XVJ
M. Brédissure, un de ces patriarches de cercle qui ont l'air de prophétiser quand ils discutent sur le tirage à cinq, harponna solidement Jean Aubette, dès son entrée, et le força à s'installer auprès de lui dans un de ces profonds divans où les joueurs endorment leurs remords.
— Vous voilà, lui dit-il. On ne vous voit pas souvent. Félicitations, d'ailleurs. La partie s'envenime. C'est à croire qu'ils ont tous trop de billets de banque... ou qu'ils n'en ont pas assez. Jadis, mon cher, on taillait pour s'amuser et une culotte de mille louis faisait époque. Dans un budget de commerçant honnête, mille louis c'est un trou... Aujourd'hui, ils ne comptent plus. Et ils ne viennent pas s'amuser : ils viennent travailler. Regardez-les : ils transpirent, leurs yeux sont fixes, leurs mains tremblent; ils sont dégoûtants. Avec ça, habillés comme des pale-
freniers. Les croupiers sont plus chics qu'eux. Ne jouez jamais, Aubette, vous entendez, ne jouez jamais...
Jean comprit que M. Brédissure faisait allusion au suicide de son père. Il murmura :
— Soyez tranquille; cela ne m'intéresse guère.
— Moi, j'éprouve autant d'émolion à regarder et mon portefeuille reste intact dans ma poche. Ils ne m'auront pas. Je risque vingt francs. Si je gagne, je continue jusqu'à la gauche; si je perds, adieu mes vingt francs ! Il y a des imbéciles qui appellent ça faire sa matérielle. C'est à croire qu'on ne comprend plus le sens des mots. Où il n'y a pas de paroli, il ne peut y avoir matérielle. Je limite ma perte à vingt francs, c'est mon droit, je suppose ! Quand je perds, le banquier rafle mon louis et je n'en dîne pas avec moins d'appétit. Observez, je vous prie, M. Aguilanneuf. Tonnerre de bonsoir ! Quelle tête ! Et ce coup d'oeil sur les cartes, hein ? Et ces mouvements nerveux ! Croyez-en un vieil habitué : cet homme combat pour son échéance... Oui, oui. il a des millions. Fichaise! Quand on a des millions, on ne taille pas à tombeau ouvert. Il ne contrôle même plus son argent. Il lui importe peu de ramasser une dizaine de mille francs. Ce qu'il lui faut, c'est la banque rasoir; elle arrive quelquefois, la banque rasoir, mais jamais quand on en a besoin à ce point-là ! Le hasard est un dieu méchant... Boni II s' « embaque ». Essuie-toi le front, mon vieux, essuie-toi le front!... Et vous me parlerez d'aller à l'Opéra ou à la Co-
médie-Française ? Mon cher, il y a tout ici : la tragédie, le vaudeville et même la musique et le chant !
Jean était venu échouer là pour ne pas se retrouver seul chez lui, en face de ses pensées qui étaient funèbres. Il avait cherché en vain à revoir Gilberte. Il la considérait comme perdue et tentait de l'oublier. Une courte enquête venait de lui apprendre que toutes les indiscrétions émanaient de Pulvinaire. Celui-ci s'était défendu de telle sorte que Jean, qui avait la ferme intention de le gifler, y avait renoncéT ébranlé par tant de chaleureuses protestations et de serments. Et il se mit à suivre M. Aguilanneuf avec commisération.
M. Aguilanneuf venait de passer sa nuit 9 expliquer sa situation à sa femme, pour qu'elle se hâtât de vendre les tableaux. L'argent de cette vente n'eût pas suffi à couvrir l'échéance qui menaçait, mais sa bourse de jeu elle-même commençait a s'épuiser. Dès l'aube, sa femme était partie. Il avait dormi d'un sommeil de mort jusqu'à dix heures; après quoi, il avait fait la tournée de ses créanciers les plus immédiats. Il s'était heurté à un accueil courtois et distant. Ces gens le connaissaient à peine. Dès les premiers mots : « Je serais ennuyé de déplacer en ce moment certaines valeurs qui... », ils avaient compris, calculé mentalement ia perte qu'ils encaissaient avec froideur, en hommes habitués, mais qui n'entendent pas subir, pardessus le marché, des doléances et des supplications. Lui-même, Aguilanneuf, un homme ne
s'était-il pas traîné à ses genoux ? Vertical, cet homme était indifférent; horizontal, il était devenu repoussant : « Eh ! que diable voulez-vous que j'y fasse? » Autant demander au bourreau de remettre à la saison suivante la tâche qu'il doit exécuter tout de suite. Le bourreau n'est pas pour cela un mauvais homme. MM. Midelère et Rondineau n'étaient point non plus de mauvais hommes. Ils expédiaient leurs affaires. Après quoi, ils étaient sans doute d'excellents pères de famille, des amis dévoués et de charmants compagnons. M. Aguilanneuf, qui n'avait rien d'un poète jusqu'à ce jour, ne concevait plus depuis sa ruine que deux et deux pussent faire quatre, aussi implacablement. Dans le Mémorial, Napoléon examine un instant ce qu'il serait devenu en continuant sa carrière d'officier d'artillerie selon la normale. Le commun des hommes n'effectue jamais un retour semblable sur le passé. M. Aguilanneuf, malgré ses humbles débuts, se trouvait foudroyé par l'adversité comme s'il ne l'avait jamais connue. Et il se croyait d'une intelligence invincible,, d'un génie propre à surmonter toutes les difficultés. Or, il avait fait à peu près tous les métiers qui n'exigent pas un apprentissage; il s'était livré aux trafics, fort peu rémunérateurs, de ces milliers d'inutiles qui abandonnent la carrière à laquelle ils étaient destinés pour courir les médiocres aventures des courtiers marrons, mettant en rapport celui-ci avec celui-là, échafaudanl des fortunes devant un apéritif et se raccrochant d'autant plus à
leur illusion qu'elle ne trompe plus personne.
11 avait à cette époque lointaine la réputation d'un travailleur, cependant. Il était comme beaucoup de fainéants qui se plaignent toujours de surmenage, afin d'aller au-devant des reproches. On le tenait pour un bûcheur qui n'avait pas de chance.
Un après-midi qu'il errait sans but autour de la gare Saint-Lazare, attendant le moment de s'asseoir dans un café, un monsieur l'aborda qui avait un vigoureux accent étranger et qui lui demanda où il pourrait trouver une voiture. C'était le retour de l'ouverture de la chasse et tous les fiacres étaient pris. L'étranger se rendait rue Raynouard, à Passy. Il portait deux lourdes valises qu'il ne voulait confier à personne. Il ne voulait pas non plus prendre le tramway. Il paraissait en détresse. Agnilanneuf l'accompagna. L'étranger, qui venait de Bolivie ou du Pérou, se trouvait le frère d'âme d'Aguilanneuf. Il se confia à lui : Un de ses amis, qui avait inventé une machine destinée à révolutionner la fabrication des chaussures, lui avait confié la représentation de ces machines en France, un peu comme un inventeur français enverrait un représentant chez les nègres de l'Afrique Centrale. Ce soir-là, pour la première fois de sa vie, Aguilanneuf ne savait pas au juste comment il s'y prendrait pour dîner. Son nouvel ami l'invita. Ils sympathisèrent. Au bout de quelques semaines, l'autre devint neurasthénique. Il était atteint à la fois de paresse et de bougeotte et les visites à faire
aux clients lui répugnaient. Il proposa donc à Aguilanneuf une association : Aguilanneuf placerait les machines, pendant que lui-même se reposerait à Cannes, ville qui l'attirait tout particulièrement. Aguilanneuf atteint lui aussi de ce mal qui consiste à vouloir toujours faire autre chose que la tâche dévolue, repassa le travail à un nommé Silvio, avec lequel il s'était lié dans une brasserie. Il se trouva, par miracle, que ce Silvio était sérieux et honnête. Il examina l'affaire, s'y intéressa, y intéressa des commanditaires et se débarrassa des premiers représentants en leur versant une indemnité. Aguilanneuf se trouvait possesseur de ces premiers cinquante mille francs avec lesquels il se chargeait de conquérir le monde. Il eut des hauts et des bas, fit une spéculation heureuse, rencontra celle qui devait être sa femme et réalisa un bénéfice énorme à une époque où ces aventures étaient fréquentes, c'est-à-dire au moment où un millier d'hommes d'argent échafaudèrent leur fortune dans l'anxiété et dans la souffrance de quarante millions de Français. Dès lors, ce fut le luxe, l'abondance, l'hôtel de Neuilly, les automobiles, les laquais en culottes courtes, la réalisation d'un rêve de calicot surexcité, qui fait construire à la fois un palais pour y habiter, un mausolée somptueux pour recouvrir ses précieux ossements et une charmante petite maison destinée à une non moins charmante petite dame.
La prospérité a ses vices comme la misère. M. Aguilanneuf se laissa étrangler par un che-
misier qui lui imposait ses faux cols, duper par des entremetteurs d'objets d'art et, pour que la collection fût complète, choisit comme maîtresse une demoiselle habituée aux profiteurs et qui les menait bon train. Il passa des mois haletants, faisant dans ses bureaux des apparitions en bourrasque, traversant son palais comme une tempête, grignotant un biscuit trempé dans du madère avec la petite amie qui critiquait ses façons et lui enseignait l'art de gaspiller, alors qu'elle-même thésaurisait férocement. De loin en loin, il était hanté du désir de s'habiller d'un pantalon de toile et d'une veste d'alpaga, de se coiffer d'un panama et de pêcher à la ligne. Il n'avait le temps de rien. Il signait des chèques, payait, encaissait, et suivait son argent, au trot. Quelle fatigue! Dans ce tourbillon, un glas : la voix de M. Cataire, aussi lugubre que le « ch'ai bas gonfiance » de l'honnête caissier dans Frumont Jeune et Risler aîné. M. Cataire reprochait à son patron d'écarter les chiffres, de repousser les bilans, de craindre les réalités, de chevaucher les chimères et de voyager dans les nuages. Il aimait les chiffres pour eux-mêmes, et n'estimait rien davantage qu'une belle colonne artistement moulée, avec un total exact en bas. M. Aguilanneuf,, au sommet de sa gloire, laissait les chiffres à ses employés. Ils ne correspondaient plus à rien dans son esprit. Il était semblable à ces conquérants qui n'examinent jamais la statistique des tués et des blessés, pour ne perdre ni assurance ni sang froid. « Ça s'arrangera! » affirmait-il. Les riz s'effon-
diraient, il se ruait sur les colons; les colons ne rendaient plus, il se rejetait sur le café, sur l'huile, sur le sucre. Il fit des commandites démentes, de préférence dans les affaires qui spéculent sur les plus bas instincts de l'homme. II subventionna des tripots, des maisons clandestines, des usuriers : il constitua une dot à un éphèbe dont s'était éprise une jeune milliardaire. La jeune milliardaire réfléchit, épousa un sien cousin et l'éphèbe ne rendit rien de la dot qu'il avait dévorée. A la fin, Aguilanneuf fut possédé d'une telle folie de l'argent que son cas finit par prendre une certaine grandeur. Il tomba des hautes spéculations qui se traitent par des fiches, dans les petits tripotages qui se manigancent avec des billets de banque, sous des tables de brasserie. Enfin, il joua au baccara. Pendant fort longtemps, il n'avait osé prendre la banque, par crainte de commettre des impairs. Il s'y mit très vite. Il trouva là son chemin de Damas. Il s'installa dans cette passion définitive.
— Monsieur, Mlle Ravelinot vous demande. Pour la troisième fois, le garçon de cercle
venait le chercher de la part de Mlle Ravelinot.
— C'est bon, dit-il, en « brûlant » les cartes qui lui restaient. J'y vais.
— Mme Aguilanneuf a aussi téléphoné plusieurs fois.
— t vez-vous dit que j 'étais là ?
— ]Son, monsieur. Nous ne nous permettons jamais le dire que ces messieurs sont là. Quand ces mes.ieurs ne veulent pas venir à l'appareil,
nous disons que nous n'avons pas pu les trouver.
Dans le petit salon d'attente, Mlle Ravelinot, dite Chenoupette, s'impatientait. C'était une personne bien comme il faut et qui poussait la distinction jusqu'à ses plus extrêmes limites. Pas un pouce de fard, pas une ombre de poudre de riz sur son visage uni, aux yeux calmes, au nez impérieux; pas un bijou; une robe stricte admirablement coupée; des souliers délicieux, mais faits pour affronter la marche. Elle respirait l'ordre, la sécurité; elle représentait la sagesse, la règle, en face de cet homme suant et désorbité.
— Je t'ai déjà dit cent fois de ne pas venir me relancer ici! reprocha-t-il.
— Te re... quoi? Te relancer? Tu n'aurais pas une autre expression ?
— J'en cherche, je n'en trouve pas.
— Mon mois.
— Hein ?
— Mon mois. Mes appointements, si tu veux.
— Tu en as de bonnes !
— Toi, tu n'as plus le sou !
— Es-tu folle ?
— Alors ?
— Alors, je ne veux pas que l'on m'embête.
— Pauvre homme,, tu as tout du schnock, reprit Mlle Ravelinot qui, n'ayant plus rien i ménager, redevint instantanément Chenoupete. Je suis au courant, va ! Tu t'enfonces, mais ^omme tu as encore la bouche hors de l'eau, tu fais le malin! Tous les mêmes! J'ai à payer ces notes
dont Lu avais pris la responsabilité. Je paierai donc pour toi, puisque cela t'amuse de perdre au bac le peu qui te reste. Tu manques à tes engagements. Ai-je jamais manqué aux miens? Retourne à ton épouse; tu aurais mieux fait de ne jamais m 'encombrer...
- Bon voyage! conclut M. Aguilanneuf qui était pressé de remonter dans la salle de jeu.
— Et la note du dernier souper ?
M. Aguilanneuf sortit un billet de sa poche et le lança sur la table.
— Voyou ! lui jeta Chenoupette, en ramassant le billet. Je suis honnête, moi! Je ne fais pas les poches dans les clubs de golf, comme ta fille. '
— Je n'ai pas de fille, hurla M. Aguilanneuf. Répétez-le de ma part à ceux qui vous ont raconté cela. J'avais recueilli la fille d'un peintre et elle est retournée chez lui depuis hier. C'est vous dire que vos insultes ne m'atteignent pas. Filez; ouste!
M. Aguilanneuf serrait les poings. Mlle Ravelinot, dite Chenoupette, n'en effectua pas moins une sortie très digne. Le valet de pied ouvrant la porte pour lui laisser passage, elle lança cette flèche du Parthe :
— A bientôt, Ferdinand. Rendez-vous chez le syndic.
L'ami de Chenoupette, écumant de rage, traversait le couloir, quand un garçon sortit du téléphone et annonça :
— Justement, madame demande monsieur.
M. Aguilanneuf rentra dans la cabine.
— Allô! Oui, c'est moi, scanda-t-il furieusement. Qu'est-ce qu'il y a encore?
— Oh! Ferdinand, ne me parle pas ainsi! gémit Mme Aguilanneuf. Je viens de voir Gilberte.
— Et après ?
— Elle te demande bien pardon de son escapade. Elle est prête à rentrer chez nous.
— Jamais.
— Tu ne veux pas ?
— Elle est partie; qu'elle reste où elle est.
— C'est ton dernier mot ?
— C'est mon dernier mot. Dans tous les embêtements qui m 'arrivent, son départ est ma seule consolation. Ah! non, je ne veux pas m'embarrasser d'elle en ce moment! C'est clair? Bonsoir... Non, je ne sais pas si je rentrerai dîner...
Et il raccrocha l'appareil. Il trouva en revenant dans la salle de jeu toutes les places occupées et dut s'asseoir sur le canapé.
— Cher monsieur, lui dit M. Brédissure, vous vous reposez un peu ? Vous avez raison. Il faut laisser passer la mauvaise série. Depuis que vous l'avez quittée, la banque est devenue excellente. C'est un signe. Le joueur est toujours prévenu; seulement il ne fait pas attention; il s'obstine... Permettez-moi de vous présenter M. Aubette.
Jean s'inclina.
— J'ai l'honneur, dit-il, de connaître Mme Aguilanneuf et Mlle Gilberte.
— Gilberte n'est pas ma fille, se hâta d'ex-
pliquer M. Aguilanneuf. Mme Aguilanneuf était divorcée quand je me suis marié. Gilberte est la fille de son premier mariage, elle s'appelle Malandre.
— Serait-elle parente du peintre ? interrogea M. Brédissure. Dans ce cas, elle a de la chance, car il paraît que les moindres toiles de ce Malandre vont atteindre des prix fous. J'ai lu un écho sur le journal : un de ses tableaux, VEté, est allé jusqu'à cent mille francs. Il paraît que c'est un original qui tient à rester inconnu et qui vit de la façon la plus pauvre, comme Degas.
— C'est un bohème, fit M. Aguilanneuf, et une espèce de fou. Je crains que sa fille...
— J'ai pour Mlle Gilberte la plus profonde et la plus respectueuse amitié, interrompit Jean, qui faisait de grands efforts pour rester calme. Vous devez savoir mieux que moi quel être d'élite...
— Je sais, je sais, consentit M. Aguilanneuf. Et, instantanément, il changea et redevint
bonhomme, souriant. Oui, il y avait eu des histoires, des potins; ce club de golf paraissait une fourmilière sur laquelle, lui, Aguilanneuf, se proposait un jour ou l'autre de mettre le pied. Gilberte, fille d'un artiste, était particulière, fantasque, mais très bonne au fond et très honnête. Tout en parlant, il scrutait son interlocuteur. A n'en pas douter, Jean Aubette était épris de cette petite sotte. Il y avait là un espoir, faible encore, mais qui pouvait se préciser...
— J'espère vous voir un de ces jours à la mai-
son, monsieur Anbelte; nous donnerons une garden-party...
Et il s'en fut demander quelques renseignements sur le jeune homme.
— Grosse fortune, lui répondit- on.
En sa qualité de joueur, M. Aguilanneuf acceptait ia série de déveine en attendant la série de chance. Aubette serait bien capable de devenir une sorte de gendre, presque un fils qui étaierait sa siluation chancelante, consoliderait son crédit et lui permettrait de repartir pour des destinées favorables. Il s'agissait de se montrer fin diplomate. Il retourna donc au téléphone et demanda sa femme, qui lui répondit à grand 'peine, la voix étranglée de larmes.
— J'ai réfléchi, lui dit-il; à tout jpéché, miséricorde...
— Allô! Explique-toi, Ferdinand...
— Tu peux reprendre Gilberte.
— C 'est vrai ?
— Va la chercher.
— Ah ! Ferdinand3 que je te remercie !
— Et je dînerai avec vous, ce soir.
— Veux-tu que je fasse chercher du caviar ?
— Je veux bien.
— Et du foie gras. Ferdinand, sois tranquille, tout cela le sera compté là-haut.
M. Aguilanneuf, content de lui, revint dans la salle de jeu et annonça : « Cinq cents louis en banque » avec la meilleure humeur du monde. Il était transformé. Un neuf et un huit abattus à gauche et à droite n'entamèrent pas sa gaieté.
« Je suis curieux de voir jusqu'où cela ira ! » énonça-t-il. Les pontes l'admirèrent. A sept heures de l'après-midi, il gagnait une assez forte somme qu'il empocha. « Je dîne en famille ce soir. »
Il fit arrêter l'auto devant un bureau de télégraphe et il envoya à Mlle Ravelinot un petit bleu où il entremêlait d'excuses, d'agréables plaisanteries et qu'il signa « ton Minou affectionné ». La vie lui paraissait belle. Les hommes lui semblaient indulgents. Il se sentait fort et mieux que fort: malin. Dire qu'il avait pu supposer un instant qu'il allait reprendre sa vie de jadis, quand il émiettait en guise de repas un mélancolique croissant dans un café noir au rabais ! Il y avait bien Cataire, Cataire et ses chiffres, Cataire et ses comptes, Cataire et ses sempiternels bilans, Cataire et son désolant :
n'oubliez pas que c'est après-demain le 31. » Il ne l'oubliait pas. Son gain et l'argent des tableaux lui permettaient de franchir cette fin de mois. L'échéance suivante était lointaine. Trente jours : trente siècles ! « Ferdinand a plus d'un tour dans son sac » fredonna-t-il. Le chauffeur se retourna. « Ce n'est rien, Emile, je chantais », expliqua-t-il. Et il chanta, en effet.
Tous les trois ou quatre mois, Roger-Sébastien Malandre allait voir l'illustre Massonneau. Ce voyage n'était pas une mince affaire, bien que Massonneau habitât à trois quarts d'heure seulement de Paris. D'abord on n'était jamais sûr de la société qu'on trouvait là. C'étaient parfois des rapins sordides, des artistes qui avaient l'air de maçons, qui portaient de lourdes chaussures à clous, des pantalons de velours à côtes, qui avalaient de grands verres de vin rouge et fumaient des pipes de rouliers. D'autres fois* c'était une société choisie, une caravane de gens du monde accourus pour contempler Massonneau avant sa mort el qui mettaient dans la spacieuse maison un papotage parisien, tout le remue-ménage d'un five o'clock élégant. Massonneau n'invitait jamais personne, mais il ouvrait sa porte et entrait qui voulait. Rien ne l'a-
musait davantage que l'enLrée imperturbable d'un touriste venu pour visiter la tour Eiffel,, le musée de Cluny, les champs de courses et l'ermitage de Massonneau. Il se prêtait de îa meilleure grâce aux fantaisies les plus indiscrètes, posait devant l'objectif de celui-ci, signait l'album de celle-là, offrait de vieux pinceaux sollicités à titre de souvenirs et répondait à toutes les questions, parfois de la manière la plus saugrenue, mais toujours avec le plus grand sérieux et la plus inaltérable politesse.
Massonneau, à soixante-dix-neuf ans, rose de teint, la barbe et les cheveux d'une blancheur éblouissante, s'habillait avec coquetterie. Comme il ne bougeait jamais de son coin, comme il n'avait pas rendu une seule visite depuis vingt ans, comme on ne l'avait jamais vu dans un théâtre, ni même rencontré à Paris où il passait seul et en coup de vent, certains le croyaient mort. Des critiques fort novices et peu informés, avaient parlé à diverses reprises du « regretté Massonneau », ce qui mettait le vieux peintre au comble de la joie. Parfois il signait les exquis billets qu'il adressait à ses amis « le regretté Massonneau » . La plupart des visiteurs s'attendaient à voir une sorte de paysan. Quelle n'était pas leur surprise devant ce gentilhomme tiré à' quatre épingles, d'une correction aisée de dandy, qui pratiquait l'hospitalité en grand seigneur et, vivant à l'écart de Paris, suivait Paris dans ses caprices, dans ses toquades, dans ses fièvres, d'un œil attendri et amusé.
Seulement il avait inscrit en lettres d'or dans
son atelier : « Celui qui ne connaît pas le prix du temps est indigne de la gloire. » Un autre peintre, plus pratique qu'artiste, avait coutume de déclarer : « Quand je... m'absente un moment, ça me coûte un louis. » Massonneau avait conscience qu'une journée de paresse pouvait lui coûter un chef-d'œuvre. Cet octogénaire se soignait pour travailler, comme d'autres se soignent pour plaire. D'ailleurs, un mépris absolu de l'humanité. Ce mépris lui avait servi de fortifiant pendant les trente années de lutte obscure et d'adversité injuste qui avaient précédé sa gloire.
— Les hommes me font rire, disait-il, avec leurs louanges, leurs honneurs et leurs récompenses. Ils vous donnent à manger quand on n'a plus de dents.
