusèbe, vous pouvez me masser devant ces messieurs.

Aubette et Pulvinaire assistèrent donc en spectateurs aux soins attendris que donnait Eusèbe à la façade ruineuse de son maître. Sous les mains vigoureuses et caressantes de son domestique, une jeunesse momentanée revint à M. Cherpray-Barfleur. Il s'abandonnait avec la résignation illuminée d'espoir, d'un patient qui se livre au chirurgien. Brillant de vaseline, le visage pétri reprenait une forme, une plénitude, un éclat que ravivèrent encore des applications successives de serviettes brûlantes. < Tout cela est triste! » songeait Aubette. Pulvinaire voyait devant lui une perspective ininterrompue de désagréments...

— Il faudra vous soumettre vous aussi à l'enquête, lui fit observer Cherpray-Barfleur. A partir de maintenant, nous n'avons plus confiance en personne. Ah! mais!... Voici notre mouchard. Je vous prie de ne pas m 'interrompre. Eusèbe, introduisez directement ce monsieur.

Le détective se présenta, les talons joints. C'était un ieune homme d'une élégance un peu râpée et de situation sociale indéfinissable. Une moustache noire à l'américaine, des cheveux rejetés en arrière et collés avec patience lui conféraient un aspect suffisamment mondain que

démentaient un costume luisant aux coudes et aux genoux et une canne-gourdin comme en portent les policiers sur les lithographies de

— Auguste Fauchard, déclara-t-il.

Et tout de suite:

— J'ai dans ma valise un pantalon de flanelle blanche, des souliers blancs et une veste rayée.

— Parfait! déclara M. Cherpray-Barfleur. Savez-vous jouer au golf ?

— Très bien. C'est pour ça que M. Kilwis m'a choisi. Je suis aussi de première force au billard...

— Cela ne peut nous servir, pour le moment du moins.

— Je demande à visiter le golf à l'heure où il n'y aura ni joueuses, ni joueurs.

— Nous préviendrons le secrétaire.

— Voulez-vous me donner vos instructions, messieurs ?

— Je suis le président, énonça M. Cherpray- Barfleur avec une orgueilleuse simplicité. Vous voudrez bien n'accepter d'instruclions que de moi et me mettre au courant de la marche de votre enquête. Je vous présente le plaignant, M. Lucien Pulvinaire.

— Ah ! c'est monsieur, s'exclama Fauchard avec intérêt.

— Oui, nous tenons déjà le principal coupable !

— Je l'avoue, concéda Pulvinaire. Je n'ai ja-

mais eu une somme pareille sur moi. Je venais de la toucher à la Banque.

— Pour?

— Pour payer un tapissier.

— Si vous me le permettez, monsieur, interrogea Fauchard. Quel tapissier ?

— Le tapissier d'une personne...

— Ah!

— Ne vous égarez pas, sourit le président, prenant en pitié Lucien. M. Pulvinaire est incapable d'une fausse déclaration. Cette perte est pour lui une bagatelle...

— Et je regrette bien d'avoir parlé! soupira Pulvinaire. Je l'ai fait dans l'intérêt du cercle.

Il précisa:

— S'il y a une brebis galeuse, n'est-ce pas ?...

— On en voit, précisa le détective. Ma spécialité est de surveiller les expositions de cadeaux dans les grands mariages. Il y a là des objets de valeur qui tentent les gens les plus inattendus. Je me mêle aux invilés et j'observe. Mon Dieu ! cela va rarement jusqu'au vol et je n'ai eu besoin d'intervenir effectivement qu'une fois. Mais je reconnais un certain frémissement de la lèvre, un tremblement nerveux des doigts... chez les dames surtout... Oh! des dames très comme il faut; mais devant un col de zibeline ou une bague!... Cela s'arrête à la tentation. Il me suffit d'approcher sans avoir l'air de rien et de regarder l'objet convoité... C'est fini. Une fois cependant la chose a été plus loin. On ne peut être partout: je sur-

veillais un monsieur qui m'avait l'air bizarre, oui, un monsieur qui était très bien mis, qui avait une superbe épingle de cravate, mais dont les ongles ne me disaient rien qui vaille. J'observe beaucoup les ongles. On peut s'habiller comme un prince en cinq minutes, mais ce n'est pas en cinq minutes qv'on obtient ce que j'appelle une main distinguée. Donc, cet invité me trottait par la tête. Vrai, il ne me revenait pas. J'ai su depuis que c'était un nouveau riche: il n'avait pas encore pensé à la manucure. Et comme peu de temps avant, il était encore réparateur de bicyclettes à Montrouge ! . . . Bref, il venait sans mauvaise intention, et s'il examinait les cadeaux de trop près, c'était uniquement pour évaluer. Pour évaluer, pas poulies voler! Enfin, il s'éloigne: je respire. Mais j'avais tort de respirer: pendant que je surveillais à droite, un morceau de vrai Chantilly s'était volatilisé à gauche. Ah! messieurs, j'en ai eu chaud... Il y avait la une vingtaine de personnes. Qui soupçonner? Tout à coup, j'aperçois un bout de Chantilly qui sortait du manchon d'une jeune dame. Cela s'est très bien passé. Je suis allé à la dame et je lui ai demandé tout bas: « Votre manchon, s'il vous plaît ». Elle m'a regardé avec des yeux, oh ! des yeux que je n'oublierai jamais... des yeux énormes où il y avait des larmes, de la peur et de la rage... J'ai répété: « Allons vite, madame, votre manchon j> . Elle a eu encore l'idée de me le remettre avec un sourire comme si elle voulait se débarrasser pour une seconde d'un objet encom-

brant. J'ai pris la dentelle, je l'ai replacée sur la table et j'ai rendu le manchon.

— C'était une voleuse professionnelle ? demanda Jean.

— C'était une invitée, répondit Fauchard. Une minute d'égarement...

— Tasse pour un colifichet, s'écria Cherpray- Barfleur, mais je suis bien sûr que cette malheureuse n'aurait pas chipé dix sous en argent.

— C'est fort possible, conclut le détective, sceptique.

— Quoi qu'il en soit, poursuivit le président, ces messieurs présenteront le baron Auguste Fauchard. Vous voulez bien être baron ?

— Je ne tiens jpas à être remarqué.

— C'est justement. On ne se souciera pas de savoir d'où vous venez ni quel est votre métier. Le baron Fauchard, jeune, oisif, habitant en général la Suisse pour sa santé, et ami de M. Pulvinaire. Je compte bien sur vous, monsieur, et sur votre discrétion. Messieurs, la séance est levée. A demain trois heures au golf.

Dehors, Lucien recommençant ses litanies, Jean prétexta une course urgente et le quitta. ïl déjeuna dans le premier restaurant venu. Une tristesse, une inquiétude qu'il n'aurait su préciser l'oppressaient. Instinctivement, ïl alla à Neuilly. Il avait besoin de revoir Gilberte. Peut-être la mettrait- il au courant?... Non, il avait engagé sa parole. En tout cas, la présence de Gilberte lui était nécessaire. Il se trompa d'avenue et il allait retourner sur ses pas, quand il tressaillit. Là, devant lui, il venait

de voir passer son amie, mais une Gilberte déguisée, vêtue humblement, voilée et qui courait après un taxi-auto. Cette apparition le surprit à un tel point qu'il resta cloué au sol. « Ce n'est pas possible, murmura-t-il, ce n'est pas possible. » Il s'orienta, retrouva le bon chemin, sonna à la grille des Aguilanneuf. « Monsieur et madame sont sortis, répondit le concierge, mais mademoiselle est là. » Introduit dans un salon, le visiteur attendit quelques minutes. Une femme de chambre revint. Mademoiselle était sortie aussi, sans prévenir; elle n'était plus dans la maison. Jean remercia, déposa sa carte et reprit sa promenade sans but. « Et après ? se répétait-il furieusement. Et après ? » Mais une crainte vague, une crainte absurde demeurait en lui.

— Qui est au juste le baron Fauchard ? demanda Charise Crafte à Lucien Pulvinaire.

— C'est le baron Fauchard.

— Merci beaucoup. Me voilà bien avancée! Il s'agit cependant d'un de vos amis.

— Un ami, c'est beaucoup dire...

— Ne croyez pas que je vais vous dire du mal de lui...

— Ah!

— Je le trouve très gentil.

— Il joue assez médiocrement.

— C'est un rêveur. Il ne joue pas bien parce qu'il pense à autre chose.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûre. Il est peut-être amoureux?

— Peut-être.

— Diplomate ! On ne vous arrache pas un mot ! Bonne famille ?

— Hein ? Quelle famille ?

— *La famille Fauchard.

— Pas mauvaise, je vous remercie.

— Des terres ?

— Beaucoup de terres. Des terres comme s'il en pleuvait!

— En province ?

— Très loin.

— Le voici... Présentez-moi.

— Baron Fauchard. Mademoiselle Charise Crafte.

— Mademoiselle!...

— Vous ne jouez plus, monsieur ?

— Non, mademoiselle. Je me repose.

— Moi aussi.

— Cady! appela Lucien. En route!

Et il pensa: « Qu'ils se débrouillent! » Avec son pantalon blanc, ses souliers de tennis, sa légère veste rayée, l'employé du détective Kilwis avait fort bon air. Il ne fut pas long à s'apercevoir de l'impression qu'il produisait sur Charise dont la devise psychologique empruntée à Carmen aurait pu être : « L'un purîe bien, Vautre se tait. — Et c'est l autre que je préfère. » Lasse de tant d'hommages qui allaient à sa dot, Charise, ni plus laide, ni plus sotte que la plupart de ses camarades, choisissait elle-même les flirts parmi lesquels, plus tard, elle prendrait un mari. La préoccupation de Fauchard qui établissait les premiers pl.ans de son enquête, la séduisit comme l'indice d'une nature à part, un peu mélancolique, mais qui

contrastait agréablement avec l'insouciance des jeunes hommes ordinaires.

— Dansez-vous, monsieur? demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle.

— Tant mieux: mes parents donnent une matinée dimanche prochain, mais on ne dansera pas. J'espère que vous voudrez bien venir avec Lucien.

— Mademoiselle, excusez-moi, mais je vais très peu dans le monde.

— Vous travaillez sans doute ?

— Oui, mademoiselle.

— Je parie que vous écrivez des vers.

— Vous avez perdu !

— Ce n'est pas que je tienne aux hommes de lettres. Ils parlent trop d'eux-mêmes. Voilà un reproche que l'on ne pourra vous adresser.

— Le sujet est peu intéressant.

— Ne soyez pas trop modeste, monsieur.

— Et puisque vous êtes si aimable, mademoiselle, renseignez-moi sur mes futurs collègues du club. Je suis ici inconnu...

— Et vous avez peur de faire des gaffes ?

— Précisément.

— Voyons, par qui commençons- nous ? Monsieur Cherpray-Barfleur ?

— Inutile...

— C'est le mot. M. Jean Aubette ? Il a été un adolescent exquis. Maintenant il est amoureux. Il gagne en profondeur ce qu'il perd en esprit. Fils à papa. Rien à signaler. Il fera un bon père de famille. Léopold Namineaû? Méfiance.

— Ah!

— Il est fort laid, comme vous avez pu vous en rendre compte. Cela ne lui donnait pas une personnalité. Alors il s'est constitué l'ennemi des femmes, des jeunes filles surtout. Il nous déteste et il choisit comme intimes les plus beaux garçons. Il espère qu'ils le vengeront. Il complote des choses ténébreuses, encourage les idylles pour les voir mourir à la fleur de l'âge et loge l'âme d'un condottiere dans le corps de Quasimodo. Il fabrique des carreaux de plâtre.

— Riche ?

— Oui.

— Tout le monde est riche, ici ?

— Plus ou moins... Pourquoi me demandezvous ça ? Vous craignez les tapeurs ?

— Un peu...

— N'ayez aucune crainte.

— Les jeunes filles ?

— Ce sont de bonnes personnes, un peu libres d'allures, mais qui feront d'excellentes mères de famille. Elles sont à peu près toutes bâties sur le même modèle. Je <ne vois guère que Gilberte Aguilanneuf qui sorte de la grisaille. Elle est la fille de gens assez vulgaires, enrichis depuis peu et qui se sont fait construire un château ridicule à Neuilly. Le père Aguilanneuf est un poème. Il prend Baudelaire pour un peintre et Voltaire pour un fabricant de fauteuils. On ouvre le palais deux fois par an pour des fêtes qui ont l'air de bals de bienfaisance et où personne ne se connaît. Dans ces

circonstances, Gilberte n'a pas l'air chez elle; on la cherche partout; on la trouve dans un petit coin d'où elle regarde avec stupeur déferler le flot anonyme des invités. Elle ne participe que contrainte et forcée, dirait-on, au luxe de sa famille. Ainsi elle prend le tramway qui met un siècle pour la ramener chez elle. Je la crois avare.

— Elle aime l'argent?

— Cela ne me surprendrait pas outre mesure. Elle doit avoir un bas de laine solide. Cela se voit. J'ai connu des jeunes filles qui boursicotaient. J'en connais encore.

— Pourrait- on savoir ?

— Yvonne Brassadelle s'intéressait l'autre matin au cours du Rio.

— Parlez-moi un peu de Mlle Kate Maltouze.

— Est-ce pour un mariage ?

— Qu'allez- vous chercher là, mademoiselle? J'aime à être renseigné, voilà tout.

— Kate est le snobisme incarné. Elle porte avec ostentation un collier de perles fausses et le mariage ne se présente à elle que sous la forme d'un manteau de chinchilla. Elle est très méchante et si vous vouliez prendre des notes sur nous, elle seule pourrait vous les fournir pointues, pointues...

— Cela doit être amusant...

— J'ajoute que le mot qui sort de sa bouche est un mensonge. Voulez- vous des notes biographiques sur Mme Cride, Mme Désormets, M. Faulcre, M. Destourbets-Pilor ? Non. Il reste moi. Comment me trouvez- vous ?

— Charmante, mademoiselle.

— Ne restez pas debout...

— Il me faut rejoindre la compagnie.

Mais Charise Crafte n'entendit pas de cette oreille. Plus elle sentait le baron Fauchard disposé à s'éloigner, plus elle s'ingéniait à le retenir. Il dut appeler à son aide le président Cherpray-Barfleur qui s'éloigna avec iui.Gilberte arrivait. Charise se jeta littéralement dans ses bras.

— Ah ! ma chérie, lui dit-elle, ma chérit'. je crois que ça y est! J'ai trouvé mon idéal! Tu ne l'as pas encore vu? Le baron Fauchard. Comme il n'a pas l'air d'encaisser beaucoup le golf, tâche de demander à Jean de l'amener à nos jeudis. Moi, tu sais, je suis un type. Je me suis toujours juré, quand quelqu'un me plairait, d'aller droit au but et de lui dire:

< Voulez-vous de moi comme femme ? » Car il y a des hommes timides, ma chère, et plus qu'on ne l'imagine. C'est la timidité qui fait les célibataires.

— Tu es un chou.

— Je suis un chou. Pas commode à dégeler, par exemple, le baron! Est-ce- qu'il suit la partie ?

— Je ne le vois pas.

— Alors, je plaque.

Et Charise retourna au vestiaire. Elle s'enfermait dans un box et allait se déshabiller quand elle poussa un cri. Le baron Fauchard était là.

— Monsieur! reprocha-t-elle.

— Un million d'excuses, je me suis trompé! bégaya Fauchard qui se livrait à une petite perquisition .

— Les dames sont ici, les messieurs en face.

— J'en prends bonne note.

— Allez- vous-en, monsieur! Si jamais on vous trouvait dans ma cabine! M. Mineuse aurait dû vous fournir les indications...

Comme le nouveau venu s'éclipsait, Charise pensa : « Quel toupet ! » Mais cela ne lui déplaisait pas outre mesure. Elle complotait de ramener le baron à Paris avec Mme Gride qui servirait de chaj>eron. L'événement la déçut. Cherpray-Barfleur, Pulvinaire, Jean Aubette et Fauchard restèrent les derniers sous prétexte d'examiner la piste en vue d'un championnat. En réalité, Fauchard rendit compte de sa mission:

— J'ai quelques éléments. D'autres me manquent. Je n'ai rien remarqué de particulier, mais je n'espérais pas réussir du premier coup. Je vous demande la permission de garder mes impressions pour moi. J'ai besoin de les coordonner, d'y réfléchir, de contrôler et je m'adjoindrai un collègue, car étant connu maintenant, je ne puis opérer qu'ici. J'ai été considérablement gêné, en particulier au moment où je perquisitionnais dans le vestiaire, par Mlle Charise Crafte. M. Pulvinaire ou M. Aubette voudront bien, la prochaine fois, s'occuper de cette jeune fille qui est sans mauvaise intention, j'en suis convaincu, mais qui me contrarie beaucoup. A dimanche, messieurs.

D'ici là, si j'ai quelque chose à vous communiquer, je téléphonerai à M. le président et je solliciterai un rendez-vous. Je tiens à me documenter sur les habitudes de quelques membres du cercle que j'ai notés.

— Attention! s'écria Pulvinaire, voilà une enveloppe froissée. Ne négligeons rien.

— Qu'est-ce? demanda M. Cherpray-Barfleur.

— Rien...

— Mais encore ?

Il montra l'enveloppe qui portait le nom et l'adresse de Mlle Charise Crafte, rue de Monceau. D'un crayon rêveur. Charise avait tracé plusieurs signatures, entourées d'orgueilleux paraphes: « baronne Fauchard — baronne Auguste Fauchard — Charise Fauchard... »

— Compliments! railla Aubette.

— Je tiens à bien préciser auprès de ces messieurs que je n'ai rien fait pour ça! soupira le détective .

— Nous en sommes convaincus! riposta le président.

— En outre, je prierai ces messieurs de me protéger contre M. Crancelin. Je suppose que M. Crancelin est mécontent des attentions que veut bien me prodiguer M. Crafte et il m'a adressé la parole à plusieurs reprises dans des termes tels que j'ai dû me retenir pour ne pas lui répondre vertement. M. Crancelin m'a demandé par qui j'avais été invité. Il a ajouté que les règlements s'opposaient à ce que je fusse invité plusieurs fois de suite et qu'il tenait

à m'en prévenir. Au cas où mon enquête se poursuivrait et où j'aurais besoin d'être admis provisoirement, je suis sûr que ce monsieur m'opposerait un veto formel. Je veux croire qu'il y a là un simple accès de jalousie. Ce qui est assez curieux, c'est que M. Crancelin a disposé dans le box qu'il occupe une petite targetle supplémentaire. Je ne conclus pas; j'expose les faits.

— Crancelin voudrait bien épouser Mlle Crafte. Il craint les rivaux. Ne cherchez pas autre chose, conseilla M. Cherpray-Barfleur.

— Dans ce cas, messieurs, je réserve un autre cas que je vous promets d'approfondir dans les trois jours. La journée n'aura pas été inutile.

« Cet individu m'agace prodigieusement, confia Jean à Lucien et il serait peut-être de notre devoir de prévenir tout de suite le père Crafte. Voyez-vous que cela finisse pai un mariage entre le détective et Charise ? »

— J'ai eu tout de même une fameuse idée d'apporter ici mes sept mille francs ! se lamenta le jeune Pulvinaire.

— C'est de la folie! cria Jean, et je me refuse à en entendre davantage.

— Attendez! riposta M. Cherpray-Barfleur. Vous avez la tête trop près du bonnet, mon ami.

— Je respecte profondément Mlle Gilberte Aguilanneuf.

— Moi aussi.

— Et je ne supporterai pas qu'un soupçon l'atteigne <d evant moi. Je réponds d'elle sur mon honneur.

— Un instant. Qui vous a parlé d'accuser? Qui vous a parlé de conclure ? Vous êtes là à vous échauffer! Dès mes premiers mots, vous êtes devenu écarlate. Nous avons pris la décision de rechercher l'auteur d'un vol? Oui, n'estce pas? Bon. Fauchard, qui s'est chargé de la besogne avec deux de ses collègues, nous

communique les résultats de son enquête. Nous avons carte blanche du comité. A nous d'apprécier. Remettez-vous. Tout s'expliquera sans doute. Il s'agit de présomptions, d'un faisceau de présomptions assez troublantes, il faut en convenir, mais rien n'est prouvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a un mystère dans la vie de Mlle Gilberte Aguilanneuf.

— Ce mystère ne nous appartient pas.

— Sans doute. Le hasard nous en fait dépositaires tous deux. Il est entre bonnes mains. Le rapport est là, dans mon coffre, et je suis prêt à le détruire immédiatement, mais pas avant de vous avoir exposé ce qu'il contient. C'est nécessaire, mon cher ami; c'est indispensable. Ne bondissez pas et buvez un doigt de ce vin de Porto. Vous êtes un peu plus raisonnable? Allons-y. D'abord, nous n'avons sur M. et sur Mme Aguilanneuf aucun document précis. Ils ne font pas partie de notre monde. M. et Mme Aguilanneuf ont gagné en province un nombre considérable de millions, vers 1916 surtout. Après quoi, ils se sont installés à Paris, avec le mauvais goût le plus fracassant. Je ne sais ce que pouvait fabriquer M. Aguilanneuf avant la guerre. Kilwis manque de moyens pour nous renseigner. Il faudrait nous adresser à la police officielle, et je m'en garderai.

— Cela ne présente d'ailleurs aucun intérêt pour l'affaire qui nous occupe.

— Je vous demande pardon. Mlle Gilberte Aguilanneuf a été introduite dans notre club sous le parrainage de Mme Cride et de Mme Désormets.

— Des amies...

— Peut-être, mais qui l'avaient connue dans un tennis public, au bord de la mer. Nous n'avons donc aucune garantie morale.

— Qu'est-ce que ça prouve ?

— J'ai eu l'occasion de voir une fois M. Aguilanneuf. Il m'a paru à peine dégrossi, à peine décrassé de son arrière-boutique. Mme Aguilanneuf fait des cuirs en parlant et arbore en plein jour à son corsage une rivière de dix mille louis. Leurs relations sont nulles. Hé? Nulles! Inconnus au bataillon! Admettons que par snobisme, ils aient renoncé aux amitiés peu reluisantes de leurs débuts. Nous sommes tout de même dans le noir.

M. Cherpray-Barfleur, satisfait de sa formule, la répéta :

— Nous sommes dans le noir. Mlle Aguilanneuf, heureusement pour elle, ne ressemble ni à son père, ni à sa mère. Elle est intelligente, cultivée, spirituelle, je vous l'accorde. Mais combien bizarre, combien bizarre ! . . .

— Si vous connaissiez mieux les autres, vous ne lui reprocheriez pas son originalité.

— C'est une opinion. Une opinion d'amoureux... Vous n'avez pas manqué d'être frappé comme moi des sautes d'humeur de Mlle Aguilanneuf. On la voit passer tour à tour et sans transition d'une gaieté exubérante à une profonde mélancolie.

— Nous n'allons pas faire le procès de son caractère.

— J'essaie de nous éclairer...

LA BREBIS GALEUSE 4o

— Avec une allumette bougie, M. Cherpray- Barfleur...

— Cela suffit parfois. Négligeons mes impressions. Je vous donne celles de Fauchard. Il a flairé le mystère. Ces gens-là ont l'habitude. Les hypothèses Crancelin, Kate Maltouze, etc... s 'étant effondrées une à une, Fauchard a confié à un de ses meilleurs limiers...

— Vous voyez: vous employez malgré vous le style du roman-feuilleton !

— A un de ses collègues, si vous préférez, le soin de... ma foi oui, de filer Mlle Aguilanneuf.

— Oh!

— On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. L'affaire a été rondement menée. Nous savons maintenant que deux fois par semaine, à l'insu de tous, Mlle Gilberte Aguilanneuf se déguise.

— Pardon ?

