LE MIROIR D'ARGENT
3 janvier.
Cette affaire des comptes de White et Wotherspoon me promet un labeur formidable. Vingt gros registres à éplucher. Et pas moyen de m’associer personne. C’est la première fois qu’on me remet une affaire de cette importance : à moi de m'en montrer digne. Mais il faut que je m’arrange de manière que les hommes de loi aient mes conclusions assez tôt avant le procès. Johnson disait ce matin que, pour le 20 du mois, je devrais avoir ; posé mon dernier chiffre. J’y parviendrai si l’effort n’excède pas ce que peuvent fournir le cerveau et les nerfs d’un homme. Cela suppose deux séances quotidiennes, l’une de dix heures du matin à cinq heures du soir, l’autre de huit heures du soir à une heure environ du matin. Une vie d’expert comptable a ses drames : quand, dans la paix des premières heures, alors que tout repose, je cherche, de colonne en colonne, des chiffres dont l’absence constatée fera d’un respectable alderman un vulgaire malfaiteur, je songe qu'après tout il y a des métiers plus prosaïques.
C’est lundi que je tombai sur la piste du premier détournement. Jamais chasseur n’eut un frisson plus agréable en relevant la trace de son gibier. Mais je considère ces vingt registres, et je pense à la jungle où je vais devoir relancer le mien avant que de l’abattre. Rude entreprise, en même temps que sport rare. Je vis une fois mon personnage dans un dîner de la Cité. Son visage bouffi et rouge luisait au-
dessus d’une serviette blanche. Il regardait le petit homme pâle au bout de la table. Il fût devenu pâle comme moi s’il avait prévu la besogne qu’il me donnerait un jour.
6 janvier.
Voilà bien les médecins, qui vous prescrivent le repos quand il n’en saurait être question ! Les imbéciles ! Autant commander à un homme de se tenir tranquille lorsqu'une bande de loups hurle à ses trousses ! Ou j'arrêterai mes chiffres à date fixe, ou je perdrai la chance unique de ma carrière. Me reposer ? Allons donc ! Je me donnerai une semaine de congé après le procès.
Sans doute je fus un sot moi-même d’aller chez le docteur. Mais quand je travaille seul, la nuit, tous mes nerfs se tendent. Ce n’est pas de la souffrance, non ; seulement une espèce de trop-plein sous le crâne et des brouillards passagers devant les yeux. Je croyais que du bromure, ou du chloral, ou quelque drogue de ce genre, m’aurait fait du bien. Quant à interrompre mon travail, la seule idée en est absurde. J’éprouve l’espèce de malaise qui suit d'ordinaire une longue course : on commence par se sentir étrange, puis le cœur bat avec force, les poumons halètent. Pour peu qu’on ait le courage de continuer, cela passe très vite. Je m'’obstine à l’ouvrage, et j'attends que cela passe. Si cela ne passe pas, je m’obstine encore. Deux registres sont faits. J’ai déjà attaqué le troisième. Le coquin dissimulait bien ses vols, mais n'empêche que je les découvre.
9 janvier.
Je ne pensais pas retourner chez le médecin. J’ai dû m’y résoudre. « Vous vous surmenez. Vous risquez l’épuisement
nerveux et compromettez votre santé. » Voilà ce qu’il m’a déclaré sans ambages. N'importe, je persiste. J’accepte le risque. Tant que je tiendrai sur une chaise, tant que la plume ne m’échappera pas des doigts, je pourchasserai ma canaille.
Au fait, ce serait ici la place de conter l'incident bizarre qui m'a ramené chez le docteur. Je désire garder un souvenir exact de mes troubles. Outre, en effet, qu’ils ont assez d'intérêt en soi pour prêter, selon l’expression du docteur, à «une curieuse étude psycho-physiologique », j'ai la conviction qu’une fois que j’en serai débarrassé ils me sembleront quelque chose d’incertain et d’irréel, comme ces rêves qu’on fait entre le sommeil et l’état de veille. C’est pourquoi je veux les noter dans leur fraîcheur, ne fût-ce que pour sortir un peu de mes interminables chiffres.