Aussi refusait-il tout, en bloc, avec une politesse charmante, un « trop tard ! » qui décourageait les plus ardents zélateurs: « Si j'avais eu des ors jadis quand il le fallait, disait-il — et il prononçait des ors avec un dédain inexprimable — j'aurais fait comme les autres : je me serais marié, j'aurais eu des enfants; je n'aurais pas, comme unique distraction de ma vieillesse, à refaire vingt fois mon testament avec la perspective d'en laisser un qui sera plus idiot que les autres. » Tel était cet homme que Malandre appelait. « patron » et qui appelait Malandre « mon fiston » . Fils unique, en vérité, et qu'il adorait d'autant plus que Malandre, créateur puissant et original, ne procédait pas de lui. Massonneau détestait les copistes et quand ils
le saluaient d'un « Cher Maître » bien senti, il ripostait avec douceur : « Et voilà justement ce qu'il ne faudrait pas! »
Malandre, au comble de la détresse et qui sentait sur lui le poids effroyable de la solitude depuis le départ de Gilberte, boucla donc son sac et prit le train pour se confesser à Massonneau. Il le trouva dans son salon, martyrisé par une vieille dame et par un don Juan de dancing. La vieille dame faisait collection de palettes. Elle voulait avoir une paletle signée Massonneau. Elle s'incrustait dans son fauteuil. Le don Juan voulait emporter un bout de croquis, n'importe quoi, une tache d'aquarelle sur un chiffon de papier. Ils avaient des lettres de recommandation émanant de gens que Massonneau ignorait. Et il les avait reçus ensemble pour qu'ils se neutralisassent.
— Ah ! ah ! voilà mon ami Nicolas Poussin- Delacroix! s'écria Massonneau, tout joyeux de voir la délivrance apparaître sous la forme de Roger Malandre. Bonjour, Môssicu Courbet.
— Bonjour, mon oncle, riposta Malandre, impassible. J'apporte les contrats d'assurance. Je viens aussi pour les bottines.
— Nous n'avons que le temps d'examiner tout cela. Il vous faut du soleil, n'est-ce pas?
— Dame ! Quand le jour baisse, ce n'est plus le moment d'échantillonner.
— Et vous ne voudriez pas revenir la semaine prochaine ?
— Je serai d'enterrement 1
186 la BREBIS GALLUSE
— Vous êtes terrible ! Vous êtes un Celte terrible, mon petit garçon !
Ces coq-à-1'âne étaient échangés en pure perte. La vieille dame et le jeune don Juan devinaient bien confusément une charge de peintres, mais ils n'en avaient cure.
— Voyons, leur dit Massonneau, il y a un moyen de tout arranger. J'ai ici de belles cartes postales avec la vue de ma maison et de mon jardin, je vais vous en donner à chacun une et signée. De palette je n'en ai qu'une et vous ne voudriez pas, madame, me séparer d'une amie de trente ans ! Quant à des croquis, mon cher monsieur, je ne croque plus. Regardezmoi! j'ai bien assez de peine à manger.
Il signa donc les cartes postales et les remit aux visiteurs, heureux d'avoir quelque chose à emporter.
— En échange, dit la vieille dame, je vous enverrai une aquarelle. Oh ! une toute petite chose... Je lave des aquarelles quand je suis à la campagne. Rien que des fleurs...
— Il me reste à vous remercier, Maître, appuya le don Juan. Je suis surtout content d'avoir vu vos derniers tableaux. Quelle fraîcheur!
— C'est, riposta la vieille dame... c'est fluide... c'est très, très gentil... vraiment...
— Très gentil ! appuya le danseur.
— Mon cher Maître, monsieur a raison : une fraîcheur!... Et quel âge avez-vous, entre nous?
— Entre nous, madame, j'ai vingt-sept ans! Que dis- je, vingt-sept ans. J'ai vingt ans!
Les yeux pétillants de malice, il les regardait s'éloigner.
— Admire-les, mon fiston, dit-il à Malandre. Chacun pense que si l'autre n'avait pas été là, il aurait emporté l'objet de ses désirs; ils se haïssent, mais ils seront forcés de prendre la même patache et d'attendre sur le même quai le train de 5 h. 47.
— Que ne consignez-vous votre porte!
— Tu es bon, toi! Je n'ai pas le cinématographe ici ! Tu veux m 'arracher ma seule distraction, misérable! Retiens ceci : seuls, les égaux sont ennuyeux : on a à gagner dans la fréquentation des génies et l'on ne s'amuse qu'avec les imbéciles.
— Alors... moi ?
— Tu devrais m'ennuyer, mais tu fais exception. D'ailleurs, tu as tort de venir si rarement. Un beau jour, tu débarqueras ici au moment où monsieur s'en ira au pas de deux coursiers funèbres, bien tranquille dans sa petite boîte. Mais je te connais, tu as peur de m 'impressionner en venant plus souvent. Tu colories toujours des images ?
— Toujours !
— Moi aussi ! Quels enfants ! Si tu crois que cela te mènera à l'Institut, comme disait mon pauvre père, qui avait bien raison. A propos, sais-tu quel âge aurait mon père aujourd'hui ? Il aurait cent trente-sept ans. Je puis dire :
Mon père, qui avait connu Louis XVI. » Le regretté Massonneau, dont le père a connu Louis XVI, n'a pas lu sans être torturé de ja-
lousie, que l'on venait de vendre un de tes navets cent mille francs. Toi aussi, mon 'fils ! Il t'arrive ce qui m'est arrivé à ton âge. Si elles connaissaient ton adresse, les vieilles dames collectionneuses seraient déjà pendues à ton cordon de sonnette, heureux coquin! Allons, le moment est venu, retire-toi, ou tu seras embêté; je suis propriétaire de dix-huit hectares, je t'en cède quatre au prix coûtant — le prix de 1878 — tu fais construire ici la cage à poules qui doit être l'objet de tes rêves et pour nous distraire, nous nous intenterons un procès de mur mitoyen. Ça va ? Pourquoi t'obstines-tu à fuir Paris dans Paris ? Tu ressembles au père Corot qui avait établi ses pénates rue de Paradis Poissonnière et qui y peignait ses aubes frissonnantes ! Seulement le père Corot était plus solide que toi. C'était un gars râblé. Tu es une perche à houblon. Tu as une fichue mine, mon fils, je te le déclare sans ambages. Je te guignais du coin de l'œil, tout à l'heure, quand tu plaisantais..., ça n'y était pas... non... tu manquais de conviction. Déboutonne-toi. S'il y a une chose qui m'est odieuse, c'est que les deux ou trois êtres que j'aime jouent la comédie devant moi, sous prétexte que je suis gai et que "je n'aime à voir que des gens gais. Je veux bien que l'on crie : « Ohé! ohé! ». mais quand on le pense.
— Alors, patron, je Aiens vous demander un conseil.
— N'hésite pas. Je suis pratique, quoi qu'on en pense. Sortons, promenons-nous dans le jar-
din et vide ton cœur. Je suppose que tu n'es pas amoureux ? Non, tu es toujours habillé avec une sereine négligence : tu n'es pas amoureux. Alors, quoi ?
Massonneau jeta sur ses épaules une pèlerine faite d'une moelleuse étoffe d'un beige savoureux, prit Malandre par le bras et l'entraîna. Le jardin déroulait sa féerie de juin. C'était un tapis éblouissant de fleurs pourpres.
— Quen dis-tu? demanda le maître.
— Je dis que voilà un Massonneau, en moins bien .
— Sacrilège !
— La nature est un prétexte à peinture. C'est son excuse.
— Et dire qu'il le pense !
— Profondément.
— Et dire qu'il faut penser cela pour fabriquer quelque chose de propre! Quel métier! Fin de la discussion artistique. Passons à toi.
Et Malandre vida son cœur. Quand il eut terminé son récit :
— Tu t'es conduit comme un collégien, lui dit Massonneau. Il m'est permis, à moi, d'envisager la vie à un point de vue purement fantaisiste. Que suis-je ? Un vieux tronc oublié dans un jardin. Mais si j'avais un être qui me retînt et qui m'intéressât, si j'avais une fille, ah! mon ami, je te jure bien que j'agirais autrement, et que je la défendrais des ongles et du bec. Il n'est pas permis d'être mollasse à ce point-là. M. Aguilanneuf, abominable mercanti. est ruiné. Et ta fille qu'il a chassée, en somme.
retourne avec lui pour que l'on ne dise pas qu'elle a mal choisi son moment ? Qui : on ? Est-ce que tu connais ça : on ? Quelques jeunes idiots et quelques vieilles folles du genre du couple que nous venons de voir. Quel peut être l'intérêt de M. Aguilanneuf en reprenant ta fille? Te l'es-tu demandé ? Je vais te l'apprendre : ou il t'exploitera par l'intermédiaire de Gilberte, ou il essaiera de la marier richement pour la gruger. Vous avez joué là une scène de mauvais mélodrame. Désormais ta fille te sera expédiée régulièrement : « Père, il faut vendre un tableau, autrement nous sommes déshonorés; maman parle de se tuer. » Et tu vendras le tableau et tu entretiendras ce financier, un peu par bonté, je te l'accorde, beaucoup par faiblesse et par paresse. Tu es à l'âge critique, fiston. La cinquantaine, hein ? On commence à flancher. On était le peintre Bridau, exemple de probité artistique et de désintéressement lucide; on devient le père Goriot, modèle de stupidité sublime, mais de stupidité. Quand tous tes tableaux y auront passé — et ce ne sera pas long et l'on baissera les prix quand on saura que tu as besoin de vendre — il te resteca à monnayer ton talent, à faire des portraits de dindes emperlées ou de notaires mondains, ou encore à brosser des paysages dédiés à cette Muse infâme : la Galette.
— J'aimerais mieux me couper le poignet!
— On dit ça et on ne coupe rien du tout. Voyons, à quoi pensais-tu en te contentant de quarante sous par jour, en peignant des compo-
tiers pour garder les œuvres que tu aimais ? Tu pensais d'abord à te réaliser honnêtement, pleinement. Tu n'aurais pas plus peint une cochonnerie que tu n'aurais fait un faux. Tu as vécu comme un moine, tu t'es privé de tous les plaisirs, tu as mis ton art au-dessus de tout, tu n'as jamais pensé à toi. Je parie que tu n'y penses pas encore, — il n'y a qu'à te voir, fait comme un garçon de magasin!... Cela t'a coûté l'amour de ta femme. Ta femme ne te comprenait pas. Elle est partie et tu es resté seul. Tu as été privé de ta fille...
— Ça!
— Eh bien, donne-lui tout ce que tu possèdes, à ta fille, mais à ta fille seulement, en dot si tu veux. Tu as encore dans la patte de quoi refaire une fortune. Mais ne laisse pas s'effriter misérablement l'œuvre de touLe ta vie, au bénéfice d'un joueur qui n'en fera qu'une bouchée. Je gage que ta femme t'a ému.
— Vous avez gagné, patron! Voyez-vous, j'ai tant aimé l'amour qu'il me bouleverse encore, même quand il s'agit de l'amour de ma femme pour un Aguilanneuf. J'oublie volontiers que j'existe. Je ne suis plus qu'un spectateur, qu'un gobe-mouches qui se passionne. Elle aurait voulu tout emporter de chez moi pour dire à son mari : « Tiens, voilà pour toi; ne pleure plus! » Oui, elle avait des yeux de voleuse. Et je l'admirais!... Sincèrement, je l'admirais,., et sans arrière-pensée. Elle est restée belle. Oh! elle a vieilli, mais elle est encore belle. C'est que je l'ai adorée, patron ! Je sentais bien qu'elle
s'ennuyait avec moi. Je faisais le pitre, mais elle ne riait pas. La nuit, je lui écrivais de longues lettres où je mettais tout ce que je n'osais lui dire, tant elle m'imposait! Cela fait une belle collection de lettres qui n'ont été lues par personne, pas même par elle, car elle m'en parlait à tort et à travers, comme quelqu'un qui s'est découragé au bout de deux lignes. L'effroyable, c'est qu'elle se taisait. Si elle m'avait dit : « Je meurs parce que je n'ai pas de bas de soie et que je ne possède qu'un chapeau », dame, je ne sais pas si j'aurais eu la force de lui résister. J'aurais fait comme les autres; j'aurais fabriqué des forêts de sapins au kilomètre ou des intérieurs de bergeries, ou des portraits de belles poules et de notaires mondains. Hélas ! Elle cachait sa pitoyable ambition comme on cache un noble rêve. Au fond, je ne pensais qu'à l'amour et elle ne pensait qu'à l'argent! Comment l'idée m'en seraitelle venue ? Je m'imaginais que mon tort était ma laideur ! Ah ! bien oui ! Mon tort était ma pauvreté! Son cœur est allé à celui qui lui a donné le luxe. Le Prince Charmant ? Celui qui fait de beaux cadeaux ! Sur le visage de cette femme, c'est tout de même ma jeunesse qui est inscrite — alors, pour moi, vous comprenez, elle ne peut être vieille. Je me suis roidi, mais je crois, Dieu me pardonne, que j'ai été jaloux d'Aguilanneuf. Il m'a fallu une minute pour rentrer dans le troupeau, pour redevenir aussi bête que les autres... pas par amour, bien sûr, au sens que l'on donne à ce mot, mais par
amour de ma jeunesse qui se dressait là, devant moi, avec toutes les misères que je regrette. Et puis, j'ai eu ma fille sous mon toit toute une nuit. Vous savez ce que c'est, vous qui êtes seul. Je n'ai pas dormi une minute. Je pensais : « Ta fille est là, à côté de toi... Tu auras pour commencer ta journée, demain, le bonjour de ta fille. » Dix-sept ans de silence, et une chanson! Dix-sept ans de désert, et une fleur! Je ruminais des projets. Je pensais à Venise comme un amoureux. Je me disais : « Si elle se marie, ils te garderont peut-être, tu n'es pas encombrant. Tu feras construire une maison avec un atelier en haut, et tes petits-enfants te grimperont aux jambes. » Pourquoi pas un jet d'eau, une boule argentée, un jeu de tonneau et un plant de salades!... Oui, patron, j'ai rêvé bourgeois toute une nuit! Je n'ai pas été pour Gilberte enfant ce que j'aurais dû être... non, je le confesse : j'étais trop accaparé par sa mère et par le travail. Songez qu'on l'a arrachée de moi et que je n'en ai pas crevé. Je me suis contenté de faire de l'anémie cérébrale et de la neurasthénie aiguë. Et puis, elle venait me voir une fois, deux fois par semaine. Pendant longtemps, c'était une gouvernante qui me l'amenait, une espionne de Mme Aguilanneuf. Pour bien me prouver la réussite de son mari, Eugénie m'expédiait une Gilberte de cinq ans couverte de dentelles précieuses, de riches zibelines et de peluches des tons les plus riches. Pauvre gosse! Elle avait l'air de sortir de chez le confiseur! Ensuite, j'ai été destitué comme
père. On m'a fait comprendre que l'intérêt de l'enfant exigeait que dans la haute société parisienne, elle portât le nom de son parâtre. Seulement, Gilberte prenait conscience, peu à peu. Et j'ai eu une amie, patron! Une fois, elle m'arriva toute simplette, comme je ne l'avais jamais vue, comme je la souhaitais. Cela nous permit de nous promener bras dessus bras dessous, sans qu'elle eût l'air d'une belle demoiselle intime avec son ébéniste. Je l'ai convertie à la simplicité. M. et Mme Aguilanneuf n'ont pas eu la moindre prise sur elle... J'ai fini. Alors, patron, votre sentence ?
— Marie-la, ta fille; seulement pas d'atelier pour toi dans sa maison ! Je ne te cache pas que tu auras la mienne quand j'aurai quitté cette vallée de larmes. Mais je serais navré de te voir m'attendre. Nous avons encore beaucoup à travailler : toi tu es un étudiant et moi je commence à savoir mon métier... Je te fais construire quelque chose d'économique, dans le genre d*une loge d.e concierge partagée en deux : un compartiment pour le travail, un autre pour dormir. Tu prendras tes repas ici. Au déjeuner, on ne parlera pas. Il ne faut pas couper la sainte inspiration. Nous nous rattraperons au dîner. Le dodo à neuf heures, pas avant, non; je suis décidé à toutes les orgies ! Tope-là, mon compère! Tu préférerais autre chose ? Seigneur! Je lis dans ton regard un espoir sinistre : Aguilanneuf fait la culbute, s'exile, tu reprends ta femme, Gilberte se marie et tu restes avec une incomprise de quarante-huit ans qui écoutera
tes bavardages en pensant an cher disparu! Va! Tu n'étais pas digne de rester seul. Tu as une âme de garde national. Où est ton parapluie ? Je suis sûr que tu as un paraphiie ! Et la cote de la Bourse!
— Le fait est, soupira Malandre, que je ne me reconnais plus. Je voudrais bien ne pas rentrer chez moi ce soir. Cela vous ennuierait-il de me garder ?
— Sois aimable avec Mme Léon et elle ne te refusera pas un lit, prononça Massonneau avec une nuance de crainte.
Mme Léon était la femme de charge du vieux peintre. Cette personne autoritaire lui inspirait une terreur sacrée. Mais Malandre plaisait à la bonne dame. Elle lui ouvrit une jolie chambre.
— C'est la meilleure, déclara-t-elle. De la fenêtre, en se penchant, on peut voir les trains qui passent et même la gare...
M. Namineau ne se faisait pas d'illusion sur son physique qui était atroce. Il ne s'en taisait pas non plus sur son âme. C'était un homme fort riche, et qui, désespérant d'être aimé pour lui-même, se consolait en épiant autrui et en favorisant le malheur de son prochain. Il avait invité Jean à déjeuner, pour lui faire des révélations importantes et urgentes. M. Namineau, en haine des femmes qui le dédaignaient, se constituait volontiers l'ami et le conseiller des jeunes hommes. Il leur indiquait des tours de sa façon à jouer au beau sexe et mettait ce qu'il appelait son expérience à leur disposition.
Il avait commandé un repas magnifique dans un restaurant du Bois.
Au dessert, il se déboutonna.
— Cher ami, commença-t-il, ne mettons pas
de noms, cela sera plus correct. Nous sommes assez intelligents pour nous comprendre. Que cherchons- nous ? L'union, la concorde dans notre petit club de golf. C'est une réunion charmante à laquelle nous tenons beaucoup. Enfin, on se trouve rarement entre soi, je veux dire entre gens qui ont reçu une certaine éducation, et dont la vie est transparente comme cristal. Vous devinez qu'il s'agit de Mlle X...
A un mouvement de Jean, M. Namineau répondit d'un geste qui signifiait : Attendez !
— Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que la mesure attendue par tous — je veux dire la radiation — aurait déjà été prononcée, si l'on n'avait pensé à vous. Vous êtes notre ami. Nous vous plaignons, mais que faire ? Je veux bien que nous ne possédons pas de preuves palpables, de preuves évidentes... Que diable, laissezmoi parler! Il s'agit de Mlle X... je ne prononce pas de nom... mais chaque jour nous apporte un élément nouveau, >;n témoignage à charge. On se figurait que la situation de M. X... était au-dessus de tout soupçon — tout au moins quant au chiffre de sa fortune. Or, il paraît qu'il joue à son cercle de telle sorte qu'il vient d'être prié de donner sa démission. Je ne vais pas jusqu'à dire qu'il trichait, non, mais il jouait comme un homme acculé au suicidey jetant quand il perdait ses cartes à la tête des adversaires, insultant ceux qui se levaient de table avant qu'il eût terminé sa banque, etc. Enfin son compte à la caisse avait atteint des proportions telles qu'il fut mis en demeure de
régler. Il venait d'avoir une passe de chance; il régla donc, mais il se laissa aller jusqu'à proférer des menaces...
— Où voulez-vous en venir? demanda Jean.
— Nous causons. Je n'ai pas de mandat officiel. Je me fais simplement l'interprète d'un grand nombre de nos amis, un nombre assez grand pour qu'ils puissent convoquer, s'il y avait lieu, une assemblée générale. Ce que M. X... a fait à son cercle, pourquoi Mlle X... ne l'aurait-elle pas fait à notre club ? Vous êtes son ami, conseillez-lui donc de nous envoyer une petite lettre de démission sous le prétexte qu'elle voudra... Supposons que le golf lui soit interdît par les médecins... ou que ses occupations l'empêchent de venir à nos réunions. Vous lui ferez la partie belle et nous serons gentlemen jusqu'au bout. Nous refuserons cette démission, ainsi qu'il est d'usage quand il s'agit d'un membre qui n'a rien à se reprocher : elle la confirmera et alors nous l'accepterons avec une belle lettre où nous exprimerons tous nos regrets, bien poliment.
— C'est tout?
— Buvez un peu de cette fine Champagne. Voilà la partie officielle. Laissez-moi, en mon nom personnel, déplorer que vous vous compromettiez en continuant de servir une cause perdue d'avance. Tenez- vous à rester notre ami, oui ou non ?
— Non!
— Je prends cette réponse pour une boutade et je passe. Il n'y a pas de fumée sans feu, je
LA BREBJLS GALEUSE 199
ne vous l'apprends pas. Quoi qu'il arrive, Mlle X..., déjà compromise en fait, Test beaucoup plus par son attitude. On a peur de la rencontrer. Hier, au golf, il n'y avait pas une âme. Si elle se met en colère, c'est qu'elle se sent coupable. Admettons qu'elle ait agi pour sauver sa famille. Ce serait une circonstance atténuante. Mais alors il ne faudrait pas non seulement plastronner, mais encore braver les gens et les invectiver en public ! Il y a eu scandale. Les victimes ne restent pas inactives, vous comprenez ? Le bruit a couru que vous étiez fiancé. Je n'en crois rien; mais j'ai voulu vous mettre au courant. C'est grave, un mariage, jeune homme; réfléchissez. C'est dé\k très grave quand les choses se déroulent normalement. Mais dans les circonstances présentes!... Je vous préviens que toutes les portes se fermeront devant vous. Représentez -vous votre existence! Cela serait abominable, mon pauvre ami! Je n'ai pas à vous démontrer où peut conduire la passion funeste du jeu... M. X...
— Allez- vous-en ! murmura Jean.
— Pardon!
— Allez-vous-en !
— Quoi? M'en aller! Mais je vous ai invité, mon cher! Vous êtes timbré, ma parole!
— Allez- vous-en tout de même.
— Vous êtes mal luné, aujourd'hui ! Heureusement, je suis de bonne humeur !
— Allez-vous-en immédiatement !
— Garçon!... Vous êtes complètement fou, Aubete! Garçon, l'addition!
— Je compte jusqu'à trois. A trois, je vous empoigne et je vous sors d'ici... Un!... Deux!...
M. Namineau se leva brusquement, remarqua pour la vraisemblance: « Ouf! Il fait étouffant ici! », fila vers le vestiaire et sortit, très rouge, mais d'un pas égal et mesuré. Jean avait saisi entre ses doigts une fourchette qu'il tordit. Il régla le déjeuner offert par M. Namineau et s'en alla à la recherche de M. Charpray-Barfleur. Il trouva le président à l'inauguration d'une exposition florale.
— Aubette, mon cher, s'écria le vieux beau, il faut que je vous dise tout de suite... je suis immortel : un horticulteur vient de donner mon nom à un œillet double! C'était la gloire que je convoitais depuis toujours. Contemplez le Cherpray-Burfleur... là, à côté de la Sidonie Reverchoux. Quelle beauté! hein! Quel éclat! Il ne ressemble pas à son père!
La vue de l'œillet Cherpray-Barfleur induisait le président à l'indulgence; de plus, il était diplomate, il répugnait aux mesures brutales.
