SCÈNE IX Les Mêmes. L'ABBÉ GABRIEL
MONSEIGNEUR DUTUEIL
Vous venez de Montégnac, abbé Gabriel... Rame-» nez-vous le curé Bonnet?
l'abbé GABRIEL
Oui, Monseigneur, oui. Non sans peine I Ce saint homme est d'une telle modestie, et, malgré sa robuste apparence, d'un tempérament si nerveux!... Il est presque tombé en syncope, ses jambes refusaientde leservir,quandjelui a,i communiqué le désir de Votre Grandeur. Le village de Montégnac offrait du reste, à ce moment-là, le plus saisissant desspectacles. Tous cespaysans, tête nue, étaient rassemblés en plein air, et priaient pour le meurtrier. Au centre, la famille Tascheron en deuil se distinguait par son désespoir. La cloche de Féglise sonnait. On eût dit un tableau primitif... J'ai fait comprendre à monsieur Bonnet qu'une conversion éclatante devait couronner ce miracle. Il s'est rendu à mes raisons. Je l'ai ramené dans ma chaise de poste.
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Bien, bien. Je n'attendais pas moins de vos talents diplomatiques. Où est monsieur Bonnet? à l'évêché?
l'abbé GABRIEL
Non, Monseigneur, à la prison. Il a souhaité s'y rendre de suite. Il amenait avec lui une jeune fille, Denise, la sœur de Jean-François, une créature charmante. Je les ai moi-même accompagnés jusqu'à la porte de la cellule. A notre aspect, cette bête fauve a voulu se dresser pour rugir. Mais, en les reconnaissant mieux, un changement s'est fait en lui. Il a soudain baissé la tête. Des larmes ont brillé dans ses yeux. Il a dit à mi-voix: « Les canailles I C'est cela qu'ils me réservaient... » Je n'en ai pas entendu davantage.
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Tout cela me parait d'assez bon augure. Cette jeune fille, excellente idée I
GROSSETÊTE
Je ne voudrais pas vous contredire. Mais j'ai bien observé ce garçon. Il n'est pas insensible, soit. Il m'étonnerait que rien au monde pût détendre sa volonté.
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Le curé Bonnet, cher monsieur, puise sa force hors du monde... J'ose croire que le prévenu parlera. Pour le reste, fions-nous à la grâce I
DE GRANVILLE
J'espère, s'il y a des aveux, que la justice en sera informée?
MONSEIGNEUR DUTUEIL
Ce sera un point à examiner.
DE GRANVILLE
Sans retard, Monseigneur, s'il vous plaît. Peut-être ignorez-vous que la Cour...
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Si, monsieur, je le sais, je le sais. Mais je me dois d'abord à l'Eglise. [Un temps.)
l'abbé GABRIEL
Je me suis permis, Monseigneur, de donner rendez-vous au curé Bonnet dans l'hôtel Graslin, ici même. Comme vous y tenez, en quelque sorte, votre quartier général...
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Abbé Gabriel, je vous prie !... Nous n'abusons pas, chère madame ?
VÉRONIQUE
Nullement, Monseigneur, au contraire... Alors, si Tascheron avoue, évitera-t-il l'échafaud?
Hélas!
MONSEIGNEUR DUTHEIL
Hélas I... Mais ceci n'est plus de ma compétence. (On se tourne vers de Granville.)
DE GRANVILLE, avec sécheresse.
Rien ne peut plus le sauver désormais... Même si nous découvrions sa complice...
VÉRONIQUE
Vous vous enlevez, en ce cas, votre seule chance de la connaître.
DE GRANVILLE
C'est ce que nous verrons I [Entre le curé Bonnet, Mouvement général.)
l'abbé GABRIEL
Le curé Bonnet, Monseigneur. {Le curé Bonnet s'incline devant Vévêque. Il regarde un instant Véronique^ soulevée et penchée vers lui. Il est pâle et à Vair très ému, et presque près de défaillir. Il y a un instant de silence.)