‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 20 sur 37 · SCÈNE VII VÉRONIQUE, LA SAUVIAT, DE GRANVILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII VÉRONIQUE, LA SAUVIAT, DE GRANVILLE

VÉRONIQUE

Monsieur de Granville...

DE GRANVILLE

Madame?

Asseyez-vous donc, je vous prie. J'espère que je ne vous ai pas blessé ? Je vous ai contredit, faible femme, sur des choses que je n'ai pas méditées. Il faut pardonner à mes pauvres nerfs, s'ils battent un peu la campagne. Je relève de maladie, vous savez... une chute, l'autre soir, chez ma mère... et un douloureux accident... J'avais l'espoir... oui... c'est cruel... Il faut donc beaucoup m'excuser... DE GRANVILLE, s'asseyant auprès d'elle.

Madame... quelle est la blessure qui résisterait à ce baume?... Vous m'avez surpris, je l'avoue, j'attendais en vous une alliée... Mais, dès que vous parlez sur ce ton... Vous savez bien que votre pouvoir est, sur moi, absolu, sans limites...

VÉRONIQUE

On dit cela ! Ce sont des formules...

DE GRANVILLE

Vous voulez m'offenser de nouveau?

VÉRONIQUE, le regardant bien en face.

Non. Vous éprouver.

DE GRANVILLE, SUrpriS,

Est-ce possible?

VÉRONIQUE

Oui.

DE GRANVILLE

Vous me comblez de bonheur !

Ne vous hâtez pas de le dire. Ce que je voudrais obtenir est pour vous un gros sacrifice. Le plus gros, je le crois... je le crains .. Car vous êtes surtout ambitieux...

DE GRANVILLE

Qu'est-ce donc? Quelle est cette énigme? Je suis passionnément intrigué. Que voulez-vous de moi ? dites-le... Il faudrait, pour que je le refuse... Quoi?

VÉRONIQUE

La vie de'ce pauvre garçon...

DE GRANVILLE, avec un sursaut.

Tascheron? [Véronique fait signe que oui.) Ce n'est pas sérieux!... Quel intérêt lui portez-vous?

VÉRONIQUE

Aucun intérêt personnel. Bien que je l'aie entrevu, autrefois... Il était ouvrier chez mon père... J'en ai gardé l'impression d'une nature droite et ardente, capable de mal et de bien... Mais je ne le connais

que fort peu... Non... Il s'agit d'un désir de femme, irrésistible et qu'on ne raisonne pas .. Comment vous le ferai-je comprendra ?..Wai perdu Tespoir d'un enfant, de créer une vie de moi-même... Je voudrais sauver une autre vie .. C'est, vous voyez, un instinct de mère... Par une coïncidence bizarre, c'est le soir, le soir même du crime, que j'ai eu ce triste accident... Cette rencontre, depuis lors, m'a hantée... J'y discerne un devoir, un appel... Il m'a semblé que ma souffrance devait servir à quelque chose... une rédemption, un rachat .. Ne croyez pas que je suis folle I... Vous êtes très forts et très sages, vous, les hommes, mais très durs... trop durs... Nos intuitions vous échappent... Tenez, vous savez ce' qu'on raconte de cette femme de Ponce-Pilate, qui, à cause d'un rêve nocturne, s'en vint l'implorer pour Jésus?... Oh 1 je sais, Tascheron est coupable... cette comparaison semble impie... Mais les plus indignes de nous, parla mort de notre Sauveur, ne sont-ils pas devenus des images de Dieu?... Cette femme de Pilate, c'est moi.... Ne repoussez pas ma supplique!... Ne soyez pas le mauvais juge... celui qui s'en lave les mains I...

DE GRANVILLE, après uYi sUence. "

Madame... En vérité, je rêve... C'est moi qui rêve^ en vous écoutant... Non q«e vous soyez la première qui m'ayez parlé de la sorte... Toutes les femmes de Limoges... C'est une immense épidémie!... Mais de vous, l'entendre devons... que je mets si haut, Ipin des autres !... Je veux attribuer cette erreur à votre état de maladie, et à votre excessif désir de relever

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toute infortune... Une fois redevenue vous-même, vous vous eu étonnerez, sans nul doute. ..

VÉRONIQUE

Vous refusez?

DE GRANVILLE

Je vous en prie... N'insistez pas... je vous en conjure... Demandez-moi toute autre chose...

VÉRONIQUE

Non ! C'est celle-là que je veux I

DE GRANVILLE, perdant patience.

Mais, madame, elle est impossible!... Ma propre volonté n'y peut rien... Je suis avocat général, obligé de sévir, coûte que coûte... Il s'agit d'un crime avéré, défini, réprimé par la loi : vol avec effraction, avec meurtre... Songez que ma réputation... Je ne peux pas risquer un scandale !

VÉRONIQUE

Vous pouvez faire vingt plaidoiries ! Si vous voulez qu'il soit coupable, au moins n'a-t-il rien prémédité... Cela, c'est l'évidence môme... Cela suffit à sauver sa tête... Comprenez donc bien que, s'il vit, il rendra l'argent... C'est certain... Ce sera pour vous un succès... Je vous demande sa vie seulement, sa vie... accordez-moi sa vie... Et quelque jour, bientôt peut-être, vous aurez la mienne en échange...

DE GRANVILLE

Madame I... vous me bouleversez I... Puis-je espérer?...

VÉRONIQUE

Ce que vous voudrez...

DE GRAN VILLE, après UYi Violent effort. Hé bien, nonl... Je ne veux pas vous devoir... devoir mon bonheur à ce pacte!... Il en serait empoisonné... Vous-même ne me pardonneriez pas, si j'avais la folie de vous croire... Non, non, non ! Ce n'est pas acceptable I

VÉRONIQUE

Ah I vous ne savez pas aimer I

DE GRANVILLE

Je ne m'appartiens pas, je vous le répète. {D'un ton plus confidentiel.) S'il faut que je vous dise tout, j'ai reçu des ordres d'en haut. Cette affaire est devenue politique. Elle a enflammé les factions. Les libéraux tiennent pour le prévenu, toutleur est prétexte à désordre. La Cour elle-même est intéressée au triomphe de la justice. Elle a daigné m'en faire instruire. Je ne suis plus que le bras, non la tête. La grâce que vous souhaitez, le roi seul pourrait l'accorder. Et il ne l'accorderait pas. Je suis un soldat à son poste. Je ne puis trahir ma consigne.

VÉRONIQUE

Et on appelle ça la Justice !

DE GRANVILLE

Oui, madame. Ce n'est pas ce qu'on pense. Mais c'est, tout de même, très grand.

VÉRONIQUE

C'est bien, monsieur. Partez, partez! Je neveux plus TOUS voir. {Elle lui montre la porte du geste.) DE GRANVILLE, interdit.

Mais, madame...

LA SAUVL^T, jetant son tricot.

Ne faites pas attention I C'est sa crise. Elle met tout le monde à la porte. Elle voulait me renvoyer, l'autre jour... {A Véronique^ qui tremble nerveusementy la tête cachée sous son châle.) Véronique, voyons, Véronique...

VÉRONIQUE

Maman, j'ai froid...

DE GRANVILLE

Je me retire... (// fait quelques pas vers la porte. Elle s'ouvre avant quilne V atteigne. Entrent monseigneur Dutheil et Grossetête.)

LA SAUVIAT, bas à Véronique.

Veux-tu que?...

VÉRONIQUE

Non, non... C'est passé... (Elle s'esta à présent^ dominée. Elle fait signe à de Granville qu'il reste. Elle tend la main à Vévêque.)

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