— Si j'étais à votre place, déclara-t-il, je ne me tiendrais pas pour battu. Je pars pour vous, remarquez-le bien, pour vous uniquement — je vais dans ma propriété de Normandie. — J'y resterai quinze jours, trois semaines s'il le faut. J'interdis que l'on me fasse suivre mcn courrier. Donc, pendant mon absence, personne n'a le droit d'agir ni de convoquer une assemblée. Vous avez trois semaines devant vous. Reprenez l'enquête, cherchez passionnément la vérité. Il se peut que vous la découvriez. J'ai
beaucoup pensé à cette affaire. Savez-vous de quel côté je chercherais ? Du côté de Lucien Pulvinaire. C'est un tel idiot! A votre place, je le talonnerais.
— Et si je ne réussis pas ?
— Alors, prononça gravement M. Charpray- Barfleur, on ne peut tout de même condamner sur des présomptions une jeune fille à l'aurore de la vie; d'ailleurs j'estime qu'un amour est plus sacré qu'un club de golf; soyez donc tranquille, Aubette. Comptez absolument sur moi. Et ne me remerciez pas surtout.., Il y a dans vos yeux, mon pauvre ami, quelque chose qui m'émeut plus qu'un remerciement...
Depuis deux jours, Malandre était l'hôte de son vieux maître. Il en subissait avec joie la tyrannie. A l'aube, Massonneau le réveillait d'un chant familier, toujours le même, une romance qui le ravissait par sa candeur et où il était question d'une dame belle comme les amours et dont l'amoureux estimait qu'elle avait assez dormi, le soleil cognant à sa fenêtre. En réalité, il pleuvait à verse. « Les fleurs sont bien contentes », se consolait Massonneau. Lui-même, quelque temps qu'il fît, passait des heures dans son jardin, tête nue, respirant les jeunes parfums qui lui mettaient l'allégresse au cœur.
Mais; ce matin-là, Malandre jugea que le patron « allait un peu fort », en venant vers dix heures l'enfermer dans sa chambre.
— Méditation, travail, édicta Massonneau.
— J'avais justement l'intention de travailler dehors.
— Faites ce que j'ordonne, mon jeune ami. Imaginez que vous êtes candidat au prix de Rome. Sujet imposé : « Hippolyte étendu sans forme et sans couleur. » Appliquez- vous. Je compterai les doigts de pied d'Hippolyte.
— Mais...
— Tu veux la vérité, raseur? J'ai une dame à recevoir dans le plus grand secret.
Ce n'était pas une dame. C'était M. Blochet, suivi d'un homme d'équipe qui apportait les neuf tableaux de Malandre. Massonneau s'enferma avec lui dans son cabinet. M. Blochet, humble et admiratif, l'appelait : « Monsieur mon Maître » et multipliait les salutations.
— Vous êtes peintre ? lui demanda Massonneau.
— Non, mais...
— Alors, pourquoi m'appelez-vous monsieur mon Maître ? Cela nuit à la clarté de vos discours. Renonçons-y, voulez- vous ? Comment avezvous appris que j'avais acheté l'Eté ?
— Je me suis débrouillé; j'ai interrogé de-ci de-là. J'ai fini par savoir que le dernier acquéreur, celui des cent mille francs, était M. Trulin, beau-père de M. Mouchot, qui s'occupe de vos affaires. J'étais moi-même chargé de vendre des toiles signées Malandre; j'avais donc le plus grand intérêt à trouver l'amateur au lieu de m 'adresser à des marchands.
— Ces tableaux appartiennent...
— A an grand seigneur qui ne veut pas être nommé.
— Laissez-moi clone finir ! Ces tableaux appartiennent à Mme Ajmilanneul, qui ne peut les vendre qu'avec l'autorisation maritale. Avez-vous l'autorisation signée de M. Aguilanneuf?
— Plutôt deux fois qu'une. Monsieur, je vois que vous êtes au courant...
— Je suis très futé.
— Oh ! je savais déjà que vous passiez pour très malin dans la peinture.
— Je suis surtout commerçant.
— Moi aussi, monsieur^ je suis commerçant; nous pourrons donc nous entendre. Je suis M. Blochet.
— Puisque vous êtes M. Blochet, asseyez-vous et donnez-moi des nouvelles de Mlle Gilberte Malandre.
— Ah ! monsieur, vous êtes aussi au courant !
— Dites toujours...
— Le bruit s'était répandu par les domestiques que Mlle Gilberte s'était enfuie de chez Aguilanneuf pour rejoindre son père, M. Malandre. Les domestiques ont cru /me ce départ présageait le « pouf » définitif d 'Aguilanneuf. Il s'agissait d'une simple fugue, fort sérieuse, certes, mais d'ordre sentimental.
— Bah! Version de M. Aguilanneuf, sans doute ?
— Oui, monsieur.
— Remportez vos tableaux, monsieur Blochet.
— Oh ! monsieur mon maître, regardez-les au moins !
— Je les connais.
— Ils sont vrais!
— J'en suis sûr.
— Ils sont signés.
— Je n'en disconviens pas.
— Il faut m'en retourner comme je suis venu ? Vous ne sauriez croire, mon pauvre monsieur, combien d'intérêts s'attachent à la vente de ces tableaux. Mme Aguilanneuf veut aider son mari dans une échéance difficile. Vous ne connaissez pas les Aguilanneuf, cela vous est donc bien égal... Mais moi, monsieur, qui suis devant vous! Je suis venu de Paris où le séjour me coûte les yeux de la tête et que je déteste, je sais venu de Paris... par cette chaleur! J'avais calculé que cent cinquante mille francs me feraient quinze mille francs pour moi. J'aime les jardins, mon bon cher maître, je suis comme vous; j'aurais acheté un jardin dont j'ai envie depuis si longtemps et j'y aurais cultivé des légumes.
— Vous êtes un artiste, monsieur Blochet.
— Voyez donc la marchandise, cela ne vous engage à rien.
— Je serai preneur, c'est bien comme cela qu'il faut dire, n'est-ce pas?...
— Exactement, monsieur le maître Massonneau...
— Bon! Je serai preneur dans un mois, à condition qu'une partie de la vente revienne à Mlle Gilberte Malandre pour qui ont été j>eints plusieurs de ces tableaux. Le cas de M. Aguilanneuf me laisse indifférent. Celui de sa femme ne m'intéresse guère. J'ajoute que je vous tiens
pour responsable de toutes les indiscrétions qui pourront être commises au sujet de l'achat de PEtâ. Je tiens au secret. Il me plaît de collectionner les Malandre, mais je ne veux pas qu'on le sache. Comme vous m'êtes sympathique, cher monsieur Blochet, vous suivrez de point en point mes indications; vous direz quand vous serez seul avec elle — à Gilberte — de venir ici le plus tôt possible. Et je vous fais, pour la peine, cadeau d'une toile de moi...
— Cadeau ?
— Cadeau ! Le jardin qui y est représenté tant bien que mal vous permettra de faire l'acquisition d'un vrai potager. Planiez-y des choux, monsieur Blochet; c'est une plante décorative qui joint l'utile à l'agréable. Et, croyez-moi, retournez chez vous le plus vite possible et ne vous mêlez plus de ces transactions. Faites comme moi : restez à la campagne. "Vous vous y ennuyez ? Achetez de la toile, des pinceaux et des couleurs... On ne sait jamais!... Par le temps qui court, on trouvera peut-être, que dis-je peut-être : on trouvera sûrement votre ignorance savoureuse et délicieuse votre naïveté...
— J'ai appris le dessin... Je ne suis pas tout à fait un novice... J'ai pratiqué beaucoup d'arts d'agrément. Il n'y a que le piano que j'ignore... Ah! là... Pas une note!
— Eh bien, dans ce cas, composez de la musique !
— Vous êtes gai! conclut M. Blochet. J'aime ça. Si vous me le permettiez, je reviendrais sou-
vent vous voir. Je m'ennuie chez les Aguilanneuf. Ils sont lugubres et vous ne croiriez pas qu'en ce moment... eh! bien, en ce moment, ils s'occupent encore d'éliquette! Ils me font des reproches parce que je mange mon fromage à la pointe de mon couteau !
À l'article : On, les dictionnaires expliquent : « pronom indicatif désignant d'une manière vague une ou plusieurs personnes. » Ils devraient donner, en outre, quelques explications psychologiques et mettre en garde le lecteur contre ce mot inoffensif en apparence et qui a causé tant de désastres. On est l'ennemi toujours présent, toujours en éveil. « Qu'en dira-t-on ? » Voilà un exemple des formules misérables qu'il inspire. On n'est jamais généreux. On ignore la liberté. M. et Mme Aguilanneuf ne vivaient guère que pour cet On. Il leur avait valu quelques satisfactions d'amour-propre. Maintenant il mettait le comble à leur malheur. Gilberte en faisait la douloureuse expérience. "Parce qu'on avait jasé, M. et Mme Aguilanneuf gardaient leur palace vide de domestiques, vide d'objets d'art et ils y menaient une existence du plus amer comique.
L'été resplendissait cruellement sur l'avenue poussiéreuse où l'immense hôtel gardait ses volets fermés, ce qui faisait dire aux passants exténués et s'épongeant le front : « Ils ont de la veine, ces richards, ils se reposent à la campagne ! » Les passants ignoraient que dans trois petites pièces, au sous-sola M. et Mme Aguilanneuf et Gilberte vivaient cachés, ne répondant pas à la sonnette qui annonçait les créanciers. Il faut peu de jours pour transformer en ruine une demeure de ce genre. Un vent de faillite soufflait dans les salons mornes. La cuisine, les offices se recouvraient de poussière. Tout le « toc » de ces châteaux improvisés apparaissait. Ainsi, au bout de six mois, les palais construits pour les Expositions montrent plus de gale et de lèpre que des ruines ancestrales.
M. Aguilanneuf était d'ailleurs l'homme des expositions. On eût dit qu'il n'avait jamais occupé que des stands. Il se préparait à quitter celui-là et sans mélancolie, bien qu'il fût des plus luxueux. D'ailleurs, il s'en désintéressait. Il paraphrasait le mot célèbre : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os ! » Il accusait tour à tour Neuilly, Paris et la France et leur imputait à grief la catastrophe qu'il prévoyait. Mme Aguilanneuf cachait de son mieux une acre désillusion qui lui venait bien davantage de l'attitude de son mari que d'un changement de fortune. M. Aguilanneuf, amolli par quelques années de luxe et de bien-être ouaté, se recouchait parfois vers dix heures du matin et expédiait sa femme et sa belle-fille chez les
créanciers qu'il s'agissait d'attendrir. Ses indications étaient précises : « Parlez haut et ferme. Il me faut un délai. Ne revenez pas sans mon délai. » Il lui restait quelques idées; elles étaient mauvaises. Par exemple :
— Puisque c'est presque entièrement démeublé, si nous offrions un grand bal ? proposaitil. Et il ajoutait :
— Cela inspirerait confiance.
Ou bien :
— Transformons cet hôtel en théâtre. Neuilly n'a pas de théâtre. Un vaudeville d'une demiheure; une demi-heure de cinématographe, une heure de danse; il y a des millions à gagner!
Cet homme, si actif dans la prospérité, tournait dans sa détresse à la grisette vieillie. Il achetait des romans-feuilletons qu'il dévorait ai la lueur de l'électricité, dans le sous-sol nu et sonore, où il oubliait l'heure et les soucis, entre les draps. Il repoussait les situations qui lui étaient offertes comme indignes de son passé. « Mille francs par mois, quand je gagnais deux mille francs par jour! »
— Tu as eu tous les agréments, disait-il à' Gilberte, mais je t'assure que le beau temps est monotone. Je n'oublierai j)as que tu as tenu à traverser la tempête avec nous. Tu devrais bien te marier. Ce M. Jean Aubette me paraît une excellente pâte.
D'ailleurs, il n'insistait point. Son cerveau bouillonnait, selon sa propre expression. Il tenta de le mettre en action. Il réservait aux sous-
cripteurs ses projets qui étaient innombrables. Il obtint un souscripteur à cinq cents francs, un digne vieillard, légèrement affaibli et qu'il éblouissait. Mais la famille de ce vieillard quand elle vut l'étrange reçu libellé par M. Aguilanneuf, parla d'infliger un conseil judiciaire au prodigue. En réalité, M. Aguilanneuf avait vécu une époque de gains faciles et immédiats et ne se résignait pas aux temps plus difficiles qu'avait amenés la paix.
— Vous devriez travailler, lui dit Gilberte, sans tout le temps songer au passé.
— Tu es bonne, toi! répliqua M. Aguilanneuf. C'est comme si tu conseillais au général de redevenir simple soldat.
— Cela s'est vu, quand il y avait la guerre.
— Oui, mais moi je ne veux pas. J'en étais, comprends-tu ?...
— De quoi ?
— Des grandes affaires. Me parler de revenir aux petites, c'est vouloir ma mort. Là-dessus, je suis bien d'accord avec ta mère. Tout, plutôt que d'habiter un quatrième étage sur cour, et d'entrer en discussion avec la bonne, au sujet du beurre payé trop cher! J'ai gagné mes galons...
Il se trompait. Il avait gagné à un jeu comparable à la roulette ou au trente et quarante. Et il s'acharnait à retrouver un coup heureux,, sans y parvenir. Chaque jour, il s'enfonçait un peu plus. Malandre, sollicité par Gilberte, vendit à peu près tous ses tableaux, avec une précipitation qui fit aussitôt baisser les
prix. Aguilanneuf souscrivit une reconnaissance de dette à Gilberte. Cela fut fait à l'insu de Massonneau, qui gardait pour les choses de la vie l'œil implacable dont il regardait les êtres et les choses qu'il voulait peindre. « Cet imbécile se noiera fatalement, annonçait-il en parlant d'Aguilanneufj il s'accroche à vous, donnez-lui un solide coup de poing sur la nuque pour qu'il ne vous entraîne pas. »
Mme Aguilanneuf attendait, avec une foi sublime, un nouveau coup de fortune de son mari. Elle y croyait parce que c'était absurde. Elle trouva naturel que Gilberte se dépouillât. « Tout te sera rendu au centuple », affirmaitelle. Derrière les volets fermés, elle guettait le retour de l'époux. Marchait-il plus vite que de coutume : « Tu vois, s'écriait-elle, je suis sûre qu'il nous apporte une excellente nouvelle! » Rien ne l'ébranlait. Elle vit partir sans regret les voitures automobiles, vendues en bloc pour solder une dette de jeu. « Il nous achètera un modèle nouveau », assurait-elle en guise de consolation. L'essentiel était de demeurer dans cet hôtel ridicule, au risque de ne plus habiter qu'une pièce qu'elle balaierait elle-même. Elle songeait aux délices de l'installation, à la pose des magnifiques tapisseries, à l'envoi des terres cuites précieuses emmaillotées comme des momies, à la cérémonie de l'inauguration, toutes lumières flambantes, quelque temps après l'armistice. C'était là son passé, son unique passé. Les années vécues avec Malandre dans une médiocrité sans espoir n'existaient plus, s'étaient
lentement effacées dans son souvenir même. Elle revit son premier mari à plusieurs reprises pour le supplier de leur venir en aide. Massonneau bouclait son disciple. Mme Aguilanneuf dut agir par ruse, attendre celui qu'elle appelait « le père de Gilberte » dans un petit bois où il venait quelquefois travailler seul. Il donnait, d'ailleurs, ce que l'on voulait. La première toile partie, les autres ne tardèrent pas à suivre. Malandre épiait sur ce visage, jadis si beau et qu'il avait tant aimé, l'émotion qui lui rendait l'expression de la jeunesse. Mme Malandre en était arrivée à mendier avec impudence. Elle appelait à nouveau son mari R. S. M., les initiales dont il signait ses dessins. Elle disait Eressem avec une rapidité dédaigneuse. Elle trouvait qu'Eressem ne" travaillait pas assez, puisqu'en barbouillant un petit carré de toile il pouvait maintenant gagner une somme importante. Elle le gourmandaii comme au beau temps de leur union, mais ayant toute honte bue, ne l'entretenait guère que d'argent. Leurs entrevues avaient lieu dans un coin de village dont Malandre essayait de reproduire la fraîche poésie. Eressem était absurde. N'avait-il pas eu les larmes aux yeux parce qu'un petit garçon de huit ans qui vendait des gâteaux venait de déclarer à un camarade qui l'interrogeait : « Tu me croiras si tu voudras, mais je n'en ai pas vendu un seul aujourd'hui. » C'était un petit garçon très propre qui avait encore son uniforme de collégien. Malandre s'était fouillé!...
— Tu deviens feu, s'était écriée son cxfemme.
Et elle avait crié au petit pâtissier :
— Veux-tu passer ton chemin, toi, avec tes gâteaux rassis !
— Pourquoi offenser cet enfant, avait interrogé Malandre, et comment sais-tu que ses gâteaux sont rassis ?
— Avec ça que l'on se gêne pour me dire des choses désagréables, à moi ! répliqua Mme Aguilanneuf, avec la logique bizarre qui la distinguait. Si tu tiens absolument à avoir pitié de quelqu'un, aie pitié de nous, je t'assure que nous te touchons de plus près que ce garnement. Mais tu es resté le même. Je me souviens toujours de ce jour de l'an où je manquais de mouchoirs et où tu as offert un sac de crottes de chocolat à un modèle. Si je t'encombre, si tu as quelqu'un qui t'intéresse plus que nous, dis-le franchement, ne fais pas tes éternelles cachotteries. Remarque bien que tu serais excusable. As-tu quelqu'un dans ta vie ?
— Mais non!
— Ce n'est pas une réponse : oui ou non ?
— Non ! Es-tu contente ?
— Seigneur ! Quel mot ! Contente ! Comme tu as de la peine à te rendre compte des choses. Je sais bien qu'il est délicat de te parler de mon mari. Mais si tu le voyais, je t'assure qu'il t'inspirerait plus de pitié que ce voyou de marchand de gâteaux. Il est vrai que tu ne le connais pas. Veux-tu le connaître? C'est toujours
intéressant de connaître un homme supérieur.
— J'aime autant pas.
— Pourquoi ?
— Je suis jaloux.
— Ne dis pas de bêtises, Eressem, nous sommes vieux!...
— Je traduis: tu es vieux!...
— Je suis vieille aussi, va ! Je n'ai plus de coquetterie! Et l'amour n'a jamais tenu beaucoup de place dans ta' vie. M'as-tu seulement aimée ?
— Et si je te posais la même question ?
— Tu ne veux pas que je t'amène M. Aguilanneuf. Il t'est très reconnaissant, tu sais...
— Il a tort, je ne fais rien pour lui.
— Sans doute, mais il est inulile de me le dire.
— Pourquoi ?
— Tu veux le savoir ? Parce que cela me chagrine. Il n'y a personne pour plaindre M. Aguilanneuf dans son malheur, personne, sauf moi. Gilberte est retournée à la maison^ d'accord, mais elle n'y met pas d'enthousiasme, je te garantis...
— Dame!. .
— Il n'y a pas de « dame » ! Moi je ne suis pas la compagne des bonnes heures.
— Ah!
— Cela t'étonne ? Voilà un : Ah ! qui est assez grossier, mon cher. Parlons froidement : qu'estce que j 'ai eu avec toi ?
— Rien, évidemment. Et cela ne t'a pas empêchée de t'en aller.
— Au bout de combien de temps ? Quand je n'avais plus de larmes à verser! Tu n'avais pour toi que de m'être fidèle. Ce n'est pas tout ce qu'une femme demande. Mais ces problèmes te laissent indifférent. Au fond, tu n'es qu'un ouvrier, pas autre chose, un bon ouvrier. M. Aguilanneuf, lui, travaille tout le temps de la tête. Saisis-tu la différence ? Bon ! tu boudes !
— Du tout. '
— Tant mieux, parce que j'ai encore quelque chose à te demander.
Malandre était sensible. Il ne prêtait guère attention aux discours extravagants que lui tenait Mme Aguilanneuf. Il regardait son visage pathétique que les anxiétés achevaient de ruiner et dGnt ies yeux, jadis si beaux, jetaient leur dernière flamme. Après quoi, il se dépouillait joyeusement, comme il eût vidé sa poche pour le pauvre petit pâtissier.
— Ton père devient un peu gâteux, affirmait Mme Aguilanneuf à sa fille. Il tient des propos incohérents; il n'y a pas moyen d'accrocher son attention, et je ne sais si nous ne devons pas ses libéralités à un amoindrissement de ses facultés cérébrales. Je te dis ça de toi à moi... Je ne le confierais à personne d'autre... Enfin, le pauvre homme devient généreux; il répare le passé...
Un certain nombre de badauds, épris de spectacles funèbres ou dramatiques, consacrent leur journée à la Cour d'assises, à la Morgue et à l'Hôtel des Ventes. C'est leur façon de se bien persuader que leurs contemporains ne sont que poussière. Et ils sortent de ces lieux tragiques avec une certaine satisfaction. Cela les console de leur propre néant.
L'hôtel de la rue Drouot annonçait pour ce soir-là, à grands renforts d'affiches, la vente d'un superbe mobilier « appartenant à M. A., avec objets d'art anciens et modernes, bronzes, porcelaines d'Extrême-Orient, aquarelles, etc.. » Il s'agissait de M. Aguilanneuf, qui vidait d'un coup son palais de Neuilly, n'y laissant que ce strict nécessaire qu'abandonnent les huissiers lors de leurs saisies. L'huissier n'avait pas encore fait son apparition à Neuilly. Son ombre
menaçante planait à l'horizon. Deux voitures de déménagement emportèrent donc le reste de ce qui faisait l'orgueil de Mme Aguilanneuf.
Désormais, les pas les plus légers retentissaient dans l'immense maison d'où le moindre tapis avait été emporté. A défaut de sa femme, peu pratique et qui ne pouvait malgré ses efforts cacher entièrement sa douleur, M. Aguilanneuf chargea Gilberte de suivre la vente et faire monter au besoin les enchères. M. Aguilanneuf espérait toujours une surprise et que telle commode, achetée à un habile copiste, se révélât tout à coup comme un meuble authentique, d'un prix formidable. « On a vu ça », affirmait-il. Au surplus, il se réservait, au vu du bordereau toujours insuffisant à son gré» d'accuser Gilberte de négligence. C'était un soulagement pour lui. « Ah! disait-il à Mme Aguilanneuf, cette petite ne me porte pas bonheur et j'aurais bien dû la laisser chez son père! » M. Aguilanneuf, parce que le hasard lui avait été une fois favorable, ne vivait plus que de superstitions. Il sortait de chez lui du pied gauche, évitait de passer sous les échelles, et devenait cramoisi de fureur quand on renversait du sel à table.
Bien que cette corvée ennuyât Gilberte, elle n'était pas fâchée de passer un après-midi loin de Neuilly. Cette fois, la plupart de ses propres meubles, pourtant bien insignifiants, avaient été compris dans la tournée. Elle avait pu garder à grand'peine quelques souvenirs d'enfance. Le reste figurait dans la salle consacrée à la vente
de M. A. (Magnifiques objets d'art anciens et modernes). Les magnifiques objets d'art faisaient assez piteuse figure. En quarante-huit heures, ils avaient pris la morne patine, l'aspect lugubre qu'ont les choses arrachées de leur ombre accoutumée, pour être plantées dans cette lumière indifférente. La vue de sa harpe et de sa méridienne sur laquelle si souvent elle avait rêvé, fit monter à la gorge de la jeune fille un bref sanglot, vite réprimé.