— Je dis: se déguise. Et je chercherais en vain un euphémisme. Mlle Gilberte s'habille à l'ordinaire chez Fenouil, qui est le premier couturier de Paris. Le moindre « tailleur » y coûte quinze cents francs. Ses chapeaux viennent de chez Maniveau — des chapeaux de vingt louis — et son bottier n'est autre que Willmann qui consent à livrer une paire de souliers contre la somme de trois cents francs. Est-ce exact ? Or, deux fois par semaine, Mlle Aguilanneuf, renonçant à tout ce luxe, se transforme en petite ouvrière. Vieille robe, vieux gants, vieux chapeaux, vieux souliers. Une

défroque dont ne voudrait pas sa femme de chambre. Elle attend le moment où les domestiques déjeunent et elle sort du palace Aguilanneuf par une porte dérobée. Oui, mon ami, par une porte dérobée, comme dans un roman d'Anne Radcliffe. Bien qu'une des trois autos de sa famille demeure à sa disposition, cette extraordinaire jeune fille prend un fiacre, l'autobus, le métro et, après des détours interminables, arrive enfin dans un quartier impossible: le quartier Saint-Paul. Le but de son voyage est la maison la plus misérable de la plus misérable rue. Elle apporte là, souvent, des paquets et elle revient les mains vides. Ah! Ah ! Les mains vides ! Souvent elle y dîne, ce qui exclut l'hypothèse d'une visite de charité. Ensuite, autobus, métropolitain, taxi-auto. Mademoiselle Gilberte Aguilaimeuf, toujours voilée, rouvre la petite porte dérobée, se glisse dans le jardin de ses parents et rejoint sa chambre en cachette pour reparaître sous sa forme la plus mondaine. Il s'agit donc bien d'une existence en partie double. Si ma responsabilité de président se trouve engagée, vous avez, permettezmoi de vous le dire, bien plus à gagner que moi à savoir la vérité. Je n'ignore pas l'intérêt tout particulier que vous inspire Mlle Aguilanneuf et si je l'ignorais il y a un quart d'heure, je suis maintenant fixé. Vous êtes jeune, vous êtes orphelin, vous êtes généreux, je vous crie : Attention! » Et je n'ajoute rien. Je n'ai pas d'opinion. En ce qui concerne Fauchard... puisje parler ?

— Oui.

— Pour Fauchard — qui est peut-être victime d'une déformation professionnelle et qui voit des coupables partout — Mlle Aguilanneuf serait entre les mains d'un individu dangereux qui, pour une raison ou pour une autre, lui extorquerait des sommes d'argent.

— L'identité de cet homme?

— Nous la saurons peut-être tout à l'heure. Voyons, Aubette, voyons, soyons homme! Que comptez-vous faire ?

— La sauver, monsieur.

— C'est une jolie réponse. Un conseil: soyez prudent.

— Vous craignez pour moi ?

— Pour elle aussi... Souvenez- vous du mot terrible de Flaubert. Il disait que certaines familles bourgeoises sont comparables à la famille des Atrides et qu'il s'y passe des choses effrayantes. Remarquez que, d'après Fauchard, M. et Mme Aguilanneuf seraient au courant. Comment s'expliqueraient-ils les dîners en ville de leur fille ?

— Monsieur, nous n'avons pas le droit d'aller plus loin...

— Ce n'est pas mon intention non plus. J'attends Fauchard. Il considère sa tâche comme terminée. Ensuite, je vous laisserai juge. L'été va arriver. Nous nous disperserons. La décision formelle sera donc remise à l'automne. D'ici là, je vous assure, le mystère sera éclairci. Si cela ne vous dérange pas, je vais continuer ma petite toilette. Eusèbe!

Taudis que le fidèle valet de chambre promenait un rasoir agile sur les joues ravinées de son maître, Jean réfléchissait. Ses pensées prirent bientôt une tournure héroïque. Il avait confiance en celle qu'il appelait sa fiancée dans le secret de son cœur. Le meilleur indice d'une conscience pure est la gaieté. Tout coupable perd d'abord sa gaieté. Le beau rire de Gilberte sonnait encore aux oreilles de l'amoureux. Ce rire sonnait franc, il sonnait clair. Cela nie trompe point. Jean irait donc trouver M. Aguilanneuf et il lui demanderait la main de Gilberte. Et ensuite seulement, quand ils seraient mariés, il attendrait sa confession. M. Cherpray- Barfleur trouverait sans doute absurde cette façon chevaleresque de procéder. Mais à la dérobée, Jean examinait attentivement le président livré à son domestique comme un poupard à sa nounou et il se disait: « Voilà le véritable exemple à ne pas suivre. Il faut être brave toujours et partout. M. Cherpray-*Barf leur tremble devant toutes les responsabilités. La crainte de prendre une décision, d'engager une parcelle de son or, en a fait le plus vain des fantoches ! Et c'est lui qui me donne des conseils ! » Il allait se lever, prendre congé, quand le détective survint. M. Cherpray-Barfleur, portant en mentonnière une serviette trempée d'eau chaude, l'invita à s'asseoir. Fauchard déclina cette invitation. Il était pressé. Il apportait du nouveau :

— Messieurs, dit-il, j'ai pu me procurer l'identité de l'homme chez qui Mlle Aguilanneuf se rend régulièrement et en grand secret. Il

s'appelle ou prétend s'appeler Roger-Sébastien Malandre. Il paraît avoir dépassé la quarantaine. Il vit dans un logement de sept cents francs et paie régulièrement son Içjer. Sa profession: artiste peintre. Je ferai remarquer & ces messieurs qu'il n'a pas 'd'atelier et qu'il n'a jamais figuré au catalogue des salons annuels. Il habite là depuis trois ans. On le voit souvent dans le voisinage, rue des Rosiers, rue Pavée, où il prend des croquis de juifs russes. Ses habitudes sont régulières. Personne n'a jamais pénétré chez lui. Il fait sa cuisine lui-même. Il paraît qu'il sort surtout la nuit. Selon l'explication qu'il a donnée à la concierge, l'influence de la lune et des étoiles lui serait favorable.

— C'est un fou! indiqua M. Cherpray-Barfleur. ! ! l ' f 1

— Il a, en effet, cette réputation dans le quartier où les artistes sont rares. On voit des artistes peintres à Montmartre, à Montparnasse, mais dans le quartier Saint-Paul c'est une anomalie. Mlle Gilberte est la seule personne du sexe qui entre chez lui. Parfois il la reconduit le soir, mais pas bien loin, comme s'ils craignaient d'être remarqués. Le plus souvent ils passent l'après-midi ensemble. On les entend rire de la cour. J'ai pu voir M. Roger-Sébastien Malandre. C'est un homme grand, maigre avec un nez busqué et une moustache châtain clair, à la gauloise. Il est vêtu décemment, sans recherche aucune et porte une cravate Lavallière. Mais il est facile de porter une cravate Lavallière pour faire croire qu'on est artiste. J'ai

essayé de lier conversation avec lui — j'attire votre attention, messieurs — il m'a fait comprendre par signes véhéments en me désignant sa bouche et ses oreilles qu'il était sourd-muet. Or, il entend et il parle comme vous et moi. Voilà où j'en suis. Dois-je pousser l'enquête plus à fond ?

— Non! répondit Jean, c'est inutile.

— L'avis de M. le président? insista Fauchard.

— Cela nous suffit pour l'instant, déclara M. Cherpray-Bai fleur avec un regret dans la voix. Je vous remercie et je vous félicite, monsieur Fauchard. Je vais vous remettre une petite gratification de la part du cercle.

— Les dépenses du sieur Roger-Sébastien Malandre n'ont pas semblé exagérées depuis que le vol a été commis, insista Fauchard, mais il faudrait le suivre quelque temps encore. Ce matin, il portait une fleur à sa boutonnière. Je regrette bien d'avoir à abandonner une piste qui me paraît sérieuse, qui me parait la seule sérieuse. Mais vous êtes les maîtres, messieurs. Je vous remercie pour la gratification, monsieur le président. Vous voudrez bien présenter mes excuses à Mlle Charise Crafte qui m'a envoyé une invitation pour un bal que donnent ses parents. Je laisse à monsieur le président le soin de fournir à cette demoiselle toutes les explications...

Jean était en proie à toutes les imaginations qu'une âpre jalousie peut suggérer à un amoureux. Les hypothèses folles paraissent en ce cas les seules plausibles et celles qui s'imposent tout de suite à l'esprit sont les plus salissantes, les plus déshonorantes pour l'objet aimé. Les malades de ce genre sont en général atteints de folie ambulatoire. Jean sortit donc de très bonne heure après avoir téléphoné a son usine qu'il était souffrant et prenait trois jours de congé. Jamais son appartement ne lui avait paru aussi vide, aussi triste, aussi poussiéreux. Le désordre, l'absence de préméditation dans le choix et dans l'agencement des bibelots font de la plus élégante garçonnière une sorte de campement sans âme.

Enfin, la plupart des êtres humains ont une vie apparente qui laisse croire à leur bonheur

complet et une vie secrète où dorment de mauvais souvenirs que réveille la moindre peine. L'enfance de ce jeune homme insouciant, riche, comblé de tous les dons, avait été traversée d'un drame rapide et brutal comme un trait de feu. Son père s'était tué. M. Aubette jouait à la Bourse, jouait au cercle, jouait comme les autres respirent, mais avec tant de grâce que la chance lui paraissait due. C'était un homme merveilleux, d'une beauté rare, d'une intelligence aiguë et qui menait sa vie comme il menait son cheval, d'une poigne inflexible. Toutes les joies lui étaient échues. Il aimait sa femme, douce et ravissante créature; elle l'adorait; il semblait ne devoir jamais heurter ces cailloux vulgaires sur lesquels trébuchent les simples mortels. Les obstacles s'aplanissaient devant ses désirs ou ses caprices. Il haïssait toutes les laideurs et elles s'écartaient de lui, instinctivement.

Un jour — Jean avait neuf ans — il vit pour la première fois son père soucieux. M. Aubette se croyait seul. Il attendait une lettre qu'on lui apporta et sur laquelle il se jeta littéralement, ce qui était déjà surprenant de la .part de ce dand}T aux gestes mesurés et harmonieux. Jean qui lisait, à plat ventre, dans un coin du cabinet de travail, leva la tête et regarda son jpère. Livide, l'œil éteint, M. Aubette chancelait. Il murmura un « Ah ! mon Dieu ! » épouvanté. Puis, il reprit la lettre, la relut et répéta : « Mon Dieu ! » avec une expression telle que le petit eut peur et se mit à pleurer silencieusement.

M. Aubette s'aperçut alors de la présence de son enfant. Il alla à lui, fit un effort surhumain pour sourire: « Eh! bien, grosse bête, qu'astu? » Et il supplia: « Ne dis rien à ta mère surtout.' J'ai reçu une nouvelle ennuyeuse. Il faut que cela reste entre hommes, mon chéri, n'est-ce pas? J'ai confiance en toi. Sois courageux. Il faut être très courageux. Tu me promets d'être courageux?... Je vais demander à ta maman de t' emmener au bord de la mer, à Cabourg. J'ai du travail par-dessus la tête... Le mois de mai est charmant en Normandie... Tu t'amuseras... Vous partirez demain... Non, ce soir... Va chercher ta maman...

Là-dessus, il l'avait pris dans ses bras et l'avait embrassé comme on n'embrasse plus un grand garçon de neuf ans. La première discussion entre ces deux époux si tendrement unis s'était ensuivie: « Je trouve Jean pâlot. D'autre part il faut que je travaille beaucoup, tu devrais avancer ton départ. — Jean a une mine superbe. Je ne te gêne pas pour travailler... — J'ai besoin d'être seul. — Tu ne me caches rien? — Quelle idée! —Jure-le. — Tu es folle! » Déjà les domestiques préparaient les malles. Déjà un souffle froid entrait dans cette maison si tiède, si parfumée, comme si toutes les horreurs qui attendaient à la porte étaient entrées soudain : la ruine, la maladie, la mort. Tout cela est en permanence chez les déshérités qui vivent avec l'ennemi. Les heureux se croient à l'abri parce que le malheur n'est qu'à leur porte. Mais la porte s'entrebâille tout à coup...

« Tu viendras nous rejoindre ? — Bientôt. — Quand ? — Dans quinze jours. — Et tu resteras avec nous ? — Je resterai toujours avec vous. — Qu'est-ce que cela veut dire? — Toujours* 1 »

Il quitta sa femme et son fils à la gare sur un : « A bientôt, mes chéris ! » prononcé avec un tel déchirement que Mme Aubette avait failli descendre, renoncer à son voyage.

Ensuite ?

Ensuite, M. Aubette était rentré. Il avait dit au cocher : « Bonsoir, Pierre. » Dans son cabinet de travail, le secrétaire l'attendait. C'était un homme dévoué et sensible. Il n'était pas au courant du désastre. Il le lut sur le visage de son patron. Il le lut si clairement que ce serviteur timide eut la hardiesse de déclarer :

— Et moi, M. Aubette, je ne vous quitterai pas.

M. Aubette avait riposté:

— Ne craignez rien. En effet, j'ai de graves ennuis. Mais tout s'arrangera. Il y a un moyen de tout arranger. Je compte sur vous pour m'aider. Voyons, attendez-moi en bas. Je vais rédiger une réponse que vous aurez l'obligeance de porter à son adresse. Je vous demande cinq minutes, pas plus. Que l'on ne me dérange pas.

Le secrétaire hésita, obéit, descendit lentement quelques marches. Une détonation retentit... M. Aubette était mort, renversé sur son fauteuil. La lettre contenait quelques instructions d'ordre matériel et ce court billet destiné à Mme Aubette: « Je t'aime et je te demande

pkrdon » . Des télégrammes successifs apprirent la vérité à la pauvre femme. Le train ramena un orphelin, muet, figé dans son chagrin, une veuve que raidissait une atroce rancune, la haine d'une amoureuse abandonnée. Elle répétait : « Voilà... il nous a quittés... voilà... » Elle ne pleurait pas; elle paraissait égarée; elle avait acheté quelques fruits pour Jean; elle déclara en mangeant une pêche : « Excellente, cette pêche! C'est curieux que l'on trouve des pêches aussi bonnes dans un buffet de gare. » Jean avait envie de lui crier : « Mais, maman, papa vient de mourir ! » Il ne comprenait pas l'énormité de cette douleur et qu'il venait de perdre à la fois son père et sa mère. Mme Aubette ne survécut que quelques années ou plutôt elle fit les gestes machinaux de la vie, avec tant d'application qu'on l'accusa de dureté. Huit jours avant sa mort elle pardonna. Alors seulement elle s'attendrit, parce qu'elle était sûre de retrouver celui qu'elle avait tant aimé. Elle parla de lui à Jean. Elle parut de nouveau heureuse. Elle n'avait que trente ans, et depuis la catastrophe, elle s'habillait en vieille. D'éblouissante, elle était devenue affreusement maigre et jaune, avec la sécheresse des vieilles filles, des femmes dédaignées. Sur son lit de mort elle reprit une jeunesse surprenante. Et jamais extase pareille ne se lut sur le visage d'une mourante.

Jean fut donc seul. M. Aubette s'était tué, ruiné par l'effondrement d'une valeur sur laquelle il avait mis toute sa fortune. Le lende-

main du suicide, la valeur tombée au rang des pires chiffons de papier, s'était relevée de telle sorte que M. Aubelte s'il avait attendu un jour, se serait trouvé plus riche que jamais. Mme Aubette conçut de cette tragédie financière, si lugubrement ironique, une horreur de l'argent qu'elle transmit à son fils. A vingtcinq ans, il ne tirait pas un billet de son portefeuille isans se cacher, comme s'il s'agissait d'une basse fonction, obligatoire, mais dont on a honte. Il faisait beaucoup de bien, dans un mystère absolu. Personne ne soupçonnait sa crispation intérieure, sa révolte quand il était question devant lui d'un tripotage d'argent, « cette saleté » disait Mme Aubette avec dégoût...

Et voilà que de nouveau l'argent s'interposait.

Parce qu'il manquait sept billets de mille francs à Lucien Pulvinaire, quelque chose de trouble se glissait entre Gilberte et Jean... Il apprendrait bientôt sans doute que Gilberte aimait un autre homme... Et il fut pris de lâcheté, d'un désir de renoncement. Il était de ceux qui éprouvent une douceur non j)as à vivre, mais à revivre le peu qu'ils ont vécu. Ainsi des jeunes êtres ne se consolent pas de leur enfance perdue et subsistent de souvenirs, comme les vieillards qui ruminent leur jeunesse. Jean rôdait souvent autour de l'hôtel où il avait passé ses neuf premières années. Il se revoyait, tendre et fiévreux, soulevant un rideau pour assister à la sortie de son père et de sa mère à cheval ou dans leur voi-

ture. Ils étaient si beaux! Il se .croyait très laid lui, avec ses mains tachées d'encre, sa tignasse embroussaillée. Ils lui envoyaient des baisers. La miss grondait: « Votre devoir, monsieur Jean. » L'encre et le livre sentaient mauvais... Sa mère sentait bon... Le studio était si grave, si obscur... Il faisait un si joli soleil, dehors!... C'était une bien voluptueuse souffrance. Non, il n'avait pas eu de domicile depuis... On n'a qu'un domicile, comme on n'a qu'un amour... Sa petite chambre d'enfant... La cour qui ressemblait à un jouet, avec les communs en pitchpin fraîchement vernis, la tête de cheval en bronze argenté au-dessus de l'écurie, la sellerie entr'ouverte, avec les aciers brillants et les cuirs...

Jean avait voulu connaître le nouvel habitant de cet hôtel féerique, celui qui leur avait succédé. C'était un M. Limonin, vieillard à nez boursouflé et qui sommeillait perpétuellement, gavé de nourriture: « Il faudra que vous veniez chez moi, lui dit cet homme. Vous ne reconnaîtrez rien. J'ai fait ma bibliothèque du bureau de votre père... A cause du drame, vous comprenez... C'était triste, même pour un étranger... J'entre assez rarement dans ma bibliothèque; alors... Enfin, je n'insiste pas. Je me doute que cette visite ne vous rappellerait rien de bon... Par exemple, j'ai été chic: je n'ai pas profité de l'affolement de votre mère. Elle voulait se débarrasser de l'hôtel, tout de suite. Je lui ai offert un bon prix. Et j'ai eu bien des réparations. Ce n'était pas organisé d'une façon

pratique... » Tout slupide que fut cet homme, Jean l'enviait d'habiter là. Il alla le voir, mais l'autre l'obséda de telle sorte, lui vanta si bien les améliorations qu'il avait apportées que l'émotion du visiteur en fut gâtée et qu'il ne revint plus. Il se contentait de passer aux heures mélancoliques devant cette maison, banalement cossue, où il était né.

Ce jour-là, il alla donc rendre visite à sa maison natale. Comme il arrivait, la porte s'ouvrit. Le concierge en livrée fit un geste pour déblayer les vagues humanités et une automobile sortit, majestueusement. Elle contenait le gros vieillard accompagné d'une jeune femme couverte de fourrures et qui riait sous un chapeau rose. M. Limonin dut^ en voyant Jean, dire un mot à sa compagne sur l'identité de ce .piéton, car Jean s'aperçut d'une certaine agitation à! l'intérieur de l'automobile qui s'arrêta. M. Limonin abaissa la vitre et cria : « Monsieur Aubette! Monsieur Aubette! » Et l'interpellé dut approcher.

— Est-ce que vous veniez me voir ? demanda M. Limonin.

— Non; je passais...

— Vous ne venez jamais plus.

— Vous êtes trop aimable...

— Mais j'oubliais de vous présenter: M.Jean Aubette, Mlle Sabine Beala.

Par la portière, Mlle Sabine Beata tendit à! baiser la main la plus attendrissante du monde, une main de petite ouvrière ou d'écolière, une écolière qui aurait barbouillé de rouge le bout

de ses doigts et qui se serait amusée à se parer de toutes les bagues d'un joaillier, les unes humbles, les autres surchargées de pierres énormes.

— Nous avons beaucoup d'amis communs, s'écria Sabine, et je suis enchantée de faire votre connaissance. Dites-moi, monsieur, vous allez toujours au golf ?

— Mais oui. mademoiselle.

— Il paraît qu'il s'en passe de belles, làbas!

— Comment? interrogea M. Limonin.

— Vous ne savez pas! repartit Sabine tout heureuse d'être si bien renseignée. Eh bien, il paraît qu'un monsieur a été soulagé de son portefeuille !

— Par exemple!

Jean restait planté sur ses jambes. Le secret était maintenant connu de tout Paris.

— Je ne sais qui a pu vous renseigner, balbutia-t-il.

— Et ils se montrent difficiles pour les admissions, triompha Sabine. Qu'est-ce que cela serait!... A votre place, moi, j'étoufferais l'affaire. On fait déjà des tas de potins.

— Pourrais-je savoir ?

— On m'a tout raconté, mais j'ai oublié. Ce que l'on me dit, vous savez, quand il ne s'agit pas de moi, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre. J'ai mes défauts, comme tout un chacun, mais je n'ai pas de curiosité. Auguste, vous devriez inviter monsieur quand vous nous donnerez un garden-party. N'est-ce pas,

monsieur, vous viendrez ? Puisque vous avez habité ici, vous vous y retrouverez comme chez vous. Le jardin n'a que trois mètres cinquante, mais ça fera plus rntime. Nous tirerons un feu d'arlifice ? M. Limonin, lu veux bien que l'on lire un feu d'artifice.

Jean approuva, salua, et l'automobile qui contenait ce couple disparate s'enfuit à l'horizon. Les révélations de Mlle Sabine Beata transportèrent le jeune homme de fureur. Il marcha au hasard et le hasard le conduisit rue de Rivoli. Il suivit les arcades en mâchonnant sa colère et pensa: « Il faut que je sache; il faut que je tire tout cela au clair. » Bientôt il arrivait à l'Hôtel de Ville, puis entrait dans ce dédale de petites rues qui conslituent le ghetto de Paris, où les boutiques misérables ont des enseignes en hébreu, où l'on voit% aux balcons cintrés des maisons noires, s'accouder des juives nostalgiques. Nulle part le Parisien n'a mieux la isensation d'être en voyage que dans ces ruelles orientales où traînent des odeurs de cuisines inconnues. "Jean visita la synagogue; devant le chandelier allumé, des pauvres tassés dans leurs haillons attendaient on ne sait quoi, vaguement hypnotisés par la lumière. Enfin, il traversa des rues blêmes et s'arrêta, le cœur battant, devant l'immeuble indiqué par Fauchard comme étant celui où Gilberte venait en cachette rejoindre un individu du nom de Malandre... Ce nom le fit frissonner. Il commençait comme malheur et paraissait chargé d'opprobres et de malédictions. La maison elle-

même n'avait rien de mystérieux, ni même de trop sinistre. Bien qu'elle fût de chétive apparence, des enseignes commerciales décoraient l'entrée. On vendait là des plumes, des fleurs artificielles et des têtes de poupées. Que pouvait bien faire un peintre dans ce lieu atrocement banal et qui, même par cette belle matinée au ciel resplendissant, ne recevait aucune caresse de soleil ? Le porche soufflait une haleine froide. Toutes les fenêtres, les unes aux rideaux poussiéreux, les autres simplement barbouillées de blanc d'Espagne, étaient closes.

Jean avisa, en face,, un marchand de vins restaurateur qui constituait un poste d'observation de premier ordre. Une place contre la devanture était libre. Il .s'y installa et commanda un déjeuner à la grande stupéfaction du patron.

— Pour monsieur, s'écria celui-ci, ce sera des gnocchi, un petit veau aux carottes,?

— Si vous voulez.

— Et le Vouvray de la maison ?

Le Vouvray de la maison était une sorte de vinaigre rosâtre ; les gnocchi eussent servi avantageusement à coller des affiches; le jus des carottes noyait un morceau de viande livide, d'une élasticité de caoutchouc. Mais Jean n'en avait cure. Il se hâta d'expédier ces aliments, de payer l'addition afin d'être prêt à partir et, tout en sirotant un café qui lui rappela, en plus délayé, le « jus » régimentaire, il attendit. Un scrupule tardif lui venait. Il pensait: « Je n'ai pas de droit d'agir ainsi et de faire, fût-ce dans les meilleures intentions du monde, ce vilain

métier. Il y a un secret. Il ne m'appartiendrait de le percer à jour que si Gilberte était réellement ma fiancée. Or, je n'ai jamais pu lui arracher seulement la promesse d'une promesse. Nous ne sommes que des amis. Si l'un de mes amis était en cause, je le défendrais sans m'abaisser à ce métier indigne d'espion » . Mais une autre voix, en lui, répliquait: « Tu la défendras bien mieux quand tu sauras. Ce qu'il y a d'affreux c'est l'ignorance, c'est le mystère, ce sont les doutes, ce sont les soupçons. » Comme il mordillait nerveusement un cigare, tout en continuant d'observer la maison voisine, il sursauta. Un homme sortait, dont le signalement correspondait exactement à celui fourni par Fauchard. Roger-Sébastien Malandre n'offrait rien à première vue des particularités qui distinguent les héros des romans dramatiques. On eût dit un rapin vieilli ou l'un de ces ouvriers qui se donnent des allures d'artistes. Il était très grand, maigre, paraissait jeune encore. Une de ces figures dont les braves gens disent qu'elles sont « en lame de couteau »,une moustache démodée, des yeux exquis d'un bleu naïf, d'un bleu tendre et ingénu. Il portait une cravate Lavallière et il était habillé avec une négligence soignée, s'il est permis d'accoler cette épithète à ce substantif. Un œillet décorait sa boutonnière. Il paraissait allègre, et, après avoir humé le vent avec la mine joyeuse d'un travailleur qui s'offre le luxe d'une promenade: il partit en musant. Jean le suivit à distance. A une époque où cet horrible adage : « le

temps est de l'argent » a «force de loi, l'original qui se promène semble venu de la nuit du passé pour reprocher aux hommes leur vaine précipitation. Les hommes se vengent d'ailleurs en le bousculant. Il n'était pas utile d'observer bien longuement M. Roger-Sébastien Malandre pour reconnaître en lui un de ces attardés qui oublient leur propre personnalité pour jouir du spectacle de la vie et de la rue. Un esprit peu pratique, M. Roger-Sébastien Malandre s'arrêtait devant des boutiques d'une insignifiance absolue et qui n'étaient guère habituées à l'hommage d'un regard. Il contemplait ces cartes postales illustrées où la photographie s aggrave de tendres couleurs et de distiques savonneux. II admirait à l'étalage d'un charcutier les aspics artificiels où les truffes peintes transparaissent sous une gelée imitée avec conscience. Il s'arrêta pour écouter le concert que donnait le dernier joueur d'orgue de Barberi et parut séduit par les notes sanglotées de Zampa. Un tableau exposé parmi les vieux souliers d'un marchand de bric à brac le retint longuement, parce que ce paysage portait au centre, dans un rond découpé, le cadran d'un réveille-matin. La vue de ce chef-d'œuvre réjouit le badaud. Il félicita à son sujet le sévère marchand qui attendait les amateurs sur le pas "de sa porte.