J’ai dans ma chambre un vieux miroir encadré d’argent. Il me vient d’un ami qui avait du goût pour les antiquités et qui, je crois, l’acheta dans une vente, sans rien savoir de sa provenance. C’est un objet d'assez grandes dimensions : deux pieds de haut sur trois de large. Tandis que j'écris, je l’aperçois, incliné au-dessus d’une commode. Le cadre est plat, large de trois pouces, et très vieux, beaucoup trop vieux pour que le poinçon ni aucune marque permette d’en déterminer l’âge. La glace déborde le cadre : taillée en biseau, elle a ce magnifique pouvoir de réflexion qu’on ne trouve, il me semble, qu’aux glaces très anciennes. On a, quand on s’y regarde, une impression de perspective que ne donne aucune glace moderne.
Le miroir est placé de telle sorte qu’assis à ma table, je n’y puis voir que le reflet des rideaux rouges de la fenêtre. Mais il m’arriva cette nuit une chose singulière. J’avais travaillé quelques heures, en me faisant vraiment violence, et
malgré ces continuels brouiïllards de la vue dont j’ai parlé. Je devais, à chaque instant, m’arrêter pour me frotter les yeux. Dans un de ces arrêts, je regardai fortuitement le miroir. Il avait un aspect très insolite. Les rideaux rouges qui auraient dû s’y refléter ne s’y trouvaient plus ; la glace semblait voilée d’un nuage, non pas à la surface, qui luisait comme de l’acier, mais en profondeur, dans la matière même. Cette opacité, tandis que je l’observais, sembla rouler lentement d’un côté à l’autre ; puis, une épaisse vapeur blanche se mit à tourner en lourdes spirales. Cela était si réel, si solide, et j'avais tellement ma raison, qu’il me souvient que je me tournai, certain que le feu avait pris aux rideaux. Mais une tranquillité de mort régnait dans la chambre ; nul bruit ne se faisait entendre, que le tic-tac de l’horloge ; nul mouvement ne se manifestait, que la lente giration de cette étrange vapeur cotonneuse au cœur de la glace. Alors, comme je continuais de l’observer, cette vapeur, cette fumée, ce nuage, appelez cela comme vous voudrez, — parut se condenser sur deux points tout à fait proches ; et je vis, avec plus de curiosité que de frayeur, deux yeux regarder dans la chambre. La tête, qui était celle d’une femme, à en juger par la chevelure, ne se dessinait qu’en lignes imprécises. Seuls, les yeux étaient très distincts, des yeux noirs, lumineux, émus, passionnés, et pleins de fureur ou d’horreur, je ne saurais dire. Jamais, à mon souvenir, des yeux ne brüûlèrent d’une vie si intense. Ils ne se fixaient pas sur moi, mais regardaient dans la chambre. Je me levai, passai la main sur mon front, fis un violent effort pour me reconnaître : l’obscure tête s’effaça dans l’opacité générale ; le miroir s’éclaircit lentement ; et les rideaux rouges y reparurent.
Sans doute un sceptique prétendrait que je m'étais endormi sur mes livres et que je rêvais. En réalité, je n’ai jamais été plus éveillé. Tout en considérant le phénomène, j’en rai-
sonnais ; je me rendais compte qu'il se réduisait à une impression subjective, qu’il était une chimère engendrée par un certain état nerveux, consécutive à la fatigue et à l’insomnie. Mais d’où vient qu’elle affectât cette forme particulière ? Qui est cette femme ? Quelle émotion terrible lisais-je dans ses admirables yeux noirs ? Voilà qu’ils se mettent, ces yeux, entre mon ouvrage et moi. Pour la première fois, j'ai fait moins que ma tâche quotidienne. C’est peut-être pourquoi je n’éprouve rien d’anormal ce soir. Je veillerai demain, quoi qu’il arrive.
11 janvier.