Au moment où le commissaire-priseur s'installa, Gilberte tressaillit. Jean Aubette entrait. Elle ne l'avait pas rencontré depuis plusieurs semaines. D'abord, elle voulut fuir, mais Jean venait de la reconnaître. Il comprit tout de suite ce qui amenait là son amie; il crut charitable de mentir.
— Vous venez sans doute acheter quelque chose? J'avais une minute à perdre; je cherche un bureau à cylindre, mais je vois qu'il n'y a rien et je ne veux pas vous ennuyer. On aime à être seul pour suivre les enchères...
— Asseyez-vous, murmura Gilberte avec un pauvre sourire. Vous pouvez vous asseoir : c'est un fauteuil à moi...
— Quoi, Gilberte!...
— Oui, Jean. Mais ne faites pas une aussi triste figure, je vous en supplie.
— Et voilà pourquoi vous aviez disparu ?
— Sans doute. Je voulais éviter ce que vos yeux expriment en ce moment.
— Qu'y lisez-vous donc ?
— De la commisération ; c'est très gentil, mais...
— Vous lisez mal; je vous admire.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais. Je vous suis de loin. Je n'ignore rien de votre vie.
— Avez-vous commis le sieur Fauchard pour m'épier ? Je plaisante, Jean. Ne croyez pas que je sois devenue méchante. J'ai changé de situation, comme disent les braves gens; mais si ce n'était la peine qu'en éprouve ma nière, j'en prendrais bravement mon parti. Je travaillerai, voilà tout; le bonheur n'est pas fait de bien-être. Ça serait trop facile...
La vente commençait. Jean voulut mettre une enchère sur le premier objet qui passa; mais Gilberte le lui défendit.
— Partons d'ici. Il me suffira d'avoir le résultat tout à l'heure.
Et ils cherchèrent un refuge dans une salle voisine où des philatélistes étudiaient pieusement à la loupe des timbres-poste rares.
Cette salle était relativement fraîche. La foule se portait ailleurs. Tandis que les timbres passaient de main en main, Jean et Gilberte causèrent. Jean révéla à Gilberte que lui-même avait connu des affres comparables aux siennes. Il lui raconta le suicide de son père et que lui aussi avait été frappé dans son enfance par un de ces drames de l'argent qui vieillissent prématurément ceux qui en sont victimes, mais qui les trempent aussi pour l'avenir. Gilberte ne raillait plus. Elle apparut à Jean nimbée
LA BREBIS GALEUSE 22i
d'une douceur nouvelle. Quand il eut terminé son récit, elle lui serra la main. Il garda quelques secondes cette petite main, chaude et nerveuse.
— Voulez-vous, demanda-t-il, que je ne vous la rende pas ? Vous êtes seule, mon amie. Votre père est un grand artiste, mais je redoute les artistes, dans ces moments où il faut sortir des nuages pour affronter les plus horribles réalités...
— Et je vous apporterais la ruine et pis... Non, Jean...
— Vous pensez encore à cette histoire ridicule du club de golf ?
— J'y pense toujours. La catastrophe de mon beau-père donne raison aux gens.
— Alors, vous m'ordonnez de renoncer à vous ?
— Je vous ordonne d'attendre.
— Soit. J'attendrai... mais en agissant...
— Comment ?
— J'ai une idée. Pour l'amour de vous, Gilberte, je deviens mouchard. Dans quinze jours, je vous promets que cette aventure sera tirée au clair. J'ai besoin que vous me donniez des forces. Je suis égoïste. J'en aurai en agissant pour vous. J'en aurai bien davantage en agissant pour nous. Ah ! Gilberte, l'amour, c'est deux détresses qui se rencontrent. Nous nous sommes rencontrés. Puisque vous avez tant de scrupules, je vous promets, je vous jure que nous resterons secrètement fiancés, jusqu'au jour où la situation sera nette. Nous sommes à l'Hôtel des Ventes, topez làl
— Personne ne dit mot ?
— Adjugé! Je vous aime, Gilberte.
— Jean, je vous aime...
Ils se levèrent, cachant sous une gaieté feinte leur émotion. Le couloir était envahi par des individus qui discutaient entre eux et qui parlaient un étrange sabir. Des femmes tête nue et aux ongles en griffes, entassaient des loques innommables dans des paniers. Des meubles passaient, de pauvres vieux meubles qui continuaient en gémissant leur bourgeoise carrière. La mort avait passé avec une telle rapidité que ce matelas portait encore la touchante marque de deux corps qui y avaient reposé. Il restait un peu d'huile dans cet huilier Louis XV, de l'encre au fond de cet encrier Louis-Philippe... Le commissaire-priseur choisi par M. Aguilanneuf s'évertuait :
— Une vue de Paris, par un soir de neige, aquarelle signée Désormets. Allons, messieurs!...
Le crieur répétait :
— Une aquarelle signée au bas et à gauche Désormets. Vingt francs, messieurs, ce n'est pas le prix du cadre.
Un à un, tous les objets défilèrent. Serrés dans la foule, Jean et Gilberte restaient côte à côte, fraternellement, chastement joints. Et tout bas, pour consoler son amie, Jean lui dépeignait les meubles de leur ménage futur : « Alors, vous êtes aussi de cet avis ? Un grand bureau à cylindre... Pour vous, il faudra en trouver un plus petit... Nous les mettrons dans la même pièce... comme les bureaux de deux associés,
n'est-ce pas, Gilberte, et il faudra trouver une belle tapisserie aussi, pas une tapisserie moderne, atrocement bigarrée, mais une tapisserie d'autrefois, faite de deux ou trois couleurs douces et profondes... »
Ainsi cette effroyable corvée se signala pour Gilberte par la joie la plus pure qu'elle eût jamais ressentie, une joie trempée de larmes et dont elle était à la fois ravie et suffoquée...
— Vous n'êtes pas gentil, dit M. Limonin à Jean, vous ne venez jamais plus me voir. J'ai beaucoup de sympathie pour vous, puisque vous travaillez et que c'est bien rare, aujourd'hui, un jeune homme qui travaille. J'ai bûché ferme, moi aussi, jadis, et je suis devenu un peu idiot depuis que je me repose. Vous ne m'avez jamais rien demandé et je suis très reconnaissant aux personnes que je connais et qui ne me demandent rien. £a m'est si dur de refuser! Je refuse, cependant, par principe, parce que personne ne m'a aidé au temps où je me débattais. Je devine que cela ne vous amuse guère de revoir l'hôtel qu'habitaient vos parents; cela ravive de tristes souvenirs... Je comprends... je comprends... Mais, mon cher ami, je ne suis presque jamais chez moi. J'aime. J'aime Mlle Sabine Beata. Je lui ai installé un gentil petit ap-
partement au sixième sur la cour, boulevard de la Madeleine. De revivre un peu au cœur de Paris, cela me réchauffe. Elle voulait habiter Auteuil, à cause des jardins... Elle est gentille... Elle aime les fleurs... ou elle croit qu'elle les aime. Je n'ai plus le temps de beaucoup analyser... d'ailleurs, ce n'est pas ma partie... Qftand Sabine me dit : « Ah ! les roses, ce que c'est chouette! », je lui attribue un tas de qualités poétiques qu'elle n'a pas... qu'elle n'a peut-être pas... ou, après tout... on ne sait jamais... c'est si étrange ces petites femmes ! Toujours est-il que celle-ci a un peu assez du tête-à-tête. Je vous tiens, je ne vous lâche plus. Elle ne vous a vu qu'une fois et elle vous trouve charmant. J'ai confiance en vous. Je sais que vous ne ferez pas de peine à un pauvre vieux comme moi qui n'a que cette petite fille pour le retenir dans cette vallée de rhumatismes. Que voulez-vous? Je l'embête. Je passe des heures à la contempler. Elle finit par me crier : « Ferme les yeux, grand-papa !» Je ne lui obéis pas toujours parce que, des fois, elle profite de ce que je ferme les yeux pour s'envoler... Une bonne farce ! Par où passe-t-elle ? Comment at-elle le temps de prendre son chapeau et son manteau? Mystère! Frrouttt!... C'est comme si vous me transportiez de Nice aux régions les plus désolées du Pôle Nord... J'en suis malade, positivement. Venez donc, nous ferons un petit dîner aux pommes. Je ne peux pas amener mes amis chez Sabine. Ce sont des vieux-vieux. Car il y a des nuances : le vieux-jeune et le
vieux- vieux. Je me flatte d'être un vieux- jeune. Tous ces écroulés me consternent et attristent ma petite amie. On jurerait que c'est toujours leur dernière partie fine... Et pour les jeunes, halte-là!... Je n'ignore rien du passé de Sabine... Ii y a eu notamment un nommé Lucien Pulvinaire que vous connaissez, je crois...
— Pulvinaire!...
— Ah! ne répétez pas ce nom. C'est assez que je l'aie prononcé une fois... Acceptez-vous mon invitation? Par charité...
— J'accepte...
— Alors, en route ! Nous irons à pied jusqu'au boulevard de la Madeleine. Ne craignez pas les six étages, il y a un ascenseur jusqu'au cinquième. Au surplus, vous trouverez une invitée. Que tout cela reste entre nous : il s'agit de la meilleure amie de Sabine, Mlle Radelinot. Une personne très sérieuse. Je la connais plutôt sous son nom de guerre : Chenoupette. Chenoupette a été lancée par M. Aguilanneuf, il y a trois ans. quand M. Aguilanneuf jetait des millions par les fenêtres, cet idiot! Vous connaissez Aguilanneuf, je crois. Quel crétin! Il faut toujours laisser à sa petite amie quelque chose à désirer. Quand elle n'a plus à désirer quelque chose, elle convoite quelqu'un. Classique ! Les vieillards sont malheureux parce qu'ils oublient leur jeunesse! Vous me voyez installant Sabine dans un appartement magnifique et la comblant de bijoux et de voitures! Pour qu'elle m'envoie promener au bout du compte, comme Chenoupette a envoyé prome-
ner le nommé Aguilanneuf. Seulement, Chenoupette s'est ravisée, la mâtine! Elle m'a confié qu'elle avait faM une erreur de tactique. Je suis son confident pour ses petits placements; alors elle va plus loin dans ses confidences. Elle me dévoile ses stratégies. Pour elle, Aguilanneuf est très fort et ne tardera pas à se relever, surtout s'il a auprès de lui quelqu'un qui le conseille. Mme Aguilanneuf est, paraît-il, une grosse bourgeoise en larmes. Pas de sens pratique; rien à faire... Chenoupette a du nerf et de l'estomac. Elle entend relever Aguilanneuf, qui gît comme un cheval fourbu. Elle vient déjà de se raccommoder avec lui. Moi je la pousse de toutes mes forces, parce que je préfère voir Sabine avec une amie rangée qui ne s'occupe pas de bêtises. Pour Sabine., Chenoupette, c'est la Loi et les Prophètes...
L'appartement du boulevard de la Madeleine se dorait des feux du crépuscule, quand M. Limonin y introduisit Jean. Mlle Radelinot, alias Chenoupette, brodait au tambour contre la fenêtre du salon microscopique et qui semblait quelque temple voué au mauvais goût par une prêtresse ivre. Il y avait là-dedans des chaises roses, des paravents de cauchemar, des tapis qui représentaient de l'herbe semée de pâquerettes cubistes, des chromo-lithographies, des lanternes vénitiennes, des chapeaux de jardin, un fusil marocain^ un diplôme de mérite décerné par une société de danses américaines, une collection de vaporisateurs, une reproduction du Trocadéro en carton-pâte, des éventails donnés
par des restaurants et un appareil pour inhalations placé en évidence sur la cheminée, parce que la couleur, bleu de Chine, plaisait à Mlle Beata.
Au milieu de ce chaos informe, Chenoupette n'en paraissait que plus placide. Elle brodait d'ailleurs avec une insigne maladresse et surtout parce que le geste lui seyait. Elle se hâta donc de déposer son tambour, quand Jean lui fut présenté par M. Limonin. « Sabine est en train de passer sa belle robe, dit-elle au vieillard. Allez la consoler, puisque vous lui avez fait de la peine en lui refusant je ne sais quoi. C'est une enfant. »
Elle-même n'était pas une enfant. Quand M. Limonin eut rejoint dans une pièce voisine son irritable amie dont on ne tarda pas à percevoir les éclats de voix, Chenoupette désigna un siège bas à Jean.
— Je vous demande pardon, lui dit-elle, de vous mettre ainsi à mes pieds, mais Sabine n'a qu'une chaise haute sur laquelle je suis et qui est la sienne. De telle sorte, M. Limonin fait toujours figure de suppliant! Les femmes les plus simples — vous entendez ce que je veux dire par simple — sont parfois les plus compliquées. Quel besoin a cette petite Beata de martyriser ce pauvre vieux? Je le lui reproche souvent... Mais j'ai moi-même sur la conscience pas mal de cruautés inutiles. Vous devinez à quoi je fais allusion^ monsieur Aubette ?
— Mon Dieu!...
— Je sais qui vous êtes. Vous savez qui je suis. Je vous propose une association.
— Expliquez -vous...
— Vous êtes prudent. Vous êtes circonspect. Tant mieux... Pour mois comme je sais que vous ne fréquentez guère notre petit monde... d'artistes... le hasard vous envoie pour quelques minutes, j'en profite et je vais droit au but. Monsieur Aubette, je puis vous être très utile.
— Comment ?
— Ne m'interrogez pas encore. En retour, je ne réclame de vous que votre neutralité. Entre les mains de sa femme, Aguiianneuf est une loque. Il me plaît d'en refaire un homme et mieux qu'un homme : un homme riche. Je vous prie de laisser un instant de côté vos préjugés et votre morale... Vous les reprendrez, pardi... Je les reprendrai bien moi-même, le plus vite possible. Je sais ce que c'est. J'en suis. Sabine Beata est fille de n'importe qûï. Moi, je ne suis pas fille de gens épatants, mais de négociants qui s'entendaient fort bien au commerce et qui ont eu le tort de mourir trop vite en laissant ma fortune entre les mains d'un oncle tuteur qui a mené joyeuse vie avec mes sous et m'a laissée seule à dix-sept ans avec six cents francs de rente pour tout potage. Je ne me propose pas en exemple. Je me suis débrouillée comme j'ai pu. Je n'étais pas faite pour l'amour; mais bien pour les affaires. Il n'y a que les affaires qui m'intéressent, qui me passionnent. J'envoie des ordres de Bourse, comme d'autres écrivent des lettres d'amour.
J'ai pensé qu'il valait mieux pour réussir dans la confiserie ne pas aimer les bonbons... Cela vous étonne, hein! Et je vous dégoûte... Je ne vous demande pas de m'admirer. D'ailleurs, je deviendrai peut-être sentimentale sur le tard... "Bon ! Aguilanneuf n'est pas pour vous un héros... Pour moi non plus... Il est mufle, mon cher ami, à un point que vous ne sauriez imaginer. Et quand je l'ai vu par terre, je n'ai pu m'ernpêcher d'en avoir de la satisfaction... Stupide! je le confesse. J'ai été stupide; je n'avais pas réfléchi... la haine, c'est un luxe que je n'ai pas encore le moyen de m'offrir. Et, au fond, nous nous ressemblons, Ferdinand et moi. Cela fait des couples qui se déchirent, mais qui ne peuvent pas se séparer. Il se croyait imbattable, Ferdinand... J'ai eu deux petits amis qui montaient merveilleusement à cheval. Un jour qu'ils se promenaient ensemble, il y en eut un qui tomba. L'autre m'a avoué depuis que son premier mouvement fut tout de satisfaction. Ce ne fut qu'ensuite qu'il songea à secourir son camarade, mais comme celui-ci avait été dangereusement blessé, mon ami était bourrelé de remords : « Je suis donc un monstres me demandait-il; j'ai été heureux de voir tomber mon ami le meilleur, mon frère! S'il savait jamais cela ! » Je lui répondis : « Calmez-vous, les choses se seraient passées exactement de même pour lui, s'il avait été à votre place. Vous n'êtes pas un monstre, vous êtes un homme. » Moi non plus, je ne suis pas un monstre : seulement, je ne suis plus une femme
au sens tendre, un peu mollasse que vous donnez à ce mot-là. L'argent m'intéresse. Et après? Vous vous mordez les lèvres pour ne pas m'injurier. Il est aussi louable de collectionner les actions, les obligations et les billets de banque que de collectionner les amoureux, ou les exlibris ou les étains d'art, ou les assiettes révolutionnaires. Non? Ah! que vous êtes poète, monsieur l'Industriel ! On voit bien que vous avez toujours été riche...
— Mademoiselle, Limonin pourrait revenir...
— Limonin est en train de pleurnicher dans le sein de son amie. D'ailleurs, Sabine met deux heures pour s'habiller. Nous avons le temps. Moi, je consacre une demi-heure le matin à ma toilette. Je ne suis pas ordinaire, hein ? Et si vous saviez ce que la couleur de mon chapeau peut m'être indifférente! L'argent, c'est mon sport. Je suis riche, soit. Je veux être très riche. Quand je pense dans quelles folies Aguilanneuf a englouti sa fortune! Il achetait tout, comme un échappé d'asile d'aliénés! Il n'empêche que cet homme-là a eu du génie. Il a eu du génie à une époque où il était facile d'en avoir, soit! Mais c'est déjà beau! Enfin il n'est jamais adroit d'être ingrate, et je lui dois beaucoup. Soyez tranquille! Je ne veux rien lui rendre sous forme d'espèces. Je ne sais s'il consentirait d'ailleurs. Il répugne aux petites combinaisons. C'est un aigle. Il ne conçoit le vol qu'en grand... Tranchons net. Vous aimez Gilberte — je vous demande pardon, mais à force d'en entendre parler... — Vous aimez
Mlle Malandre, mais vous ne tenez pas, outre mesure, à entrer dans l'intimité de M. Aguilanneuf . Epouser sa belle-fille serait même dangereux pour vous. Il est ruiné, vous ne l'ignorez pas. L'actif comble à peu près le passif, mais nous n'avons pas affaire à un homme subtil. Il réussit à coups de coude et à coups de poing. Pour Aguilanneuf, nous vivons encore les années 1916, 17 et 18 où il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté cinquante sous. Il cherche aujourd'hui des combinaisons de ce genre. C'est susceptible de le mener loin. Il est devenu à la fois douillet et loufoque; il reste couché jusqu'à midi, mais ensuite il assassinerait bien quelqu'un pour de l'argent. Ces caboches-là finissent en correctionnelle, songez-y, monsieur Aubette... à moins... à moins qu'il ne se trouve une femme pour les assagir. Je n'ai jamais vu Mme Aguilanneuf, mais je la connais comme si elle était ma sœur. J'ai dû avoir une mère dans ce genre-làl.. d'après ce qu'on m'a dit... Ferdinand ne se plaignait pas d'elle, mais elle l'ennuyait avec son adulation perpétuelle... Quand il a commencé la série de ses bêtises, il n'a trouvé personne pour le conseiller. C'est à sa femme seulement qu'un tjrpe de ce genre-là confie ses affaires. A mes yeux, il voulait toujours briller, même quand l'argent de poche lui a manqué. Dès qu'il avait fini de jouer chez moi, son rôle de financier heureux, il se reposait en partageant ses soucis avec sa légitime! C'est ce qu'ils appellent se mettre en pantoufles et en robe de
chambre! Moi, dès qu'il est devenu poétique, je l'ai senti perdu! Il parlait de m'installer dans un coin de campagne et d'y rester avec moi, à contempler les étoiles. Merci bien! J'ai besoin de Paris. Et pas seulement de l'avenue du Bois-de-Boulogne! Il m'arrive d'aller rêver devant la Bourse, les jours où elle est agitée. Je suis là comme devant la mer; cela me donne envie de prendre un bainj je regrette que l'entrée soit interdite aux femmes. A chacun sa vocation! Je ne suis pas née victime. Mme Aguilanneuf est née martyre. Je me charge de son Ferdinand. A nous deux, nous réussirons. Il ne s'agira plus d'amour entre nous. Je ne sais s'il contemplera les étoiles, mais je vous réponds qu'il sera levé de bonne heure et qu'il trottera! Vous me regardez comme un phénomène, parce que je ne suis pas sentimentale ! Demandez-moi plutôt les noms des bons messieurs qui m'ont détourné du sentiment, depuis mon oncle tuteur qui aurait voulu m'épouser pour pouvoir me ruiner plus à son aise, avec la protection des lois, jusqu'à cet excellent Ferdinand dont il est inutile, n'est-ce pas, que je vous détaille les mérites. Vous allez faire partie de la famille. Restez neutre et je vous débarrasse d 'Aguilanneuf. Il faut simplement pour cela qu'il sache bien qu'au cas où vous épouseriez sa belle-fille, vous êtes décidé à ne l'aider en rien. Vous couperez ainsi le dernier lien qui l'attache au foyer. Vous voilà net du compromettant beau-père. Vous vous arrangerez toujours avec l'autre qui esl artiste
et qui n'a besoin de rien. Monsieur Aubette, regardez-moi bien : je suis l'instrument de la Providence. J'arrange tout et si vous êtes content, vous me ferez le cadeau que vous voudrez; pourvu que la pierre soit grosse, je ne regarde pas la monture. Car ce n'est pas tout! La petite histoire du vol au club de golf vous chiffonne. Vous vous empêtrez là-dedans, alors que rien n'est plus simple ! Je vous dénoue cela en deux temps et trois mouvements. 11 s'agit d'avoir un peu de bon sens. Me suivrez-vous ?
— Que dois- je faire ?
— Comme dans Ruy Blasy mon cher monsieur : plaire à cette femme.
— Quelle femme ?
— Sabine Beata.
— Vous croyez ?
— Je suis sûre qu'elle a la clef de ce roman policier.
— Je suis tout disposé...
— A lui verser de l'argent? Ce n'est pas le moyen. Sabine Beata est comblée par M.Limonin, d'une part; d'autre part, elle est romanesque, malgré un passé ténébreux. Séduisezla, pressez-la de questions, et je ne vous en dis pas davantage... D'ailleurs, la voici!...
Sabine Beata, chez elle, se livrait aux excentricités vestimentaires que la facilité des badauds à s'attrouper lui interdisait dans la rue. Elle portait donc une robe de princesse byzantine, de fée du Châtelet ou d'aide de prestidigitateur, quelque chose comme une tunique alourdie de cabochons verts, bleus, blancs, jaunes, rouges, qui semblaient autant de petites lanternes de bicyclette et que l'on s'attendait à voir s'illuminer à l'intérieur. Ses bras .étaient couverts de bracelets sauvages et elle arborait sur le front un bandeau grec fait d'un serpent d'or qui se mordait la queue et qui devait être bien lourd et bien gênant. Ainsi parée, Sabine gagnait des migraines dont M. Limonin souffrait plus qu'elle, car elle avait pris l'habitude de l'accuser à tort. Et pourtant, M. Limonin rayonnait. Il rayonnait parce qu'il était
entendu que l'on resterait à la maison, tous les quatre, portes fermées, sans s'exposer aux sarcasmes de la foule qui adore les spectacles, mais qui, par une étrange contradiction, n'aime pas la fantaisie.
En apercevant Jean Aubette, Sabine eut un sourire qui signifiait : « Je le tiens ! » Et la physionomie de M. Limonin devint anxieuse et suppliante. Quant à Mlle Ravelinot, en dehors des tractations commerciales où elle devenait sérieuse et catégorique, elle avait pris l'habitude de toujours sourire et de toujours complimenter. Elle s'extasia sur le costume de son amie qui l'invitait souvent à dîner et qui l'emmenait dans sa voiture, depuis que M. Aguilanneuf avait liquidé ses automobiles.