Un tel musard n'était pas difficile à épier. Jean l'accompagna "donc sans encombre jusqu'à la place des Vosges. Là, M. Malandre s'installa sur un banc comme s'il était chez lui.

Jean était sensible. Il ne manqua point par

cette douce après-midi, au ciel indulgent, d'être impressionné par la nostalgie amusée, la badauderie artiste de M. Malandre. Il eut l'intuition brutale d'une Gilberte inconnue qui s'évadait du luxe en carton-pâte et fuyait les sportsmen avantageux pour vivre en compagnie du peintre quelques heures de sereine pauvreté. Restait à savoir ce qu'était pour elle ce M. Malandre. Un confesseur laïque sans doute, un professeur de beauté et de désintéressement. Jean eût été plus furieux s'il s'était agi de quelque joli jeune homme — plus furieux mais moins triste. Comment lutter contre ce rêveur aux mains fines dont l'œil innocent reflétait le bleu du ciel ? Il fut mordu du désir de le connaître, de lui parler et il s'assit à côté de lui sur le banc. M. Malandre paraissait de charmante humeur. « S'il se met à dessiner, calcula Jean, je lui proposerai de me faire un tableau. » Mais M. Malandre ne dessinait jDoint. Il regardait d'un œil apitoyé et implacable à la fois un casquettier à tête d'aigle en cage qui discutait avec un ami nain et obèse, au ventre de bouvreuil.

— Il n'y a que dans ce quartier que l'on rencontre des types pare'ils ! émit Jean à l'intention de M. Malandre.

C'était bien la première fois de sa vie qu'il adressait la parole à un Inconnu, pour lier conversation. Il ne remporta d'ailleurs aucun succès. M. Malandre usa du stratagème dont il s'était servi pour décourager Fauchard. Il désigna successivement sa bouche et ses oreilles,

signifiant par cette pantomime qu'il était sourdmuet. Jean connaissait par hasard l'alphabet des sourds-muets. Il répondit par quelques gestes auxquels M. Roger-Sébastien Malandre répondit sans rire et du timbre le plus courtois :

— Je ne vous comprends point, monsieur. C'est sans doute que nous n'avons pas la même méthode !

Et laissant son interlocuteur ahuri, il disparut.

Gilberte déclarait parfois: « Je voudrais que des sténographes surnaturels prissent les conversations où il est question de moi. Comme ça serait amusant à lire et instructif! Et quelles surprises ! » Au vrai, elle n'avait guère d'illusions sur la bienveillance du monde où elle vivait. Et elle avait raison. Si le sténographe avait pénétré, en ce joli jour de mai, dans les salons du professeur de danse Manesco, il aurait eu une lourde besogne. Le vendredi aprèsmidi, les salons du professeur Manesco sont réservés aux familles. Le registre est sévèrement tenu, la comptabilité morale est mise à jour avec un soin infini et pour avoir décidé de suivre les cours du Conservatoire, une demoiselle, charmante d'ailleurs, fut exclue de cette réunion mondaine. Un pianiste résigné martelait sans discontinuer les danses à la mode. Quel-

ques ravissants jr-ircs hommes — la fortune paternelle leur avait crée ces loisirs — dessinaient sur le parquet bien ciré des figures géométriques, avec la collaboration de danseuses appliquées. Les salons du professeur Manesco avaient l'air d'un appartement à louer. Ils étaient décorés uniquement de quelques banquettes et d'un piano. Pour n'être pas tout à fait seul, le « tapeur » avait amené son chien, bête hors d'âge, revenue de toutes choses et même du tango et qui ronflait paisiblement. Le professeur se partageait entre une grosse lycéenne au genou mol et un éphèbe boutonneux qui avait sans doute toutes les qualités, sauf le sens du rythme et qui dansait à contre-temps. Il faisait chaud. « C'est mieux! C'est beaucoup mieux! Ça ira! » s'obstinait contre toute vraisemblance à répéter le professeur Manesco. L'éphèbe suait de larges gouttes. La lycéenne posait avec crainte sur le parquet un pied lourd et hésitant. Les mères causaient.

Et voici ce qu'eût relaté le sténographe évoqué par Gilberte:

— Savez-vous, chère madame, qu'il y a eu un vol au club de golf auquel appartient ma fille ?

— Non?

— Si!

— Un cady, sans doute...

— Vous n'y êtes pas.

— Alors ?

— Vous ne me ferez pas dire un mot de plus.

— Vous savez donc?...

— Je ne sais rien.

— Ma chère, vous n'êtes pas gentille, vous n'avez pas confiance en moi.

— Eh bien, soyez heureuse: "il y a des présomptions!

-Qui?

— Vous me jurez de ne pas le répéter ?

— Je vous le jure.

— Sérieusement ?

— Sur ce que vous voudrez.

— On a fait une enquête: la police, ma chère, et, ma foi, l'on a appris des choses étranges sur...

— Sur?

— Vous garderez tout cela pour vous ?

— J'ai juré, chère amie, vous m'offensez...

— Sur Gilberte Aguilanneuf.

— J'avais ce nom-là sur les lèvres!

— Pourquoi ?

— Une idée! Elle ne me revient guère.

— A moi non plus. Poseuse, hein?

— Et d'où ça sort-il ?

— On se le demande!

— Moi, je ne l'ai jamais reçue chez moi.

— Moi non plus, sauf une fois, mais c'était dans l'après-midi.

— Oh! l'après-midi, ça ne compte pas.

— Ah ! vous êtes comme moi : je ne trie que le soir. Pour les jours de réception, ma foi, tant pis : entre qui veut! Alors, ma bonne, une histoire extraordinaire! Il paraît — rapprochezvous de moi, je ne peux pas hurler et cette mu-

sique fait un bruit épouvantable — il paraît que Gilberte s'est fiancée à l'insu de ses parents avec un bohème, un sans-le-sou, un meurt-defaim avec qui on l'a rencontrée bien des fois dans un quartier invraisemblable. Rapprochez cela du vol au club de golf et vous aurez la clef de l'énigme. Je sais ce que vous allez dire : M. et Mme Aguilanneuf ont une fortune considérable. Pas si énorme qu'un vain peuple pense. Une fortune soufflée. Je sais par mon mari, que M. Aguilanneuf avait pris ce que ces messieurs appellent une position sur les Kamtchatka. Or, les Kamtchatka ont dégringolé brusquement et voilà M. Aguilanneuf les quatre fers en l'air ou à peu près. Il y a ce palais de Neuilly, soit. C'est le plus clair de ce qu'ils possèdent. Et sait-on jamais ce que valent les œuvres d'art ? Mon père avait acheté des Jacques Lerigoulot. C'est ce peintre délicieux, vous savez, qui s'était spécialisé dans les intérieurs de fermes. Vous pouviez compter toutes les plumes des volailles et les brins de paille étaient exécutés un à un. J'ai voulu vendre l'autre jour trois ou quatre Jacques Lerigoulot — nous en avons vingt-huit achetés fort cher jadis. Devinez combien l'on m'en a proposé ? Soixante francs pour les trois ! Pour en avoir le cœur net j'ai envoyé à titre d'essai, mes tableaux à l'Hôtel des Ventes. Ils ont fait quarante-cinq francs en bloc — quinze francs pièce ! Alors, ne me parlez pas d'œuvres d'art. C'est soumis à trop d'aléas. Enfin, je sais qu'il faut être de son temps et laisser un peu de liberté

aux jeunes filles. Je n'accompagne pas la mienne au club de golf, mais elle y va avec Charise Crafte, tandis que Gilberte est toujours seule. Une grande nouvelle: Charise est, paraît-il, fiancée avec un jeune homme du plus grand monde, le baron Fauchard. Gela n'est pas officiel, cela se murmure seulement. Aussi, là-dessus, je vous demande le vrai secret, un secret absolu. Ce baron Fauchard est, m'a-t-on dit, fort riche, ce qui ne gâte rien. Il a des terres et je trouve que les Crafte ont bien raison de chercher une fortune terrienne; voilà qui est solide et qui ne trompe pas, et s'il grêle une année, l'autre année il fait beau. On peut se passer d'une sculpture, même si elle sort du premier marchand de bronzes, mais on ne peut se passer ni de vin, ni de pommes de terre. A bien examiner les choses, on comprend pourquoi les uns montent tandis que les autres descendent. Ah! mon Dieu!

— Qu'y a-t-il ?

— Gilberte arrive.

— Qu'allons- nous faire ?

— Trop tard! Elle vient de s'asseoir à côté de votre fille.

— C'est désolant!

— Oh! je suis bien tranquille avec Simone. D'ailleurs je l'ai prévenue, à demi-mot.

— Entendu. Pourtant c'est désagréable. J'ai envie d'emmener 'Juliette...

— Nous ne sommes ici que depuis vingt minues et le professeur Manesco fait payer l'heure trente francs!

En effet, Gilberte venait d'aborder Simone, la grasse lycéenne qui se reposait, en soufflant, d'un exercice qu'elle abhorrait.

— Bonjour, ma grosse, dit Gilberte.

— Bonjour, mademoiselle, répondit Simone.

— Mademoiselle !

— Bonjour, Gilberte, corrigea l'autre un peu effrayée et comme si elle avait craint d'être battue.

— Tu danses ?

— Oui. i

— Veux-tu que nous fassions un tour ensemble ?

— Non.

— Tu ne veux pas jouer avec moi ?

— Pas aujourd'hui.

— Pourquoi ?

— Maman me l'a défendu.

— Ta parole ?

— Ma parole.

— C'est extrêmement grave et je crois bien que cela ne se passera pas ainsi.

— Mon Dieu! 'Un duel entre ton père et le mien !

— Au moins !

Simone poussa un cri et courut se jeter dans les bras de sa mère qu'elle mit au courant avec des sanglots étranglés. Un petit groupe tragique se forma dans le plus obscur des salons du professeur Manesco. Gilberte, étonnée, se trouva seule à côté du pianiste qui continuait de jouer comme son chien continuait de dormir, passivement. Le professeur Manesco

s'approcha, grand, désinvolte, mais avec une solennité inaccoutumée.

— Me voilà désolé, mademoiselle, dit-il, je me trouve dans l'impossibilité de continuer à vous donner des leçons. J'ai tant de clients que je suis forcé de renoncer au grand honneur d'en recevoir quelques-uns.

— Il me semble pourtant, railla Gilberte, que vous avez de la place et qu'il n'y a pas foule.

— Sans doute, mais il m'en faut beaucoup, de place, il m'en faut énormément : je ne suis pas de ceux chez qui l'on s'écrase. Mon art...

— Cela suffit.

— Je vais donner des ordres à la caisse pour que l'on vous rembourse. Il est bien entendu que si vous voulez venir ici n'importe quel autre jour que le vendredi et même le vendredi dans la matinée, notez-le bien, n'est-ce pas, mademoiselle, dans la matinée, vous serez la bienvenue.

Gilberte haussa les épaules. Elle se sentait épiée par les autres et elle trouva encore la force de sourire. Mais quand elle fut dehors, une détresse telle la saisit qu'elle faillit tomber. La méchanceté humaine qu'elle devinait jusqu'alors lui apparaissait maintenant formidable et universelle. Et elle la lisait sur le visage de ce passant, dans l'expression de cette boutiquière, partout, sur toutes les figures. Elle respirait maintenant un air empoisonné. Elle eut envie de rentrer chez le professeur Manesco, d'aborder la mère de Simone et de lui ordonner : « Parlez ! » Mais elle fut saisie de crainte,

parce qu'en effet il y avait dans sa vie des choses qu'il fallait taire, qu'il fallait cacher. Elle se sentait faible, djésemparée. Une immense lâcheté, un découragement infini l'abattaient. Ce dégoût-là est le prélude de la haine pour les âmes fines dont la première blessure ne guérit jamais. Elle refit donc le chemin que Jean avait fait la veille. En route, elle se retourna souvent, pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Elle ne respira que lorsqu'elle eut franchi les arcades de la rue de Rivoli, la gaieté luxueuse qui émane du jardin des Tuileries et qu'elle eut pénétré dans ce quartier sombre dont la misère élait sœur de son chagrin.

— M. Malandre est- il là?

— Oui, répliqua sèchement une concierge antédiluvienne.

Gilberte traversa une cour où des hommes clouaient des caisses parmi lesquelles jouaient de hâves enfants ; elle affronta comme quelqu'un qui en connaît chaque degré un escalier gluant, jusqu'à la lumière qui éclairait faiblement le palier du cinquième étage. Là, elle frappa trois coups précipités.

— C'est moi! Ouvre!

Roger-Sébastien Malandre parut. Il était vêtu d'une cotte bleue.

— Par quel hasard ?

— Je t'expliquerai.

— Tu es souffrante ?

— Non! non!

— Alors ce n'est rien.

Le bizarre intérieur! Il était rempli de toiles

sans cadres, pressées les unes contre les autres et retournées contre le mur couvert de ce papier gris que l'on appelle papier de soutien et que l'on destine communément à être recouvert d'un papier plus riche.

Trois pièces se suivaient. Dans la première, sur un chevalet, un tableau interrompu montrait un enchevêtrement de chrysanthèmes dont la lumière éclatante illuminait la chambre; dans la seconde, on voyait une chaise, une table de bois blanc, des rayons qui supportaient des livres; dans la troisième, un lit de fer, une toilette, un fauteuil, c'était tout. Rien de moins triste que ce foyer si sommaire. On devinait une simplicité voulue, un dédain calculé pour tout ce dont s'entourent les autres et en particulier, les artistes. Cette simplicité dépouillée révélait une richesse d'imagination, un pouvoir de rêve, enfin un goût élevé et un sens critique si aigu que riea ne pouvait la satisfaire plus de quelques minutes. La propreté du logement était merveilleuse. La petite table qui supportait les pinceaux, les tubes de couleur, la palette, les présentait dans un ordre absolu.

Gilberte tomba dans les bras de M. Malandre et soupira :

— Papa, mon petit papa, je suis bien malheureuse...

— Ma bonne petite Gilberte, s'écria M. Malandre, cela devait arriver. Il n'est de mystère qui ne soit percé à jour. Les gens sont curieux. Il était clair que tes visites ici seraient découvertes à la fin. Tu dois être victime d'un jeune homme probablement très bien disposé, mais embêtant. Tu ne vois pas qui ? Je me garde de te demander tes petits secrets. Je suis filé. Je n'ai pas voulu te le dire; mais je m'en suis aperçu à diverses reprises. Tout cela n'est pas ma faute. Je me suis effacé de mon mieux. Que dis- je ? J'ai disparu.. Mais tu venais me voir et cela devait nous perdre. Veux- tu être assez gentille pour sécher tes larmes ? Sois-en économe, ma chérie. Je croyais t'avoir donné la recette de la gaieté ?

— Ce n'est pas toujours facile...

— Qu'y a-t-il ?

— Les gens me fuient...

— Bah ! Et tu ne leur en es pas reconnaissante ?

— Je voudrais savoir...

— Mon Dieu ! Dire que nous pourrions parler d'un tas de choses si intéressantes et que tu vas me demander l'histoire complète de M. Roger- Sébastien Malandre et de son épouse divorcée, née Rebuittard. Et tout cela parce qu'un de tes danseurs veut être renseigné! Mais tu sais tout ou à peu près tout...

— Je ne sais rien.

— Alors, écoute, ma petite fille. Aussi bien tu as droit à la vérité. Et qui te la livrerait, ma pauvre enfant ? Si tu es bâtie à mon image, si la réalité qui n'est pas belle n'arrive à tes oreilles qu'amortie par toutes les jolies chansons qui sont en toi» je ne regretterai pas d'avoir parlé.

Fils de fantaisiste, fantaisiste moi-même, j'ai grandi seul, dans le mépris d'à peu près toutes les écoles, à commencer par l'école communale où je fus placé dès mon jeune âge. Ma mère était entièrement accaparée par mon père, qui était bien le plus absorbant, le plus turbulent, le plus étourdi des enfants. Je te le dépeindrai d'un mot : Un jour, il se préparait à aller rendre une visite importante. Il avait son chapeau haut de forme, s'il te plaît — sur la tête, ses gants et sa canne à la main; il était vêtu avec le soin attendri que met un artiste à se vêtir quand il doit rencontrer l'homme qui fera sa fortune. Dans l'espèce, il s'agissait d'un éditeur de mu-

sique. Ton grand-père était compositeur. Il était donc très bien habillé, seulement il avait oublié de passer son pantalon. Il était en redingote, mais en caleçon! Ma mère me le fit remarquer. « Ces femmes ! s'écria mon père, c'est admirable ! Elles trouvent le moyen de penser à tout ! » Si le jugement de mes contemporains et celui de la postérité me laissent aussi froid, je le dois aux enseignements de mon père. Il avait beaucoup de talent. Jamais il ne trouva un éditeur. Il travailla pendant vingt ans pour la gloire, à de fort belles symphonies et, pour vivre, à des chansons de café-concert, à des retapages d'opérettes, à des mélodies dont il cédait de grand cœur la signature à des amateurs riches. Des miracles continus nous permirent de manger. Ces miracles étaient du fait de ma mère. Je me souviens que l'une de mes premières œuvres fut un écriteau qui imitait une plaque de marbre sur laquelle ces mots auraient été gravés en lettres d'or : Madame Mahmdre, modiste. C'était superbe! Notre appartement servait de magasin,; et je ne fus pas peu fier quand ma mère installa près de ma table une ouvrière fort laide,, au visage troué de peiite vérole en me disant : « Roger, ta chambre est maintenant notre atelier. » La première cliente qui vint nous parut dépêchée par le ciel. Qui l'avait envoyée? On ne le saura jamais. Elle nous sembla éblouissante. Elle l'était peut-être. Je me souviens de son rire frais, de ses dents blanches. Elle achetait beaucoup de chapeaux, elle les payait quelquefois. C'était une amie.

Quand elle n'avait pas d'argent, on l'invitait à dîner; quand elle avait de l'argent, elle l'apportait avec des cris de triomphe. Elle était, je crois, au théâtre; elle amena des camarades. Mon père les régalait de piano. Seulement, il se mit en tête de faire l'éducation artistique des clientes de sa femme. C'était un naïf. Il ne concevait pas qu'aimant les jolies robes, on pût aimer la mauvaise musique. Elles venaient dans l'espoir d'entendre une valse sentimentale et il leur imposait Bach. « — Pourquoi toujours du triste! » J'ai retenu cette exclamation d'une auditrice en proie à une torpeur mortelle. Mon père n'était pas toujours commode; nous ne pouvions pas lui demander de se souvenir qu'il s'agissait de clientes. Et il s'emportait, —comme Beethoven! Un beau jour, les chapeaux s'envolèrent et l'on décloua le petit panneau, fruit de mes veilles. L'ouvrière resta. Je ne sais ce qu'est devenue la pauvre fille, mais si elle n'est plus de ce monde et s'il y a un coin de Paradis pour le dévouement le plus pur, le plus noble désintéressement, elle doit y figurer en bonne place. Je puis dire, sans sot orgueil, que ma présence surtout l'attachait au logis. Je lui enseignais la gaieté. Je n'ai pas beaucoup de mérites, mais je me targue d'être un professeur de gaieté. Pour mon père, rire était une déchéance. Il était violent, pathétique, il passait en ouragan, comme le vent musical d'une de ses symphonies. Il aimait Berlioz dévotement; c'était un romantique ! Il avait un peu éteint ma mère dont l'esprit était charmant, mais qui

n'osait le montrer qu'à son fils. Quant à l'ouvrière, la bonne et douce et tendre Clarisse, elle avait tout de la borne-fontaine, si j'ose m'exprimer ainsi. Ses pleurs coulaient avec fréquence et sous les plus minces prétextes. Pauvre fille !

Elle avait connu des jours prospères au sein d'une famille qui vendait de la mercerie. « Sans les mauvais payeurs, je serais millionnaire, affirmait-elle, ils nous ont tués. » Et je me représentais les mauvais payeurs armés de haches* de sabres et de pistolets, assassinant la famille de Clarisse en poussant de grands cris. La pauvre fille m'emmenait parfois dans les courses qu'elle faisait pour ma mère. Nous explorions la rue du Sentier, la rue d'Aboukir, la rue Montmartre. Je préférais la rue d'Uzès, plus large, plus tranquille et qui me paraissait le comble du luxe aristocratique. Clarisse avait une mémoire impitoyable. Il lui arrivait quelquefois de rencontrer un débiteur de sa famille. L'autre essayait de filer; mais Clarisse me plantait là, courait après lui et des dialogues s'engageaient :

— Monsieur! Monsieur!

— Madame...

— Monsieur, ne fuyez pas, je vous prie... Vous ne me reconnaissez pas ?

— Non, madame...

— Je suis Mlle Clarisse Frarachaux. Ce nom ne vous dit rien ?

— Mon Dieu, madame...

— C'est le nom dune honnête fille à qui vous devez sept cent quatre-vingt-dix-sept francs

soixante-quinze centimes, moniant des marchandises fournies par M. Frarachaux, son père, il yi a onze ans. J'ai la facture en règle dans le sac que voici.

— Pas de scandale, madame.

— Je réclame mon dû.

Le débiteur, tout à l'heure encore alerte et fringant, changeait d'allure. Il n'avait pas fait fortune et il en exposait longuement les raisons. La vie était fort dure pour lui et si on le voyait vêtu avec élégance c'était grâce à la charité, affirmait-il. Mais il prenait l'engagement d'honneur de rembourser Mlle Frarachaux. Que celle-ci lui donnât seulement son nom et son adresse et il s'empresserait, à la première occasion, de liquider cette dette lointaine. Clarisse avait fait tirer un cent de cartes de visite dans une baraque d'imprimerie du jour de l'an. Elle remettait une de ces cartes, elle me reprenait la main et s'en allait contente, avec l'illusion tenace d'être remboursée un jour. Cela m'amusait comme une chasse. Une fois, je vis descendre d'une voiture un 'vieux monsieur à favoris blancs et porteur d'une ombrelle : « C'est le baron de Rothschild », murmura Clarisse. Et je ripostai naïvement : « Il ne te doit rien, Clarisse ? Tu n'as pas une facture pour lui ? » Vois-tu, Gilberte, je vais te donner un des secrets du bonheur : il consiste à féeriser. Je rêvais bien la conquête de la Toison d'Or, mais je rêvais de rencontrer un jour le bon débiteur qui, assailli par Clarisse, lui répondrait : « Onze cent mille cinq cent vingt-sept francs trente-cinq centi-

mes ? Parfaitement, mademoiselle. Voici un sac d'or. Veuillez signer le reçu. » Une fois, Clarisse reçut dix francs versés par un de ces mauvais payeurs de jadis qui avait été surpris par elle au moment où il prenait une consommation à la terrasse d'un café, en compagnie d'une dame peinte. Ces deux pièces de cent sous étincelèrent à nos yeux. C'était un commencement.

— Je te paie des lacets de bottines, s'écria Clarisse, rouge d'émotion.