Tout va bien. Mon travail progresse. Maille par maille, je noue le filet autour de mon homme. Mais il rirait le dernier si mes nerfs venaient à céder. Le miroir me fait l’effet d’un baromètre marquant chez moi la pression cérébrale. J’ai remarqué qu'il se voilait chaque soir avant que j’eusse rempli la mesure de travail que je me suis imposée.
Le docteur Sinclair, qui m’a tant soit peu l’air d’un psychiatre, a trouvé un intérêt si vif à mon récit qu’il a voulu, tantôt, venir donner un coup d’œil au miroir. Je m'étais aperçu qu’il y avait, au dos du cadre d’argent, une inscription, quelques mots d’une vieille écriture à peine déchiffrable. Il examina l'inscription à la loupe, mais sans en rien tirer. « Sanc. X. Pal. » : c’est tout ce qu’en fin de compte il parvint à lire. Il me conseilla de transporter le miroir dans une autre chambre. D'ailleurs, quoi que j’y puisse voir, tout se résume, pour lui, à un phénomène symptomatique, dangereux seulement dans son principe. Ce que je devrais mettre de côté, ce n’est pas le miroir d’argent, mais, si je le pouvais, les vingt registres. Me voici au huitième. J’avance.
13 janvier.
En somme, j'aurais peut-être dû éloigner le miroir. Il m'est arrivé cette nuit quelque chose d’extraordinaire, un fait si curieux et si mystérieux que je tiens à le consigner tout de suite. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Il était, je suppose, environ une heure du matin. J’avais clos mes livres et, rompu de fatigue, je me disposais à regagner mon lit, quand, devant moi, j’aperçus la femme. Sans doute avais-je laissé passer sans y prendre garde la période de brouillard et d’évolution. La femme, donc, était là, belle de passion et de détresse, et se découpant comme si elle eût été de chair. L’image, quoique petite, avait une telle netteté que chaque trait du visage, chaque détail du vêtement me restent gravés dans la mémoire. Elle occupe l’extrémité gauche du miroir. Une silhouette confuse se tapit contre la femme, je crois discerner un homme ; derrière eux, dans un nuage, il y a d’autres formes, des formes qui bougent. Ce n’est pas un simple tableau que je contemple : c’est une scène vivante, un drame réel. La femme se pelotonne et tremble. L’homme, à côté d’elle, s'écroule. Les formes en mouvement font des gestes brusques. La curiosité chez moi étouffe la crainte. C’est affolant d’en voir tant et si peu.
Je décrirais la femme jusque dans le moindre détail. Elle est très belle, très jeune, pas plus de vingt-cinq ans, à ce qu’il me semble. Sa chevelure, d’un brun très riche, se nuance de châtain par endroits, et se dore presque aux pointes. Un petit bonnet de dentelle, bordé de perles, arrondi dans les angles, lui descend à plat sur le front. Le front est haut, trop haut peut-être pour la beauté parfaite : mais on ne le voudrait pas différent, car à la douceur de ce visage féminin il ajoute la force. Des sourcils très délicatement arqués surmontent de lourdes paupières, puis viennent d’admirables yeux, grands
et sombres, pleins d’une émotion qui toucherait au délire si la rage et l’effroi ne s’y heurtaient à la fierté d’une âme qui veut se commander encore. Les joues sont pâles, les lèvres blêmes, le menton délicieusement rond, comme la gorge. La femme est assise, penchée en avant sur son siège, et tendue, rigide, comme stupéfiée par la terreur. Elle porte un costume de velours noir ; un bijou rutile sur sa poitrine ; une croix d’or s’éteint dans l’ombre d’un pli. Oui, la voilà bien, telle que le vieux miroir d’argent la ressuscite. Quelle scène atroce a donc pu jadis s’imprimer là ? et de quelle manière, pour qu’un homme d’aujourd’hui, en y portant son attention, l'y retrouve après des siècles ?