— Tu es ravissante! soupira Chenoupette avec cette nuance d'envie qui est si flatteuse pour celle qui en est l'objet. Voilà enfin une robe d'intérieur qui fait riche ! Assieds-loi, ma chérie, tu sèmes tes cabochons. Quel succès elle aurait au théâtre !
— Elle n'a pas besoin du théâtre ! opina M. Limonin en hâte. D'ailleurs, elle n'a aucune mémoire, elle l'avoue elle-même, n'est-ce pas, Sabine? Et elle ne sait pas chanter...
— Et la pantomime ? répliqua Sabine. Elle est faite pour les chiens, la pantomime ? Et la danse ?
— Tu danserais devant trois mille personnes ?
— Comme je danse devant toi.
— Ce n'est pas vrai, mon trésor, tu es bien trop timide!
— Nous en reparlerons.
— Plus tard. >
— Demain.
— Oui; entendu : demain!
— Restez donc comme vous êtes, conseilla Jean qui prenait M. Limonin en pitié. S'il n'y avait que les représentations, mais il y a les répétitions et les promiscuités des coulisses... Vous ne seriez pas longue à regretter votre liberté.
— Je n'ai pas de liberté, soupira Sabine, avec M. Limonin.
— Tu en auras bientôt. Je dois passer une quinzaine en Franche-Comté. Je pars dans deux jours. Chers amis, je vous la confie...
— Tu peux être tranquille, mon gros, déclara Sabine. Je resterai ici. Je rangerai mes bibelots.
— Jure-moi devant nos amis que tu n'adresseras pas la parole à ce M. Pulvinaire qui continue à rôder autour de toi. Ah! si j'étais plus jeune, je le provoquerais !
— Tu t'es battu en duel quand tu étais jeune, loulou ?
— Jamais. Je n'aurais pas demandé mieux, mais les occasions m'ont manqué... J'avais des biceps formidables; on me craignait...
— Si tu ne redoutes que ton monsieur Pulvinaire!...
A ce moment, le visage de Sabine se contracta de haine. Elle ôta le bandeau qui lui ceignait le front, secoua ses boucles comme pour chasser une pensée importune et désignant d'un
index rougi au henné, Chenoupette et Jean, interrogea :
— Vous vous entendez bien tous les deux ?
— Très bien, répondit Chenoupette.
— Alors dînons. Je commence à avoir faim. Sabine ne vivait pas comme tout le monde.
Ses repas aussi avaient de la fantaisie. L'appartement ne comportait point de salle à manger. On dînait dans la chambre à coucher lors des réceptions intimes, dans le salon les autres fois. Une femme de ménage à l'aspect de Parque disposa trois petites tables turques devant les convives. Une sorte de groom d'une douzaine d'années, vêtu d'un complet kaki trop large et coiffé d'une toque à jugulaire, l'aida avec familiarité.
— Vous pourriez aller dans toutes les pièces, déclara fièrement Sabine à l'invité, vous vous croiriez partout dans une fumerie d'opium !
La Parque disposa les éléments d'un festin au Palais des Singes : noisettes grillées, pistaches salées, tranches de melon d'eau et quelques-uns de ces fruits exotiques qui s'enveloppent de piquants pour conseiller aux gens sages de n'y point toucher. On servit à M. Limonin, vu son âge, une assiette de potage et une côtelette de mouton sur lesquels l'invité jeta des regards d'envie. « Quelle bohème! J'adore ça! » souriait Mlle Ravelinot qui redevenait Chenoupette devant le flacon de raki et les pistaches salées.
— Nous aurons de l'ours, annonça espièglement Sabine. Ce n'est pas pour Limonin : ils ne se mangent pas entre eux!
M. Limonin acquiesçait. Il avait noué la serviette à son col et il buvait son potage à même l'assiette en la tenant à deux mains, avec des petits gloussements d'aise, pour amuser les personnes. Il amusait Sabine, bien qu'elle manifestât de l'énervement. Peut-être ne s'était-elle déguisée en dompteuse que pour mieux faire comprendre au spectateur l'empire qu'elle avait su prendre sur ce galant écroulé. M. Limonin jouait les Jocrisses pour son microscopique tyran, pour Chenoupette et par-dessus le marché, pour la femme de ménage et pour le groom.
— Quand on n'est pas beau ! s'excusa-t-il à l'adresse de Jean, il faut savoir faire rire! Je sais que je ne suis plus beau parce que je l'ai été fameusement! Demandez plutôt à Sabine.
— Oui! oui! Tu as été épatant ! concéda Sabine. J'ai vu sa photographie. La photographie était déjà inventée de ce temps-là!
M. Limonin ayant achevé son potage, remit l'assiette au groom qui riait sans se gêner. Et il rapporta un bon tour qu'il avait joué à son amie. Un jour, en fouillant ses archives, il avait retrouvé un portrait qui datait de sa jeunesse : « un fils que j'ai eu », avait- il dit à Sabine et Sabine, émerveillée, avait demandé à connaître ce fils imaginaire. « C'était moi! énonça M. Limonin avec orgueil, mais, hélas, sur ce qui fut l'usurier ne prèle rien ! »
Tandis qu'il contait quelques anecdotes destinées à démontrer le pouvoir foudroyant qu'il avait eu sur les femmes, Jean sentit une dou-
leur assez vive. C'était un cabochon de la robe de Sabine. Celle-ci, d'une vive pression, faisait entrer la pierre fausse dans le genou de son voisin. Jean ne broncha point. « Souffrons en silence, c'est pour Gilberte », pensa-t-il.
— Vous viendrez dîner tous les deux ici jeudi prochain, n'est-ce pas ? demanda Sabine. Mon petit Limonin sera parti et je m'ennuierai. Ce n'est pas qu'il soit drôle tous les jours, mais je me suis habituée à lui et quand il me manque j'ai facilement le cafard.
— Le plus drôle, c'est que je la crois ! s'excusa M. Limonin. Sais-tu ce que tu es pour moi, Sabinette ?
— Oui. Tout, répondit modestement Sabine.
— Mieux que ça : tu es mon dernier printemps! Tu penses si l'on y tient, à un dernier printemps! |
— Je vous promets de dire à Aguilanneuf ma façon de penser, et roide, je vous prie de le croire, mademoiselle Gilberte, prononça M.Blochet. Votre maman est dans tous ses états parce que son mari — entre nous soit dit, n'est-ce pas ? — est resté absent trente-six heures. Trente-six heures, c'est exagéré, surtout quand on n'a pas d'autres excuses que les affaires. Je sais bien que certaines grandes affaires ne se traitent que la nuit. On n'a pas idée de ça dans nos provinces où à dix heures du soir tout le monde est couché. Comptez sur moi, mademoiselle Gilberte ; je ferai l'impossible pour ramener ce vieux fou dans le droit chemin. Sait-il où il en est exactement ? Je le lui ai demandé. Il m'a envoyé coucher. Le plus terrible, c'est que j'ai une commission assez désagréable à faire de sa part à votre
maman. Vous ne pouvez plus rester ici. L'hôtel est vendu. Vous devez déménager dans quinze jours. C'est une humiliation pour Aguilanneuf qui avait mis votre maman dans des meubles de princesse. « Pour que je me retrouve, m'avait-il dit, il me faut mon indépendance. Il m'est impossible de vivre dans un petit appartement entre ma femme et une bonne. J'ai besoin d'une atmosphère de luxe, d'élégance, sans quoi je ne trouve plus aucune inspiration. Je compte donc reprendre ma liberté—provisoirement. J'espère que ma femme sera aussi douce dans la circonstance que Joséphine le fut pour Napoléon, et qu'elle me comprendra. Bien entendu, je subviendrai à ses besoins, puisqu'elle m'a juré sur l'honneur qu'elle n'avait aucune économie, Je lui ai donné des fortunes et elle n'a pas mis un sou de côté. — Mais, Ferdinand, lui ai-je objecté, vous viviez sur un pied qui ne lui permettait pas de rester bonne ménagère. — Elle n'a pas été prévoyante », a conclu Aguilanneuf, qui est très injuste; très malheureux, soit, mais très injuste. Je vais tâcher d'arranger tout cela.
M. Blochet, bien qu'il essayât une grimace attristée, paraissait heureux de jouer enfin un rôle, de compter, de devenir indispensable. Il avait vendu vingt mille francs le petit tableau que Massonneau lui avait donné. Il était d'autant plus ravi de cette aubaine qu'elle lui paraissait cocasse jusqu'à l'immoralité. Trois marchands s'étaient jetés sur ce morceau de toile barbouillé de couleur qui lui paraissaient ef-
froyables, à lui, Blochet. Il avait livré sans regret le tableau au plus offrant qui avait compté tout de suite, en échange, vingt beaux billets de mille francs, parfaitement authentiques. Blochet n'en revenait pas encore. Il répétait volontiers, depuis cet événement : « Les gens sont fous! » Mais il comptait profiter de cette folie. La libéralité de Massonneau avait transformé M. Blochet, si digne jusqu'alors. Cet homme, sur le tard, s'était découvert une âme de quémandeur. Tranchons le mot : il mendiait : « Vous devriez bien demander pour moi quelque chose à votre père, glissa-t-il à Gilberte; n'importe quoi, un rien; quand ce ne serait qu'une aquarelle, tenez. Je commence une collection. Mon maître Massonneau a bien voulu m'honorer d'une de ses œuvres. Entre nous, je trouve qu'il finit encore trop ce qu'il fait; ce n'est plus la mode. La mode est au large. » M. Blochet, bien qu'il eût tout au fond de lui sa petite opinion personnelle, en était arrivé à penser : « Ce qui se vend cher, c'est ce que je trouve laid. * Muni de ce critérium qui en vaut bien un autre, il se méfiait quand il n'estimait pas un tableau suffisamment hideux. On devient ainsi dilettante, connaisseur, critique, voire marchand. La crainte du « fini », du « léché », paraissait à cet homme avisé le commencement de la sagesse. Il avait promené sa conjointe au Musée du Louvre et, planté devant un Ingres, avait déclaré en hochant la tête : « Voilà du travail soigné, dans un sens; mais ça fait boîte à bonbons. » Donc, M. Blochet, terne bour-
geois, devenait un parasite de génie. Il était possédé du démon qui poussait un bibliophile à cueillir une « première édition » au chevet d'un écrivain mort. Son œil devenait inquiet* fiévreux, investigateur, l'œil qui cherche dans la rue quelque chose de perdu, que l'on peut rafler. Il était hanté du désir de revoir Massonneau et de lui soutirer un dessin, rien qu'un dessin, mais il avait peur que le vieux maître manifestât l'intention de rejprendre son cadeau princier, en alléguant qu'il s'était trompé.
— La commission que vous deviez faire à ma mère, lui dit Gilberte, je la lui ferai moimême... J'adoucirai un peu le choc... Ma pauvre maman ! Puis-je vous demander toute la vérité, monsieur Blochet ?
— Une jeune fille... je ne sais si je dois...
— Allez! je vous en prie...
— Il y a une femme là-dessous. Cherchez la femme. Je ne demande pas mieux que de m'en charger. Comme je ne suis pas millionnaire, je ne réclame que mes frais de voiture et un petit rien, un bibelot, à titre de souvenir. J'irai trouver cette créature. Je sais la façon de les prendre. Il faut être poli et froid comme un marbre. Je retirerai mon chapeau et je dirai : « Madame, — pas mademoiselle, madame les flatte, mademoiselle a déjà l'air d'un reproche, — madame, je vous somme de rendre M. Aguilanneuf à son épouse qui le pleure et à sa belle-fille qui l'attend. Faute de quoi, je me verrai forcé d'agir par tous les moyens que la loi met à ma disposition. » Remarquez
que je vous apporte un concours purement gracieux. Ne vous méprenez pas. Si je vous parle d'un petit souvenir, ce n'est pas un souvenir de prix... c'est... tenez : une huile, un dessin ou une aquarelle de votre père...
Sa main tremblait déjà un peu, de convoitise. Tout en parlant, il regardait autour de lui, dans l'énorme salon vide où Gilberte le recevait. Il aperçut une sonnette électrique dont les fils avaient été coupés et qui était resiée par terre. Il la ramassa. « Vous permettez ? Si vous n'en faites rien?... Moi, je bibelote toujours à la maison. » Et sans attendre la réponse, il la fourra dans sa poche. C'était une sonnette de marbre vert, avec un petit bouton de jade. Gilberte ne put s'empêcher de rire. M. Blochet rit aussi, servilement, avec cette arrière-pensée : « Rira bien qui rira le dernier. Gaspillez, gaspillez, mes enfants; moi, je ramasse. » Une idée lui vint :
— Vous devez avoir beaucoup de bouteilles vides à la cave. J'ai un ami qui achète les bouteilles. Et les peintures qui sont au-dessus des portes, qu'en ferez-vous ?
— Ah ! je n'en sais rien, monsieur Blochet, s'écria Gilberte; pour le moment, je ne m'occupe que de ma mère. Vous me permettez d'aller la retrouver ?
Mme Aguilanneuf, mise au courant par sa fille, fut stoïque :
— Je serai digne de lui, dit la pauvre femme. Tant qu'il a été heureux, j'ai eu la part de son bonheur. Maintenant, il s'écarle de moi pour
que je ne souffre pas de le voir inquiet, surmené, tracassé... Oh! je comprends!... Il a des délicatesses... une pudeur! Eh bien! qu'il reprenne sa liberté. J'attendrai. J'ai confiance en lui. Il est au fond de l'eau; il va donner un coup de pied et remonter à la surface. Seulement, il ne faut pas que je le gêne dans ses mouvements. Il me reste quelques sons. Nous pouvons vivre là-dessus pendant des années. Ne crains rien et ne te hâte pas de te marier surtout !
— Mère, M. Jean Aubette m'a demandé de devenir sa femme.
— Et tu as accepté ?
— Tu ne nous quitteras pas. Tu vivras avec nous. Mais il faut avant nos fiançailles officielles que les choses s'arrangent... Nous avons tout le temps.
— Tu pleures ? Moi, je ne pleure pas, mon enfant. Je te souhaite d'avoir foi en ton mari comme j'ai eu foi en Ferdinand. C'est le secret du bonheur. Rien ne peut m 'atteindre... Je crois en lui...
— Ah ! dit Jean à Gilberte, quelle faiblesse, quand on a l'estime de soi-même, de s'obstiner à faire partager cette estime au monde, c'est-à-dire à vingt ennemis et à cinquante indifférents ! Vous tenez donc bien à la sympathie de M. Namineau ? Voulez- vous me croire ? Envoyons promener tout cela. Que les imbéciles croient ce qu'ils voudront. Marions-nous. Après, nous verrons. Les mauvais jours viennent pour vous. La charrette sera lourde à tirer, Gilberte. Attelons- nous-y tous les deux et nous gravirons joyeusement la côte. Je ne puis plus vivre loin de vous. Je manque de force et de courage. Quand je vous quitte, il me semble toujours que l'on m'a mis à la porte de chez moi... J'erre misérablement jusqu'au lendemain...
— Mais je croyais que vous étiez sur le point de découvrir la vérité.
— Il me faudra dîner ce "soir avec deux personnes folâtres qui m'empliront de tristesse... Lisez la lettre que je viens de recevoir. Elle émane de Mlle Sabine Beata. Elle m'invite à dîner, en compagnie de Mlle Radelinot, dite Chenoupette. Faut-il y aller?
— Sabine... Chenoupette... Non! par exemple!
— Et pourtant, la vérité est peut-être là.
— Alors, allez-y, Jean... Tentez ce dernier effort, et s'il ne réussit pas, je vous promets de ne plus rien vous demander, que l'anneau de nos fiançailles...
Elle détacha de son bras une mince gourmette d'or et l'attacha au poignet de Jean.
— Signe d'esclavage. Ainsi ces dames seront fixées... Soyez astucieux, mon Jean... Vous savez, nous avons encore le téléphone. Je prendrai l'appareil dans ma chambre. Quand vous reviendrez, mettez-moi au courant d'un mot. Je ne dormirai pas. Allez! Et revenez victorieux!
Ce fut encouragé par le plus doux des baisers que Jean se présenta boulevard de la Madeleine. Le groom l'accueillit avec un sourire et le fit entrer dans une des « fumeries » dont les volets étaient clos. Une veilleuse enfermée dans une lanterne rouge brillait faiblement au-dessus d'un divan noir. Une pastille du sérail achevait de brûler.
— J'ai peur d'attraper mai à la tête, objecta Jean.
Il ouvrit les rideaux, la fenêtre, les volets.
— C'était plus intime, murmura tendrement
Sabine. Chenoupette est souffrante. Nous serons seuls tous les deux. Cela vous fait peur?
— J'ai l'air d'avoir peur?
— Vous avez l'air gelé.
— Je suis originaire du Nord.
— Ça ne signifie rien. J'en ai connu, des messieurs du Nord. Ils étaient plus galants que vous, sans reproche. C'est le décor qui ne vous dit rien?... Il vous rappelle Limonin... Comme si ça existait, Limonin ? Eh bien, partons. Vous voyez : je suis habillée : je n'ai que mon chapeau à mettre. Dînons au cabaret, mais en cabinet particulier. J'ai horreur de la salle commune. C'est vrai : je ne puis entrer nulle part sans faire sensation. Tiens, vous avez un bracelet que je ne vous connaissais pas.
— Oui...
— Vous n'êtes donc plus fiancé ?
Jean balança un moment et répondit :
— Non!
— Bravo! Chenoupette me disait encore, l'autre jour : « Comment un garçon de sa valeur peut-il se fourrer dans tn pareil guêpier? ». Alors, les fiançailles sont rompues et vous aves pris une petite amie pour vous consoler?...
— Vous devinez tout, Sabine.
— Vous ne pouviez pas m'en parler avant ?
— Je suis discret.
— Vous êtes timide, trop timide, bien trop timide.
— Il faut me laisser le temps de me rassurer.
— Combien ?
-— Huit jours ?
— Àh !.. Je croyais que vous alliez me dire un quart d'heure. Vous êtes une grosse bête!... Une grosse bête à qui je pense trop souvent... Il faut que ce soit moi qui vous fasse une déclaration... Mais soyons raisonnables. Où allonsnous ?
Jean choisit un petit restaurant du quartier des Halles. Il s'y fit ouvrir un cabinet et Sabine dîna du plus grand appétit. Un Champagne très sec et très frappé la jeta dans une rêverie mélancolique. '
— Vous ne savez pas, dit-elle, toul ce que me rappelle ce quartier... Il n'y a pas si longtemps que j'étais une gosse, une pauvre gosse... Je n'en ferai jamais assez verser de larmes, aux hommes... Vous appelez ça une jeunesse, ma jeunesse? Un beau-père fou!... J'étais chez un maroquinier de la rue Rambuteau... une espèce de nain méchant... une brute... Ce qu'on a pu me faire trimer, là-dedans!... Je crois que je n'en finirai jamais de me reposer... Histoire de Sabine Beata, drame en cinq actes. Prologue : Sabine Beata s'appelle Camille Naurex... Tenez, rien que de dire ces deux noms-là, j'en ai le frisson... Des fois, quand je m'imagine que je 6uis malheureuse, je n'ai qu'à crier : « Camille! » comme ça, d'une petite voix pointue... Ça me rappelle mon patron... Je sens une odeur de cuir et de colle chaude... Mes cheveux... j'y ai mis de la rose à cinq louis le flacon, j'ai du Djemmy sur mon mouchoir; ma robe est vaporisée avec de l'iris... Eh bien, malgré tout, il y a des moments où je respire
à plein nez les Halles, le cuir et la colle chaude... Le mélange de Sabine... Voyez parfumerie ! Une petite existence très agréable : je rentrais à la maison vers huit heures... La cérémonie du dîner n'était pas ordinaire, chez nous. Mon beau-père était porté sur sa bouche. Il lui fallait des morceaux délicats. Maman n'était pas une bonne cuisinière. Elle avait été très belle et très aimée par papa. Maintenant elle aimait... Ça la changeait... Elle travaillait trois heures à son dîner et quand je le servais, il était raté. Alors, mon beau-père entrait dans des colères épouvantables. Pas contre moi... Moi c'était bien mieux; il avait trouvé un truc... Il faisait comme si je n'existais pas. Il ne m'adressait jamais la parole; il ne me regardait pas... Il m'ignorait, quoi! Ça m'était plus terrible que tout. Il battait maman devant moi... J'ai eu bien souvent envie de le tuer... Il ne se métiait pas... Je passais derrière lui... une bouteille à la main... Ah! si j'avais été seulement sûre de ma force... sûre de ne pas le manquer, ce que je lui aurais défoncé le crâne avec joie! Vous n'avez jamais vu quelque chose de comparable à une colère de cette brute-là. Il devenait blanc et ses yeux tournaient au rouge. Un soir, je rentre à la maison sous le coup de huit heures et demie. Mon maroquinier m'avait retenue pour une commande pressée. J'arrive et je trouve mon beau-père tout seul devant son assiette vide : « Ah ! bien ! je pense, c'est que maman n'aura pas été prête ! Qu'estce qu'elle a dû prendre! » Il attendait là, tout
sagement, avec un drôle d'air. Il me parle, pour la première fois... « Camille, qu'il me dit, Camille, je crois bien que j'ai fait ce qui n'était pas à faire... Je suis là que je m'emporte... Ah I mon Dieu, Camille... C 'est-il malheureux d'avoir des colères où qu'on n'est plus son maître ! T'es là pour témoigner que je ne suis pas responsable... » Il n'avait pas trouvé la soupe à son gré, alors il avait assassiné maman, c'est bien simple... Il l'avait tuée comme j'aurais voulu le tuer, moi-même, à coups de bouteille... Elle était jolie, la cuisine!... Ça s'était passé dans la cuisine... Après ça, il s'était lavé et il s'était rassis à sa place, comme s'il attendait encore que maman le serve. « C'est pas tout, il ajoute, Camille, qu'est-ce que nous allons devenir?... Je ne demande pas mieux que de m'occuper de toi en souvenir de... » Il parlait comme si de rien n'était et puis tout à coup il a vu sur ma figure quelque chose de terrible. Alors il a eu peur, vous comprenez... il a eu peur de moi... et il s'est cavale... Moi j'ai couru après et dans la rue j'ai crié : « Arrêtez-le! Arrêtez-le! Il a tué maman! » Savez-vous ce qu'il a dit au sergent de ville qui l'a empoigné?... Il a dit : « Ne me faites pas de mal, m'sieu l'agent! » C'est douillet, vous ne croiriez pas, ces sauvages-là! Les gens s'étaient attroupés; on l'a mis en lambeaux... Gentille, mon histoire, n'est-ce pas, monsieur ? Ça fait gracieux au début d'une existence... Les hommes, voyez- vous, les hommes ! . . . Ah ! je ne peux pas vous dire à quel point j'ai pu les détester...
LA BREBIS GVLEUSE 2*)3
C'est le père Limonin qui m'a raisonnée, tenez... Il a du cœur, ce vieux-là, malgré ses façons... Il comprend les choses... C'est un drôle de papa, vous me direz, mais c'est tout de même, un peu, un papa. Depuis lui, j'hésite, je suis troublée, hein? troublée... Je pense, des fois, que je n'ai pas eu toujours raison...
Jean lui servait à boire. Elle eut un geste las...
— Allez! ce n'est pas la peine... Je ne sais pas ce qui me prend aujourd'hui... je suis toute bête... Je me confesse, j'ai besoin de me confesser... Inutile de me verser tant de vin... Je suis une femme comme une autre : ça me fait mal de boire, au bout du compte et il y a le lendemain qui n'a rien de comique... Je devine pourquoi vous êtes là... ça ne me flatte guère, mais il y a un fait : je ne plais pas aux hommes qui me plaisent. C'est ce qu'on appelle : chagrin d'amour, valse lente... J'arrive trop tard : tout à fait le genre carabinier : la place est prise... Vous savez ce que ça veut dire en argot de prison : se mettre à table ?