Ce que nous appelions des lacets de bottines, c'était une sorte de cordon de réglisse disposé en spirale et que je dégustais avec ferveur, bien qu'il fût exécrable. Comme nous sortions de la boutique de l'épicier, Clarisse, de pourpre devint pâle et me dit, en me serrant fortement la main avant de l'abandonner: « Roger! En voilà encore un! » C'était un jour de veine, un jour de bonne chasse. Ce débiteur-là me parut facile à conquérir. Je le vois encore : un petit homme propret et timide, avec un museau de rat, trois poils de moustache jaune, des yeux sans cils, sans sourcils et qui semblaient dépourvus de paupières, des yeux ronds, brûlants et terrifiés.

— Oh! mademoiselle Frarachaux! s'écria-t-il en ôtant son chapeau.

— Je vous rencontre pour la deuxième fois,, monsieur Cuiqui, s'écria Clarisse, implacable. Vous devez quatre-vingt-douze francs à la maison Frarachaux, que je représente aujourd'hui, à titre de légataire universelle de mon père et

de ma mère. Pouvez- vous me verser un accompte, oui ou non ?

— Chère mademoiselle Frarachaux, reprit le petit homme d'un ton uni, savez-vous ce que font les honnêtes gens aux environs de midi ? Ils déjeunent, mademoiselle Frarachaux. Or, il est deux heures et quart et je ne vous cacherai pas que je n'ai pu encore déjeuner, pour l'excellente raison que je possède exactement dix centimes. Il y a deux jours que je n'ai pas dormi : avant-hier, parce que j'étais harcelé de soucis, et hier, parce que je n'avais pas de domicile. Où est le temps où j'achetais de la mercerie à vos bons parents ? La personne pour qui j'achetais de la mercerie m'a causé bien du tort. Mes petites rentes se sont évanouies en colifichets. Je pensais : « Quand il ne restera rien, je travaillerai. » Mais le travail était pour moi un mot vague. On croit savoir tout faire quand on ne fait rien. Je cherche toujours, mademoiselle Frarachaux; j'ai de la bonne volonté, je suis vigoureux, bien que je sois petit et je n'ai que cinquante-six ans. Ce que je vous dis n'est pas pour vous apitoyer, mais pour vous expliquer que je ne me trouve pas en mesure de régler notre compte. Croyez que je le regrette. Je ne suis pas un bohème, allez!

Clarisse venait d'écorner une des deux pièces de cent sous pour m'acheter mon « lacet de bottines » que je n'avais plus le cœur de terminer devant ce vieux monsieur affamé. Elle avait, je le certifierais, l'intention de garder l'autre pièce à titre de souvenir et de curio-

site, comme la première des restitutions qu'elle poursuivait avec tant d'acharnement depuis tant d'années... Elle n'hésita pas : elle glissa ce fétiche à M. Cuiqui. M. Cuiqui devint pourpre. Il tenait les cent sous dans sa petite main bien propre qu'il les refusait encore: « Oh! non, ça, mademoiselle, je ne puis accepter. » Ses yeux terrifiants, ses yeux de famine et d'insomnie s'embuèrent de quelques larmes et il s'écria enfin : « Ayez toujours l'obligeance de noter. Ça fait quatre-vingt-douze et cinq, quatre-vingtdix-sept francs. Notez, je vous prie, car enfin, je ne suis pas un bohème, mademoiselle Frarachaux, ni un voleur, ni un mendiant. Vous êtes trop bonne. Soyez bénie, mademoiselle Frarachaux... »

Le plus beau ce fut le discours que Clarisse m'adressa par la suite : « Surtout, mon Roger, ne raconte cela à personne. On se moquerait de moi. Garde-toi de m'imiter. Il faut payer ses dettes et se montrer impitoyable envers ceux qui ne les paient pas. Je suis une imbécile. Ne prends pas exemple sur moi. Ce M. Cuiqui est sans doute un brigand qui m'a conté des mensonges et qui avait mieux déjeuné que moi. Il boit probablement un apériiif à ma santé ou bien il a mis ma pauvre pièce de cent sous dans son bas de laine, avec les autres. Il pleurait? Qu'est-ce que tu racontes ? Eh bien, s'il pleurait, c'est qu'il est alcoolique, voilà tout. Les ivrognes pleurent à tout bout de champ; chacun sait cela, c'est leur manière de rendre l'alcool. Bon pour les femmes de pleurer, mais

les hommes!... Tiens, je hausse les épaules! J'ai manqué à mon devoir, à la mémoire de mon papa et de ma maman. Je suis chargée d'opérer les recouvrements en leur nom, et non de faire la charité à des poivrots. Vois-tu. mon Roger, ces recouvrements-là, c'est sacré. Si j'arrivais à réunir ce que j'appelle une somme, je ferais construire une petite balustrade nouvelle sur la tombe de mon papa et de ma maman. La leur tombe en ruine. J'en ai honte quand je vais au cimetière. Je la répare tant bien que mal avec du mastic et du fil de fer. mais c'est grossier, ça n'a pas d'œil, ça fait triste. Parle-moi d'une balustrade en fer forgé avec des petites urnes aux quatre coins. Mais les marbriers n'ont pas d'entrailles, c'est le cas de le dire. »

L'attendrissante Mlle Clarisse Frarachaux, abîmée par la petite vérole et qui soignait ses panaris avec de la mie de pain soigneusement mâchée au préalable et appliquée chaude sur le doigt atteint, Mlle Clarisse Frarachaux qui chantait à pleine gorge des romances désuètes, qui portait des espadrilles l'été et l'hiver des bottines de lasting, fut ma première éducatrice. Je te d#vais ce détail-là. Je t'avais parlé des terribles responsabilités encourues par cette fille qui fendit d'un coup mon cœur dur de petit garçon brutal et l'ouvrit à la pitié! Elle le constata bientôt et s'en repentit, car elle m'aimait tendrement et se faisait de la vie une simple image séparée en deux parties : les écraseurs et les écrasés. Elle eût été assez fière de me rencon-

trer plus tard déguisé en écraseur : « Tu seras un beau monsieur, me disait-elle, tu auras une voiture avec un cocher galonné et un groom. Moi je ne te saluerai pas, tu penses, je ne te saluerai pas, pour ne pas te gêner. Je passerai comme ça. » Et elle imitait une Clarisse comédienne, passant toute droite, l'oeil fixe, le col tendu devant un grand seigneur imaginaire. Je ne puis te dire à quel point cette perspective qui ravissait Clarisse me bouleversait. Je me jetais dans ses bras en protestant que malgré mon luxe et mes deux cochers dont un galonné, je l'aimerais toujours et que nous continuerions à chercher tous les deux, bras dessus bras dessous, les débiteurs récalcitrants de la maison Frarachaux, mercerie.

— Je crois qu'à ce moment-là il y aura prescription ! concluait la brave fille avec mélancolie.

J'arrivai ainsi à l'âge de quinze ans. J'avais été assez gentil jusqu'alors. Je devins laid : « L'âge ingrat! soupirait ma mère, vous verrez quand il aura des moustaches. Mais où a-t-il pris ce nez-là ? » Mon père me considérait avec une certaine inquiétude et quelque peu de répugnance. Il eût volontiers consulté un médecin à mon sujet. Mon éternelle bonne humeur lui semblait maladive. Je me réveillais en chantant. Les pochades que je barbouillais éclataient de rire devant qui les regardait. « S'il devient caricaturiste, je le tuerai ! » hurlait sérieusement cet excellent homme qui avait des convictions au nombre desquelles figurait le res-

pect du visage humain. Il ne comprenait pas ma peinture; je ne comprenais pas sa musique. Ma bonne petite chérie, je ne peux penser à mes morts sans déchirement : je n'ai pas eu Je temps de me faire pardonner... « Quand on peint de la sorte, on finit sur l'échafaud ou dans un asile d'aliénés ! » décidait mon père, romantique. Il avait à peu près raison. Si au moins, l'idée m'était venue de faire son portrait selon ses goûts, un beau portrait bien sombre, à la manière de Tony Johannot. Mais non! Je l'avais campé en plein soleil devant une guinguette du Point-du-Jour. Quand il a été mort, j'ai brûlé cette peinture, en gage de soumission. Etjpourtant, elle n'était pas très mauvaise, je t'assure. A. dix-sept ans, je suis orphelin. Mon vieil oncle Alfred me paie un beau vêtement noir, îl ne m'aurait pas offert dix sous pour manger, mais ses sentiments de famille exigeaient que je portasse un deuil convenable. C'est ainsi et r.ous n'y changerons rien ! Un beau vêtement noir, une cravate blanche, des gants noirs. Clarisse me rencontra dans cet équipage. La pauvre imbécile croit sa ^prédiction réalisée et passe roide devant moi. J'essaie de la rattraper, elle me fuit; je la perds dans un encombrement. Je ne l'ai jamais revue. Elle avait la manie des grandeurs — pour les autres. Je me trouvai seul. Ton père, ma Gilberte, aime tellement son prochain qu'il a toujours adoré la solitude. Elle ne lui apporte pas de désillusions, au moins. J'avais quelques camarades d'une stupidité redoutable et qui débutaient par la peinture avant

de rentrer dans leur carrière normale, c'est-àdire dans le commerce des huiles en gros ou dans l'enregistrement, ou dans le notariat,, ou dans les affaires véreuses. C'est un petit sentier tout frais et rempli de lilas qui conduit souvent les néophytes à la Bourse du Commerce ou à celle des valeurs. Au surplus, je n'avais pas de temps à perdre. Connais-tu la rue de Douai, ma petite fille? C'est une rue de cauchemar pour moi. Pour toi, elle ressemble à toutes les autres... Tu n'imagines pas ce que j'ai pu avoir faim, rue de Douai ! J'y ai passé quatre ou cinq années affreuses. J'étais maigre, oh! mais maigre, d'une maigreur de chat sans maître. Comme il y a beaucoup de demoiselles très gaies dans le quartier, elles me jetaient en passant des remarques variées, mais dont le fond était toujours désobligeant. Une petite blonde que je croisais presque chaque jour et qui avait dans trois centimètres de figure trouvé moyen de placer une bouche féroce, une bouche proéminente et sauvagement endentée de guenon furieuse, me criait au passage : « Te v'ià, toi, eh ! arête de hareng ! » Essaie un peu de répéter cette injure, tu verras comme c'est difficile. Or, elle la répétait trois ou quatre fois et très vite... Je me demandais la raison de tant d'inimitié, de l'hostilité à peu près générale dans laquelle je passais, car enfin il n'y avait pas que moi de maigre et l'on n'injuriait pas les autres. Je compris : je lisais dans la rue. On croit que les gens passent dans la rue pour aller à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Erreur : ils passent

pour se faire voir, les petites dames surtout. Alors, tu comprends, quand on lit dans la rue, ils se sentent gravement insultés. Ça les met dans l'état nerveux d'un ténor qui voit un spectateur lire un journal au moment de la grande scène.

Quand j'eus cette explication, je résolus de déménager et j'allai me réfugier de l'autre côté de l'eau, sur la rive de Paris où les bouquinistes ont fini par faire admettre les livres. Depuis cette époque, j'ai bien eu vingt domiciles et je n'ai pas fini. Naître, vivre et mourir dans la même maison me semble un idéal en coquillages roses, capitonné, de satin bleu. Les déménagements sont mes voyages à moi. J'ai habité Venise en habitant l'île Saint-Louis, Copenhague en habitant Grenelle, Chicago en habitant la Villelte, Brives-la-Gaillarde en habitant Auteuil et Salonique en habitant le quartier Saint-Paul. Je connais le monde entier. Ça me coûte des recherches, un denier à Dieu et des frais de déménagement, d'autant plus modiques que je transporte moi-même mes tableaux dans une voiture à bras. Tu n'as pas idée de ce que ça m'amuse, par parenthèse. Je mets une blouse blanche, je ressemble à un jeune homme de l'école des Beaux-Arts. Bon. Où en étais-je ? A la faim. Comme la destinée est une ironiste numéro un, sais-tu à quelle tâche je me livrais ? Je peignais des assiettes et des services à thé ou à chocolat. On me demandait de la poésie. Les gens qui dégustent une côtelette de porc aiment à mettre leur morceau de ca-

davre sur ce que la nature à inventé de plus joli : sur des fleurs. Ceci excuse cela. Il paraît que la rose va bien avec le café au lait.. Du moins, c'est ce qu'affirma mon entrepreneur, un marchand de faïences, de porcelaines, de croûtes et de bronzes d'art qui s'entêtait à maintenir mon appétit toujours ouvert et toujours insatisfait. Il me payait d'autant moins que je lui paraissais plus gai. Il y a un poète en tout homme, même dans le pire mercanti. Ce poète s'est créé un monde imaginaire peuplé d'images toutes faites. Pour qu'un rapin l'apitoie, il faut que ce rapin ait des trémolos dans la voix, qu'il ait l'inanition dramatique. Moi, je blaguais. Et puis, je n'avais pas d'ambition. Qui peut comprendre cela : un artiste dénué d'ambition et pour qui ces deux mots : « être connu » ont un sens souverainement grotesque. « Signez donc vos tasses, signez donc n'importe quoi! » me répétait cet homme. Mol je prenais modèle sur Constantin Guys qui n'a jamais rien signé, qui interdisait à tous et même à Baudelaire de le nommer dans ses articles de critique et qui trouvait une extrême jouissance à être ignoré, complètement ignoré. J'avais lu Stendhal et j'étais de son avis : « Je serai toujours calomniable. Le moyen d'éviter des tracasseries qui blesseraient profondément ma fierté et me feraient faire quelque sottise ? Il faut rester inconnu. » Tu entends., Gilberte. Retiens ce grand mot : il faut rester inconnu. Belle fichaise, la gloire d'un peintre ! ^Qu'il peigne bien, c'est tout ce que l'on est en droit de

réclamer. Ne lui demandez point, par surcroît, d'aller faire le pantin dans les réunions mondaines ou de juger avec ses vieilles idées, ses jeunes camarades. Moi, je trouvais tout magnifique, à ce moment-là; j'avais des yeux de nouveau-né « étonnés et ravis » . Je décorais toujours mes compotiers — il faut vivre ! — de guirlandes nauséabondes, mais je n'en pensais pas moins et quand j'avais quatre sous, je les convertissais en munitions destinées à tuer le vieil art. J'achetais des obus! c'est-à-dire des toiles, des couleurs et des pinceaux. Quand j'eus vingt ans, il y a de cela trente ans, je rencontrai ta mère. <

— Je n'avais rien d'un joli cavalier. Je ne connaissais pas le Monde. Je le voyais au hasard de mes promenades nocturnes entrer, sortir des théâtres et des cabarets à la mode, ou s'agiter derrière les fenêtres d'un hôtel illuminé, et cela me suffisait. On me prenait et on me prend toujours pour un sauvage. Quelle erreur ! Seulement, je sais le prix du temps et je n'apprécie que le travail et la paresse. Le monde vous arrache à la fois du travail et de la paresse. Il vous crée des travaux factices, des travaux supplémentaires. J'avais la ferme intention de demeurer non seulement inconnu, mais encore méconnu. La gloire accroche aux œuvres des étiquettes qui me déplaisaient et qui me déplaisent toujours. La gloire est une affaire posthume. D'ailleurs., je n'ai jamais possédé un habit noir. Une sorte de pudeur!... Je veux

bien être gai, mais je ne veux pas être comique. Tu sais aussi que j'ai horreur de me faire servir et que j'entends préparer moi-même mes aliments. Je dois à cetie habitude d'avoir conservé mon estomac, mon appétit et ma belle humeur. Cela m'amuse de balayer et de faire mon lit. Rien ne me distrait comme d'aller aux provisions mon filet à la main. Un snob à rebours! J'entrais donc quotidiennement dans la fruiterie Rebuittard tenue par ta grand'mère. Je connaissais sur ta grand'mère diverses légendes que je vérifiai par la suite et dont on doutait comme on doute toujours des légendes quand elles sont belles et qu'elles ont des humbles pour héros .

La mère de Mme Rebuittard offrait quelque ressemblance avec le père de M. Jourdain qui n'avait jamais été marchand, mais qui était fort obligeant, fort officieux, qui se connaissait en étoffes, qui en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui et en donnait à ses amis pour de l'argent. Ainsi, ton aïeule fort obligeante, fort officieuse, fournissait de l'argent à ses amis gênés, moyennant un intérêt assez fort. Tranchons le mot : elle était usurière. Sa fille, ta grand'mère, besognait bravement dans sa boutique et souffrait mille morts de l'étrange métier maternel. Quand elle fut seule^ elle remboursa, tu entends bien, elle remboursa les clients pressurés, jusqu'à son dernier centime. Elle consacra sa vie, ses forces, ses légitimes économies à réparer les fautes de sa mère. Elle rendit aux victimes éblouies des gages im-

portants: il y en avait plein un coffre-fort. Elle sortit de là nette de tout argent usuraire. Les méchants disaient : « Elle a hérité d'une telle fortune qu'elle a pris peur. » Les autres admiraient; ils admiraient en silence le plus souvent. Ta grand 'mère se moquait des calomnies et des louanges. Une simple fruitière, mais son âme était si noble, si pure, si désintéressée que tu peux être fière d'elle, comme on est fier de compter une sainte parmi ses ascendants. Car il y a des martyres de l'argent.

Abandonnée par son mari qui avait préféré le climat des Indes à celui de la France et une charmante étrangère à sa femme, celle-ci avait reçu tant de coups du sort qu'elle ne les sentait plus. Elle se levait à quatre heures, se couchait à dix heures et comptait aller ainsi jusqu'à cent ans. Elle espérait reconstituer une dot pour sa petite Eugénie, sa fille, ta mère. Le soir venu, on m'offrait une chaise sur le seuil de la boutique. Ta mère était d'une beauté radieuse. Je fis plusieurs portraits d'elle dans ma manière la plus sage, — ce qui n'est pas beaucoup dire. Un jour, comme je venais acheter des fraises, je trouvai un ivrogne qui se croyait dans un débit de boissons, réclamait de l'absinthe, menaçait de tout casser et brisa, en effet, une chaise. J'avais des muscles. J'en profitai. J'administrai à l'ivrogne une solide raclée dont il a dû porter longtemps les marques. Après quoi, je le jetai dans le ruisseau où les agents vinrent le ramasser. Je dois dire, pour rester absolument véridique, qu'il ne regimba

guère et que je remportai là un facile triomphe. Dès lors, Mlle Eugénie Rebuittard qui avait eu très peur, me considéra plus sérieusement. J'étais un homme. Je l'avais prouvé. Un beau matin, elle trouva sa mère morte, dans son lit. Nous enterrâmes cette femme unique. Le prix de vente de la fruiterie couvrit à peine les dettes courantes. Et nous nous mîmes en ménage, ta mère et moi, avec un capital de huit cents francs en espèces sonnantes et trébuchantes.

Avant de lui demander sa main, je tins à Eugénie le langage suivant : « Je resterai toujours votre ami et vous pourrez avoir recours à moi dans toutes les circonstances, quelle que soit votre réponse. Il faut que je vous prévienne : non seulement je ne serai jamais riche, mais si cette richesse se présentait, je la repousserais. Vous aurez une existence digne, mais pauvre. Je ne me laisserai jamais domestiquer par les marchands. Je ne transigerai pas plus avec ma conscience artistique qu'avec la morale courante. Vous êtes assez belle pour vous dispenser d'être coquette à la façon des autres. Pourtant, si la médiocrité vous effraie, si vous craignez d'unir votre destinée à celle d'un original, destiné à vivre toujours en marge, avouez-le moi franchement. »

Ta mère me promit de partager mon existence et mes idées. Pour garder sa foi en mon avenir, elle regarda peu mes peintures qui l'impressionnaient désagréablement. Notre voyage de noces se fit à Nogent où nous passâmes deux

jours. Et je me remis dès l'aube à mes travaux aimés; je consacrais l'après-midi et la nuit à mes tasses, à mes assiettes, à mes soucoupes et à mes sucriers. « jQuand seras-tu célèbre ? » me demandait parfois ma femme et je lui répondais : « En 1921 au plus tôt. » Tu peux te rendre compte que j'étais optimiste! Je chantais du matin au soir. Quand je ne chan*tais pas, je bavardais. Je me trouvais, en plein Paris, aussi isolé par mon bonheur que si j'avais construit une cabane au cœur d'une forêt vierge. Ma femme me considérait comme un bon ouvrier qui se délasse à ses moments perdus avec des travaux d'amateur. Seules mes soucoupes et mes tasses lui paraissaient sérieuses. Elle s'accommodait de moi et de cette pauvreté... Tu vins au monde...

Tu pouvais avoir dix-huit mois, quand ta mère qui ne sortait presque jamais, me demanda de lui faire voir un vernissage. Les Salons à cette époque étaient d'importantes solennités. Aujourd'hui l'on décrie à la fois les Salons pompiers et les Salons avancés. A cette époque, les révolutionnaires se contentaient de leurs situations de parias; ils s'en montraient même orgueilleux. Enfin, nous nous mîmes sur notre trente et un et en route pour la halle à l'huile! Le malheur se présenta sous la forme d'un idiot de mes camarades, un paysagiste à la crème fouettée, qu'accompagnait son épouse, silencieuse et tragique esthète. Nous n'étions plus seuls! M. Lobignoc, spécialiste de crépuscules dans les pins et Mme Lobignoc (Emérence, s'il

te plaît), nous envahirent. Un jour que j'allais livrer un service décoré à mon marchand de faïence et de porcelaines, Emérence et son mari entreprirent ta mère. '

— Roger, expliqua Lobignoc, a du génie. Seulement, il est un peu fou, comme tous les hommes de génie. Je ne parle pas de ses soucoupes et de ses sucriers, mais de ses tableaux. Il les vendrait très bien trois cents francs pièce à mon marchand, oui, madame : trois cents francs, alors que mes pins me rapportent cinquante francs l'un dans l'autre. Mais il refuse. Il préfère les accumuler pour rien. Quand il en a trop et qu'ils l'encombrent, savez-vous ce qu'il fait, chère petite madame ? Non ! Il les brûle, sous prétexte qu'il n'en est pas content. Est-ce qu on lui demande s'il en est content ou non, puisqu'on les lui achète ? Vous êtes sa Muse, c'est à vous de lui prêcher la raison. Vous avez là une fortune qui dort. Il a aussi des tableaux d'amis à lui que je déteste, mais que les imbéciles se disputent. Qu'il se hâte donc de les liquider avant que les acheteurs s'aperçoivent que ces fumistes se moquent d'eux. Nous vous parlons avec toute notre affection, mais s'il savait que nous vous avons révélé ces choses, il ne nous adresserait plus la parole.

A quelque temps de là, je reçus la lettre suivante :

« Monsieur,

« Nous sommes disposés, en effet, à acquérir toutes les productions que vous voudriez

bien nous livrer dans un délai de deux mois, époque à laquelle un important acquéreur doit se présenter dans nos magasins. Veuillez nous dire le jour et l'heure où nous pourrions nous rendre dans votre atelier afin de choisir ce qui conviendrait le mieux à ce client.

« Dans l'attente de votre honorée, veuillez agréer, etc. »

— C'est un coup de Lobignoc, expliquai- je à ma femme. Il est comme les morphinomanes et les opiomanes, propagandiste des sales drogues. Il voudrait que je fisse une carrière comparable à la sienne. J'aimerais mieux crever. Quand le mercanti qui attend « mon honorée » se présentera ici, tu le flanqueras à la porte.

Dès lors, j'eus à côté de moi une ennemie. Je n'accuse pas ta mère, Gilberte. Il y a des sacrifices qui sont au-dessus des forces humaines. Emérence conduisait ma femme dans tous les endroits où il est loisible aux pauvres de regarder les riches s'amuser. Elle lui inspira le goût des colifichets. Elle lui farcit la tête de mille fariboles et tout cela dans les meilleures intentions du monde, lui conseillant de m 'offrir son mari en exemple. « Il a fait onze cents francs ce mois-ci avec ses pins ! » Elle essaya timidement d'abord^ puis ouvertement, de nous séparer. Par malheur, je m'absentais tous les matins, et c'était le matin qu'Emérence venait à la maison. Je commençais alors mon grand tableau : l'Eté. J'avais loué une sorte de boutique qui me tenait Heu d'atelier et j'oubliais

souvent l'heure du déjeuner, tant je mettais d'amour à ma tâche. Il me semblait que malgré mes vingt- trois ans, j'étais en train de réussir quelque chose. Pour mieux concentrer mes forces nerveuses, j'avalais des tasses de café préparé à froid. J'eus des crises. Lobignoc me recommanda à un médecin de ses amis qui m'hospitalisa pendant trois mois dans sa maison de santé en province. ,

Quand je revins, j'appris que ma femme avait vendu l'Eté vingt-cinq louis à un amateur qui désirait une grande toile pour cacher des taches d'humidité sur un mur de villa. Par Emérence, ta mère avait connu M. Aguilanneuf qui commençait à1 se débrouiller en province. Au surplus, on me considérait non pas comme un de ces maniaques inoffensifs dont la vésanie est purement artistique, mais comme un véritable fou qui peut devenir dangereux. Mon marchand de soucoupes et de compotiers était mort.