Autre détail ; sur la jupe de velours noir, à gauche, il y avait une tache que je pris d’abord pour une informe bouffette de ruban blanc. Mais, comme je regardais plus fixement ou que la vision se définissait mieux, je découvris que c’était une main d'homme, contractée par le désespoir, et qui s’accrochait au vêtement dans une étreinte convulsive. Le reste de la figure écroulée demeuraïit vague ; maïs cette main vigoureuse se détachant en clair sur ce fond sombre prenait un sens tragique. L'homme a peur, affreusement peur. Je distingue cela aisément. D’où cette peur lui vient-elle ? Pourquoi s’agrippe-t-il à la robe de la femme ? C’est ce que m'expliquent les mouvements des personnages d’arrièreplan. Ils le menacent. Hypnotisé par le spectacle, oublieux de son rapport avec mes nerfs, je regardais, je regardais sans trêve, les yeux écarquillés, comme on regarde au théâtre. Mais je ne pus aller plus loin. Le brouillard s’épaissit. Il y eut des mouvements tumultueux où se brouillèrent toutes les figures. Et la glace reprit sa transparence.
Le docteur m’a conseillé un arrêt de vingt-quatre heures. Je puis me le permettre, ayant beaucoup avancé mon travail
ces jours-ci. Sans contredit, mes visions dépendent uniquement de mon état nerveux, car j’ai pu, ce soir, rester en vain pendant une heure devant le miroir. Un jour de repos a tout remis en ordre. Je me demande si j'aurai jamais le mot de l'énigme. J’ai, tantôt, examiné le miroir sous une bonne lumière, et j'ai fini par relever, en plus de la mystérieuse inscription « Sanc. X. Pal. », certains signes héraldiques très faiblement visibles sur l’argent du cadre. Ils doivent dater de fort longtemps, car ils sont presque effacés. J’ai cru reconnaître trois fers de lance, deux au-dessus, un au-dessous. Je les montrerai au docteur s’il vient me voir demain.
14 janvier.
Je me sens de nouveau très bien, en humeur d’aller sans arrêt jusqu’au bout de ma besogne. J’ai montré au docteur les empreintes sur le miroir : nous sommes d’accord, il s’agit d’armoiries. Tout ce que je lui ai dit l’a fort intéressé et il m’a questionné dans le plus grand détail. Cela m'amuse de le voir tiraillé par deux désirs contraires, à savoir que, d’une part, en tant que client, je sois débarrassé de mes troubles, et que, d'autre part, en tant que médium, - car il me considère comme tel, —- j’arrache au passé son mystère. Il me prêche toujours le repos, mais n’a pas trop regimbé quand je lui ai signifié que je n’en voulais plus entendre parler avant d’avoir vérifié mes dix derniers registres.
15 janvier.
Trois nuits sans incident. Mon repos d’un jour a porté ses fruits. Me voici aux trois quarts de mon travail. Mais il faut que j'avance à marches forcées. Les hommes de loi me talonnent. Ils ont besoin de leurs documents. Je leur en donnerai de reste. Il y a une centaine de comptes sur lesquels je
tiens mon homme. En démasquant l’astucieux et dangereux gredin, je tirerai quelque honneur de l’affaire. Comptes fictifs, faux bilans, dividendes prélevés sur le capital, pertes et frais d’exploitation dissimulés, fonds de caisse dilapidé.. c’est un record.
18 janvier.
Des maux de tête, des vertiges nerveux, des brouillards, des lourdeurs aux tempes.. tous les signes avertisseurs d’un désordre, qui n’a pas manqué de venir à son heure. Mon véritable ennui, au fond, ce n’est pas que la vision se soit reproduite, mais qu’elle ait pris fin sans s’être complétée.