— Avouer?
— Oui. Sabine Beata va entrer dans la voie des aveux.
— Je ne vois pas...
— Vous allez voir! Et vous me remercierez. Seulement promettez-moi, quoi qu'il arrive, de me garder votre estime.
— Je vous le promets.
— Jurez-le ?
— Je vous le jure.
— Quand nous serons au dessert, vous prierez le garçon de ne plus nous déranger et vous serez servi. Au moins il y aura quelqu'un qui partira content d'ici.
Ayant dit, Sabine donna à la mélancolie quelques secondes encore, puis elle se secoua, but un verre plein jusqu'au bord, brisa le verre, jeta des grains de raisin dans son poulet Thermidor, arrosa le tout de poivre, picora et repoussa son assiette.
— Maître d'hôtel, ordonna Jean, veillez à ce qu'on ne nous dérange plus.
Le maître d'hôtel acquiesça sans grâce.
— Je prie madame et monsieur de faire attention à la glace encadrée^ exprima- t-il. Un verre, ça se remplace, mais une glace tout ce qu'on fait de plus biseauté. .
— Tu te « goures », mon vieux, s'écria Sabine. On est sérieux et nous avons à causer affaires, monsieur et moi.
Le maître d'hôtel signifia d'un geste qu'il n'avait pas à connaître ces défaits. Il présenta l'addition, reçut un pourboire qui ramena sur ses lèvres un sourire indulgent.
— Quoique cela puisse vous paraître étrange, commença avec émotion Sabine, j'ai eu un amour dans ma vie, un véritable amour. J'ai aimé Jean Pulvinaire. Quand je suis sortie de chez mon maroquinier, je n'avais guère l'habitude du monde, vous comprenez; j'écrivais cheval avec trois i grecs, et je ne faisais pas mes liaisons en parlant. J'avais pris un petit métier en chambre : je tricotais. Jenny l'ou-
vrière! Une mansarde; un serin dans sa cage, un pot de giroflées sur la fenêtre et plein de chansons dans le cœur. Des chansons que je ne chantais pas, parce qu'à mon âge on est gaie sans être joyeuse, vous comprenez. Vertueuse? Non ! Je ne vous fais pas un tableau, je vous donne une photographie. Seulement, moi, j'appelle vertueuse celle qui ne porte tort à personne. Je sortais rarement, faute de robes, de chapeaux et de bottines. Et j'avais un petit ami pauvre et triste. 11 m'aimait; je ne l'aimais pas; on a vu ça dans tant de pièces que ça ne vous étonne plus dans la vie. Je rêvais d'autre chose. J'ai beau ne pas avoir reçu beaucoup d'éducation, j'apprécie les belles manières. C'est poétique, dans un sens. Ainsi, dès que j'étais libre, j' allais me promener dans les quartiers chics. Il aurait fallu rester à Belleville. Moi. je ne pouvais pas. Je me rinçais l'œil rue de la Paix, avenue de l'Opéra, avenue du Bois-de-Boulogne. On voit des choses magnifiques, par les fenêtres ouvertes, mieux qu'elles ne sont en réalité. On y met du bonheur par-dessus le marché, avec les fleurs chères et les stores de dentelles. C'est toute une histoire de rentrer, ensuite; on a des regrets. Ça ne durait pas longtemps; il faut être juste. Quand on a eu une aussi sale enfance, la jeunesse paraît toujours agréable, par comparaison... Un dimanche matin, je me promenais avenue Marceau, le nez en l'air, tout doucement. Un jeune homme m'aborda, le chapeau à la main. C'était Lucien Pulvinaire.
— Vous cherchez quelque chose, mademoiselle ?
— Oui, monsieur.
— Si, quelquefois, je pouvais vous être utile ?
— Mon Dieu, monsieur, je cherche l'hôtel dans lequel ça me plairait le mieux d 'habiter!
Il se mit à rire — j'étais. ficelée comme l'as de pique — et il me proposa :
— Voulez-vous que nous choisissions ensemble ? Moi, c'est celui-là que je préfère.
Il m'en montrait un tout petit, qui avait l'air si vieux, si délabré!... Je n'étais pas encore faite aux antiquités. Celui qui me plaisait le mieux, c'était un grand tout neuf, tout blanc, avec une belle porte cochère jaune et des hortensias aux balcons. Là-dessus, nous avons fait l'avenue d'Iéna, l'avenue de l'Aima, en bavardant et en discutant... Au bout du compte, nous avons déjeuné ensemble. Il m'a appris que le vieux petit hôtel était celui de ses parents, que lui-même n'était pas riche, mais que si je voulais, on s'arrangerait tous les deux, qu'il me trouvait gentille, qu'il me laissait tout le temps pour réfléchir...
Ah ! monsieur, c'était tout réfléchi ! Il ne vous paraît peut-être pas très beau, Lucien Pulvinaire ? Moi, il m'éblouissait. J'ava'is peur de le regarder, de trop l'aimer. Je ne suis jamais revenue jà Belleville. Je n'ai jamais revu mon pauvre petit ami qui était là-haut à m'attendre et qui a dû pleurer tout ce qu'il savait. Il est capable de dire de bien belles choses, Lucien... Je ne sais pas où il prend tout ça...
sans doute dans des livres... Je l'écoutais comme qui dirait les mains jointes!... Il m'avait loué un petit appartement, rue de Moscou... Qu'estce que. je faisais là? Je l'attendais. Il n'était pas souvent libre. Mais c'était bon de l'attendre!... J'appelle ça vivre : rester à une fenêtre, le cœur battant. Quand on n'a plus personne à attendre, c'est comme si l'on était morte, n'estce pas, monsieur? J'étais jalouse; je souffrais; j'étais heureuse, quoi! Si encore il m'avait dit : « Tu sais, ma petite Sabinette, ça ne durera pas toujours. Imagine-toi que tu es au quartier Latin avec un étudiant qui rejoindra sa famille quand il aura terminé ses études. » Mais non! Il faisait des projets d'avenir. Nous devions aller en Normandie, tous deux, pour faire de l'élevage. C'est drôle, ce genre d'hommes-là : ils se démènent pour qu'on les adore et quand ils ont réussi, ils se désintéressent, ils ont peur. Ils sont trop faibles pour être vraiment aimés, voilà mon opinion. Enfin, je vous ai raconté les fiançailles et la lune de miel. Passons au malheur. C'est comme au théâtre, vous avez remarqué : dès que les gens sont satisfaits, on se demande : « Qu'est-ce qu'il va leur arriver ? » S'il n'y avait que du bleu, il n'y aurait pas de pièce; s'il n'y avait que du bonheur, il n'y aurait pas d'amour. Je m'en doutais bien, mais je ne voulais pas y penser. Et puis Lucien est un type qui cache bien ce qu'il a de méchant... Ne vous impatientez pas, monsieur Aubette, j'en arrive à ce qui vous intéresse. Vous pensez que je n'avais pas de nom-
breux domestiques. Je m'arrangeais avec une femme de ménage : la Marie Gonesse, une vieille de soixante-dix ans qui ne se la foulait pas, vu que je faisais presque tout, parce qu'elle souffrait de varices aux jambes. Elle m'avait prise en affection, la Marie Gonesse et elle détestait Lucien. Il parle sèchement aux personnes, comme quelqu'un qui est trop habitué à commander. Elle me disait tout le temps : « Méfiez-vous i Prenez vos précautions ! Mettez des sous de côté. » Je n'osais pas lui demander: « Pourquoi me parlez- vous ainsi? Estce qu'il y a une anguille sous roche ? » Et puis, un matin que j'avais de la tristesse, dans mon lit, ça m'a échappé : « Vous savez quelque chose, Marie, dites-le moi. > 'Ce qu'elle savait, par les gens de son quartier, c'est que Lucien avait loué un bel appartement pour une dame qui n'était pas moi. La Marie Gonesse habitait une chambre, dans une maison du quartier Malesherbes; son mari travaillait par là. Je pense que Lucien veut me faire une surprise et m 'installer définitivement. Mais Marie était renseignée. Ce n'était pas cela du tout. Il s'agissait d'une espèce de demi-castor, une de ces anciennes demoiselles comme il faut qui tombent en se raccrochant partout où elles peuvent. Celle-là s'appelait Mme Plont, Delphine Plont. En dégringolant, elle avait rencontré cet imbécile de Pulvinaire et elle ne le lâchait plus. Je dis à Marie : « Si je lui crêpais le chignon à la poule ? » Marie trouva que c'était une mauvaise idée : « Vous seriez
bien avancée ! Vous croyez donc que vous lui ferez peur? J'ai pris mes renseignements. La mère Plont — elle l'appelait « la mère » pour me donner du courage; en réalité, Delphine a vingt-cinq ans — la mère Plont doit partout; on a vendu ses meubles, on l'a expulsée, elle loge en garni. Il ne s'agit pas de rigolade. Il faut que quelqu'un la tire de là. Votre Lucien a loué l'appartement, mais il n'a pas assez d'argent pour le meubler. Il compte « taper » son père. En attendant, il vous sème peu à peu et quand il aura la galette, il vous quittera, aussi vrai que je vous parle. C'est terrible des mirliflores comme ça, avec leurs ongles qui brillent et leur grosse perle à la cravate, on ne se méfie pas qu'Os ont tout du tigre. » Je me suis donc mise à espionner Lucien. J'ai fouillé ses poches un jour et j'ai trouvé une lettre de Delphine Plont, une belle lettre sur du beau papier, avec une devise gravée : « Toujours tout droit. » Comme on dit : « Toujours tout droit, et à gauche! » Elle lui en jetait plein les yeux, la mère Plont! Elle espérait que Lucien avait rompu « une liaison indigne de lui » ; elle tartinait des phrases passionnées et elle demandait des chaises de salle à manger solides, en chêne clair. Elle trouvait le tapissier bien long et elle jurait un éternel amour. Une salade, mon bon monsieur, qu'un enfant de huit ans en aurait éclaté de rire ! Mais allez donc retenir un homme qui a envie de s'en aller et qui a besoin de nouveau. Plus je me montrais douce et gentille, plus Lucien s'aigrissait. Il me cher-
chait des querelles de Boche, à propos de tout et de rien. Il ne passait plus chez nous qu'en coup de vent. Il se disait toujours malade. Il prétendait que le médecin allait lui ordonner un grand voyage, le sanatorium... Moi, je guettais. Et je fouillais le portefeuille. Un jour, je trouve dans le portefeuille sept mille francs. Je calcule : « Ça y est! Voilà l'argent qui servira à meubler la poule. S'il ne la meuble pas, elle le laisse tomber, c'est certain. Il ne faut pas qu'il la meuble. »/ Rien n'est plus dur que de voler, quand on n'en a pas l'habitude. Je crois que j'aurais plutôt assassiné... Oui, j'aurais tué Delphine de bien meilleur cœur. Je n'avais pas le choix des moyens... Il faisait chaud ce jour-là. Lucien avait retiré son veston; il était venu après le déjeuner; il dormait sur une chaise longue... Et puis, il s'est réveillé, il m'a appelée; j'ai eu juste le temps de prendre le portefeuille et de le fourrer dans un tiroir... Tenez, je l'ai sur moi, le voici... et j'ai attendu les événements.
- Mais quand on a accusé une innocente ? s'écria Jean, iadigné.
— Dès qu'on a du chagrin, on maudit l'humanité, répliqua posément Sabine... Oui, je sais bien... Mais je m'en fichais pas mal... Au contraire... Qu'il arrive du malheur à tout le monde et que la terre s'écroule! Voilà ce que je pensais... Ce n'est pas beau... Et cela ne m'a servi à rien. Lucien a raconté à sa famille qu'il avait été volé au club de golf. Et Delphine Plont a eu sa salle à manger en chêne clair... Et je suis
restée tellement seule, tellement désespérée, que je n'ai pas eu peur de M. Limonin... J'ai toujours eu l'intention de rendre le portefeuille... Je ne suis pas une voleuse, monsieur Aubette. Je voulais défendre mon amour. C'est une circonstance atténuante. Seulement, maintenant,, vous n'allez pas me faire avoir du désagrément ?
— Je vous demande seulement de répéter ce que vous venez de me dire devant deux personnes sûres et je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez rien à craindre. Seulement, il faut que Lucien Pulvinaire soit mis au courant.
— Mettez-le au courant... D'avoir remué tout ça, je me sens fade... Regardez, monsieur, dans son portefeuille, il avait encore une photographie de moi, avec un vers de ma composition : « Tout à toi aujourd'hui comme hier et comme demain ! » Oh ! je suis sûre qu'il me regrette, Lucien. Elle n'est pas gaie tous les jours, la femme Plont. Elle veut qu'on soit en smoking pour dîner, Une poseuse, quoi ! Ah ! je suis bien contente de m 'être débarrassée de mon secret. Il me pesait lourd sur la conscience, ce portefeuille-là... Au fond, ce qui aurait dû m'adoucir, c'est que Lucien a pensé à tout, sauf à m'accuser... il avait confiance en moi. La seule chose que je vous demande, monsieur Aubette, c'est de me répéter ce qu'il vous dira quand vous lui apprendrez... Mais, surtout, que M. Limonin n'en sache jamais rien. Il était très honnête, paraît-il, dans ses affaires; ça
serait susceptible de jeter un froid dans nos relations... Mettez le portefeuille dans votre poche, Jean, et ne me regardez pas avec des yeux de juge... Je vous parais un monstre? Non ? Je ne suis pas un monstre, je ne suis qu'une pauvre petite femme. Si je vous avais connu plus tôt et si j'avais su que l'on accusait votre fiancée!... Et puis, ce qui m'a surtout décidée à tout vous avouer, c'est qu'elle n'est pas heureuse, votre fiancée, à ce qu'on m'a assuré... à cause de son beau-père... exactement comme moi... sauf que ça se passe dans un monde différent... Voilà, c'est tout... Offrezmoi une cigarette... Il fait beau... Rentrons à pied... Nous irons faire un tour rue Rambuteau... je vous montrerai les fenêtres de mon maroquinier... Qu'est-ce qu'il dirait s'il me voyait frusquée comme je le suis, avec mon manteau brodé, mon collier de perles et mon chapeau à plumes?... Il dirait: « Tout ce qui reluit n'est pas or », et il aurait peut-être raison...
« Il faut me laisser voler de mes propres ailes! » Telle fut la déclaration de M. Aguilanneuf à sa femme. Là-dessus, il s'était envolé avec les restes de sa splendeur et s'était installé dans une chambre meublée, voisine de l'appartement de Mlle Radelinot. Il était arrivé chez celle-ci en grande pompe, une fleur à la boutonnière, ainsi qu'il convient à un homme émancipé.
— Chenoupette, s'était-il écrié, je suis à toil
— Parfait! lui avait répondu celle-ci avec un sourire placide; mais quelles sont tes intentions ?
— Refaire fortune.
— Nous sommes bien d'accord. Comment?
— Quand on a fait fortune une fois, il n'est pas difficile...
— Peut-être, mais ce sont des mots.
— Tu veux des actes. Apprends donc que j'ai une idée formidable.
— Je préférerais une bonne petite idée.
— Je vois grand. Si je ne voyais pas grand, je serais toujours chaudronnier dans mon patelin. J'ai donc une idée formidable. Je fonde une ligue.
— Ta parole ?
— Ma parole! Mais quelle ligue! La ligue des Contemporains.
— Tu n'as pas un peu chaud à la tête ?
— Ne plaisante pas, Chenoupette. Je tiens la fortune. Sais-tu, maintenant, ce que signifie ce mot : contemporain ? Non, tu ne le sais que vaguement, comme moi, avant que j'aie cherché dans le dictionnaire : contemporain vient de : cum, avec et de tempus, temporis: temps : qui est du même temps « La Ligue des Contemporains?... Tu me suis?...
— Avec anxiété!
— La Ligue des Contemporains fait appel à tous les vivants.
— C'est un public nombreux; tu auras des clients !
— Je vois que tu commences à comprendre. La L.D.C. tentera donc de grouper en une sorte de société amicale ceux qui vivent à notre époque et qui éprouvent, de ce fait, un sentiment de solidarité. C'est être un peu frères que de vivre à la même époque. On a à subir les mêmes luttes, ou a peu près. J'interroge donc les gens. Je leur demande : « Vous sentez- vous contemporains oui ou non ? Etes-vous du quin-
LA BREBIS GALEUSE 26o
zième ou du vingtième siècle ? Unissez-vous pour un tas de choses pratiques, pour les échanges commerciaux, pour la lutte contre les maladies, pour tout ce qui sera susceptible d'amener la santé et la richesse des adhérents, qu'ils habitent au fond du Bengale ou rue de la Chausséed'Antin, à Haïphong ou à Bastia. » Je fais appel à toutes les intelligences, à toutes les bonnes volontés. Siège social chez moi, bien entendu. Je suis secrétaire perpétuel de fondation. Les circulaires sont toutes préparées. Veux-tu que je t'en soumette la teneur :
« Monsieur et cher contemporain, « Le moment est venu de former une vaste association qui exploiterait... » :
— Merci! Merci! Je vois...
— Plus tard je te montrerai tout le dossier. J'y ai travaillé ferme. Tout est prêt. Je demande une cotisation insignifiante, ridicule...
— Pas cent francs, pas cinquante francs, pas vingt francs, pas dix francs ?
— Dix sous !
— Nous disons dix sous, mesdames et messieurs...
— Dix sous, pas un centime de plus. Veuxtu compter combien il y a d'habitants en Europe et en Amérique ? Je laisse de côté les autres parties du monde où nous enverrons plus tard des représentants, des courtiers — je n'hésite pas devant le mot. J'ai fait les calculs. J'ai retranché les femmes, les malades, les imbéciles, les hésitants, et je suis arrivé au minimum
de trente millions de participants. Tu vois que je suis modeste! Un ami, M. Blochet, qui a travaillé avec moi, arrivait, lui, au chiffre de huit cents millions. Et ce n'est pas un emballé. Mais j'ai fini par le convaincre qu'il valait mieux ne compter que sur un demi succès. Je consacre quatorze millions à la propagande et je me réserve un million, ce qui n'est pas beaucoup, j'imagine, car le chef des contemporains devra pouvoir représenter aussi bien qu'un roi ou un président de la République. Avec deux cent mille francs qui me restent, je lance l'affaire. Mais ne crois pas que je me contenterai de ce bénéfice. Je sais ce qu'est un million maintenant. C'est un collier pour toi ou trois nuits de baccara. avec un peu de guigne. Ma situation me mettra à même de connaître beaucoup de choses. Je deviendrai, par le fait, un rouage international. De là tous les tuyaux possibles. Je serai mieux placé que quiconque pour être informé. Je n'en abuserai pas, mais j'en userai. Je ne te cache pas que j'ai surtout pensé à moi en instituant la Ligue des contemporains. Mais l'idée est tellement géniale que je passerai partout pour un philanthrope. Et cela m'ouvrira toutes les portes.
— Y compris celles de la Santé.
— Ma chère amie, tu n'es peut-êlre pas de taille à saisir une idée de cette envergure ?
— Monsieur et cher contemporain, votre idée est stupide et de taille seulement à vous faire fourrer en prison. Ah ! cher contemporain, que
n'avez-vous été moins prodigue au temps où le plus sot, quand il voulait s'en donner la peine, raflait des sacs d'écus à ne plus savoir où les mettre ! Tu veux recommencer, pauvre bonhomme, et tu as, en fait d'idées, celles qui viennent à ces promeneurs que l'on voit en veston luisant, au mois de janvier, eu pelisse râpée au mois d'août et qui déjeunent en émiettant un croissant au fond de leur poche. Si tu institues des ligues avec l'espoir qu'elles te nourriront, si tu cherches des souscripteurs pour un trésor en Algérie, je ne te donne pas dix mois, tu entends. Dans dix mois, tu pourras exposer tes projets a trois messieurs en robe noire qui t'écouteront sans bienveillance. Ferdinand, le moment est venu de te retirer une illusion. Tu te crois intelligent. Tu te crois très fort. Tu n'es ni fort, ni intelligent. Seulement, tu as un peu de bagout et tu ne manques pas de veine. J'ajoute que ta santé est bonne. Voilà ton actif. Ne parlons pas de ton passif, cela nous entraînerait trop loin...
— Je retourne à ma femme ! Elle, au moins, a confiance en moi !
— Moi aussi, j'ai confiance en toi. Seulement, je vois clair et ta pauvre femme est aveugle, mon vieux! J'étais sûre que tu m'apporterais un tas de bêtises. Tu lis trop depuis quelque temps. Tu n'en avais pas l'habitude; cela te brouille la cervelle. Je ne demande pas mieux que de m 'occuper de toi. Nous n'habiterons pas ensemble. Tu viendras ici prendre tes repas et des ordres. Secrétaire général de la Ligue
des contemporains, sais-tn ce qu'est un fromage de camembert ?
— Le moment est mal choisi pour te moquer de moi.
— Nous causons affaires. Je ne ris jamais en affaires. Le fromage de camembert constitue un dessert excellent .Un de mes amis qui n'a pas ton génie, mais qui a gagné une fortune solide en vendant des denrées d'alimentation, cherche un commanditaire pour un fromage qui a toute l'apparence du camembert. Quant au goût il est approchant, je te certifie, approchant. En tout cas, il ne s'agit pas d'un produit qui soit nuisible. Ses boîtes sont charmantes. C'est du carton qui singe le bois à jurer que c'en est. Là-dessus, on colle une vignette qui représente une vache admirable, une verte prairie, une petite ferme à croquer et de beaux arbres. Mon ami acceptera tes derniers deux cent mille francs, à condition que tu te charges de la vente à Paris.
— Je deviendrais crémier!
— Pas tout à fait : placier en fromages.
— Vous êtes folle, ma chère amie... Pour qui me prenez-vous ?
— Pour un homme qui, avec un peu d'études, de patience et de travail pourra devenir un bon placier en faux camemberts. Si cela te désoblige, change de nom. Je crois pourtant que si tes aïeux étaient encore de ce monde, ils ne se jugeraient pas déshonorés par la combinaison que je te propose. Elle te déplaît? Tu as de l'ambition? Eh bien! songe que tu peux
devenir plus tard, quand tu te seras formé ta clientèle et que le public deviendra exigeant, placier en vrais camemberts, na ! Tu vois que l'avancement n'est pas impossible ?
— Et qu'est-ce que je gagnerais, si j'acceptais de déchoir ainsi ?
— Evaluation sèche : intérêt de ton argent, courtages et bénéfices sur l'affaire : environ cinquante mille irancs.
— La misère ! Chère amie, le groom de mon cercle gagne vingt mille francs par an.
— Adieu !
— On ne peut pas discuter ?
— Non.
— Il faut avaler les fromages ?
— Oui.
— Mais tu serais la première à ne plus avoir aucune considération pour moi !
— Bon. Ose donc me reparler de la Ligue des contemporains?... Tu vois, tu n'oses pas. Je te rends un immense service. Et je réglerai ton existence. Défense de prendre des autos. Tu trotteras à pied; cela te fera beaucoup de bien. Pour tes étrennes, je te donnerai un plan du Métropolitain et des lignes de tramways et d'autobus, richement relié. N'y mets pas d' amourpropre. Tu ne m'as jamais paru un héros...
— Tu ne m'as non plus jamais aiméa j'en suis sûr, maintenant !
— Ah ! mon gros père, que viens-tu me parler d'amour! Il ne s'est jamais agi de cela! L'amour ! Comme tu y vas !
