‹ La brebis perdue, pièce en trois actesChapitre 23 sur 37 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

Les Mémks, LE CURÉ BONNET.

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Asseyez-vous, monsieur Bonnet. Vous semblez brisé. Cela se conçoit.

MONSIEUR BONNET

Je puis m'en dispenser, Monseigneur. (// s'appuie de la main sur une chaise.)

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Quelle nouvelle nous apportez-vous ? Vous sortez de la prison, je le sais. Vous êtes chez Madame Graslin. Vous pouvez parler librement.

MONSIEUR BONNET

Jean-François a tout avoué, Monseigneur, il m'a autorisé à le dire, et il s'est repenti.

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Est-ce possible? Dieu soit loué!... Lui avez-vous donné l'absolution?

MONSIEUR BONNET

Oui, Monseigneur. Il la méritait.

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Quelle victoire, messieurs, pour l'Eglise!... Curé Bonnet, vous faites, vraiment, des prodiges.

MONSIEUR BONNET

Ce n'est pas moi, c'est Dieu, Monseigneur. Et son instrument, dans cette occasion, fut surtout mademoiselle Denise... Voyez- vous, une enfant innocente a des accents qui bouleversent le cœur. Ce Jean- François n'est pas un monstre. Je dirai même : ce n'est pas un méchant. C'est une âme tendre et meurtrie, qu'une horrible passion emporta... J'ai pleuré, lui aussi... voilà tout... Il n'y a, là-dedans, nul prodige. {L'évêque regarde Grossetête, qui fait un signe d'assentiment.)

DE GRANVILLE

Puis-je me permettre. Monseigneur, de poser une question à monsieur Bonnet?

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Si VOUS le désirez, monsieur de Granville. {Au curé Bonnet ) Monsieur de Granville est magistrat. C'est lui qui a instruit l'affaire.

DE GRANVILLE

Non pas ; mais qui doit requérir L'accusé, monsieur l'abbé, s'est-il simplement reconnu coupable,

OU bien vous a-t-il relaté toutes les circonstances du crime?

MONSIEUR BONNET

Je pense qu'il m'a tout dit, monsieur. Il me l'a juré, je le crois.

DE G BANVILLE

Vous savez où l'argent est caché?

MONSIEUR BONNET

Non. Mais je sais qu'il sera rendu. Jean-François s'y est engagé.

DE GRANVILLE

Comment?

Par un intermédiaire.

DE GRANVILLE

Lequel?

MONSIEUR BONNET

Il ne me l'a pas dit.

DE GRANVILLE

Et quand cela?

MONSIEUR BONNET

Le plus tôt possible. Quand ce sera sans danger pour personne.

DE GRANVILLE

Je vous entends. C'est quelque chose... mais ce n'est pas ce qu'il nous faut. A-t-il dit le nom de sa complice?

MONSIEUR BONNET

Monsieur...

DE GRANVILLE

C'est le point essentiel. J'y insiste. Vous l'a-t-il dit ?

MONSIEUR BONNET

Je ne puis, sur ce point, vous répondre. C'est le secret de la confession.

DE GRANVJLLE, se toumanl vers Vévêque.

Monseigneur...

MONSEIGNEUR DUTHEIL, qul prisait.

Monsieur Bonnet vous dit vrai.

DE GRANVILLE

C'est possible. Mais vous êtes son chef, et...

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Oh ! je suis, ici, sans pouvoir, comme Notre Saint- Père lui-même. Les droits du pénitent sont sacrés.

DE GRANVILLE

Du moins, monsieur Bonnet pourrait-il faire usage de sa merveilleuse influence pour le décider à parler, à nous faire, à nous, ses aveux...

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Il le peut, en effet, s'il le souhaite.

DE GRANVILLE

Je vous supplie de l'en convaincre, au nom des plus hauts intérêts. {Un temps.)

MONSEIGNEUR DUTHEIL

Je n'entends donner aucun ordre. J'octroie une permission, voilà tout. Mon cher abbé, vous avez entendu la requête de monsieur de Granville. Vous êtes libre d'y accéder, ou de l'écarter, à votre choix. Ne consultez que votre conscience.

MONSIEUR BONNET

Monseigneur, ce n'est pas mon office. Je souhaiterais en rester là.

Monsieur Tabbé!...

MONSEIGNEUR DUTHEIL

C'est votre droit.

MONSIEUR BONNET

Je crois que c'est mon devoir, Monseigneur. Ce pauvre enfant n'eût point parlé, s'il eût vu derrière moi quelqu'un d'autre... C'est au prêtre qu'il s'est abandonné, presque à l'ami, pourrais-je dire Je ne trahirai pas sa confiance.

DE GRANVILLE

Songez, monsieur l'abbé, que le prévenu juge mal son propre intérêt... Un aveu de sa part, malgré tout...

GROSSETÉTE

De l'échafaud aux travaux forcés, il y a cependant une nuance!

MONSIEUR BONNET

Je ne sais trop lequel des deux est le pire. Je connais, j'ai dans ma paroisse un ancien forçat. La narration qu'il m'a faite me donne à penser que le bagne est souvent plus affreux que la mort. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je suis venu ici pour sauver une âme, sur votre désir, Monseigneur. Je la crois en état, désormais, d'affronter le Souverain Juge. Ma" mission est donc terminée. {Monseigneur Dulheil fait un signe de tête.)

DE GRANViLLEi dvec une rage froide.

C'est bien! Je remplirai la mienne.

Puis-je me retirer, Monseigneur? Je suis épuisé de fatigue.

MONSEIGNEUR DUTHEIL, se levant.

Mais nous nous retirons avec vous... Madame Graslin, elle aussi, doit avoir besoin de repos... {Tous se lèvent et prennent congés dans un silence solennel. Véronique tend les bras vers Vahbé Bonnet^ demeuré le dernier dans la pièce. Il la regarde avec pitié, et sort lentement.)

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