SCÈNE PREMIÈRE LA SAUVIAT, VÉRONIQUE
LA SAUVIAT, se levant, plie son tricot. Allons, il faut que je m'en aille...
VÉRONIQUE, abaissant son livre.
Pourquoi? Tu n'as rien qui te presse.
LA SAUVIAT
Si fait ! C'est l'heure où Sauviat rentre. Il n'aime pas être seul, il s'ennuie.
VÉRONIQUE
Heureusement que je ne suis pas comme lui...
LA SAUVIAT
Toi, ce n'est pas la même chose... dans ce palais!... et tout le beau monde qui va venir te voir tout à l'heure... tu n'as pas de quoi t'ennuyer.
VÉRONIQUE
Non, maman. Tu as bien raison. Je n'ai pas de quoi... Au revoir.
LA SAUVIAT
Voilà encore ta figure qui tourne... je n'aime pas ça... Véronique!
VÉRONIQUE
Hé bien?
LA SAUVIAT
Il y a des moments où je me figure que tu nous en veux, oui, tu nous en veux, à nous autres marchands de ferraille, de t'avoir mariée à Graslin... Je le dis, des fois, à Sauviat. Il crie alors que je suis folle... Cette idée, vois-tu, me travaille... C'était pour ton bonheur, pourtant. .. le plus riche banquier de la ville!
VÉRONIQUE
Je le sais. Je ne vous en veux pas. \ous m'avez donné, en effet, ce que vous rêviez de plus beau : un palais, comme tu dis, la fortune... Vous vous êtes trompés, voilà tout. La fortune ne fait pas le bonheur...
LA SAUVIAT
C'est ce que je disais à Sauviat, quand il a mis son habit marron pour aller voir Graslin, ce dimanche...
LA BREBIS PERDÙt: 9
Ça, un homme ne peut pas lé comprendre... surtout quand il est Auvergnat!
VÉRONIOUÉ
On a tort de changer de milieu. Un brave homme d'ouvrier, comme vous, aurait bien mieux fait mon affaire.
LA SAUVIAT
Tu crois ça ! Tu n'aurais jamais pu! . .. Tu oublies, ma pauvre petite, que tu n'as jamais travaillé. Même chez nous, à la maison, tu avais toujours le nez dans tes livres. Nous t'avons éduquée comme une demoiselle. Regarde tes mains, et les miennes... Alors... On ne peut pas tout avoir!... Heureuse! est-ce que je l'ai été, dans ma pauvre chienne de vie, moi qui n'ai mangé de la viande qu'aux jours de fêtes carillonnées?... Seulement, je n'y ai pas pensé. Toi, tu as trop de temps, c'est ton mal...
VÉRONIQUE
Oui, j'ai trop de temps, c'est possible. Tu le comprends, c'est quelque chose... D'où te viennent ces idées-là ?
LA SAUVIAT
Va, la Sauviat n'est pas aveugle ! J'ai beau être une paysanne, et toi la première de Limoges, après tout, c'est moi qui t'ai faite... Je remarque, je vois bien des choses... que tu ne dis pas, même aux prêtres...
VÉRONIQUE
Si tu les vois, tais-toi!... Tais-toi... Et plains-moi, elles ne sont pas gaies I
LA S AU VI AT
Véronique!... est-ce que?...
VÉRONIQUE
Non, tais-toi. Ça ne soulage pas de parler. Plus tard, pas ce soir... laisse-moi... L'heure de mes visites approche.
LA SAUVIAT
Je m'en vais... prier le bon Dieu qu'il te garde de la perdition I [Elle sort en hochant la tête,)
VÉRONIQUE, seule.
Le bon Dieu, je l'ai prié, moi aussi ; comme son fils, je puis lui dire : Mon père, vous m'avez abandonnée... [Elle reprend sa lecture. On frappe à la porte de gauche.)