— Tu es féroce.
— Je suis clairvoyante et pratique. L'amour n'est pas fait pour des gens comme toi — ni comme moi. Tu m'as dit : je t'aime, je t'ai répondu : je t'adore; c'était très gentil, très mondain, très comédie mondaine, si tu veux. Tu crois que ça se décroche comme ça, l'amour V Une timbale de nickel au haut d'un mât de cocagne ? Mais si je t'avais aimé, mon pauvre Ferdinand, tu en aurais été épouvanté et tu aurais fui à toutes jambes ! Tu crois que c'est rigolo, l'amour! Je ne te hais pas. Voilà déjà un très joli résultat et qui doit te flatter. Nous n'avons pas toujours été d'accord, mais si l'on s'est disputé au cours d'une partie de campagne, on tend tout de même une perche à un ami, quand cet ami va se noyer et que l'on a une perche sous la main.
— Ton intérêt à toi, là-dessus ?
— Cinquante pour cent de ton gain.
— Eh ! Eh ! Cela me paraît coquet.
— C'est légitime. Voilà pour le côté chiffre. Pour le côté sentimental, j'en ai assez d'être seule. Quand tu sors de tes rêves, tu es tout de même assez malin en affaires. J'ai d'autres plans commerciaux. Nous les réaliserons en collaboration. Seulement, tu viendras déjeuner et dîner ici. Je te prendrai cent sous par repas et je n'y gagnerai rien. Nous travaillerons en mangeant. Le soir, comptabilité, et à dix heures, tu seras rentré chez toi pour être frais le lendemain matin. J'y veillerai... Est-ce oui? Est-ce non ?
— Je...
— Tu as deux secondes pour réfléchir. J'exige une réponse nette.
— Eh! bien! j'essaierai...
— Tope là, mon vieux. Tu sens le cognac à plein nez.
— J'ai pris un petit verre.
— Supprimé.
— Quoi, je ne peux plus prendre un petit verre ?
— Je soigne ta lucidité; tu en as besoin.
— Mais, jadis, il me semble que nous buvions le Champagne et même la fine Champagne...
— Jadis, ce n'était pas la même chose. Nous étions amants.
— Et maintenant ?
— Nous sommes amis.
— Chenoupette... auprès de toi, je redeviens enfant... J'ai le trac, je t'assure. Tu m'impressionnes. Et nous ne prendrons jamais de récréation ?
— Quand ta situation sera nette, quand tu auras bien réussi dans les fromages, nous irons passer quinze jours, au mois de juin, à la mer, près de Paris.
— Pourquoi au mois de juin ?
— Parce que les hôtels sont moins chers. As-tu encore envie de retourner auprès de Mme Aguilanneuf ?
— Non.
— Bien! Tant mieux pour elle! Je te préviens que si j'apprends que tu t obstines à jouer au baccara, je te flanque à la porte.
Pour notre association, nous réglerons les comptes à la fin dt chaque mois. N'essaie pas de me flouer. Je contrôlerai... Tu as assez de vêtements pour trois ans. D'ailleurs, tu es bâli pour être solidement habillé, un point, c'est tout. Marche droit et tu n'auras pas à t'en repentir.
— Quand je pense que j'étais sur le point d'acheter une écurie de course et un yacht!
— Espère. Les bateaux-mouches reviendront peut-être sur la Seine. Ah! une dernière recommandation : fiche-moi la paix avec ton passé. Colle-toi dans la tête que tu as ce que tu mérites et que tu serais mal venu de te plaindre. Marche, tu te porteras mieux et ça fera tomber ton ventre. Bouffe des légumes. Le gibier te donnait des maux d'estomac. Vends des fromages; ça vaut mieux que d'acheter de faux Rembrandt ou de simili-Corot !
— C'est peut-être le bonheur qui commence!
— J'en suis sûre. D'abord, tu as une chose pour toi : la chance.
M. Aguilanneuf conclut humblement :
— J'ai eu toujours celle de ne pas tomber, comme maîtresse, sur une femme d'argent.
A l'ombre d'un arbre, étendues sur de confortables fauteuils de paille, devant une table chargée de tout ce qu'il faut pour prendre le thé, en croquant des tranches brûlantes de pain rôti sur lequel s'étendait la tache jaune du beurre en liquéfaction, deux petites madames bavardaient. La partie de golf battait son plein. Et la première petite madame, vêtue de jaune citron, disait à la deuxième petite madame, vêtue de vert pistache :
— Que pensez- vous de cette histoire-là? Elle me semble bien compliquée. Le voleur ou plutôt la voleuse ferait partie de l'entourage de Lucien Pulvinaire. Ce serait une petite conie qui lui aurait joué une farce. Drôle de farce et qui aurait duré bien longtemps! Au surplus, je croyais que, le jour du vol, Lucien avait vérifié en arrivant ici la présence de son porte» feuille' dans sa poche...
— Vous en êtes sûre ?
— Il me semble... Je n'ai rien oublié. Je suis habituée à ce genre de déduction. J'ai lu, Dieu merci ! assez de romans policiers pour débrouiller un écheveau aussi simple que celui-là. Mais nous avons la parole d'honneur du président et de l'intéressé, il ne nous reste qu'à nous 'incliner.
— Oh ! une parole d'honneur ! qu'est-ce que vous appelez au juste une parole d'honneur ?
— C'est la parole que l'on donne quand on veut qu'une discussion soit close.
— On ne nous empêchera pas de parler, je suppose ?
— Mais si ! Mais si ! Voilà le plus drôle ! Si maintenant nous faisions part de nos doutes ou de nos impressions en public, il se trouverait quelques-uns de ces messieurs pour en demander raison à nos maris.
— Quelle horreur ! Voilà un des nombreux agréments que nous aura procurés Mlle Aguilanneuf ou Mlle Malandre; car on ne sait pas au juste le nom de cette personne. Vous voyez mon mari se battre à cause d'elle ?
— Elle serait ravie de cette publicité!
— D'ailleurs, elle sera bientôt Mme Jean Aubette.
— C'est officiel?
— Il l'adore.
— L'imbécile!
— Dans Aubette il y a bête!
— Mme Crafte me disait tout à l'heure : « Comment voulez-vous que je raconte cette
histoire à ma fille ? Il s'agit de lui apprendre, en somme, que M. Lucien Pulvinaire a été entôlé. Charmante révélation à offrir à une jeune fille! Charise est d'une pureté de cristal... »
— N'est-ce pas 'Charise qui était devenue amoureuse folle du détective envoyé pour l'enquête ?
— C'est elle-même, mais je vous rapporte ici le propos de sa mère. Mme Crafte est une mère innocente ! Enfin, elle a conclu ainsi : « Pour moi, je laisse les choses au point où elles sont et je ne souffle mot à personne. Tant pis pour Gilberte qui s'est montrée fort mal élevée dans la circonstance. D'ailleurs, il n'y a pas de fumée sans feu. »
— Comme c'est vrai ! Il n'y a pas de fumée...
— Sans feu ! Voilà une pensée admirable et qui contient une grande vérité. De quel poète est- elle ?
— D'Alfred de Vigny, j'imagine!...
— Et lettrée avec cela ! Ah ! chère petite amie, vous avez tout pour vous ! En tout cas, je vous assure que vous me consolez des autres !
— Ce que je trouve inouï, c'est que Gilberte soit revenue au golf. Il y a là un manque de tact qui me ferait croire qu'elle est vraiment coupable.
— C'est si facile de rejeter la faute sur une pauvre fille dont on ne nous donne pas le nom.
— Et à qui l'on a, probablement, graissé la patte !
— Mais parbleu, voilà la clef de l'énigme I
— Pour moi, je suis comme Mme Crafte : tant que l'on ne m'aura pas apporté une preuve palpable, évidente, matérielle, je me tairai, bien entendu, mais je n'en penserai pas moins.
— M. Gherpray-Barfleur a parlé de bruits calomnieux que cette révélation réduisait à néant! Néant!...
— C'est bien vite dit!
— Chut! N'est-ce pas Gilberte ?
— Non. Elle n'a fait qu'une apparition, sur la demande de Jean Aubette. Après quoi, elle a jugé qu'elle était de trop et ils sont partis.
— Ouf!
— Ah! oui, ouf!
Là-dessus, la dame habillée de citron et la dame habillée de pistache passèrent à d'autres sujets qu'elles traitèrent avec une égale compétence et un égal bonheur. Elles se vengeaient de leur obscurité et de leur inutilité en projetant une lumière qui était bien à elles sur leurs amis et connaissances. Quand la matière était épuisée, elles passaient aux personnalités en vue. Avec quelle ivresse elles s'emparaient du moindre potin pour le colporter, le fixer, lui donner un cachet d'authenticité par de surabondants détails. Rien n'échappait à ces chercheuses de tares. L'envie les travaillait sourdement, au point de donner à ces mondaines coquettes et parées le teint maladif et brouillé d'une cousine Bette. Elles étaient jaunes malgré leur fard. Un dénouement favorable les vexait: le mariage, par exemple, de Jean et de Gilberte.
— Et après la lune de miel ? grinça la dame pistache.
— Après la lune de miel, ils se dévoreront.
— Mme Aguilanneuf est ruinée...
— Et le père ? Le vrai père ? Ce Malandre ? Un jeune homme se mêla à cette conversation.
— Vous avez déjà entendu parler de ça, vous ? lui demanda la dame citron.
— Vous appelez Malandre « ça » ?
— Qui le connaît ?
— Faites attention. Je ne vous donne pas six mois pour ne plus oser formuler une pareille question. Malandre est un peintre considérable. Les marchands ramassent tout ce qu'ils peuvent trouver de lui... Il y a une rumeur autour de son nom et bientôt la rumeur deviendra un cri général. Vous assisterez alors à un engouement aussi stupide qu'était infâme le silence fait autour de ce grand artiste. Il pourra barbouiller n'importe quoi, on s'arrachera sa signature et vous les premières, chères amies. Car vous ne collectionnez pas les tableaux; vous collectionnez les autographes. Je vous prédis un coup formidable sur les Malandre et si Gilberte possède quelques toiles de son père, les toiles de la première manière, elle apporte à Aubette une dot de princesse.
— Taisez-vous donc ! interrompit la dame citron; vous coupez dans toutes les histoires., mon pauvre ami! Ce que vous pouvez être naïf! Gilberte a une dot. Soit. Mais c'est l'argent que M. Aguilanneuf a garé avant de faire la cul-
bute. Le coup est classique. « Je n'ai plus rien; je suis ruiné! » Seulement on passe l'argent à la belle-fille. Je ne veux rien ajouter. Je ne tiens pas à accabler Gilberte. Seulement, elle sait se débrouiller, je l'affirme. Je l'ai connue il y a une dizaine d'années : elle achetait des gaufres à un marchand qui les vendait un sou de moins que le marchand chez qui nous allions toutes. Ne soyez pas en peine pour elle! C'est une maline ! Voilà le héros de la fête ! Voilà Lucien Pulvinaire. Comme il a l'air avantageux !
La dame citron ne se trompait point. Lucien Pulvinaire songeait : « Une femme a volé parce qu'elle m'aimait. » C'était, dans son existence assez plate, un événement qui l'emplissait à la fois de crainte et d'orgueil. Cette petite Sabine, tout de même! Il ne la reverrait point, parce qu'il redoutait une maîtresse capable de tout : « Elle m'aurait aussi bien jeté du vitriol à la figure! » Mais cela lui constituait un riche souvenir, un souvenir comme n'en ont pas ces pâles éphèbes qui paraissent revenus de tout parce qu'ils ne sont allés nulle part. Désormais, Lucien Pulvinaire afficherait la distraction hautaine des dandies que leurs victimes persécutent et qui se réfugient dans le sport afin d'y trouver un peu de repos. Il décida d'envoyer un cadeau à son ancienne amie, pour lui démontrer qu'il l'absolvait.
— Hello! Lucien, puisque tu es rentré dans ta galette, offre-nous un glass!
Il offrit un « glass » à ses camarades assoiffés qui le harcelèrent de questions.
Et tandis que Pulvinaire conlait cette histoire flatteuse, Jean rentrait avec Gilberte.
— Dînez avec nous ce soir, lui dit Gilberte. Nous avons trouvé un lout petit appartement de trois pièces, mais comme nous perchons au sixième étage, on aperçoit les arbres du Bois. Ma pauvre maman!...
— Bientôt...
— Non. Elle n'habitera pas avec nous. Elle restera là. Elle attend...
— Qui?
— Son mari. Sa foi reste inébranlable. Elle accepte cette gêne avec un sourire, puisqu'elle n'est que provisoire.
— C'est admirable! Moi j'avais rêvé de la réconcilier avec votre père...
— Impossible! D'ailleurs mon père ne reprendrait pas facilement le collier conjugal. Il faut être imprudent comme vous !
— Je suis sûr que vous ne tirerez pas sur la chaîne.
— Pas exprès, bien entendu. Que dites-vous de cette séance de réhabilitation ?
— Elle a été très convenable. Les messieurs m'ont paru assez contents, d'ailleurs...
— Mais la plupart des dames étaient consternées.
— Et nous ne re verrons plus jamais ces genslà!
— J'y compte.
— Voyage de noces ?
— Certes.
— Suisse ? Italie ? Norvège ?
— L'Isle-Adam, la vallée de Chevreuse, Montmorency. Nous ferons de belles excursions dans la banlieue parisienne, voulez-vous, Jean ? Et le soir nous rentrerons chez nous. Vous verrez comme c'est beau, la banlieue !
— Le Vésinet, Gilberte !
— Le Vésinet. en octobre, est somptueux ! Et ce sera pour nous la meilleure façon de voyager dans des pays où nous ne rencontrerons personne...
— Les gens vous effraient, mon amour ?
— Pensez donc ! Ils me haïssent maintenant qu'ils n'ont plus rien à me reprocher.
— Ce sont des poètes à leur façon ! Ils ne veulent pas que l'on détruise les légendes! On s'en fiche, pas ?
— Absolument!
— Ma Gilberte bien-aimée ! Soyons heureux au cri de « A bas les gens ! »
— A bas les gens !
— Ceux qui passent leur vie à épier ces vagues humanités sont comparables à des spectateurs qui, assistant à une belle pièce, n'auraient regardé que les figurants. Cela arrive! Et ainsi quand le rideau tombe, ces spectateurslà s'en vont sans avoir rien vu!
— Savais-tu, fiston, dit Massonneau à Roger- Sébastien Malandre, que tu avais ton portrait dans quelques journaux ?
— Je ne l'ai pas demandé, j'en atteste les dieux! s'écria Malandre.
— La gloire est une belle décoration qui s'attache avec une agrafe quelconque. L'essentiel est de trouver l'agrafe. Ah! mon ami, si tu avais prémédité ton coup, comme tu serais fort! On croira, d'ailleurs, que tu l'as prémédité : Travail dans la solitude jusqu'à... mettons cinquante ans. Vente d'une partie de sa production à des amateurs éclairés mais peu fortunés et peu répandus qui gardent jalousement les tableaux et ne les montrent à personne. Nul envoi aux grands Salons, pas davantage aux petits Salons. Silence de la presse. Et tout à coup, grâce à Mme Aguilanneuf, les marchands s'en
mêlent. La légende séduit les âmes poétiques. On trouve délicieux que tu t'habilles de bure et que tu manges chez les bistros. Voilà une douzaine de lettres. Je parie que l'on te demande de la marchandise. Veux-tu gagner des millions ? Veux-tu être de l'Institut ?
— Je voudrais bien être tranquille encore un peu, auprès de vous. J'ai à travailler. Après quoi, je ferai comme les autres, je profiterai.
— Tu te mettras en smoking, le soir, et tu danseras ?
— Pourquoi pas ? Je serais charmant, en smoking. Je me vois très bien aussi au polo ou au tir aux pigeons, parce que rien ne me semble plus élégant comme geste que celui qui consiste à supprimer un pigeon. Je chasserai. Je tuerai beaucoup d'oiseaux, tous les oiseaux. S'ils ont des ailes, c'est pour qu'ils soient plus amusants à tirer. J'aurai de longues conférences avec mon tailleur. Je consacrerai ma matinée à l'hydrothérapie, mon après-midi à l'amour et mes soirées au monde. Je courrai après le soleil; j'aurai le moyen de me payer du ciel bleu; je vous laisserai à vos nuages, pauvre homme de l'Ile-de-France! Pour plaire aux dames, je me lancerai dans le portrait : douze mille jusqu'au corsage ; vingt-cinq mille en pied; quatre mille pour ajouter un petit chien; six mille pour ajouter un môme habillé de velours bleu, avec une collerette de guipure, des escarpins vernis et des chaussettes de soie. Il sera consenti des réductions à ce tarif, en faveur des femmes de financiers dont les maris vou-
(iront bien s'occuper 'de mon petit argent et le faire fructifier. Je vous inviterai, patron. Vous ne vous ennuierez pas. Rien n'est plus rigolo qu'un artiste qui a mangé chez les bistros pendant trente-cinq ans et qui se fiche en habit noir pour dîner dans un restaurant à musique, avec des dames bien habillées. J'essaierai de trouver des amis que je puisse consulter, pour mes cravates.
— Après tout, il faut toujours avoir une jeunesse. L'âge où l'on se décide à être jeune importe peu. Veux-tu que je te dise ? Je te soupçonne d'être encore amoureux de ta femme!
— Au fond, je crois que sa tyrannie ne me déplairait plus. J'avais une enfant; c'était Gilberte. Elle se marie. Elle m'échappe. Il me reste une enfant, c'est ma femme, c'est Eugénie. La voila seule. Je l'adopte. J'ai une parole à tenir. Ne lui ai- je pas dit, quand nous nous sommes fiancés : « Je resterai toujours votre ami, quoi qu'il arrive. » Enfin, j'éprouve comme des remords J'ai fait ma carrière en égoïste. Il est bien naturel que celle qui a eu à souffrir des débuts, partage maintenant un bien-être...
— Tu es un bon petit coco. Mais qu'en pense Mme Aguilanneuf ?
— Je la verrai demain. Je lui ai fait envoyer une carte pour mon exposition...
On venait, en effet, de préparer une exposition des œuvres de Roger-Sébastien Malandre. La première. Le public qui s'attache aux grands hommes dont la vie fournit des anecdotes piquantes, manifestait la plus vive curiosité. En
grand secret, Massonneau avait envoyé VEté qui connaissait, après tant d'années, l'honneur des reproductions photographiques. Ce fut une solennité redoutable. Dès deux heures, une file de voitures stationnait à la porte de la « galerie » illustre où les œuvres principales de Malandre se trouvaient réunies. Le héros de la fête put se convaincre de son obscurité, car il arriva vers trois heures, seul, et passa complètement inaperçu. Il entendit ainsi toutes les bêtises qu'inspirent les œuvres d'art aux personnes qui suivent l'actualité. Malandre, parvenu à la maîtrisev souffrait de tous les défauts qu'il constatait sur ces toiles de jeunesse et qu'il aurait bien voulu corriger. « Je n'en ai pas assez brûlé! » soupira-t-il in petto. Massonneau, rayonnant, faisait les honneurs de l'exposition à un petit groupe d'initiés. Il adressa un clin d'œil complice à Malandre qui lui fit pitié et comme les enthousiastes s'écriaient : « Mais où est- il ? Où est-il? Qu'on le félicite! Qu'on le voie ! » le vieux maître répliqua : « Il n'y a pas eu moyen de le décider à venir. C'est un sauvage ! Et quel original ! Je crois bien qu'on le trouverait au Guignol des Buttes- Chaumont dont il est le client assidu ! » Malandre n'en entendit pas davantage. Il jeta à ses tableaux le coup d'œil attendri du père de famille qui a mené ses enfants au collège et les laisse avec remords dans la foule brutale. Et il s'esquiva. Dans l'antichambre de la galerie, il rencontra Gilberte et Jean.
— Ah! monsieur... s'écria Jean.
— Appelez-moi monsieur Dupont, supplia Malandre. Je vois une grosse dame qui essaie de me dépister et qui braque sur moi un face-àmain redoutable... Quand on m'y repincera! Jamais je n'ai été aussi triste! Parlons bas... Infecte, cette exposition... quand je pense que j'ai consacré ma vie à accoucher de ça !
— Mais c'est un triomphe ! objecta Gilberte.
— Qu'est-ce que cela prouve ? Si c'était bien, j'en serais content! Croyez-moi; je m'y connais! D'ailleurs, aucune importance. Etes-vous heureux !
— Oh! oui!
— Alors, filez; allez vous promener... Ça sent le renfermé ici, le renfermé à l'iris et à la térébenthine... Ta mère, Gilberte?
Gilberte parut gênée.
— Maman se préparait à venir, balbutia- 1elle et puis elle s'est sentie souffrante.
— Rien de grave ?
— Non! Ne t'inquiète pas.
— Alors je ne la verrai pas aujourd'hui ?
— Elle est désolée...
— Si j'allais chez elle ?
— Elle s'est couchée... Tu sais comme elle est douillette ! . . .
— Oui, oui; dommage...
— Nous lui raconterons tout.
— Sans doute! Au revoir, mes enfants.
— Vous ne voulez pas rester avec nous ?
— Merci. Je crois que vous vous passerez de moi.
A l'issue d'un banquet où l'on fêtait sa gloire,
un écrivain célèbre ne fut pas peu surpris de se retrouver dans la rue sans qu'un des assistants eût pensé à l'accompagner. C'était un vieux célibataire. A l'heure de l'apothéose, il sentit plus durement que jamais le poids accablant de la solitude. Il rentra chez lui à pied, infiniment mélancolique. Malandre se souvint de cette anecdote. Massonneau n'avait pas eu tort de lui dire un jour, avec sa franchise bourrue : « Eh ! mais fiston, c'est extraordinaire ce que tu deviens raplapla en vieillissant! » Malandre se sentait « raplapla » au point d'éclater en sanglots. Pourquoi Gilberte ne lavait-elle pas retenu ? Elle était toute à Jean et c'était bien naturel... L'égoïsme du bonheur... la cruauté de l'amour... Quant à Massonneau, ce maître qui cachait si soigneusement sa tendresse, il ne sortirait que tard; il était en verve; il s'amusait de la sottise des gens... Où aller? Où aller pendant qu'on le célébrait là-bas ? Travailler ? Le pauvre homme n'en avait pas le goût. Il y a des heureux qui, la tâche terminée, peuvent jouir de leur repos, dans la gloire... Une glace renvoya son image à Malandre... Un singulier triomphateur, vraiment ! Si les jolies femmes qui s'extasiaient devant l'Eté avaient pu le voir!
Mais elles ne le voyaient qu'à travers les descriptions de Massonneau :
— Malandre, expliquait Massonneau à un groupe, c'est le type le plus pur de la beauté grecque. Vous ne l'avez jamais rencontré? Une élégance!... Imaginez le comte d'Orsay sculpté
par Phidias. Il monte à cheval la nuit sur un cheval blanc. Il s'habille alors de velours noir... Une morbidesse !... Je connais de lui des dessins très curieux... des dessins évanescents... on les jurerait faits au crayon à migraine!... Ah! c'est un type curieux!... Mais il m'en voudrait s'il savait que je parle du lui!... Que vous dirai- je encore?... Il descend de Cagliostro et il se nourrit de racines cuites...
Tout cela expliqué de façon solennelle par ce patriarche à longue barbe blanche, qui ne riait jamais et qui pratiquait mieux que quiconque l'art, si précieux selon Fontenelle, de s'amuser en dedans...