— Je crois, me dit ma femme, que tu es plutôt fait pour vivre seul.

— Et toi? lui demandai- je.

Elle est loyale. Elle m'apprit que M. Aguilanneuf lui avait promis d'unir sa destinée à la sienne. Ce fut un peu la lettre de la Périchole, qui aime, mais qui « n'en peut plus » . Je répliquai : « Oui, tout compte fait, je crois que je suis plutôt fait pour vivre seul. » A la vérité, j'étais très malade. Je croyais que je ne pourrais plus peindre. Mon cerveau était vidé. Ma main tremblait. Je fis un dernier effort. Je proposai mes toiles et celles de mes amis, tout ce

que je possédais, à un marchand dont l'offre fut dérisoire. Je me séparai alors de ma femme, je me séparai de toi : « Je t'enverrai la petite régulièrement », me dit ta mère. Elle partit, elle t'emmena en province, ce fut d'une simplicité affreuse, comme la mort... M. Aguilanneuf profita de toutes les circonstances pour accroître sa fortune. Quand il vint s'installer à Paris, ta mère m'écrivit pour me demander si je ne verrais aucun inconvénient à ce que tu prisses le nom de son mari. Elle entrait dans un milieu nouveau où personne ne connaissait ses origines et où l'on se méfie toujours un peu d'une divorcée. Puisque je me retirais de tout et de tous, il valait mieux m 'enterrer définitivement. Et puis ces trois mois de retraite dans une maison de santé... Voilà où nous en sommes.

Ma petite Gilberte, je n'ai pas voulu t' apitoyer; je ne reproche rien à la vie : tu es bien portante et je travaille toujours. Si tu dois te marier un jour, tu m'enverras ton fiancé et je lui fournirai toutes les explications désirables. Ne t'inquiète pas. Quoi qu'il arrive, retiens bien que tu as ici une fortune. Ces tableaux, tu le sais, représentent le plus clair de mon effort et, en ce qui concerne les tableaux des autres, ce sont des chefs-d'œuvre, et je m'y connais. Et si tu penses à tout ce que je viens de te dire, considère-moi comme le principal coupable. Il m'aurait fallu, pour accomplir mon devoir humain, imiter Lobignoc, qui abattait ses forêts de pins et les débitait comme des petits pains. Ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas

( BlBUOTKECAj

été capable de ce .que j'appelais un crime et qui n'est sans doute que de la modestie et de l'abnégation. Quand vous avez été parties toutes les deux, ta mère et toi, j'ai passé une semaine si noire qu'on a dû m'hospitaliser à nouveau, un peu pour me guérir, beaucoup pour me permettre de manger. Et puis% j'ai voulu redevenir gai et vaillant pour toi. Et je ne me plains pas de mon sort, puisque nous sommes là tous les deux et que tu me comprends et que tu me pardonnes. Mais surtout ne nous attendrissons pas. En voilà assez. J'ai cinquante ans; je suis frais comme l'oeil; tu es la plus ravissante des Gilberte; M. Aguilanneuf est bon pour toi; ta mère change d'automobile comme de chemise; elle est couverte de plus de bijoux qu'une madone espagnole. Considérons notre passé comme s'il était le passé des autres; c'est un des secrets du bonheur. Alors les da-dames ne veulent plus te voir ?

— Non, imagine-toi !

— Elles ont su que tu ne t'appelais pas Aguilanneuf ?

— Il doit y avoir autre chose.

— Quoi ?

— Oh!

— Tu as trouvé ?

— Ça serait trop beau! Mais plus j'y pense... On a volé sept mille francs au club du golf. Quelqu'un m'a peut-être rencontrée venant ici en costume tailleur et coiffée d'un canotier. Père, tu me dis qu'un jeune homme a voulu t' adresser la parole...

— Hier...

— Comment était-il, ce jeune homme ?

M. Malandre donna la description de Jean.

— Je parie que j'ai deviné juste! s'écria Gilberte. Il me paiera ça! Mon bon petit père, est-ce qu'il m'est permis de te dire que je t'aime davantage depuis que je sais que tu as tant souffert?

— Non.

— Alors, je ne te le dirai pas.

— Assez parlé de moi, assez parlé de toi, assez parlé de nous ! Les hommes sont faibles parce qu'ils se croient toujours victimes de fatalités exceptionnelles. Ils considèrent les bonheurs qui leur échoient comme au-dessous de leur mérite et ils exagèrent les malheurs ! Il ne faut pas penser à soi. C'est ridicule : « Mon petit ventre ! Mes petites susceptibilités ! Mes petits chagrins! Je suis ceci; je suis cela. J'aime, je suis aimé, je n'aime pas, je ne suis pas aimé; j'ai gagné de l'argent; j'ai perdu de l'argent. » Les « je » de l'amour et du hasard ! Et vois-tuâ c'est ce qui fait les messieurs et dames si embêtants ! Bafouons ceux dont la pensée est uniquement faite de regrets et de projets et qui appellent ça du rêve ! Une perte de cent sous les empêche de jouir d'un spectacle merveilleux. Si encore ils savaient lire en eux-mêmes ! Mais non! Ils s'embrouillent. Ils ne déchiffrent plus rien ! Mon bon xpetit chéri, fais attention à ce que te dira ton futur futur. Et si le mot « je » revient trop souvent dans sa conversation, renvoie-le à ses chères études !

— Allô! Allô! Mademoiselle Gilberte Aguilanneuf. C'est moi, Jean Aubette. On ne vous voit plus...

— Retraite.

— Pourquoi ?

— Trop vieille.

— Ne blaguez pas. Irez-vous ce soir à' Saint- Cloud chez le Mandarin.

— Lequel? Celui que l'on jtue à distance?

— Non! Vous n'êtes au courant de rien. Il s'agit du Mandarin Thang-Ho.

— Un calembour! Charmant!

— Moyennant un louis, le Mandarin Thang-Ho admet les personnes à danser chez lui. Venez, Gilberte. Mme Aguilanneuf consentira certainement à vous accompagner. La cérémonie commence à dix heures dans le jardjn et je voudrais bien vous voir...

— Je ne dis pas non.

— Alors, c'est oui ?

— Peut-être!

— Vous allez bien ?

— Je trouve la vie charmante et les gens exquis.

— Vous avez de la veine.

— Je suis comme ça.

— A ce soir.

Vers dix heures, Gilberte et sa mère pénétrèrent donc dans le jardin du mandarin Thanig- Ho, qui était professeur de danses et s'appelait plus simplement Goudrat. Des lampions aux têtes de monstres mettaient une note chinoise sur cet humble jardin de banlieue qui sentait le buis, le terreau et la fumée. Sous des tonnelles qui évoquaient le Point-du-Jour, des tables étaient mises, couvertes de nappes blanches. Des bouteilles de vin de Champagne, coiffées d'or et trop bien habillées pour avoir beaucoup de vertus, donnaient la note luxueuse. La villa, d'une architecture sordide, était brillamment illuminée. De faibles cris en sortaient. Le jeune fils ou la jeune fille du mandarin Tang-Ho, réveillé en sursaut par la musique, protestait bruyamment. La bonne, installée devant une table d'osier contre la grille, se chargeait de la recette. Le maître de maison, revêtu d'une longue robe de soie noire, brodée de dragons d'argent, recevait ses invités dans cette tenue qui rappelait plutôt celle des chevaux de corbillard que les fastes d'Extrême-Orient. « C'est mourant, ici ! » remarqua Mme Aguilanneuf .

Sur une estrade dressée au milieu du jardin, un monsieur déguisé en cow-boy esquissait les pas d'une danse nouvelle avec une partenaire déguisée en toréador. De rares couples erraient, pénétrés par la tristesse ambiante. Vers onze heures seulement, les gens arrivèrent. « Je me doutais bien que nous ne saurions pas où donner de la tête ! » triomphait le professeur Goudrat qui avait marqué jusqu'alors une inquiétude poignante. Mme Aguilanneuf se réfugia sous une tonnelle et Jean dansa avec Gilberte.

— Je viens de reconnaître, lui dit-elle, beaucoup de nos relations communes, ce que l'on appelle la petite bande^ pour l'assimiler sans doute aux malfaiteurs. Il y a certainement des malfaiteurs parmi ces gens-là. Ne le croyezvous pas ?

— Mon Dieu, Gilberte...

— Quoi qu'on en dise, la vie est un roman, c'est un roman d'aventures.

— Pour ceux qui la regardent d'une certaine façon.

— Ainsi, moi, j'ai l'air d'une jeune fille comme les autres, n'est-ce pas ?

— Comme les autres...

— Eh bien, pas du tout. Que savez-vous de moi en somme ?

— Que vous êtes en train de faire la méchante et que vous êtes la meilleure...

— Tiens, Yvonne Brassadelle qui me dit bonjour d'une drôle de façon, en se cachant...

— Croyez-vous ?

— Et comme M. Crancelin a l'air pressé, tout à coup !

— Il ne veut pas nous déranger.

— M. Faulcre fait semblant de ne pas nous voir. Il est très fier ce soir, M. Faulcre. Ditesmoi, Jean, comment M. Faulcre est- il devenu si riche ?

— Il dirigeait une espèce de café dansant...

— Parfait! M. Faulcre! M. Faulcre!

— Que faites- vous ?

M. Faulcre s'était arrêté, interloqué et glacial.

— Mademoiselle...

— Monsieur Faulcre, je vous demande pardon; je vous importune sans doute... Je voudrais savoir ce que l'on compte la bouteille de Champagne ici ?

— Je ne puis vous renseigner, mademoiselle. Il n'y a qu'à appeler le garçon. Je vais...

— Un instant ! Monsieur Faulcre, combien faisiez-vous payer la bouteille de Champagne chez vous ?

— Chez moi ?

— Oui, chez vous ? Dans votre établissement, au temps où vous ne vous occupiez pas encore de sports mondains ?

— Mademoiselle!...

— Vous n'êtes pas gentil, vous n'êtes pas complaisant. Vous donniez plus volontiers les renseignements, jadis... J'ai tant d'admiration pour vous, monsieur Faulcre! C'est vous, je le crois bien, qui avez inventé le coup de la crevette-bouquet. Splendide! On sert les horsd'œuvre et l'on glisse sournoisement un petit

ravier de crevettes-bouquet. Le client se sert et Ton inscrit ensuite sur l'addition : hors-d œuvre 3 francs ; crevettes-bouquet, 10 francs. Et le tour est joué! Quoi ? Vous n'êtes pas fier d'avoir trouvé ça ? Monsieur Faulcre, je parie que vous vous croyez un homme vulgaire. Pas du tout. Vous êtes un précurseur. Je conçois donc votre fierté et que vous ne saluiez pas n'importe qui...

— Comment dois-je prendre cela ? demanda à Jean M. Faulcre, livide.

— Comme on vous le sert, répondit Jean, sur un plateau!

M. Faulcre disparaissant, Gilberte s'écria :

— J'ai envie de m' amuser à dire la vérité. Yvonne Brassadelle va prendre quelque chose. Yvonne ! Ah ! vous voilà, Yvonne ! Comme il faut vous courir après, ma chère ! Vous ne me reconnaissez pas ?

— Il ne fait pas bien clair, balbutia Yvonne Brassadelle.

— Mon enfant, je suis chargée par un ancien combattant d'apporter son meilleur souvenir à' M. votre père qui vendait, paraît-il, de la denrée sur le front en 1915. Mon ami, qui est en train d'écrire ses impressions, voudrait savoir avec quel animal M. Brassadelle pouvait bien fabriquer ses conserves de bœuf et de homard ? Cheval et pieuvre ? Chien et morue ? Vous ne lui refuserez pas cette petite contribution à l'histoire anecdotique de la guerre.

— Ma chère, siffla Yvonne Brassadelle entre ses dents serrées, je ne vous répondrai pas,

parce que j'en aurais trop à vous répondre et que je suis mieux élevée que vous.

— Bien envoyé !

— Je n'ai peut-être pas d'esprit, mais...

— Mais quoi ?

— Rien. Bonne chance, ma chère! Je veux garder le beau rôle. Je désire simplement savoir si M. Aubette est d'accord avec vous?

— M. Aubette n'a rien à voir là-dedans. Je quête la vérité...

— Et il vous sert de garçon d'honneur! Sur cette réflexion, Yvonne Brassadelle pirouetta.

— Gilberte! murmura Jean.

— Mon ami, dit Gilberte, je conçois que je suis bien compromettante ! Je vous demande pardon. Je n'aurai peut-être pas de sitôt l'occasion de retrouver la société au complet. Les rendez-vous de noble compagnie se donnent tous dans ce charmant séjour. Laissez-moi. Je veux expliquer à M. Crancelin que l'on évite de danser avec lui parce qull transpire abondamment. Si j'ai la chance de rencontrer Kate Maltouze, je lui conseillerai un fluide adoucissant pour la peau et une pâte épilatoire...

— Vous êtes bien nerveuse, ce soir, mon amie. Calmez-vous, je vous en prie.

— Je suis pour la justice. J'ai l'intention de donner à ces gens une bonne leçon d'indulgence. Mme Cride est la maîtresse de M. Désormets. Mme Désormets est la maîtresse de M. Cride. Parce qu'ils se sont arrangés entre eux, ils sont impitoyables pour ceux qui n'ont pas conclu

le même... le même arrangement de famille, comme on dit dans les hôtels. Personne n'a jamais expliqué à M. Cherpray-Barfleur qu'il était ridicule. Pourquoi? Cela lui rendrait service. Le jeune Lucien Pulvinaire est un bavard complètement idiot. Il mérite une leçon; M.Destournet-Pilor a ruiné cent familles dans le krach de ses mines artificielles du Kamtchatka. Comme cela remonte à dix ans, il croit que c'est oublié et le voilà qui passe devant moi sans ôter son petit chapeau. Attendez! A trois sous la douzaine les actions du Kamtchatka ! Trois sous ! Trois sous ! Qui en veut ? Vous voyez, il se courbe, il se trouble, il perd sa superbe. Je suis sûre qu'il sera très gracieux toute la soirée et qu'il s'en souviendra encore demain. Ne croyez pas, mon cher Jean, que je me venge. Je m'amuse, voilà tout. Et si vous trouvez cette distraction dangereuse — ce que je comprends — je ne vous en voudrai pas de me planter-là1. Vous avez été déjà assez courageux. Un bon point.

— Mon amie, ayez confiance en moi, ne doutez jamais de moi... Asseyez- vous .

— Vous êtes magnifique; vous n'avez pas peur ?

— De quoi aurais-je peur ?

— De moi. Alors, vrai, on me soupçonne d'avoir volé sept mille francs pour les dépenser dans des orgies extraordinaires, avec un monsieur de la rue du Roi-de-Sicile ?

— Gilberte, je suis là pour vous défendre.

— Et si c'était vrai ? ,

— Je vous plaindrais profondément.

— Et puis ?

— Et puis j'essaierais de vous guérir.

— Jean, un bon conseil : fuyez.

— Je reste. Voulez-vous me donner votre bras, Gilberte ?

— J'ai bien envie de m'en aller.

— Il ne faut pas. Les méchants et les sots ont cela de commun avec les fauves qu'en les regardant en face on les empêche de mordre. Gilberte, je n'ai jamais eu plus de tendresse pour vous qu'en ce moment. Mais je n'ai aucun droit... Voulez- vous me donner celui de vous assister ?

Gilberte était émue, mais elle se défendait contre cette émotion. Tout à l'heure elle confondait Jean avec les autres, dans sa rancune. Maintenant il lui paraissait très brave. Dans cette solitude qui s'était créée tout à coup autour d'elle, un ami lui restait. Elle prit la main que Jean lui tendait et la serra.

— Je vous pardonne, murmura-t-elle.

— Quoi? interrogea-t-il.

— Chut !

Ils rejoignirent Mme ^.guilanneuf qui s'ennuyait toute seule sous son bosquet. Et à demicachés, ils regardèrent la fête. Les castes ne fusionnaient pas. Il y avait un petit groupe d'hommes et de femmes très élégants qui s'amusaient entre eux dans un coin que les profanes évitaient. Il y avait le groupe Crancelin. A l'écart, de tout jeunes hommes causaient avec d'autant plus de gravité qu'ils avaient amené

de petites amies abondamment fardées et couvertes de pierreries. La grille franchie, on aurait pu voir d'humbles voisins qui profitaient de la musique, les uns pour écouter, les autres pour essayer d'adopter la polka et la valse à ces rythmes inconnus. Vers minuit, Mme Aguilanneuf et Gilberte se retirèrent. Dans la voiture, Mme Aguilanneuf resta silencieuse pendant quelques minutes. Enfin elle déclara :

— Il est assez étrange que l'on m'ait laissée seule pendant toute la soirée. Que se passe-t-il donc ?

— Je t'expliquerai tout cela plus tard, répondit Gilberte. Il y a eu des potins.

— Mon Dieu! gémit Mme Aguilanneuf; il va encore être question de ton père!

— Ils ont appris...

— Que tu étais Gilberte Malandre...

— Ce n'est pas un déshonneur, mère...

— M. Aguilanneuf qui est si bon pour toi!

— Père...

— Ton père!... Veux-tu savoir ce qu'est ton père ? Tu me rendras cette justice que je n'en parle jamais. Lui... il ne doit pas se gêner, lui, hein? Avec ses airs de fausse bonté!... Faut- il que je retrouve toujours cet homme sur mon chemin! Eh! parbleu, voilà pourquoi les gens nous fuient! J'aurais voulu éviter ça jusqu'au moment de ton mariage. Tant que tu as porté le nom d'un homme honorablement connu, d'un commerçant qui a réussi, tout allait bien! Maintenant!... Tu es sûre que le chauffeur ne peut pas m 'entendre ? Cela me poi-

gnarde de revenir sur ce passe. Mais si peu souvent que tu voies M. Malandre, il est très capable de te fausser l'esprit...

— Oh ! je te jure...

— Je préfère que tu aies mon son de cloche à moi. J'espère que tu seras assez intelligente pour choisir entre les deux versions, celle de ta mère qui ne t'a jamais abandonnée et qui t'a donné, avec l'homme admirable, admirable tu entends qu'est ton beau-père, le bien-être que tu as actuellement. Car nous avons refusé la pension qu'offrait ton père. Quand M. Aguilanneuf fait les choses, il ne les fait pas à demi!

— Je n'insisterai pas sur les parents de M. Malandre, commença Mme Aguilanneuf. Je n'oublie pas que ce sont tes grands-parents et qu'ils sont morts. M. Malandre père composait, paraît-il, de la musique, mais il trouvait ses contemporains indignes de l'entendre et il la gardait pour lui le plus souvent. Personne ne s'en plaignait. Quoi qu'il fît, cela sonnait toujours comme une marche funèbre. Je me souviens d'un hymne à la joie dont il nous gratifia un soir et qui, s'il avait été capable d'arracher autre chose que des bâillements, nous aurait arraché des sanglots. Ton grand-père ne se mettait pas au piano sans avoir l'air de conquérir le monde après lui avoir imposé silence. S'il daignait vous adresser la parole, il vous toisait d'abord comme s'il voulait vous envoyer sa malédiction! Il gagnait péniblement sa vie,

et Mme Malandre avait été forcée de s'établir modiste. Elle était faible, assez innocente, et si son mari lui avait commandé de passer par un trou d'aiguille, elle eût essayé d'y passer. Tu comprends bien qu'ils n'élevèrent pas leur fils. Cela ne s'appelle pas élever un enfant que de lui corner aux oreilles : « Tu seras artiste ! Il y a les artistes et puis, après, rien ou presque rien! » La bohème!... Je ne peux prononcer ce mot sans frissonner. Tu ne sais pas ce que c'est... Tu vois ça à travers Henry Murger... Un atelier sans feu, une assiette de charcuterie, des courses à pied, sous la pluie... Une robe à se mettre sur le dos, une seule robe ! Et les coups de sonnette des créanciers...

Ma grand mère à moi avait un très grand talent dans la finance. Ton père t'a parlé d'elle ? Non... Oh! c'était une femme de tête et qui s'entendait à régenter, à administrer... Je tiens un peu d'elle. Ma mère avait un commerce de primeurs... C'était tout à fait un autre monde que celui des Malandre. Malheureusement, j'étais jeune, je lisais beaucoup de romans. "J'avais la vocation de muse! Toute enfant, j'avais vu une Nuit de Musset dans une représentation à bénéfice. Je voulais devenir la belle demoiselle à robe blanche qui pose sa main sur la tête d'un pur artiste et l'exhorte à travailler. Jetais jolie. Beaucoup de gens très bien m'avaient déjà pressentie. Je choisis Roger-Sébastien Malandre. Je lui apportai une dot.

— Ah!

— Tu l'ignorais ?

— Oui.

— Parbleu. Il ne s'en vante pas!

— Et je te demande pardon, mère, si j'insiste, cette dot... combien?

— Importante... pour l'époque.

— Mais encore ?

— Il te faut un chiffre? Cinq mille francs... six mille peut-être... Si tu te reportes à l'époque... Pour l'époque c'était quelque chose. Plus assurément que n'en méritait M. Malandre qui ne mettait exactement rien dans la communauté. Mes six mille francs de dot n'étaient peut-être pas exactement en argent monnayé. Depuis si longtemps... je n'ai pas un souvenir exact : il y avait des meubles, du linge, des bijoux... Veux-tu être assez aimable pour ne pas m'interrompre et assez respectueuse pour ne pas me poser des questions incessantes ? Je continue. Etant d'une famille de finance et de gros commerce, je n'entendais rien à la peinture. Je croyais que pour un métier de meurt-de-faim, ton père qui gagnait quelques sous àjpeinturlurer des services de table avait encore une situation exceptionnelle et que c'était déjà superbe, dans cette profession-là, d'avoir la niche et la pâtée. Un jour, comme il pleuvait et que naturellement j'allais à pied, je rencontrai boulevard Malesherbes un ami de ta grand 'mère, M. L ajuste. C'était un boursier gui avait très bien réussi. Il se préparait à entrer chez un peintre qui était en train de faire son portrait : « Entrez avec moi, me proposa-t-il, cela vous mettra à l'abri de ce déluge et vous me don-

nerez votre opinion . » Je le suivis . Ah ! nia chère enfant! J'eus tout à' coup la révélation de ce que pouvait faire le talent, quand il est allié à un peu d'esprit pratique. J'étais chez François Longepierret, le grand jportraitiste. Il habitait un hôtel particulier, boulevard Malesherbes et il l'avait arrangé comme un peintre sait arranger son intérieur, quand il gagne cinq cent mille francs par an. Un palais, ma chère enfant! Mieux qu'un palais : un temple. Des tapis magnifiques. Un lustre de cathédrale... Des meubles si lourds que l'on avait de la difficulté à déplacer une chaise. D'énormes bouquets dans des vases de cristal. C'était aussi beau chez Longepierret que c'est beau chez nous aujourd'hui. J'en suis restée abasourdie. Et Longepierret lui-même était habillé comme un prince. Un pantalon impeccable. Un veston de velours noir avec la rosette de la Légion d'honneur. Une perle magnifique à sa cravate. On sentait que s'il portait les cheveux longs, c'était par manière de concession à ces confrères pauvres qui mettent leur amourpropre dans la longueur de leur tignasse. Je pensais : « Il ne va pas travailler comme ça. Il va mettre une blouse. » Pas du tout : il s'installa devant un chevalet, prit sa palette et commença à peindre. Il était assez difficile de faire un chef-d'œuvre avec M. Lajuste, rond comme une bille, chauve comme un œuf et congestionné. C'était très ressemblant et comment te dirai- je ? très probe. Certes, je ne suis pas une fine connaisseuse. Même, si tu veux mon avis,

j'estime que l'on attache trop d'importance à des images. Qu'un étang peint sur cinquante centimètres de toile puisse valoir mille fois plus cher que l'étang réel, je trouve cela assez grotesque et même immoral. Néanmoins, j'aimais et j'aime encore la manière de Longepierret. Il ne sabote pas. Il se donne du mal pour faire ressemblant. J'étais donc sincère quand je dis :

— Moi, je trouve ce portrait magnifique ! Longepierret s'inclina.