Cette fois, pourtant, j'ai vu davantage. L’homme écroulé apparaissait aussi distinct que la dame à la jupe de laquelle il se cramponne. C’est un individu petit, au teint basané, à la barbe noire, en pointe. Il porte une robe de damas flottante et garnie de fourrure. Dans la couleur de son vêtement, le rouge domine. Quelle peur il a ! Il se ramasse sur lui-même, il frissonne, il lance des regards enflammés par-dessus son épaule. Sa main libre tient un petit couteau ; mais il tremble trop et il est trop plié pour en faire usage. Je commence à discerner vaguement les personnages d’arrière-plan. Des visages barbus et cruels émergent de la brume. Il y a là un être terrible, une sorte de squelette, avec des joues creuses et des yeux enfoncés dans leurs orbites. Lui aussi tient un couteau. À la droite de la femme se dresse un homme jeune, grand, aux cheveux couleur de lin, au visage dur et sombre. La femme et l’individu qui rampe à terre près d’elle lèvent sur lui des yeux suppliants. Il semble l’arbitre de leur sort. L’individu qui rampe se rapproche encore de la femme, et se blottit dans sa jupe. Le grand jeune homme, se penchant, veut l’arracher d’elle. La glace est redevenue limpide avant
que la vision m’ait mené plus loin. En saurai-je jamais le terme ? et le début ? Je suis sûr de ne rien imaginer. Ce drame s’est joué un jour quelque part, et ce vieux miroir l’a réfléchi. Mais quand ? Et à quelle place ?
20 janvier.
Mon travail s’achève. La tension de mon cerveau, l’intolérable fatigue que j’éprouve m’avertissent que quelque chose en moi va fléchir. Je touche aux limites du surmenage. Il faut que dans un suprême effort, cette nuit, avant de quitter ma chaise, je boucle le dernier registre et arrête mes conclusions. Je le veux. Je le veux.
7 février.
C’est fait. Mais quel événement, bon, Dieu ! Auraï-je encore la force de le raconter ?
J'écris ceci dans la maison de santé du docteur Sinclair. Les dernières lignes de mon journal datent de trois semaines. Dans la nuit du 20 janvier, mon système nerveux plia d’un seul coup. Je n’ai plus souvenir de rien jusqu’à la minute où, voici trois jours, je me trouvai dans ce lieu de repos. J’y puis reposer la conscience tranquille. Je n’ai succombé qu’une fois terminé ma tâche. Mes chiffres sont aux mains des solicitors. Ma chasse à l’homme est finie. Revenons à cette nuit décisive. Je m'étais juré d’arriver au bout. En vain, je me sentais la tête près d’éclater ; je m’acharnai si énergiquement à l’œuvre que je ne levai les yeux qu’au bas de la dernière colonne. Bel exemple d’empire sur soi-même : car je savais qu’il se passait dans le miroir des choses prodigieuses. Tous les nerfs de mon corps m'en informaient. Si je levais les yeux, c’en était fait de ma résolution. Je ne levai les yeux
qu'ayant clos définitivement mes registres. Alors, enfin, les tempes battantes, je jetai ma plume et regardai. Quel spectacle !
Le miroir, dans son cadre d’argent, rayonnait comme un théâtre où se déroule une pièce. À présent, il n’y traînait plus de brouillard. L’épuisement de mes nerfs enfantait cette clarté merveilleuse. Chaque trait, chaque geste prenait le relief de la vie. Et penser que moi, un comptable, le plus positif des êtres, assis, à bout de forces, là, devant les livres d’un banqueroutier, j'étais choisi entre tous les hommes pour contempler une pareille scène ! C’était toujours la même scène, avec les mêmes personnages ; mais le drame avait avancé d’un pas. Le grand jeune homme tenait la femme dans ses bras. On avait fait lâcher prise à l’individu qui étreignait la robe. Une douzaine de gens, barbus et de mine féroce, l’entouraient, le frappant de leurs couteaux. Ils semblaient le frapper tous à la fois ; je voyais leurs mains se lever et s’abaisser en cadence. Son sang ne coulait pas de ses blessures : il giclait ; il éclaboussait son vêtement rouge ; il jaillissait de partout ; et ce pourpre sur ce cramoisi donnait des tons de prune trop mûre ! Les coups redoublaient, et les jets de sang ! C’était horrible, horrible ! On traîna l’homme, de vive force, jusqu’à la porte. La femme le suivait des yeux, à demi tournée et la bouche ouverte. Je n’entendais pas un son, mais je connaissais qu’elle criait. Et alors, soit qu’une telle vision me torturât les nerfs, soit que, mon travail fini, tout ressort manquât désormais pour soutenir le poids d’un surmenage de plusieurs semaines, la chambre me parut danser autour de moi, le plancher s’enfoncer sous mes genoux, et je m'évanouis. Ma propriétaire me trouva, le lendemain matin, de bonne heure, étendu, inanimé, devant le miroir d'agent. Je ne l’ai d’ailleurs appris qu’il y a trois jours en m'éveillant chez le docteur.