Mme Aguilanneuf n'était pas malade. Au moment où, parée de sa plus belle robe, elle se préparait à visiter l'Exposition des œuvres de son premier mari, elle avait reçu du second une lettre ainsi conçue : '
« Ma chère Eugénie,
« Je suis bien content d'avoir chaque jour de tes nouvelles et je te remercie de la confiance que tu me témoignes. Si je ne t'ai pas répondu jusqu'ici, c'est que j'étais surmené par des affaires très importantes qui aboutiront bientôt, je l'espère. Je ne veux rien te promettre, parce que j'ai l'habitude de tenir quand je promets. Attends-toi cependant à une grande joie. Un de ces jours, sans me faire annoncer, je reviendrai. Je reviendrai comme je veux te revenir. Et nous tuerons le veau gras.
« A bientôt. Je dis : « A. bientôt » et je signe, de tout cœur, ton
« Ferdinand. »
Là-dessus, Mme Aguilanneuf, ivre de bonheur, avait retiré son chapeau, son manteau et s'était postée près de la fenêtre pour attendre 1 enfant prodigue.
— Eh bien! maman, lui avait dit Gilberte, stupéfaite, que fais-tu donc ?
— Jean va venir ?
— Je l'attends...
— Tu iras avec lui là-bas. Moi, je reste, Gilberte ! Gilberte ! Aguilanneuf rentre ici ! Il me l'annonce. Je viens de recevoir une lettre de lui! Une lettre adorable!
Et M. Blochet étant arrivé, elle l'avait gardé, après le départ de Jean et de Gilberte.
— Je suis trop contente, Blochet! Qu'est-ce que je vous avais dit ? Vous étiez tous à dauber sur Ferdinand. Moi, je suis restée inébranlable. Je sais mieux que vous quel homme est Ferdinand. Vous me le dépeigniez comme un monstre. C'est un être exquis! Tenez; lisez, Blochet. Il m'annonce son retour... Qui sait, il sera peut-être là tout à l'heure. Je ne bouge plus. Voyez- vous qu'il ne trouve personne ?
Blochet lut, posément, et déclara :
— Savoir dans quel état il vous reviendra! Il ne doit plus avoir le sou...
Mme Aguilanneuf frémit de colère, se contint et sourit :
— Dans quel état il me reviendra? Je peux
vous le prédire, Blochet. Il me reviendra en chapeau haut-de-forme, gants blancs et dans une voiture automobile! Voilà dans quel état il me reviendra. Vous ne pouvez pas comprendre.
— Merci.
— Non, vous ne pouvez pas comprendre.
Quand vous êtes malade, vous, Blochet, que faites-vous ? Vous appelez votre femme et vous vous faites servir. Quand Aguilanneuf était malade, il ne voulait ennuyer personne. Il me renvoyait. Il appelait cela « tourner son nez contre le mur ». Et il attendait d'être guéri pour me revoir. Il voulait toujours se montrer dans son beau. Saisissez- vous la différence?
— Mme Blochet ne se croit pas déshonorée parce qu'elle me pose un cataplasme!
— Bien sûr! Voilà votre conception du mariage! Pour les maladies et les embêtements, part à deux. Il suffit, Blochet. Je ne veux pas me fâcher. Gardez vos idées, laissez-moi les miennes. A partir de cette minute, j'attends mon mari... Je suppose qu'il ne me laissera pas longtemps dans ce logement! Il rira bien de me voir installée ici...
— Il n'y a pas de quoi rire! Vous avez eu des appartements moins confortables.
Dans un pigeonnier — mais d'où, en se donnant un torticolis, on pouvait apercevoir la cime de trois arbres du Bois de Boulogne — Mme Aguilanneuf avait entassé quelques vestiges de sa splendeur défunte. Une vitrine renfermait, à défaut de bronzes d'art ou de por-
celaines chinoises, une cantine d'automobile en acajou fileté de cuivre; la trompe de cette automobile disparue, la pince à sucre d'un service à thé Louis XV, vendu au poids. Sur les murs tapissés d'un horrible papier qui présentait, liés par des faveurs bleues, de menus bouquets d'œillets blancs et roses, s'étalait le portrait peint à l'huile de M. Aguilanneuf, un M. Aguilanneuf resplendissant, assis sur un fauteuil de photographe et montrant une magnifique pelisse à col de loutre, les bagues de ses doigts, la grosse perle de sa cravate. Un portrait qui avait l'air d'une blague et que Mme Aguilanneuf vénérait. Elle regardait donc tour à tour l'effigie somptueuse de son époux et la rue par laquelle il reviendrait, ganté de blanc, dans une voiture superbe. Et les minutes coulaient douces pour elle, dans l'attente de ce grand événement.
Pendant ce temps, M. Aguilanneuf, sous la férule de Chenoupette, commençait le plus dur des apprentissages. Chenoupette n'était plus pour lui Chenoupette, mais Mlle Radelinot, personnage dépouillé de fantaisie. Elle venait de renoncer à tous ses fards inutiles pour Ferdinand ruiné et qui avait à reconquérir sa situation. De temps à autre, Aguilanneuf lui poussait quelque galanterie, espérant retrouver le marivaudage de jadis, où Chenoupette excellait. Mlle Radelinot le rappelait ouvertement à la réalité : « Combien as-tu vendu de tes fromages, aujourd'hui ?» Et si la vente avait été bonne, elle remerciait le courtier d'un baiser
plus sec qu'une gifle. Elle montrait au financier déchu l'envers d'une vie galante. Elle lui faisait, avec une rigueur inflexible, les honneurs du feu d'artifice quand le feu d'artifice est éteint, quand il ne reste plus que des carcasses noirâtres pendues à de mornes gibets. Afin de le mieux surveiller, elle lui donna chez elle une petite chambre, une chambre d'enfant qui prenait jour sur un mur vétusté et que meublaient un lit stricL une toilette d'hôtel garni, une table d'étudiant et deux chaises de rebut. M. Aguilanneuf avait pris la mauvaise habitude de lire, la nuit. Elle se plaignit des dépenses d'électricité : « C'est dans ton intérêt; nous sommes associés, maintenant », et elle confisqua les livres. Ferdinand, qui dormait mal, dut acheter des bougies et lire en cachette. Mais bientôt il y renonça. Aussi impitoyable, aussi aigre qu'un réveille-matin, Mlle Radelinot le secouait à six heures précises et le forçait à se lever dans la nuit : « Allons ! En route, poule mouillée! » Lesté d'un morceau de pain rassis trempé dans le plus amer des cafés au lait, M. Aguilanneuf se mettait en route et rendait visite aux crémières : « Madame, vous n'auriez pas besoin d'excellents fromages de la Billeraie, façon camembert ?» Il y avait des crémières revêches, d'autres avenantes, à qui il contait ses infortunes : « J'ai roulé carosse, moi aussi. Je n'ai pas toujours fait ce métier-là. » De braves femmes le plaignaient : « Mon pauvre monsieur ! Ruiné par la guerre ? » Il répondait : « Ruiné! » sans insister davantage. Un matin,
comme il prenait une mince commande sur son calepin, Ferdinand rencontra dans une crémerie M. Blochet, qui trempait une brioche dans une tasse de cacao. i
— Cela me fait deuil, déclara Blochet, de voir dans un état pareil, un homme qui mangeait des truffes à tous ses repas et qui avait de si beaux tapis. Grandeur et décadence, mon pauvre vieux ! Ce qu'il y a de bien, quand on est modeste, c'est qu'on ne peut pas dégringoler. Veux-tu prendre un cacao? Ou un œuf à la coque, avec du pain beurré ? Sans façon ? Ça te soutiendra...
— Ah ! bien volontiers ! Je me donne congé 1 s'écria Ferdinand.
Ce fut là que M. Blochet apprit à son ami la féerie qu'avait imaginée Mme Aguilanneuf. Ferdinand parut attendri :
— Pauvre Eugénie! soupira-t-il... Des gants blancs! Une automobile!... Si elle me voyait!
— Voyons, tout n'est pas perdu.
— Il me reste quelques sous et surtout ma grande idée : la Ligue des Contemporains.
— De quoi s'agit-il, en un mot ?
— De réunir, dans une Ligue pratique, toutes les personnes qui vivent à la même époque.
— Alors, moi, je suis un contemporain.
— Certainement !
— Et je pourrai faire partie de ta Ligue ?
— Bien sûr.
— Il y aura un insigne ?
— Probablement.
— Et cela coûtera ?
— Cinquante centimes par an.
— Inscris-moi. Faut-il verser tout de suite?
— Non, merci. Tu vois que l'idée n'est pas mauvaise. Nous aurons quinze millions de contemporains, au bas mot...
— Ecoute, Ferdinand, il ne faut pas m'en vouloir; mais j'estime... dans ton intérêt... enfin... je te conseillerai plutôt d'agrandir tes fromages...
— Toi aussi!
— L'alimentation! II n'y a que ça de vrai...
— Ils m'asphyxient, mes fromages! Quoi qu'il advienne, désormais, je ne toucherai plus pour un empire à ce dessert-là. Ah! vous n'avez pas beaucoup d'ambition pour moi.
— Qui : vous ?
— Toi... et une personne... Mon ami! Quel calvaire! En un mot comme en cent, j'ai rencontré le monde où l'on s'ennuie dans le monde où l'on s'amuse. Quand je rentrerai, ce soir, on me demandera de fournir le détail de mes courses et de montrer mon carnet de~ commandes. C'est le collège aggravé. J'ai une pionne, mon pauvre vieux, une pionne à cheveux oxygénés!
— On fait des bêtises à tout âge !
— Veux-tu que je te dise mes projets ? Huit jours de luxe encore... les adieux!... et puis la campagne avec mes dix mille livres de rentes, l'élevage des lapins pour la fourrure, la pèche à la ligne et la paix !
— Une si belle intelligence!... Et tu serais seul?...
— Retourne chez ma femme... et dis-lui d'espérer... N'ajoute rien. Ne bâtis pas un roman. Dis-lui : « Madame, j'ai rencontré Ferdinand, il vous recommande de ne pas désespérer... »
— Monsieur, interrompit la crémière, vous voudrez bien prier votre maison de ne pas m 'envoyer de Billeraies aussi farineux. Les clients d'aujourd'hui n'ont plus le palais difficile, mais ils veulent que la marchandise se présente bien. Est-ce que vous vous souvenez des anciens camemberts ? Vous pourriez, sans doute, vous en procurer un, pour le copier. D'abord il y avait l'odeur. Le camembert sentait mauvais; re Billeraie pue; vous sentez la différence ? Ensuite il faudrait obtenir une tranche grasse, jaune et coulante. Ou le Billeraie est dur comme pierre, ou il échappe sous le couteau, comme s'il était dégoûté lui-même de rester sous une croûte aussi infecte. Bien fin celui qui irait le rattraper; on jurerait de l'eau...
— Madame, interrompit Aguilanneuf, vous avez absolument raison. Depuis cinq minutes je ne vends plus de Billeraies.
— Comme fromage à l'instar, ce n'était pourtant pas le moins réussi, balbutia la crémière. Vous avez tort d'y renoncer aussi vite. Ce qu'il y a d'épatant dans cette marchandise-là', c'est qu'elle est toujours bien propre. Les vers ne s'y mettent pas.
— Les vers sont connaisseurs ! jugea Aguilanneuf.
Et comme il avait l'imagination prompte, il ajouta :
— Gardez-moi votre clientèle. Je prends une ferme. Je vous enverrai des produits naturels. Ça se vendra peut-être aussi !
Il se sentait étrangement allègre. Et il en profita pour retourner auprès de Mlle Radelinot. Il la trouva, des lunettes sur le nez, en train d'aligner des chiffres sur un registre.
— Tu rentres ? reprocha-t-elle sur le ton du plus vif mécontentement. Et ta tournée ?
— Finie.
— Tu es malade ?
— Non.
— Alors ?
— J'ai gagné onze millions à la Bourse!
— Oh!
Mlle Radelinot poussa ce faible cri. Et une aimable rougeur couvrit ses joues.
— Tu me raconteras ça tout à l'heure, mon chéri, s'écria-t-elle. J'étais furieuse de te voir rentrer à l 'improviste, parce que ta Chenoupette est à faire peur ! Laisse-moi retirer mes bigoudis et me mettre un peu de poudre, et je suis à toi, tu entends, vilain voyou, à toi!...
— Prends ton temps, je ne suis pas pressé! Ainsi s'exprima Ferdinand. Ce fut la dernière
phrase qu'il prononça en ce lieu. Il passa dans sa chambre, refit sa valise avec rapidité, laissa en évidence sa carte cornée, chassa d'une claque le petit chien Trott qui devinait les choses et tentait de mordre la cheville de cet ancien ami transformé en ennemi. Et Ferdinand s'en fut. Il ne penserait plus jamais à cette idylle sans qu'un relent de fromage Billeraie vînt
s'ajouter à son souvenir. Mlle Radelinot s'efforcerait en vain de redevenir plus Chenoupette que jamais. Il était libre...
Et, libre, M. Aguilanneuf s'en fut sur les boulevards, à cet endroit où stationnent de superbes taxis que l'on peut louer pour la journée en s 'offrant 1 illusion du grand luxe. Ces voitures étincelantes à l'extérieur ont, à l'intérieur, des coussins de soie crème, des stores de boudoirs galants et des cornets de cristal ornés de roses artificielles. Ainsi, il y a une vingtaine d'années, les dandies au rabais louaient non loin de là des victorias dont les cochers arboraient des culotles de peau et des bottes molles et dont les chevaux — un peu fatigués — portaient des bleuets au frontail.
M. Aguilanneuf choisit l'auto la plus éblouissante, la plus fracassante. « Encore un nouveau riche qui part en bonne fortune », pensa le chauffeur.
— Vous m'arrêterez dans une chemiserie!
commanda Ferdinand.
Et il sortit, ganté de blanc, de la chemiserie.
— Ouvrez la voiture.
— C'est qu'il tombe de la bruine.
— Ouvrez! Vous aurez un "bon pourboire. Je sais ce que c'est : j'ai eu quatre autos à moi.
« Qu'il dit! pensa le chauffeur. Il doit aller à une noce, avec ses gants blancs ! »
— Vous me gardez, patron ?
— Jusqu'à ce soir.
La fin d'un mauvais rêve. En retrouvant l'élasticité des coussins, la supériorité de l'homme
en voiture sur l'homme qûî va a pied ou qui court après les autobus, M. Aguilanneuf s'imagina retrouver le luxe perdu : « Chenoupette ne me portait pas bonheur. » Bien entendu, Mme Aguilanneuf était à sa fenêtre. Rien ne l'étonnait de Ferdinand. Il revenait ainsi qu'elle l'avait prévu : ganté de frais comme aux jours de sa prospérité et dans une automobile. Jamais princesse assistant de son donjon au retour du bien- aimé couvert de lauriers de la victoire ne fut aussi délicieusement émue que la pauvre femme assistant à la rentrée triomphale de son héros. Elle voulut descendre^ courir dans la rue. Ses jambes lui refusèrent tout service. Elle put simplement balbutier à l'humble bonne qui la servait :
— Marie, courez ouvrir... C'est Monsieur!... Ah ! mon Dieu ! ça sent le chou-fleur du déjeuner... Et Monsieur a horreur de ça!...
Mais Monsieur ne parut pas affecté désagréablement. Sa vanité fut satisfaite. Il ouvrit les bras, magnanime, comme s'il pardonnait
— Ah ! je le savais bien ! je le savais bien ! hoquetait Eugénie.
— Pas de questions! intima M. Aguilanneuf que les questions eussent embarrassé. Me voilà. Te voilà. Tout est bien. Un peu pâlotte...
— Ah! je le savais bien, Ferdinand...
— Oui, oui... Habille-toi. A demain les affaires sérieuses. J'ai ma voiture en bas.
— Ta voiture !
— Nous nous promènerons et nous irons dîner au restaurant.
Mme Aguilanneuf baisa la main gantée. Elle était comme ïolle. Elle ne savait plus au juste ce qu'elle disait :
— J'ai eu raison de ne pas les écouter!
— De ne pas écouter qui ?
— Les méchants... Où est mon chapeau?... Tu 6eras indulgent, mon ami... Je n'ai qu'une bonne; elle est ahurie... elle n'a pas de style... c'est une fille de la campagne.
— "Ne médis pas de la campagne, émit gravement Aguilanneuf. Elle a du bon. A ce sujet, je te communiquerai mes intentions.
— Tout ce que tu voudras! clama Eugénie en un élan. Moi, tu sais, du pain et du fromage!...
A ce mot : « fromage », M. Aguilanneuf tiqua.
— Je ferai de l'élevage, continua-t-il. Adieu Paris! Paris n'est plus Paris!
Et il édicta, solennel :
— Paris est aux nouveaux riches, à des gens qui ont de quoi depuis un an!
— C'est vrai! approuva Mme Aguilanneuf.
— Là-bas, dans le silence, j'élaborerai les statuts de ma Ligue.
— Tu as une Ligue, maintenant ?
— Oui. La Ligue des contemporains.
— C 'est magnifique !
— Il s'agissait de réunir le plus de gens possible. Je crois que j'ai réussi.
— Je peux avoir mes défauts, mais j'ai toujours eu foi dans ton .génie, s'enthousiasma Mme Aguilanneuf. Les affaires ce sont des hauts
et des bas. Allez donc faire comprendre ça! Est-ce que je suis assez bien habillée ?
— Tu es superbe.
— Alors, Ferdinand, ton idée ?
Il en exposa les grandes lignes, tandis que l'auto gravissait les Champs-Elysées à la vitesse d'un vieillard asthmatique. Ferdinand pérorait. Eugénie écoutait la musique de sa voix plutôt qu'elle ne suivait le sens de ses paroles...
— Je me contente d'un million. Sur ce bénéfice net, il ne m'est pas défendu d'échafauder d'autres affaires, ni de profiter de certains tuyaux. >
— Mais cette fois, plus de palais, n'est-ce pas, Ferdinand ? A quoi bon ? Pour obliger des ingrats ? Mets-toi dans la tête qu'il n'y a que nous deux. Et je te défends bien de te surmener. Malandre me donnera deux ou trois tableaux par an.
— Ne prononce pas ce nom!
— Pour ce que ça lui coûte de peindre ces petites cochonneries qui valent maintenant une fortune! Il me doit bien quelques compensations. Repose-toi, mon chéri.
— J'ai mauvaise mine ?
— Tu as très mauvaise mine. Sais-tu ce que je voudrais ?
— Non.
— Que Malandre nous vît passer dans ta voiture... J'avais beau répéter que tu te relèverais en un clin d'osil, je ne rencontrais que des sceptiques. Un homme comme toi!...
— N'exagère pas, Eugénie. Et ne regarde pas à gauche.
— Pourquoi ?
— Un imbécile avec qui je suis en affaires et qui me fait des gestes furieux... J'ai envie de retirer mes gants blancs.
Le ciel resplendit, d'un bleu violent sur une mer calme. Il y a beaucoup de monde sur cette plage. Les petites tentes s'alignent, pressées les unes contre les autres. Un marchand passe, poussant une chanson innocente : « Le voilà le fabricant d' galettes! Le voilà pour la fête à papa ! » Des enfants jouent qui ont pris au soleil une couleur sauvage. A l'intérieur du casino, ce sont de vieux enfants qui jouent. Les uns suivent avec anxiété la course d'une boule dans une cuvette de bois : « L'as numéro un! Faites vos jeux^ messieurs ! Rien ne va plus ! » Les autres manipulent avec fièvre des cartes et des jetons. A côté, un professeur de « shimmy » donne à ses élèves de graves indications, tandis que retentit un piano inépuisable. Le ciel bleu entre partout, jusque dans les villas à l'intérieur desquelles se réfugient
les dames soucieuses de leur teint, jusque dans les hôtels où des messieurs cossus se plongent dans la lecture des bulletins financiers... Quelle douceur ! Et quel charme dans cette campagne normande toute proche et qui s'amuse "à envoyer parfois une bouffée de son parfum salubre parmi les autres parfums qui viennent des boîtes de poudre et des flacons onéreux. Des adolescents circulent sur la promenade, emportant sur le cadre de leur bicyclette de rieuses jeunes filles. Un simulacre de rapt qui précède quelques fiançailles... Des curieux allongés dans des fauteuils de paille regardent la foule.
— C'est bien mélangé! proteste une dame qui n'est elle-même qu'un affreux mélange d'ocre, de vermillon et de noir animal délayés sur un visage en ruine.
— Il faudrait, annonce un inquiétant étranger, mettre un tourniquet à l'entrée de la plage et faire payer un droit de dix mille francs.
— Au prix où est le homard ! vous en avez de gaies ! Et je vous demande un peu à quoi ça nous avancerait ?
— Ah ! ah ! voilà Spérande qui a attelé à sa petite voiture une chèvre, un mouton et un âne!
— Bravo!
— Et demain elle prendra son bain tout habillée !
— Tout habillée! Elle est 1res amusante!
— Elle se fait un peu remarquer...
— Et après ? Grâce à elle nous sommes au
spectacle et cela ne nous coûte pas un sou.
— Deux cents francs de pension seulement!
— Sans le vin.
— Buvez de l'eau minérale.
— Si vous croyez que je vais me gêner! Je bois de l'eau pure, de l'eau de la carafe.
— C'est vrai que les maîtres d'hôtel ont une liste des buveurs d'eau ?
— La liste noire!
— Ding!
— Pourquoi « ding » ?
— Une jolie femme.
— Ce n'est pas si rare! Vous n'avez pas besoin de l'annoncer à son de cloche.
— Eh! Eh!
— Qui est-ce ?
— Mme Jean Aubette.
— Née?
— Elle n'est pas née.
— Attendez donc : c'est la belle-fille d'Aguilanneuf.
— Ne plaisantez pas : un cerveau!
— Il est sur les œufs à ce qu'il paraît.
— Le roi des coquetiers...
— Et Mme Aubette est la fille de Roger-Sébastien Malandre.
— Fichtre !
— Qu'est-ce qu'il fait, votre Malandre ?
— Il fait dans les soixante-dix mille pour un paysage.
— J'ai acheté dix francs, l'autre jour ici, dans une vente aux enchères, un portrait de Prud'hon.
— Petite imprud'honte...
— Et signé!
— Axiome : quand il coûte dix francs, un portrait est toujours signé. :
— Pour en revenir à Mme Aubette...
— Elle s'appuie tendrement sur son jeune époux...
— Faut-il qu'elle ait des choses à se reprocher.
— Monsieur Frizier, vous êtes spirituel, je vous l'accorde, mais comme vous êtes sceptique! C'en est effrayant...
— Laissez-les donc s'aimer tranquillement : ils ne sont mariés que depuis un an, ces petits : ils ne font de mal à personne.
— Bien sûr! D'ailleurs^ M. Frizier a raison. Mme Jean Aubette a quelque chose à se reprocher.
— Quoi? Dites vite.
— Plus bas, alors ! Tout le monde n'a pas besoin d'entendre.
— Ça restera entre nous seize...
— Vous connaissez bien l'histoire.
— Non!
— Ma parole!
— Sans blagues? Comme tout s'oublie vite!... Eh bien! du temps où Mme Jean Aubette était Mlle Gilberte Malandre, il paraît que personne ne voulait la fréquenter.
— Bah!
— Kleptomane!
— Quelle horreur!
— Elle aurait chipé soixante mille francs dans un club...
— Et elle a l'air de rayonner...
— Inconscience !
— De qui tenez-vous ça ?
— De quelqu'un qui n'a pas vu la chose, mais qui la tient de la cousine d'un témoin.
— C'est pour ça qu'ils passent sans avoir l'air de connaître personne! Une brebis galeuse!...
— Devant les moutons de Panurge...