— Vous savez, lui apprit M. Lajuste, que vous avez affaire à quelqu'un qui est presque de la partie. J'ai oublié de vous dire que Mme Malandre était la femme d'un de vos confrères. Mais il est jeune, il commence, et, bien entendu, vous ne le connaissez pas.

— Je le connais, répartit Longepierret.

— Vrai? Vous voyez, chère amie...

— Je le connais... C'est un entêté... Il ne manque pas d'un certain talent; mais quel entêté!

J'étais de cet avis; pourtant je ne soufflai mot. J'étais honteuse. Longepierret voulut bien m'expliquer que Roger était de ses ennemis, mais qu'il ne lui en voulait pas, qu'il était habitué à ces hostilités et que cela ne l'empêchait pas de persévérer dans la bonne route. Il ne déniait pas à ton père une certaine patte, une certaine facilité, un certain sens de la couleur, mais tout cela était gâché par la vanité, par le désir immodéré d'étonner son prochain, par des théories de café et des enthousiasmes de brasserie. Ce jour-là, Longepierret me prédit

toute la suile de tourments dont je devais avoir a souffrir. Il conclut :

— Puisqu'un hasard, dont je suis enchanté, vous a conduite ici, madame, expliquez donc à votre mari que je ne suis pas un ogre, et que loin de dévorer les jeunes, je suis tout prêt à les appuyer s'ils ne sont pas trop fous et s'ils montrent un peu de bonne volonté et même de respect pour leurs aînés. Malandre est dans l'erreur, quand il s'obstine à déplaire au public dont nous dépendons, quoi que nous fassions. Il a pour femme — vous permettez cette constatation à un artiste — le modèle le plus merveilleux que l'on puisse rêver. Or, j'ai vu de lui le portrait d'une vieille alcoolique, et comme paysage, un coin de la rue des Saules, l'endroit le plus lépreux de Montmartre. Qu'il aille faire avec vous un voyage en Italie. Il n'aura qu'à vous regarder et à regarder autour de lui pour prendre une double leçon de beauté : la beauté humaine et la beauté de la nature... Dites-lui cela de ma part et ajoutez que s'il veut venir me voir je lui donnerai volontiers, et confraternlellement, quelques conseils...

Jamais je n'avais entendu aussi bien parler. Longepierret venait d'exprimer ce que je pensais confusément. Je rentre à la maison. Dialogue :

Moi. — Nous devrions faire des économies.

Ton père. — Quel mot!

Moi. — Pas pour acheter des obligations, bien sûr! Pour aller faire un voyage en Italie.

Ton père. — C'est bien surfait!

Moi. — L'Italie surfaite! Ça te servirait.

Ton père. — A quoi ?

Moi. — A peindre de beaux tableaux.

Ton père. — Il y en a assez qui imitent les Italiens. Moi, Montmartre me suffit.

Moi. — Il me semble, pourtant, que Venise n'est déjà pas si mal!

Ton père. — Ziem-badaboum !...

Moi. — Qu'est-ce que tu penses de Longepierret ?

Ton père. — Ta conversation est bien artistique aujourd'hui, la p'tiote — il m'appelait la p'tiote pour me remettre à ma place, bien entendu. — Ce que je pense de Longepierret ? C'est un H. C.

Moi. — Qu'est-ce que ça signifie ?

Ton père. — Hors concours ou Horrible Cuchonv Longepierret est un immonde crétin, un âne bâté, l'empereur des moules et le vice- président des saligauds. Il peint avec le balai des cabinets. Ses tableaux qu'il fait payer vingtcinq mille francs ne vaudront pas cinq louis en 1921.

Moi. — Tu parles toujours de 1921! Longepierret...

Ton père. — C'est le t}Tpe même, la personnification de ce que j'exècre le plus. C'est le faux artiste dans toute sa hideur, l'apôtre du truc, du chic mondain, un menteur et un banquiste. Voilà ce que je pense de Longepierret. Làdessus, brûlons du sucre, ouvrons la fenêtre et parlons d'autre chose.

Je me tus, mais quelque temps après je fis

la connaissance d'un ami de ton père. M. Lobignoc, qui a gagné une fort jolie fortune dans les paysages des Landes et qui a fini par se retirer là-bas quand son astre a décliné. Lobignoc me répéta exactement ce que m'avait dit Longepierret. Lui et sa femme se désolaient de me voir si mal mise et obligée de compter sou par sou. Je devenais raisonnable. Je commençais à ne plus prendre les folies de ton père pour paroles d'Evangile et à raisonner un peu. Je me voyais consumant ma jeunesse dans un atelier qui était un galetas et sans société d'aucune sorte. Ton père ne voyait personne. Quelle existence! On se levait à cinq heures du matin, on se couchait à neuf heures du soir. Jamais de promenades. Ton père haïssait le théâtre; il y apportait un visage si lugubre que ses voisins eux-mêmes, impressionnés, ne pouvaient plus s'amuser : il les glaçait, positivement. Quand il peignait ses assiettes, il me permettait de causer et de chanter; mais quand il travaillait pour son compte, il fallait rester tranquille, ne plus ouvrir la bouche, ne plus risquer un geste. Que j'ai souffert, mon enfant!? J'ai essayé d'en sortir et d'aboucher ton père avec des marchands qui nous auraient sortis de la gêne. Ah! bien, ouiche! Il m'aurait tuée plutôt. Là-dessus, il tomba malade. Il n'avait jamais été bien naturel, du côté du cerveau. Tout à coup, il fut pris de lubies extraordinaires. Il restait des heures à regarder n'importe quoi : le ciel, une fleur. Il se repose dans une maison de santé et pendant ce temps-là je me dé-

brouille. Il avait peint une machine énorme; cela s'appelait l'Eté, un tableau impossible à cause de ses dimensions et de son manque de goût. On y voyait des bonnes femmes nues, des animaux violets, est-ce que je sais ! Je tombe par chance sur un imbécile qui avait un grand mur à boucher. Il me donne de cette saleté cinq cents francs. Ton père revient et me fait une scène terrible. Un peu plus, il reprenait le tableau. Alors, ma foi, j'ai jugé que j'avais fait tout mon devoir. Je ne pouvais plus reprendre cette existence-là. C'est très joli, l'art, mais quand cela devient une prison...

J'ai rencontré un homme qui m'a comprise, qui m'a plainte, qui m'a soutenue, qui m'a encouragée. M. Aguilanneuf n'était guère plus riche que ton père à ce moment-là. Mais il rongeait son frein. Il était ambitieux... Tu ne dis rien, Gilberte... Ce n'est pas un mal d'être ambitieux. Je te souhaite un mari ambitieux. J'étais sûre qu'à la première occasion, Ferdinand deviendrait millionnaire. Il est lucide, lui; il ne se paie pas de mots. Il ne considérait pas la pauvreté comme une nécessité, mais comme une impasse dont il s'agissait de sortir immédiatement. Ça n'a pas traîné. Il a trimé dur, pendant quinze ans, en province. Et puis, la chance est arrivée tout à coup et nous sommes entrés à Paris en triomphateurs. J'ai voulu que tu portes son nom. J'aurais agi autrement si ton père, même misérable, avait été illustre ou célèbre, ou tout simplement connu. J'ai le respect de l'art. Mais nulle part il n'est question de lui,

sauf dans quelques canards de ratés. Comme je te crois du bon sens, je ne t'ai jamais empêchée d'aller le voir. J'étais sûre que tu ferais la part du feu quand il te débiterait ses sornettes habituelles. Remarque que je ne lui en veux pas. Il a sa conception à lui du bonheur : rester pauvre, rester ignoré, déménager tous les deux ans et ne jamais prendre une distraction, ne pas voir pendant des jours et des jours un être humain, cela lui paraît indispensable à une vie bien ordonnée. Compare un peu avec ton beaupère, qui n'a pas d'instruction, je te l'accorde, mais qui donnerait bien un bal tous les huit jours si nous avions des relations. A qui doit aller ta reconnaissance ? Sur qui dois-tu prendre exemple ? Tu ne te rends pas compte à quel point ton silence m'énerve, Gilberte. Tout ce que tu es, tu le dois à ton beau-père. Il n'est peut-être pas agréable de rouler dans une bonne automobile ? Seigneur, pourquoi ton père n'at-il pas donné suite à un de ses vieux projets. Il serait à l'heure actuelle loin de Paris. J'étais sûre que la catastrophe nous tomberait sur le nez un jour ou l'autre...

Charise Crafte et Yvonne Brassadelle échangeaient des confidences.

— Je n'ai jamais aimé Gilberte Aguilanneuf, expliquait Yvonne, bâtie en angles et qui semblait vouloir piquer son interlocutrice de son nez, qui était pointu, il n'y avait pas de sympathie entre nous : on ne sait jamais ce qu'elle pense et j'abomine son genre d'esprit, si tant est que l'on puisse appeler cela de l'esprit. Mais j'avoue qu'elle me fait pitié. Pas à toi? Si tu l'avais vue! Tout le monde la fuyait. Une vraie brebis galeuse! Pourquoi s'obstine-t-elle à fréquenter dans notre monde ? Elle savait bien qu'elle nous rencontrerait tous chez le mandarin. Il paraît qu'elle a injurié M. Faulcre. Mais M. Faulcre est dans la vérité : « Je ne me considère pas comme insulté, a-t-il dit; quand on ne se considère pas comme insulté, il n'y a pas

d'insulte. » Je ne Le cacherai pas que Gilberte a essayé d'en faire autant avec moi. Une histoire de conserves... Papa a vendu, paraît-il, des conserves autrefois. En tout cas, il n'en a pas gardé le souvenir. « M. Faulcre a raison, m'a expliqué papa, je considère les divagations de cette malheureuse comme nulles et non avenues. » D'ailleurs, qui rendre responsable? On ne connaît pas M. Aguilanneuf. Il y avait bien Jean Aubette qui prenait le parti de Gilberte. On en sera quitte pour rompre avec lui...

— Parle pour toi, interrompit Charise.

— Quoi? Tu te sépares de nous? s'écria Yvonne.

— Pas en ce qui concerne Gilberte. Mais pour Jean Aubette, c'est une autre affaire. Yvonne, tu es une amie, une véritable amie ?

— Certes.

— J'ai besoin de Jean Aubette.

— Pourquoi ?

— Pour mon avenir...

— Simplement ?

— Simplement.

— Oh! mais Charise, tu m'intéresses...

— Ne crois pas que je veuille l'arracher £ Gilberte. Il s'agit d'un ami de Jean, du baron Fauchard.

— Tu aimes le baron Fauchard ?

— Je l'aime.

— Comme dans les romans ?

— Mieux que dans les romans. Ma chère, il ne m'a pas fait la cour. C'est à peine s'il a été poli. C'est une nature que j'ai devinée : vio-

lente, sombre, orageuse, concentrée. Un romantique. Imagine-toi — tu ne le répéteras à personne, tu me le jures ? — que je l'ai trouvé caché dans mon box, au vestiaire du golf.

— Dans quelles intentions, Seigneur ?

— Comme ce n'était pas pour me voler...

— Mais c'est une aventure, ma chère!

— Bien entendu, je me suis fâchée.

— Et il est parti ?

— Tout de suite. Il avait l'air désespéré.

— Tu ne l'as pas revu ?

— Je crois le revoir partout.

— C'est un signe, ça.

— Tais-toi !

— Dame, l'obsession...

— Hier encore. Figure-toi que l'on m'avait signalé un maroquinier en gros qui vend des sacs en cuir rouge ravissants et pour rien...

— Oh! Charise, donne-moi l'adresse.

— J'ai promis de ne la donner à personne; c'est Mme Cride qui l'a exigé pour que nous n'ayons pas toutes le même sac de cuir rouge, comme un pensionnat.

— C'est bien, je n'insiste pas...

— Mais je te la donnerai à toi, ma perle, sous condition que tu ne le diras à personne.

— Tu es un chou. Je pourrai mettre dessus mon monogramme en brillants ?

— Ce serait d'un goût atroce. En argent, ma petite. Mais où en étais-je ? Ah ! oui : je vais chez le maroquinier, j'emporte mon sac et en descendant, rue Turbigo, qui est-ce que je crois ▼oir ?

— Le baron!

— Le baron, rue Turbigo ! Je t'assure que je suis complètement folle. Tu vois le baron Fauchard rue Turbigo ! Et dans quelle tenue ! Un veston bleu usé, un pantalon kaki trop court et avec des poches aux genoux, des ribouis éreintés; il n'avait pas de gants et il portait un paquet, un affreux paquet de linge ou de vêtements...

— Alors que, selon le code des élégances, un homme du monde ne peut se charger que d'un melon et encore sans qu'il soit enveloppé!

— C'était un garçon de bureau que j'avais pris pour le baron Fauchard. Le fait est qu'il lui ressemblait d'une manière frappante...

— Qui sait ? Il paraît que Gilberte se déguise en petite bonne pour aller faire ses farces dans des quartiers impossibles. Il la rejoint peutêtre...

— Ne me dis pas ça, même en riant!

— C'est une bande!

— Yvonne, je t'en supplie!... J'aime!

— Tu aimes ?

— Et comment !

— Où habite-t-il, ton baron ?

— Je n'en sais rien. J'ai consulté des annuaires mondains. Je n'ai trouvé qu'un Fauchard : Léopold Fauchard, ancien ambassadeur, membre de l'Institut, grand officier de la Légion d'honneur, avenue Victor-Emmanuel-III. Il avait le téléphone. Je n'ai pas hésité. Je lui ai téléphoné.

— Qu'est-ce qu'il t'a répondu ?

— Comme je lui ai dit que c'était de la part de l'Elysée, il a été très poli. Il m'a affirmé qu'il ne connaissait aucun baron Fauchard, que s'il y en avait un, il le saurait.

— Tu en déduis ?

— Que nos ambassadeurs ne sont au courant de rien. 'Mais je veux en avoir le cœur net. Et j'ai demandé à papa de se renseigner auprès de M. Jean Aubette aujourd'hui même.

— Ce qui fait que ce soir tu seras fixée.

— Ma chère, tâte mes mains, je suis glacée.

— Tu me le téléphoneras, dès que tu auras la réponse.

— Je te le promets. Tu es gentille.

— Et tu sais, il n'y a pas de curiosité dans mon cas. Il y a de l'affection pour toi, voilà tout. Je t'envie, tu auras construit toi-même ton bonheur.

Durant que ce dialogue s'échangeait, le pseudobaron Fauchard s'attachait patiemment à la personne d'une petite dame, sur la. demande d'un mari soupçonneux. La petite dame ayant eu vent de cette poursuite, s'amusait à promener Fauchard dans les magasins de nouveautés, dans les expositions de peinture, aux Champs-Elysées, au Bois de Boulogne. Elle était infatigable, malgré la chaleur. Cependant, Charise persécutait son père et sa mère et leur répétait : « Vous devez me comprendre et m'assister, puisque vous avez fait un mariage d'amour. » C'était une légende que M. et Mme Crafte laissaient courir. Ils en étaient cruellement punis. Lasse de broder un vain tortil sur des

mouchoirs mystérieux et d'essayer cette écriture aristocratique dite « à la cathédrale », en signant des « baronne Fauchard » que personne ne voyait, Charise brûlait ses vaisseaux.

— Nous ferons ce que tu voudras, larmoya M. Crafte qui ressemblait au Juif errant des images populaires, sauf qu'il était gras et qu'il arborait un nez illuminé par les vins généreux. Nous ferons ce que tu voudras, mais il est de mon devoir de te prévenir : nous n'avonS pas fait un mariage d'amour. Et tu vois que nous ne nous en trouvons pas trop mal. La vérité, c'est que Me Plouque, notaire à Seillerades, étant allé chasser un jour chez Me Balentin, notaire à Denouville, lui dit au cours du déjeuner : « Les situations du jeune Crafte et de la petite demoiselle Aureau sont équivalentes. Cela ferait un bon mariage, mais les familles ne se connaissent pas. » Les familles se connurent et la chose était, ma foi,; à peu près convenue quand on nous présenta, n'est-ce pas, Mathilde ? C'est pour plaire à ta vieille tante Mélanie, qui a ses idées et qui est romanesque, que nous avons un peu arrangé ça. Inutile d'ajouter que si ta mère m'avait déplu, je n'aurais donné aucune suite à ce projet.

— Et encore ! reprit Mme Crafte qui offrait à l'admiration des connaisseurs un visage de paysanne, voire de paysan, qui semblait tanné, cuit et recuit par la bise et le soleil. Et encore! Ton père portait déjà la barbe et je détestais la barbe. Crois-tu qu'il correspondait à pion idéal ? Mais l'idéal, ma chère enfant, c'est un mot pour

journaux de modes. Je voulais épouser un officier de hussards. Ainsi, tu vois! Et trouve un ménage plus heureux que le nôtre ? Ne compte pas les petites discussions qui nous séparent quelquefois. C'est indispensable. Il faut un peu de mauvaise humeur pour entretenir la bonne humeur, Tu nous fais beaucoup de peine en nous obligeant à courir après le premier venu...

— Je serai la baronne Fauchard ou j'y perdrai mon nom. déclara Charise.

— Eh ! parbleu, perdre ton nom, tu ne demandes pas autre chose! conclut M. Crafte avec impatience. Je devrais t'envoyer promener; c'est ton avis. Mathilde ?

— C'est mon avis! articula Mme Crafte.

— Mais nous avons pris la désastreuse habitude de toujours céder à tes caprices et je veux bien t'obéir pour la dernière fois. Je prendrai mes renseignements sur ce jeune homme.

— Tu apprendras peut-être qu'il est marié et qu'il a six enfants! railla Mme Crafte. Le mieux serait que tu retournes au golf, Charise; c'est mal fréquenté, j'en conviens, mais la radiation de Gilberte Aguilanneuf n'est plus qu'une question d'heures. Alors tu reverrais le baron, tu me le présenterais et lu n'aurais pas besoin de déranger ton père.

— Invitez Jean Aubette à dîner, proposa Charise.

— C'est une idée.

Le refus de Jean vint contrarier ce programme. Les Crafte patientèrent quelques jours encore, mais Charise ayant demandé innocem-

ment quel suicide était le plus sûr, de la noyade ou de l'empoisonnement, M. Crafte se décida et alla voir Jean Aubette. 11 en revint bouleversé, s'arrangea pour rentrer à l'insu de sa fille et tomba anéanti sur un 'fauteuil, en face de sa femme.

— Ce qu'il nous arrive est inimaginable, bégaya-t-il et tu ne devinerais jamais...

— Le baron Fauchard est marié. Je l'avais deviné! coupa Mme Crafte.

— Mieux que cela ! Le baron Fauchard est baron comme je suis marquis. Et sais-tu quel est son métier ?

— Cambrioleur !

— Non : le contraire.

— Gendarme ?

— Tu brûles ! Le nommé Fauchard est détective ou, plus exactement, employé chez un détective.

— Ce cluO de golf est bien composé! J'en ferai tous mes compliments à Cherpray-Barfleur.

— Attends : c'est Cherpray-Barfleur qui l'a introduit pour une enquête au sujet de ce fameux vol.

— Il faut appeler Charise.

— Elle est sensible. Cette révélation ^pourrait lui faire le plus grand mal.

— Ne te mêle de rien.

Mme Crafte se précipita dans la chambre de sa fille, la baisa au front, l'attira sur sa poitrine et lui dit :

— Ton père a tous les renseignements, ma

chérie; ce mariage est impossible. Ne me demande pas pourquoi.

— Je te le demande.

— Ce jeune homme est parti; il s'esl expatrié.

— Mon Dieu, il s'est tué pour moi!

— Non!

— Si : je le sens, j'en suis sûre; c'est un violent, c'est un timide; il s'est tué.

— Tu lis beaucoup trop de romans sentimentaux. J'hésitais à te révéler la vérité, mais puisque tu m'y pousses... D'abord, il n'est pas baron.

— Qu'en sait-on ?

— II s'appelle Fauchard tout court. Et, ma pauvre enfant, c'est un détective. Il venait faire une enquête au club du golf, pour le vol...

Charise s'évanouit. Cet évanouissement ne dura que quelques secondes. Elle se releva ensuite et murmura :

— Il n'y a pas de sot métier. Pourquoi n'aituerait-on pas Raffles ou Sherlock-Holmes ?

— Tu as lu beaucoup trop de romans policiers, reprocha Mme Crafte qui détestait les livres et leur attribuait tous les crimes. Quel entêtement ! Repose-toi donc sur nous qui avons beaucoup vécu, qui avons l'expérience qui te manque, du soin de te trouver un mari. En dehors de nous, tu n'essuieras que d'amères déceptions.

M. Crafte jugea le moment venu d'apparaître et d 'intervenir :

— Tu peux me remercier. J'ai eu bien du

mal. M. Jean. Aubette refusait de me recevoir. Il a la tête absolument tournée par Gilberte Aguilanneuf. J'ai dû agir par surprise et rentrer chez lui avec un fournisseur. Quand il m'a vu. il n'a pas osé me jeter à la porte, et il m'a donné tous les renseignements dont j'avais besoin, mais avec quelle maussaderie ! Exactement comme on jette un os à un chien. Pour un homme comme moi, c'est très agréable! On me donnerait cent mille francs que je ne recommencerais pas. J'ajoute que j^ai dû promettre de saluer Mlle Aguilanneuf quand je la rencontrerai et même de protester au cas où on l'accuserait devant moi. Aubette avait des yeux effrayants. Il m'a fait peur. Il a ajouté qu'il cherchait les responsables et qu'il les punirait d'une façon exemplaire. « A quel titre? » lui ai- je demandé. Il m'a répondu : « Au titre d'un homme qui ne laissera pas insulter une jeune fille absolument innocente. » Avant de partir, je lui ai dit : « Monsieur Aubette, un service en vaut un autre : vous êtes jeune, vous n'avez pas de famille. Je tiens à vous prévenir qu'il court de mauvais bruits sur la place, au sujet de M. Aguilanneuf. Vous n'avez pas besoin de vous fâcher : il ne s'agit pas d'une jeune fille, cette fois. M. Aguilanneuf est entré dans mille affaires dont les débuts ont été prestigieux, mais qui vont au pouf comme l'eau d'un fleuve va à la mer. N'importe qui vous documentera. Remarquez que je n'établis en ce moment aucune corrélation entre ce fait et... l'incident regrettable du golf. Cela ne me re-

garde pas. Je ne me mêle que de ce qui me regarde. »

— Il a voulu se venger en calomniant son ami le baron Fauchard! glapit Charise. Il faut être aveugle pour ne pas voir ça. C'est évident! C'est aussi clair que le jour! Il ne peut pas épouser Gilberte. alors il veut m empêcher d'épouser le baron. Du moment que Gilberte et son père sont tarés, il faut que tout le monde soit taré. Dire que je vous écoutais et que je vous ai cru ! Oh ! mais je le retrouverai ! Et ça ne se passera pas ainsi. Il y aura, un duel.

— Il n'y aura rien du tout, conclut M. Crafte. Assez de billevesées ! Ton Fauchard est employé chez Kilwis où l'on peut le voir chaque jour.

— C'est donc lui que j'avais rencontré rue Turbigo! murmura Charise, livide.

Et elle reprit, mais sans conviction :

— Il est peut-être baron... C'est peut-être du détective amateur. . .

— Un mariage ne se fait pas avec des « peutêtre », édicta Mme Crafte. Les « peut-être » n'ont pas de place dans les contrats. Mouchetoi, mon enfant. Tu as agi comme une sotte, ce n'est pas une raison pour continuer a nous taper sur les nerfs avec tes jérémiades. L'été vient. Prépare-toi à aller au bord de la mer. Mais maintenant que je te connais, je te prie de croire que tu ne mettras pas les pieds sans moi au Casino 1

C'était le jour de réception de Mme Aguilanneuf. Le jour de « déception » affirmait Gilberte. Car Mme Aguilanneuf comptait toujours sur une foule qui s'obstinait à' ne pas venir. Cette fois, ce fut particulièrement lugubre. Les porte-fenêtres des trois salons étaient ouvertes sur le parc que le printemps baignait d'une merveilleuse tendresse. Deux valets d'antichambre en grande tenue montaient la faction en vain. Un troisième, derrière la porte, se préparait à annoncer les visiteurs. Le maître d'hôtel et deux aides gardaient un buffet surchargé de victuailles et de chatteries dont l'office tout à l'heure se régalerait...

— Il n'est pas cinq heures, remarqua Mme Aguilanneuf. Les gens sont bien ennuyeux. Ils arrivent tous ensemble vers six heures. C'est la mode !

— Ma pauvre maman, dit Gilberte, ne t'attends pas à faire le maximum.

— Nous noterons ceux qui ne viendront pas et Ferdinand les repincera dans ses affaires.