9 février.
Aujourd’hui seulement j’ai tout raconté au docteur Sinclair, il ne m'avait pas encore permis d’aborder ce sujet. Il prêta une attention soutenue à mon récit. « Vous ne connaissez pas dans l’histoire, me dit-il, une scène fameuse avec laquelle s’identifie la vôtre ? » Il avait un soupçon dans les yeux en me demandant cela. Je lui avouai mon ignorance en histoire. « Et vous n’imaginez aucunement d’où a pu venir ce miroir, ni qui en a pu être propriétaire ? — Mais vous-même, questionnai-je, devinant chez lui une intention. — C’est incroyable, fit-il ; mais quelle autre explication s’impose ? Les scènes que vous me décrivez m'y faisaient déjà penser ; à présent, cela dépasse tout ce que l’on connaît en matière de coïncidence. Je vous apporterai des notes dans la soirée. »
Même jour, plus tard.
Il me quitte. Je voudrais rapporter fidèlement ses paroles. Il commença par mettre sur mon lit plusieurs bouquins poussiéreux.
— Voici, me dit-il, des livres que vous pourrez consulter à loisir. Et voici des notes dont vous pourrez vérifier l'exactitude. Pas de doute possible : vous avez vu l’assassinat de Rizzio par les nobles écossais, en présence de Marie Stuart, au mois de mars de 1566!. Votre description de la femme est très juste. Le front haut, les paupières lourdes, la
1 Rizzio, bouffon de Marie Stuart, avait pris un tel ascendant sur la reine, qu’elle avait fait de lui son secrétaire et son conseiller et qu’il avait en tout temps libre accès chez elle.
grande beauté, cela fait une combinaison difficilement applicable à deux femmes. Le grand jeune homme, c’est l’époux de la reine, Darnley. Rizzio, lui, portait, dit la chronique, un peignoir de damas garni de fourrure et des chausses de velours roussâtre. Accroché d’une main à la robe de Marie, il tenait de l’autre une dague. Enfin, votre individu à l’air féroce et aux yeux creux, c’est Ruthven, qui relevait de maladie. Chaque détail concorde.
— Mais, demandaïi-je interdit, qu'est-ce qui m’a désigné, moi spécialement, entre tous les hommes, pour recevoir la vision ?
— Le fait que, pour la recevoir, vous étiez dans les conditions mentales requises, et qu’un hasard avait mis en votre possession le miroir qui devait vous la procurer.
— Le miroir ? Vous croyez, alors, que c’était le miroir de Marie et qu’il se trouvait dans la chambre lors du meurtre ?
— J’en ai la conviction. Marie Stuart avait été reine de France. Elle devait avoir ses objets personnels timbrés aux armes royales. Ce que vous preniez pour trois fers de lance, c'était, en réalité, les lys de France.
— Et l'inscription ?
— «Sanc. X. Pal.?» Vous pouvez l'expliquer par: « Sanctæ Crucis Palatium ». Quelqu'un a noté la provenance du miroir. Il appartenait au palais de la Sainte-Croix.
— Holyrood ?? m’écriai-je.
2 Holyrood, ou Palais de la Sainte-Croix, résidence des rois d'Écosse.
— Précisément. Votre miroir appartenait à Holyrood. Vous venez d’avoir un accident d’une nature très singulière. Vous vous en tirez sans dommage. J’espère que vous ne vous mettrez pas dans le cas d’en provoquer le retour.