SCÈNE II GRASLIN, VÉRONIQUE
VÉRONIQUE
Entrez! (Entre Pierre Graslin.) Comment, monsieur Graslin, c'est vous!
GRASLIN, un peu embarrassé.
Hé oui, Véronique, c'est moi...
VÉRONIQUE
Depuis quand, s'il vous plaît, frappez-vous à la porte de votre femme ?
LA BREBIS PERDUE il
GRASLIN
Je frappe... Ce soir, j'ai frappé... pour savoir si vous étiez seule... C'est votre jour de réception... Fait comme je suis, je ne tiens pas... (// se regarde devant la glace. Il est, en effet, sordide et crasseux.)
VÉRONIQUE
Vous déplaît-il que je reçoive ?
GRASLIN
Aucunement ! Comme vous le faites... sans train de maison, sans domestiques, sans rafraîchissements, c'est parfait ! Ça peut même, à l'occasion, m'être utile: un banquier, un magistrat, un évêque, ce sont de bonnes relations. Tout sert, quand on sait s'en servir... Je ne vous reproche rien, Véronique. Vous êtes le modèle des femmes, le modèle... je le dis à chacun.
VÉRONIQUE
Est-ce donc pour me le dire â moi que vous avez quitté vos affaires ?
GRASLIN
Non... non. C'est que j'ai retrouvé, dans un tiroir de votre bureau, cet argent... (// lire de sa poche un sac d'écus.) Il vous est inutile, vous ne l'avez pas dépensé. Je ne vous sers plus de pension, je paie vos mémoires moi-même. Nous avons vendu nos chevaux, congédié ce jardinier imbécile, et je règle la cuisinière. Vous n'avez donc besoin de rien... Mais je n'ai pas voulu le reprendre, sans vous prévenir... C'est pourquoi...
VÉRONIQUE
Je vous remercie de votre attention. Cet argent
Iî2 LA HREBIS PERDUE
était pour mes pauvres. Je Tavais économisé sur les notes de ma toilette. Il m'était plus utile qu'à vous.
GRASLIN
Ah! vos pauvres, vos pauvres, vos pauvres!... En vérité, c'est la seule chicane... Vous ne vous occupez que drs pauvres!
VÉRONIQUE
Distraction, il me semble, innocente...
GRASLTN
Elle coûte beaucoup d'argent! Si vous écoutiez votre cœur, vous donneriez tout, ma parole...
VÉRONIQUE
Peut-être. Mais je ne l'écoute pas.
GRASLIN
Vous l'écoutez trop, beaucoup trop! Je n'ai pas assez de fortune... De bonnes paroles ne peuventelles suffire? Voyons, laissez-moi cet argent... VÉRONIQUE, reprenant son livre.
Soit! gardez-le, et n'en parlons plus... GRASLIN, se dandinant sur place.
Vous êtes une bonne femme, Véronique... Je ne veux pas que vous me preniez pour un ladre. S'il vous faut, par exemple, un écu ?...
VÉRONIQUE
Non, cela vous ferait trop de peine...
GRASLIN
A votre aise... (// remonte vers le fond.)
VÉRONIQUE
Monterez- vous, ce soir, pour dîner?
LA RREHtS PERDUE 13
GRASLIN
Ma foi, si vous le permettez, je mangerai dans mon bureau. J'ai un coup de collier assez rude : cette fabrique que j'ai reprise — où j'ai mis votre père, vous saveZi II faut tout vérifier par soi-même, ou l'on est volé comme un sot... Javâlerai un morceau sur le pouce.
VÉRONIQUE
Comme vous voudrez. Ce n'est pas bon pour votre santé.
GRASLIN, nouveau coup d'œil sur la glace.
Oui, ma dartre?... Il faut souffrir pour être riche, comme pour être beau, voyez-vous! Seulement, la richesse, ça dure.. . Et comme, en bon mari que je suis, je n'aspire plus aux conquêtes... (// veut embrasser Véronique.)
VÉRONIQUE. Nerveusement, se levant.
Ah! non, pas cela, je vous prie!
GRASLIN
C'est bon, c'est bon... (Tombant en arrêt devant urr bouquet magnifique, avec une anxiété soudaine.) D'où vient ce bouquet, s'il vous plaît?
VÉRONIQUE
Un envoi de monsieur Grossetête.
GRASLIN
Ahl j'ai eu peur! des fleurs aussi rares... Il y en a au moins pour cinq livres... et elles reviennent encore plus cher, puisqu'il les fait pousser luimême. Je m'étonne, avec de tels goûts, que Grossetête ait fait sa fortune. Il se ruinera dans les fleurs...
VÉRONIQUE
C'est son seul plaisir... Il est vieux...
GRASLIN
Et après?... On amasse à tout âge. Mais j'entends venir, je vous laisse. (// sort. Véronique se rassied, lève les yeux au ciel en signe d'impatience, et feint de reprendre son livre. En réalité, elle songe. Entre le banquier Grossetête, vieillard d'aspect aimable et fin. Il s'approche de Véronique et lui baise la main galamment.)