A ce moment, la cloche retentit. Le beau laquais annonça coup sur coup :

— Mlle Ziteaux; M. Cataire; M. et Mme Leguèpard.

Mlle Ziteaux enseignait la langue anglaise à Mme Aguilanneuf et la harpe à Gilberte. M. Cataire et M. Leguèpard étaient employés chez M. Aguilanneuf. « Pas les fauteuils, les chaises, les petites chaises ! » glissa Mme Aguilanneuf à sa fille. Sa fureur ne connut plus de bornes quand M. Leguèpard se mit à rouler une cigarette : « Vous serez mieux pour fumer dans le jardin », conseilla-t-elle d'une voix âpre.

— D'autant que vous avez un jardin magnifique, prononça M. Leguèpard.

C'était un petit homme auguste et qui portait son ventre avec fierté. Sa femme, ne le sentant plus à proximité, envoya à Gilberte un coup d'œil suppliant. Gilberte lui fit signe et s'assit près de la fenêtre avec elle. M. Leguèpard fumait avec volupté. Tout à coup, il s'arrêta. Mme Aguilanneuf, sur les conseils de son maître d'hôtel qui avait servi pendant vingthuit ans au château de la Billeraie, avait acheté un paon. Cet animal familier et qui s'ennuyait probablement tout seul était venu d'un pas solennel et précautionneux à la rencontre de M. Leguèpard qui adressait quelques politesses à l'oiseau royal : « T'es beau! Oh! que t'es beau! T'es rudement beau, tu sais! » Les paons

ne se montrent pas difficiles sur le chapitre des compliments. Celui-là se mit à faire la roue.

— Regardez cette poule faisane! s'écria Mme Leguêpard. Ce qu'elle est coquette!

— Quel bonheur que nous soyons entre amïs ! s'écria Mme Aguilanneuf. Vous n'avez donc jamais vu de paon, ma chère dame ?

— Non, jamais. Ça parle, n'est-ce pas ? Mon mari essaie de lui faire dire : « T'es beau », mais l'autre ne veut rien savoir.

— Mlle Ziteaux va nous jouer quelque chose, interrompit Mme Aguilanneuf. Gilberte l'accompagnera. Après cela, mon Dieu, nous goûterons et tant pis pour les retardataires! D'ailleurs, je crois que je n'aurai pas grand monde aujourd'hui : il y a une séance très importante au Sénat et une répétition générale dans un cabaret de Montmartre. Gilberte, passe une chaise à M. Cataire.

M. Cataire avait toujours suivi M. Aguilanneuf. Il appartenait à cette race dangereuse des résignés sarcastiques, de ceux qui attendent la culbute pour triompher : « Je l'aurais parié! mais je ne vous ai rien dit parce que toutes mes observations auraient été inutiles. » C'était un homme d'âge qui hochait volontiers la tête en agitant la main comme s'il signifiait : « Ce n'est rien! Attendez un peu! Vous allez voir ! » Il avait la moustache triste, le teint jaune et les yeux bridés d'un de ces bonshommes japonais en porcelaine teinte qui mettaient leur sagesse énigmatique dans la vitrine Louis Quinze de Mme Aguilanneui. Il examinait les objets d'art

un à un, comme s'il avait voulu les recenser en vue d'une vente prochaine et, après chaque examen, il sifflotait d'une façon assez irritante.

— Vous attendez que les Corots fassent la roue ? lui dit assez durement Mme Aguilanneuf.

— S'il faut pour cela que je leur répète:

< T'es beau ! t'es beau ! » comme fait Leguêpard a votre paon, je crois que nous n'assisterons pas à ce spectacle, chère madame.

— Et pourquoi donc ?

— Nous sommes entre nous. Nous sommes entre amis. Tout cela est faux, archifaux. Et je le déplore. S'il s'agissait de tableaux authentiques, les marchands auraient été dupés... Authentiques, ces tableaux seraient pour rien... pour rien... Mais en tant que faux, ils ont coûté beaucoup trop cher. Je l'ai expliqué à Aguilanneuf.

— Ces œuvres d'art nous plaisent et nous n'avons pas l'intention de les vendre.

— Ce raisonnement vous honore, chère madame, il vous honore, mais il ne tient pas debout. Pour moi, chaque fois que je viens ici, je suis désolé. Je ne suis qu'un pauvre, mais j'ai une gentille collection.

— Eh bien, gardez-la, et gardez, par la même occasion, vos appréciations artistiques. Mademoiselle Ziteaux, jouez, je vous prie.

Tout geste de Mlle Ziteaux semblait longuement prémédité. C'était une longue personne* 'sèche et désuète et qui devait se prénommer Adélaïde. Elle se déganta avec les grâces étu-

diées qu'affectaient les comédiennes du temps où l'on portait des gants à dix-huit boutons.

— Monsieur Leguêpard, cria Mme Aguilanneuf, laissez ce paon tranquille et venez ici : Mlle Ziteaux et ma fille vont nous jouer quelque chose.

M. Leguêpard jeta sa cigarette, envoya en manière de plaisanterie un grand salut à l'oiseau, s'essuya les pieds comme sur un paillasson à l'entrée du salon et regarda avec une double terreur la harpe menaçante et le piano à' queue. Les dimensions et les ornements de cet instrument parurent le retenir.

— C'est chic! déclara-t-il. Voilà ce que j'appelle un meuble.

— Et regardez à l'intérieur, appuya Mme Aguilanneuf avec orgueil; il est doublé de citronnier. Cette année, on ne fait plus les pianos que doublés de citronnier.

— Nous allons jouer les Hirondelles, proposa Mlle Ziteaux.

— Va pour les Hirondelles, concéda Mme Aguilanneuf.

Gilberte se dissimula du mieux qu'elle put, car elle savait ce qui allait se passer. Mlle Ziteaux se disposait à chanter. Mlle Ziteaux professait l'anglais qu'elle avait appris dans les manuels, écrivait des vers, sculptait, peignait, était un peu architecte, un peu médecin, confectionnait elle-même ses chapeaux et ses robes et restait persuadée que tout ce qui émanait d'elle était définitif II sortait de cette maigre personne, quand elle chantait, des sons inat-

tendus, igras et tonitruants, d'une vigueur surprenante et qui, dès l'attaque, provoquaient chez ses auditeurs, un rire incoercible. Au bout de quelques secondes, la cloche retentit.

— Assez ! intima Mme Aguilanneuf . En voilà assez ! Nous reprendrons ça plus tard.

Et elle se leva, frappée de la foudre, quand le valet de chambre eut annoncé :

— Monsieur et Madame Blochet.

— Eh! quoi, déjà revenu! ne put s'empêcher de dire Mme Aguilanneuf.

— Oui. Et je vous amène ma femme! s'écria M. Blochet.

Mme Blochet embrassa distraitement Gilberte et sa mère. Elle regardait de tous ses yeux comme une personne qui entre pour la première fois au Musée du Louvre, dans la galerie d'Apollon. « C'est complet, pensa Mme Aguilanneuf. Pourvu qu'il ne vienne personne ! »

Mais elle fit contre mauvaise fortune bon visage pour ne pas s'aliéner la sympathie de ces visiteurs, les seuls êtres humains sur cette vaste terre qui fussent au courant de sa vie passée. Tandis que Gilberte montrait le parc et l'hôlel à Mme Blochet estomaquée, M. Cataire et les Leguêpard se retirèrent.

— Si vous avez faim ou soif, allez au buffet, leur déclara Mme Aguilanneuf, on vous servira.

Ils déclinèrent cette invitation. Ils craignaient que Mlle Ziteaux recommençât ses vocalises. Craintes vaines, d'ailleurs, car Mlle Ziteaux les suivit, vexée et la gorge grondante de la mélo-

die rentrée. Il faut que "je me sauve, je dois chanter à six heures chez une comtesse de mes amies. Et il y aura des directeurs de théâtre! » M. Blochet s'installa sur une bergère, dé&jjjgna î autre à Mme Aguilanneuf et commença :

— On ne voit plus que moi à Paris. Ce n'est pas que j'aime cette ville, mais j'avais un renseignement à vous apporter.

— Si c'est une mauvaise nouvelle, dispensezm'en, Blochet.

— Ce n'est pas une mauvaise nouvelle. Il s'agit de Malandre.

— Chut!

— Hé?

— Je ne suis pas sourde.

Mme Aguilanneuf alla à la porte et s'adressant aux laquais figés dans la position du garde à vous :

— Vous pouvez vous retirer, prononça-t-elle. M. Blochet, les yeux au plafond, se gargarisait de ce qu'il allait dire.

— Je vous préviens, Blochet, déclara Mme Aguilanneuf, qu'il n'y a plus rien de commun entre M. Malandre et moi et que cela me gêne infiniment d'entendre même ce nom qui n'évoque pour moi que des chagrins. Par conséquent, s'il n'y a pas une urgence absolue, je vous serais reconnaissante...

— Mon Dieu, il y a urgence et il n.'y a pas urgence, reprit M. Blochet. Je crois qu'une nouvelle peut vous intéresser, j 'accours j mais si vous le prenez ainsi...

— Parlez, Blochet, et hâtez-vous, pendant que nous sommes seuls.

— Ma chère Eugénie, vous souvenez- vous d'un immense tableau de Malandre, le plus grand qu'il ait peint?

— L'Eté*!

— Parfaitement : l'Eté. Dans quelles conditions l'aviez-vous vendu ?

— J'ai eu la chance d'en trouver vingt-cinq louis.

— C'est-à-dire ?

— C'est-à-dire cinq cents francs.

— Ah ! ah ! joli denier !

— Un monsieur, M. Cimosse, avait justement besoin d'une toile de cette dimension pour cacher un mur qui suintait...

— Dans sa propriété d'Ecouveuilles...

— Quoi ? Vous êtes au courant ? Et après '!

— Nous avons une vieille amie, Mlle Fontenilles, une parente justement de M. Cimosse, qui passe quinze jours tous les ans à Ecouveuilles. Bien souvent, le tableau de M. Malandre l'avait couverte de confusion. On avait mis des meubles devant, pour cacher autant que possible ce que les yeux des enfants ne devaient pas voir. Mais enfin, il restait tout de même deux ou trois baigneuses trop décolletées...

— Je me souviens. Passez!

— L'humidité du mur avait d'ailleurs atténué en divers endroits la crudité des couleurs. Le tableau avait, paraît-il, pris une patine intéressante et on l'aurait juré ancien. Les petites Cimosse avaient grandi. Cet Eté devenait im-

possible. M. Cimosse résolut de le vendre. Comme il est futé — je ne tiens pas ces détails de lui,: naturellement ! — il passa une légère couche de peinture verte sur la signature : Roger-Sébastien Malandre, et il fit insérer dans les journaux une annonce ainsi conçue : « A vendre : superbe tableau ancien, 6 mètres sur 8. Château d'Ecouveuilles. » Un marchand, qui était par là en villégiature, lut cette annonce par hasard dans une feuille locale. Il vint au château et demanda à voir l'œuvre en question. M. Cimosse lui assura qu'il s'agissait d'un tableau qui était dans sa famille depuis cent cinquante ans au moins et qui valait un prix fabuleux. « Vous l'avez bien mal placé, remarqua le marchand, mais je tiens à vous enlever une illusion: ce tableau n'est pas ancien; il est de Roger-Sébastien Malandre et a dû être peint vers 1893. Si j'ai un conseil à vous donner — et je vous assure que mon conseil est bon — retrouvez la signature qui ne tardera pas à reparaître sous cette petite touche qui me semble fraîche. Je vous amènerai un client qui recherche d'autant plus les tableaux de Roger-Sébastien Malandre qu'on n'en trouve guère et que ce peintre est un damné original qui flanque tout le monde à la porte et ne vend ses productions qu'à deux ou trois individus aussi toqués que lui, mais qui lui plaisent. » Ne vous impatientez pas, Eugénie : tout cela est pour vous préparer à une émotion finale et rétrospective... L'amateur vit le tableau et l'acheta séance tenante, savez-vous combien ?

— Puisque vous me le demandez, c'est qu'il l'a acheté cher... ou bon marché. Je ne sais pasy moi... Trente francs?... Quinze cents francs?...

— Soixante mille francs !

— Ce n'est pas Vrai !

— Attendez. A l'heure actuelle, l'Eté a été habilement restauré; on en offre cent mille francs et ce n'est pas fini. Il paraît qu'il ira au Louvre et que l'Etat l'achètera trois cent mille francs, car l'Etat est toujours le dernier enchérisseur. . .

— Alors vous avez fait deux cents kilomètres pour venir m'annoncer que j'avais vendu cinq cents francs il y a vingt ans un tableau quï en vaut cent mille! Mon cher Blochet, ce n'est pas l'Eté, c'est vous qui êtes à encadrer!

— Est-ce curieux ? Tout le monde me croit mal intentionné et l'on s'obstine à donner à mes actes des mobiles purement gratuits et toujours méchants! J'en ai assez de vivre dans mon trou avec dix mille francs de rente — car j'ai fait une petite spéculation qui ne m'a pas réussi — j'ai flairé une affaire, voilà tout. Voyons, vous avez bien quelques tableaux de Malandre, quand cela ne serait que votre portrait qui était jadis dans votre saxon ?

— Je dois avoir, en eïfet, trois ou quatre tableaux, plus peut-être, au grenier...

— Si vous n'en faites rien, vendez-les.

— Vous figurez-vous que nous avons besoin d'argent ?

— Non, mais pourquoi laisser dormir une petite fortune ? Cela vous ennuierait, et je le

comprends, d'opérer en votre nom. Mais supposez que j'accroche ces toiles chez moi comme si vous me les aviez cédées il y a longtemps ! Nous échangeons des lettres qui restent secrètes. Je me déharrasse du lot dans les meilleures conditions, cela ne regarde personne, et je prélève une petite commission de quinze pour cent. Rien n'est plus régulier. Je suis sûr qu'Aguilanneuf serait de mon avis.

— Si vous voulez rester notre ami, je vous engage à ne jamais prononcer devant mon mari le nom de M. Malandre. Vous ne savez pas, et c'est votre excuse, combien Ferdinand est jaloux. Il ne peut supporter l'évocation d'un passé qui est mort et bien mort. Les tableaux iront à Gilberte qui en fera ce qu'elle voudra, mais qui les gardera très probablement, car, grâce au ciel, la dot que nous lui donnerons lui permettra de ne pas compter. D'ailleurs si un fou a acheté soixante mille francs une décoration que j'estime obscène, il ne donnerait certainement pas cent sous de mon portrait. Vous avez eu le plus grand tort de vous déranger pour nous prévenir. Dînez tout de même avec nous. Trois coups de cloches! C'est Ferdinand qui rentre. Pas un mot devant lui, voilà qui est convenu ?

M. Aguilanneuf s'imaginait trouver une nombreuse assistance. Ii arrivait galamment vêtu, un œillet foie de bœuf à la boutonnière, en souliers vernis et guêtres blanches, cravaté d'un énorme plastron de soie feuille morte piqué d'une perle rose, ce qui formait une disparate

assez étrange avec son terrible crâne aux cheveux drus plantés bas sur le front, et avec son épaisse moustache de maquignon.

Il fronça les sourcils en voyant le buffci somptueusement garni, mais intact, et l'unique Blochet semblable à un criquet au milieu du vaste salon. Mme Aguilanneuf se trémoussait avec inquiétude. Le dîner fut rapidement expédié au milieu d'une consternation générale. A neuf heures et demie, les Blochet rejoignirent l'hôtel Yanitot où ils habitaient une petite chambre sous les combles. Gilberte, les invités partis, se préparait à aller se coucher, quand M. Aguilanneuf fit explosion. C'était un homme sanguin, congestif, et ses colères, assez rares. étaient épouvantables. Il avait dû ravaler sa rage tout le long du dîner, sourire aux facéties de M. Blochet, répondre aux questions de Mme Blochet. Il n'en pouvait plus. Enfin, il se soulagea. Il faisait partie d'un cercle où il allait depuis quelque temps chaque jour et dont il revenait parfois singulièrement préoccupé. Cette fois, la mesure était comble. Il avait surpris des coups d'œil qui le désignaient et comme une gêne à son approche. Un ami, un véritable ami, un de ceux dont on peut tout attendre et même la sincérité, quand ils ont besoin de cent francs pour leur baccara, l'avait renseigné. Des bruits couraient sur Gilberte : Gilberte était considérée comme une brebis galeuse. On avait établi des rapprochements entre les sorties mystérieuses de Gilberte et le vol du club du golf. Par-dessus le marché, Gilberte

s'était crue autorisée à insulter publiquement M. Faulcre avec qui M. Aguilanneuf était en affaires. Alors M. Aguilanneuf avait été éclairé tout à coup sur le mystère qui l'entourait, sur cette hostilité sourde que beaucoup de gens lui témoignaient. Et il n'avait pas hésité :

— Je leur ai dit que j'étais désolé, mais que Gilberte n'était pas ma fille... Oui... oui... je leur ai dit ça... qu'on l'appelait Mlle Aguilanneuf, mais qu'en réalité elle était la fille de M. Roger-Sébastien Malandre et que j'avais épousé une divorcée, que je ne saurais être tenu pour responsable d'une demoiselle qui confirmait par sa conduite le mot si juste : « Bon sang ne peut mentir. » C'est fait. Il n'\r a pas à y revenir. Je m'en lave les mains. Tu l'auras voulu, Gilberte. Je vous ai autorisée à porter un nom... un nom... Savez-vous ce que c'est: le nom d 'Aguilanneuf ?... Vous auriez dû être fière... Mademoiselle Malandre, vous n'étiez rien; Mademoiselle Aguilanneuf, vous étiez tout. C'est plus qu'un nom, mademoiselle, c'est une raison sociale, c'est une firme. Au bas d'un papier qui ne vaut rien, la signature Aguilanneuf vaut des millions. Je prendrai une décision à votre égard. Je vous ai recueillie, moi, mademoiselle, je ne vous le reproche pas, je ne vous le fais pas sentir, mais enfin, je vous ai recueillie. En ce moment, j'ai des projets... des projets considérables... et j'ai besoin de tout mon crédit... et c'est ce moment que vous choisissez pour m 'aliéner des sympathies, pour faire clabauder le monde à votre sujet. Je vous avais

demandé cent fois de bien vous cacher pour aller voir votre père dont je ne veux plus entendre parler. J'espérais que vous comprendriez le rôle qui vous était dévolu ici. Je travaille; je n'ai pas le temps de me créer des relations. Votre mère n'a jamais su... Je vous demandais, dans cette association que doit être une famille, de vous charger de la partie mondaine. Or, c'est mieux qu'un échec, c'est mieu.\ qu'un désastre, c'est une faillite, c'est un écroulement. Voilà un lunch de mille francs qui n'a pas été touché. Tout le monde nous fuit. Allex dans votre chambre. Je vous défends d'ajouter un mot. A partir de demain, vous n'êtes plus que Gilberte Malandre. Je le regrette. Il ne fallait pas abuser de ma bonté.

Il dit et se tut, essoufflé. Gilberte ne se défendit pas, n'ajouta pas un mot. Elle embrassa sa mère et sortit.

— Elle avait un drôle d'air, remarqua Mme Aguilanneuf.

— Pas une larme! Une caboche de fer. EUe tient de lui, parbleu! s'écria M. Aguilanneul.

Et il se retourna contre s-a femme éplorée.

— Tu ne sais rienm'éviter, rien... Je suis obligé de tout porter sur mes épaules. Un hercule y succomberait. Qu'est-ce que Blochet et sa femme sont venus faire ici ?

— Ferdinand, ne me parle pas ainsi, je perds la tête, moi... Blochet... Tu vas encore te fâcher...

Et elle mit son mari au courant. Mais à sa grande surprise, M. Aguilanneuf s'apaisa. Il

prit même cette attitude méditative qui lui était familière quand il calculait. Une toile de Malandre s'était vendue soixante mille francs. Il était bien tm peu contrarié d'apprendre cela au moment où il comparait sa signature à celle du peintre, mais il chassa cette légère contrariété. Combien Mme Aguilanneuf possédait-elle d'oeuvres de son premier mari ? Elle ne le savait pas. Elle les avait reléguées là-haut, dans une pièce fermée à clef et où elle n'entrait jamais. « Allons voir, proposa précipitamment Aguilanneuf. Passe-moi la clef. » Mme Aguilanneuf, docile, chercha un énorme trousseau et en sortit une clef après laquelle pendait une étiquette portant cette mention : « Débarras n° 3. » En jaquette et souliers vernis, M. Aguilanneuf pénétra pour la première fois dans le couloir des chambres de domestiques. Ils étaient réunis chez l'un d'eux et les maîtres perçurent des bribes de conversation : « La rombière — il s'agissait sans doute de Mme Blochet — ne savait pas se servir des couteaux à poisson! — Quel monde! — Pas un chat. — ... Malade... j'ai bu trop de café glacé. — Revendu les petits fours... Les petits fours du grand jour. — Et s'il m'embête, j'y dirai... » M. Aguilanneuf hâta le pas, toussa et le silence s'établit. Il entra dans le débarras n° 3 et l'éclaira avec une lanterne de poche. Il y avait là les pauvres objets de leur première mise en ménage : un buffet Henri II, des chaises dépaillées, des malles de servantes en bois noir, des lampes à pétrole dont les abatjour, fruits des veilles de Mme Aguilanneuf,

semblaient des chapeaux poussiéreux. Cette vue fut pénible à M. Aguilanneuf qui ne professait pas le culte du souvenir. Il soupira : « Quelle idée de ne pas avoir jeté ces ordures ! Je me demande un peu à quoi elles peuvent servir!... Un tas de cochonneries ! » Des tableaux étaient jetés pêle-mêle dans un coin.

— C'est ça? demanda M. Aguilanneuf.

— C'est ça...

— Un... deux... trois... quatre... cinq... Il y en a neuf.

— Ils sont beaucoup plus petits que l'Eté... Ils ne doivent pas valoir grand'chose...

— Les gens sont si bêtes...

— Voilà mes deux portraits. Ils sont démodés... Ça c'est un, vieux bonhomme... Ça c'était notre bonne...

— Je ne donnerais pas vingt sous du lot.

— Moi non plus.

— Ce n'est pas dessiné; c'est mal peint...

— A côté de nos tableaux, hein ? A propos, ■M. Cataire — tu vas rire — a déclaré qu'ils étaient faux, nos tableaux. Il est timbré, dis, Ferdinand ?

— Quand je les ai achetés, la marchand m'a dit : « Je ne vous garantis rien; il se peut qu'ils soient authentiques; le contraire se peut aussi. Fiez-vous à votre inspiration, à votre goût personnel. » Ecoute, sais-tu ce que tu vas faire, ma petite fille ? Tu enverras dès demain matin un mot à Blochet. L'animal n'a pas eu une mauvaise idée. Nous allons descendre nousmêmes ces croûtes dans ma chambre. Blochet

les prendra et il les liquidera en son nom.... Admettons que l'on en tire une centaine de mille francs... Je sais bien que je ne suis pas à cent mille francs près, mais dans les affaires on manque à tous moments de disponibilités... Tiens, au bas de ce paysage, il y a : « A ma petite Gilberte, son vieux tendre. »

— Gilberte n'en sait rien... Il a peint ça quand elle avait quelques mois.

— Il faut tout de même lui expliquer... Je lui parlerai demain matin... Surtout, que Blochet ne se fasse pas fourrer dedans!... C'est un tel niais ! Dis donc, ma femme, crois-tu, notre vieux buffet ! . . . Et il y a encore notre huilier, cette espèce de cornue que j'avais payée huit sous à la foire aux puces, tu te souviens... Il vaut peut-être dix mille francs, lui aussi ! Plus rien ne m'étonne depuis que je sais qu'on paie soixante mille balles une croûte de Malandre. Ne nous emballons pas, tout de même... Ce serait trop beau de tirer une fortune de ces toiles... tu passeras un chiffon dessus, elles sont couvertes de poussière... Et essaie donc de trouver des cadres. Il y en a dans les coins, par ici. Encadrés, Blochet placera les tableaux plus facilement...

— Et... Ferdinand... mes portraits aussi?

— Tu tiens à les garder ?

— Pas le moins du monde.

— Alors?

— C'est pour les gens!

— Bah! qui te reconnaîtra! Tu étais une gamine à l'époque... Au surplus, quand Malan-

dre fait le portrait d'une femme, on pourrait aussi bien écrire sous ce portrait « Arc en ciel dans un jardin » ou « Bataille navale » . Tu y comprends quelque chose, toi ? Et que c'est laid ! Bon Dieu, que c'est laid ! Marchons doucement en passant devant les chambres des domestiques... J'ai cru entendre des choses, tout à l'heure... Qu'ils disent ce qu ils veulent, mais qu'ils s'arrangent pour que je ne les surprenne pas. Je les ai surpris, tant pis pour eux. A chacun ses responsabilités... C'est comme Gilberte... Alors, les domestiques, je les flanque tous à la porte, maître d'hôtel en tête. Voilà la belle saison. Nous fermerons les chambres inutiles; nous habiterons dans trois pièces et nous prendrons une cuisinière et une femme de chambre. En octobre, nous aviserons... Na... nous voilà arrivés... Passe-moi les tableaux... Qu'est-ce que tu as ?...

— Ferdinand, je suis un peu inquiète; je -voudrais aller voir ce que devient Gilberte.

Mme Aguilanneuf revint cinq minutes après, défaite.

— Qu'as-tu ? lui demanda son mari.

— C'est épouvantable...

— Quoi ?

— Gilberte est partie...

Gilberte ne détestait pas son beau-père. A vrai dire, il ne faisait pas plus attention à elle qu'elle ne faisait attention à lui. 11 arrive que deux êtres vivent sous le même toit, parallèlement, sans échanger durant des années d'autres phrases que des observations banales sur (a vie courante. Ce sont des amis ou des ennemis qui s'ignorent. D'ailleurs, Mme Aguilanneuf s'ingëniait à ce que sa fille ne dérangeât pas son «naître et son héros. Il avait bien voulu accepter cette charge, il ne devait pas en souffrir. Ll ne devait jamais en souffrir. Mme Aguilanneuf s'inquiétait mortellement quand son époux ne riait pas à une plaisanterie de Gilberte ou quand celle-ci semblait lui déplaire, fût-ce une ■ipconde. M. Aguilanneuf n'était pas tout à fait un mauvais homme; il n'était pas non plus égoïste, il était l'Egoïsme lui-même, dans son

impudente énormité. Les êtres qui l'entouraient ne devaient vivre que par rapport à lui. Sa femme tenait la maison. Son valet de chambre le frictionnait. Gilberte, par sa grâce charmante et par sa jeunesse, par son instruction aussi, le flattait au point qu'il avait passé volontiers pour son père, jusqu'au moment où cette paternité lui était apparue comme dangereuse et susceptible de contrecarrer ses projets.

Quand Gilberte remonta dans sa chambre avec l'intention bien arrêtée de fuir à jamais cet homme qui la répudiait si aisément, la pensée de sa mère l'arrêta. Puis elle passa outre. Mme Aguilanneuf était épouse d'abord. Que serait son existence désormais entre son mari et sa fille ? « Il n'y a qu'une solution, se répétait Gilberte, c'est de me réfugier là où est ma véritable place et j'aurais dû le faire depuis longtemps. » Elle ne regrettait rien dans ce palais somptueux et vide, rien, pas même les chiens qui étaient des chiens à la mode, bouffis de graisse et qui. à force de vivre toujours loin des maîtres et de recevoir leur pâtée des mains mercenaires, ne connaissaient plus personne et se contentaient de décorer un perron, comme le paon décorait le jardin. Peut-on passer des années dans un décor sans y laisser quelque chose de soi-même, sans l'ombre d'un regret? Oui. Gilberte ne pensait qu'à sa mère, si peu faite pour la douleur. Quant à son vrai père, ne lui avait-il pas dit cent fois : « Si l'on te fait des misères, arrive ici, ma petite. Tu passeras du luxe à l'indigence, mais ce n'est pas aussi dur

LA BREBIS GALEUSE ll»3

qu'un vain peuple l'imagine. Ce n'est même rien du tout. Le luxe... le luxe c'est l'art des imbéciles. Tout artiste qui participe au luxe est fichu. Tu es une artiste. »

Dans un sac de voyage, Giiberie entassa les lettres de son père, du linge, quelques souvenirs qu'elle tenait de son père et de sa mère^ un tout petit tableau de la taille d'une carte de visite et où Malandre avait su mettre l'immensité d'un sous-bois fourmillant de feuilles, d'insectes, d'oiseaux et de soleil. C'était tout. Elle laissa ses bijoux et résolut d'attendre minuit, mais elle entendit une galopade dans le couloir et la voix de la femme de chambre qui chuchottait : « Eusèbe ! Monsieur et madame sont là-haut, au grenier. Faut prévenir les autres... » Il n'y avait plus personne. Gilberte sortit donc. Elle traversa le parc baigné de lune. Alors seulement son cœur creva. Elle dut s'appuyer contre un arbre. La petite chienne Minnie, sorte de boule blanche, la flairait amicalement en remuant la queue. « Peut-être étais- je plus aimée que je ne le croyais! » se dit Gilberte. Elle prit la chienne dans ses bras et la caressa. Minnie, qui n'était guère habiluéeàce que l'on s'occupât d'elle, s'étranglait de bonheur. « Adieu ! » soupira Gilberte. Elle ouvrit la petite grille qui lui avait si souvent livré passage quand .elle allait voir son père en cachette. Elle était dehors. Ses jambes se dérobaient sous elle. La pensée de son père la réconforta. En route! Toute faiblesse serait vaine. Elle n'était plus une enfant qui a peur de la nuit, peur de la vie.

Il fallait affronter l'avenir avec des yeux clairs qui percent les ténèbres, ne pas craindre de rester seule. Elle ne voulait pas s'appuyer sur Jean qui participait à ce monde qu'elle haïssait maintenant et dont elle se séparait pour toujours. Son bracelet-montre marquait dix heures. Gilberte s'enfonça vaillamment dans les ténèbres d'un boulevard désert. Elle allait si vite qu'elle fut en quelques minutes à la porte Maillot. Pas de A'oiture : elle commençait son apprentissage de pauvre. Il était onze heures quand elle arriva chez son père. La concierge lui remit la clef. A la lueur vacillante d'une bougie, l'appartement parut sinistre à Gilberte. Vers minuit, Malandre rentra. La concierge l'avait prévenu.

— Père, s'écria Gilberte. veux-tu de moi ? Et elle l'étreignit en sanglotant.

— Comme tu as tardé! lui dit Malandre. Il y a dix-sept ans que je me consume à t 'attendre, mon Gil. Enfin, te voilà! Surtout ne m'explique rien. Je devine tout... Mon pauvre chou, tu as froid. Attends, je vais te chauffer de la tisane. Tu sais, si tu ne te trouves pas bien ici, nous déménagerons. J'y suis habitué. Nous irons où tu voudras. Je t'achèterai des robes, des chapeaux, tout ce qu'il te faudra. Je deviendrai un mercanti, un type dans le genre de Longepierret. Je ne risque plus rien. J'ai fait ma besogne et je suis arrivé à l'âge où d'autres qui me valaient bien songeaient à l'Institut. Pristoche, tout de même, qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Et puis, non, ça m'est égal. Nous en recauseronsv si

cela te chante. Gil, tu vas connaître un père que tu ne soupçonnes pas. Tu n'es jamais venue ici qu'en visite! Dès demain, tu auras une bonne pour te servir, deux bonnes, trois bonnes, toutes les bonnes que tu souhaiteras. Nous déjeunerons en ville, dans des petits coins rigolos, en tête-à-tête. Seulement, maintenant, je m'opposerai à ton mariage ! Je t'ai, je te garde ! Ah ! surtout, pas de lieux communs ! Evitons : « Père, comme je vais troubler ton existence, comme je vais te déranger !» et « Ma fille, tu es ici chez toi. » Les lieux communs, vois-tu, c'est toute la misère du monde! Les gens se calquent sur les personnages de mélodrames. Ils croient à la sainteté des larmes et à l'infériorité du rire. Si tu as envie de pleurer,, mon Gil, pleure solidement une fois pour toutes, et qu'il n'en soit plus question. Je connaissais un vieil artisan qui était l'auteur d'une formule admirable : « Hier est une charogne. Aujourd'hui est un mourant. C'est Demain qui est un bel enfant! » Il chantait ça quand ses amis se plaignaient de ce qui venait de leur arriver. Ge que je regrette maintenant, c'est d'avoir fait le malin, d'avoir manqué de franchise. Je te disais souvent : « S'ils te font des misères, n'hésite pas, rapplique ici. » Sais-tu ce que cela signifiait? Non, ma douce? Non. c'est vrai, tu ne pouvais pas supposer... Eh bien! cette phrase que je te jetais au départ sans avoir l'air de rien, en voici la traduction : « Ma Gilberte, je me fais vieux et je suis atrocement seul. J'ai tout sacrifié à mon art et je ne regrette rien,

car une œuvre à accomplir, c'est une mission à remplir. Maintenant, ma mission est remplie. Je n'étais pas destiné à couvrir des kilomètres de toile. Ce que j'avais à exprimer est exprimé en une centaine de tableaux qui tiennent à l'aise chez moi. Je leur ai donné vingt-cinq ans de ma vie. Ils m'ont rendu pas mal de joie en échange. Je ne pourrais que me répéter : je suis infaillible et sempiternel comme un vieux scheik. Fini. Viens! C'est à ton tour! » Mais j avais peur de te donner à choisir entre la mère et moi, entre son palais et ce logement. Tu as choisi pour une raison ou pour une autre. Je suis bien content. Si nous soupions ? Un admirateur — oui, mademoiselle — un admirateur m'a envoyé une caisse de bouteilles de Champagne. J'ai du pâté de foie gras que je te recommande. Tu n'as pas faim, ma camarade ? Tu n'as pas soif '? Ecoute : je ne t'offre pas mon lit qui est dur comme un noyau de pêche, mais j'ai un divan délicieux. Tu t'en arrangeras pour ce soir,.. Tu n'as pas sommeil non plus? Mon pauvre Gil... Embrassons-nous... Veux-tu écrire ? Tu trouveras sur cette table tout ce qu'il te faut et demain, à la première heure, M. Gélot, époux de Mme Gélot, ma concierge, portera la lettre à laquelle tu penses.

Gilberte écrivit à sa mère :

« Mère chérie, « Je suis chez mon père. Ne crois pas que je garde rancune à M. Aguilanneuf. Il a eu raison de mettre fin à une situation qui devenait intolérable. Je lui suis reconnaissante, et je te prierais de le lui dire, de toutes les bontés qu'il a eues pour moi, du bien-être dont ma jeunesse a été entourée, grâce à lui. Je ne suis pas une ingrate. La meilleure façon que j'avais de le lui prouver était de le débarrasser de ma présence, alors qu'elle lui devenait importune et nuisible. Ne me plains pas. Ne t'inquiète pas de moi. Je n'étais pas faite pour la vie du Monde. Je ne m'y suis jamais sentie à l'aise. Pourtant, je m'en accommodais, quand cet incident ridicule du club du golf est survenu.

Je pense à un conte qui m'avait enchantée autrefois : la petite princesse entre dans une forêt défendue, pleine de tigres, de panthères, de jaguars et de serpents. Ces bêtes ont toujours été habituées à être traquées, poursuivies, chassées : elles n'ont jamais vu d'hommes qu'armés de couteaux, de poignards et de fusils. La petite se promène en robe blanche, une rose à la main. — « Qui est-ce ? » demande le tigre. Le lion répond : — « Ce n'est pas une enfant des hommes puisqu'elle n'a rien pour nous tuer. » Et la princesse caresse impunément le Ligre et le lion, flatte le serpent, joue avec le jaguar. Après quoi elle rentre et quand son précepteur lui fournit le lendemain d'abondants détails sur la cruauté des fauves et des reptiles, elle l'interrompt en criant : — « Je ne veux pas que vous disiez du mal de mes amis ! > Mère chérie, les tigres, les jaguars et les serpents à face humaine sont inoffensifs tant qu'ils ne supposent pas que vous avez une arme à la main. Mais s'ils croient avoir à se défendre, ils essaient de mordre ou de griffer. Je me suis promenée moi aussi dans la forêt en jugeant qu'ils n'étaient pas si terribles. Et puis tout cela s est mis à gronder, à siffler, à menacer, à cracher du venin... Aujourd'hui, je t'avoue que j'ai peur. Et ayant peur, je crains, moi aussi, île devenir cruelle. Maman, on a essayé de me i'aire du mal. Je ne veux plus voir ces gens : je ne pourrais les supporter et je ne saurais m'empêcher de leur dire leurs quatre vérités. 11 entre dans les vues de M. Aguilanneuf d'en-

tretenir de bons rapports avec M. Faulcre, par exemple. Je le conçois, mais je serais incapable désormais de tendre la main à M. Faulcre, incapable physiquement. D'ailleurs, puisque mon identité véritable est dévoilée, il vous est facile de dire à ceux qui vous demanderont -des renseignements que j'ai voulu retourner auprès de mon père à ma majorité. Cela arrange tout. Quant à l'histoire du club de golf, ne me faites pas l'injure de vous expliquer à ce sujet. C'est trop ignoble et trop stupide. Et cela n'a d'ailleurs aucune importance : je n'ai pas l'intention de me marier et si je me marie jamais, ce sera avec un homme que les potins, les médisances et les calomnies laisseront indifférent et qui me devinera, à travers, telle que je suis.

« Il est bien entendu, ma pauvre maman chérie, que je te verrai aussi souvent que tu voudras. Ne pleure pas; n'aie pas trop de chagrin. Nous nous connaîtrons mieux sans doule, après quelques bonnes entrevues en 'tête-à-tête, qu'au milieu de ces invités et de ces domestiques. Ne songe qu'à toi. Soigne-toi bien. Je t'aime et je t'embrasse... »

M. Malandre se réveillait avec le jour. Les matinées étaient pleines de gaieté dans ce petit logement perdu au fond d'une cour, dans une rue noire. Paris offre de ces surprises.

Gilberte avait peu dormi. Elle accueillit avec joie cette aurore de bon augure.

— Père, cria-t-elle, tu n'as pas besoin de prendre tant de précautions !

— A quelle heure te lèves-tu d'habitude ?

— A dix heures, mais c'est un crime.

— Alors, debout ?

— Debout!

— D'ailleurs, M. Gélot ne va pas tarder à monter. Je l'ai déjà entendu. Il commence sa journée par quelques vérités qu'il destine à' sa conjointe. C'est réglé comme papier à musique. Quand M. Gélot attrape son épouse, les locataires matinaux sont prévenus qu'il faut sauter

à bas du lit. Ne prends pas trop à la lettre cette image du bonheur conjugal. M. Gélot pense peut-être « Mon amour » et il dit « Horreur! », comme la mère chantée par Victor Hugo dit « horreur » à son enfant parce qu'elle ne trouve plus de mots assez tendres... Soyons indulgents et optimistes. Sache que je t'interdis de faire le ménage. Nous aurons les esclaves nécessaires. Et si tu as le cafard,, je t'offre un voyage. En attendant, il faudrait confectionner le déjeuner. Ce sera l'objet de notre collaboration. Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?

— Voir tes derniers dessins.

— Flatteuse! Ils ne valent pas Chipette!

— Que tu dis !

Gilberte admirait les dessins que son père lui montrait quand elle murmura :

— Il faudrait maintenant porter ma lettre...

— Rien de plus simple.

Malandre se pencha à la fenêtre pour appeler le concierge, puis il se rejeta vivement en arrière et ferma la fenêtre.

— Allons bon! quelqu'un pour moi!... Veuxtu retourner dans ta chambre? C'est bien ma veine! Une visite à cette heure-ci. Enfermetoi. Je te délivrerai bien vite, ma chérie.

Gilberte sourit.

— Je t'embête déjà, mon grand...

— Mais non, mais non... Que vas-tu supposer?... Tu trouveras des livres... Tiens, emporte mes dessins et fais-en des papillottes.

Il paraissait troublé. Il venait, en effet, de voir dans la cour Mme Aguilanneuf, suivie d'un

commissionnaire chargé de paquets. Malandre attendit dans l'angoisse que les pas de son exfemme et du commissionnaire retentissent sur le palier et il ouvrit la porle.

— Bonjour, madame, dit-il.

— Bonjour, monsieur, répondit Mme Aguilanneuf.

Le commissionnaire déposa deux valises et défit son crochet. M. Malandre constata avec surprise qu'il apportait neuf tableaux de lui.

— Il est payé, fit observer Mme Aguilanneuf. comme son ancien mari mettait la main au gousset, et d'ailleurs j'aurai encore besoin de lui. Attendez-moi devant la maison, mon ami.

L'homme partit.

— Asseyez-vous, proposa Malandre.

— Gilberte est là ? interrogea Mme Aguilanneuf.

— Oui.

— Naturellement !

— En effet: naturellement. Elle n'a pas dormi de la nuit. Elle s'inquiète à cause de vous. Je ferai ce que vous ordonnerez, mais si je vous mets en présence, je vous demande de ne pas affoler cette enfant qui a agi selon sa consciente.

— Gilberte ne s'affole pas si facilement!

— Remarquez que je ne fais rien pour la retenir. Elle est venue de son plein gré.

— J'en suis sûre. Autrement, je ne serais pas ici. Cessez donc de me regarder avec inquiétude, Roger. Pendant dix-sept ans, mon mari a été pour Gilberte mieux qu'un père. Elle a été gâtée au delà de toute expression. Vous devez

vous souvenir que M. Aguilanneuf a mis son point d'honneur à refuser toute jpension de votre part. Nous savions que vous n'étiez pas riche. Aujourd'hui... aujourd'hui, Gilberte, sur la première observation — et combien justifiée — de M. Aguilanneuf, prend feu et nous quitte. Je sais que vous êtes un naïf, je n'essaierai donc pas de dissiper vos illusions. Soyez pourtant bien persuadé, Roger, que notre fille est plus pratique que vous ne le pensez et que je ne l'imaginais moi-même. Pour cela, elle est de son temps et je dois convenir qu'elle ne tient pas de vous.

— Je ne comprends pas.

— Elle quitte la richesse chez nous pour trouver la pauvreté chez vous ?

— Dame!

— C'est cela! Sauf que c'est exactement le contraire.

— Pardon!

— M. Aguilanneuf est ruiné. Tout le monde était au courant, paraît-il, excepté moi. D'autre part, l'Eté: vous vous rappelez l'Eté, vient de se vendre soixante mille francs. Gomme vous gardez tout ce que vous faites vous avez plusieurs millions chez vous.

— C'est possible... Je n'en sais rien...

— Je ne puis m empêcher de constater qu'il y a une coïncidence bizarre entre la ruine de mon mari, votre succès et le départ de Gilberte. Pour qu'une jeune fille prenne le triste courage d'abandonner sa mère, il faut ou qu'elle soit inconsciente, ce qui n'est pas le cas, ou qu'elle

ait une singulière entente de ses affaires. D'ailleurs, ces considérations sont inutiles. Mon mari m'a donné près de vingt ans de tranquillité, de bonheur, de luxe. Il faut que je recommence à lutter. Soit! J'avais toujours pensé, d'ailleurs, que la fortune ne pouvait être po îr moi que provisoire. La chute ne me surprend pas. Je m'étais faite à l'idée de tomber...

— Eugénie, ce que vous dites là est affreux... Gilberte...

— Oh ! mon ami, pour le moment, je vous avoue que je pense à mon mari et à moi avant de penser à Gilberte. Il faut parer au plus pressé. M. Aguilanneuf s'est empêtré dans des spéculations. Il en sortira peut-être, mais il n'a personne pour l'aider... personne... Tout le monde le hait. Il a grandi trop vite. Déjà il avait vendu à peu près tout ce qui avait de la valeur. L'hôtel est hypothéqué. Nous défaire de nos meubles et de nos objets d'art serait avertir les gens et précipiter notre ruine. La meute est sur nos talons. J'ai beaucoup de peine à vous expliquer ces choses, Roger. Ce n'est pas que je sois humiliée... mais c'est trop à la fois pour ma pauvre tête. Enfin, si j'ai pu être ridicule dans le luxe, j'espère être à la hauteur dans l'infortune. C'est mon lot, ça me connaît... J'avais neuf tableaux de vous.» Roger... Alors voilà... pour l'échéance de la fin du mois... j'aurais absolument besoin de les vendre. Sept ne sont pas signés... 'deux appartiennent à Gilberte... Ces deux-là, je les rapporte... Les autres, voudriez-vous me les si-

gner ? Vous me rendriez un très grand service... Cela me sauverait, Roger, je vous le dis simplement...

— Ma pauvre Eugénie, ne vous désolez pas, s'empressa Malandre, ému. Je vais signer ces tableaux. Retrouvez l'amateur ou le marchand qui a acheté l'Eté. C'est un homme qui prépare un coup sur moi, comme on prépare un coup sur un cheval de courses. Et si vous en voulez d'autres, ne vous gênez pas. Tout ce qui est ici est à vous. Excusez ma maladresse^ mais je suis si peu habitué à jouer le rôle de Providence! Et puis, quand j'aurai signé vos tableaux, quel sera mon devoir ? Signifier à Gilberte : « Retourne avec ta mère, mon enfant, il ne faut pas que l'on dise que tu as abandonné le navire quand il commençait à faire eau. » Vous pensez bien qu'elle n'hésitera pas. Elle vous a quittée vous croyant heureuse, au fond vous n'en avez jamais douté... Ce serait le geste indiqué. Avec votre permission, nous l'éviterons. C'est une grande injustice, c'est l'injustice suprême que de rendre les jeunes responsables des fautes des vieux. J'ai su me priver de ma fille quand je n'aurais pu lui assurer une existence heureuse. A votre tour maintenant.

— Aguilanneuf se débrouillera vite.

— J'en suis convaincu, mais il n'a pas besoin de Gilberte pour se débrouiller. Au contraire. Ma chère Eugénie, voulez- vous un conseil ? Evitez la catastrophe bourgeoise que je pressens, la dégringolade lente et infaillible au

bout de laquelle c'est la culbute finale. N'essayez pas de vous maintenir, de vous retenir. Votre Aguilanneuf était sans doute un tyran dans le triomphe. Dans l'insuccès, il est certainement redevenu un petit enfant. A vous d'ordonner. Les tableaux arrangeront une fin de mois, mais il y a douze fins de mois dans l'année. Quittez votre palais, vivez simplement, rudement même et retournez à la simplicité qui est votre élément.

— Je vous remercie, Roger, répondit Mme Aguilanneuf, j'étais sûre de ce que vous me diriez. Vous avez l'amour de la médiocrité. Il vous plaît de vivre avec des millions dans un taudis, c'est votre droit. Je me suis souvent demandé si vous étiez avare. Mais non. Dans un bon mouvement, vous seriez parfaitement capable de donner tout ce que vous possédez. Mais vous préférez la rue du Roi-de-Sicile à l'avenue des Champs-Elysées, un traiteur à un grand restaurant et du linge de coton à la batiste. Vous prenez ça pour une vertu? C'est un sens qui vous manque, voilà tout : le sens du confort. Tenez,, il n'y a pas cinq minutes que je suis ici et je frissonne à l'idée de retrouver bientôt un logement semblable, d'être épiée par les voisins et de faire mon marché moi-même. Quelle horreur, mon Dieu ! Et vous verrez que Gilberte ne pourra pas s'y faire. A moins que vous ne changiez pour elle, ce que vous n'avez pas fait pour moi l ...

Insensiblement, Mme Aguilanneuf reprenait avec son mari la discussion au point où elle

l'avait laissée dix-sept années auparavant. La vie est si rapide que le moindre incident efface les mois et les années. Elle s'animait en parlant. Il l'écoutait avec patience. Elle revivait les journées monotones où elle rêvait dans un coin obscur, les mains inertes, tandis qu'il travaillait. Elle s'obstinait à acheter des oiseaux. Il s'obstinait à leur ouvrir la cage, parce que ces petits prisonniers lui inspiraient de la pitié. Et elle, n'était-elle pas prisonnière ? Elle détestait ce labeur tenace, fiévreux, dévorant. L'odeur même de la peinture lui donnait la nausée : « Quand arriveras-tu ? — En 1921.» Alors il trouvait inouï qu'elle enviât la femme de Longepierret qui recevait l'aristocratie dans des robes extraordinaires et était citée dans les journaux. Le bel avantage d'être la femme d'un grand homme si l'on doit rester une ombre dans son ombre et n'apparaître à l'heure du triomphe que comme une vieille, usée par les besognes des mauvais jours ! Toutes ses rancœurs lui revenaient à la fois, des humiliations qu'elle avait cru oubliées, des rancunes sordides qui remontaient à la surface tout à coup, et dont elle rougissait comme à vingt ans. Et pendant que cet homme s'enrichissait, Àguilanneuf, qui avait lutté pour elle, qui avait assuré son bien-être, se noyait lentement...

— Conclusion ? demanda-t-elle en se levant.

Alors Gilberte parut.

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