‹ la breche au monstre Arthur conan DoyleChapitre 4 sur 12 · FORTUNE DE MER · texte numérisé non relu

FORTUNE DE MER

Sharkey, l’abominable Sharkey, avait repris la mer. Après avoir écumé deux ans la côte de Coromandel, sa barque de mort, l’Heureuse Délivrance, rôdait au large de l'Amérique espagnole ; pêcheurs ou marchands, les navires fuyaient quand sa voilure rapiécée montait, menaçante, pardessus le cercle violet de la Mer des Tropiques.

Comme les oiseaux se blottissent quand le faucon s’abat dans un champ, comme le peuple de la jungle rampe sur le sol et frissonne en entendant le rugissement du tigre, ainsi, à bord de tous les navires, depuis ceux de Nantucket, chasseurs de baleines, jusqu’à ceux de Charleston, transporteurs de tabac, et depuis ceux de Cadix, chargés de denrées d’Espagne, jusqu’à ceux qui vont vendre le sucre des Antilles, le saisissement fut grand quand on sut que le terrible pirate s’était encore déchaîné sur l’océan.

Quelques-uns bordaïent la côte, prêts à chercher refuge dans le port le plus voisin ; d’autres se tenaient très loin des grandes routes commerciales ; il n’en était pas de si audacieux qui ne se sentissent soulagés quand ils avaient mis cargaison et passagers sous la protection d’une citadelle.

Dans toutes les îles couraient des histoires d’épaves carbonisées flottant sur les vagues, de lueurs subites aperçues la

nuit à l’horizon, de corps desséchés étendus sur les sables des Lucayes. On reconnaissait à mille signes que Sharkey avait repris le cours de ses sanglants exploits.

Ces eaux paisibles, ces îles cerclées d’or et balançant des palmes étaient, par tradition, le gîte du coureur des mers. Elles accueillirent d’abord le gentilhomme aventurier, l’homme de naissance et d’honneur qui combattait en patriote, mais savait, à l’occasion, se payer de ses peines en levant tribut sur l'Espagnol.

Cette héroïque figure disparut au bout d’un siècle. Alors vinrent les boucaniers, qui étaient de simples voleurs, ayant, du reste, leur code propre, obéissant à des chefs remarquables et s’embarquant de concert dans de grandes entreprises.

Ils passèrent à leur tour ; avec eux, c’en fut fait de leurs flottes et du sac des villes. Mais ils eurent le pire des successeurs dans le pirate, sanguinaire nomade des mers, rejeté par les lois, en guerre avec l’humanité entière. De tous ceux qu’engendra le début du XVIII* siècle, il n’y en eut aucun pour égaler en audace, en férocité, en mauvaise réputation, l’inqualifiable Sharkey.

Un des premiers jours de mai de l’an 1720, l’Heureuse Délivrance était en panne, sa voile de misaïne coiïffée, à quelque cinq lieues ouest du Passage des Vents. Elle guettait la proie facile, le riche bateau de commerce que la complaisance des alizés lui livrerait à discrétion.

Elle était là depuis trois jours, petit point noir sinistre au centre de l’immense rond de saphir tracé par les ondes. Très au sud-est, les collines d’Hispaniola se profilaient en bleu sur l'horizon.

Les heures s’écoulaient, l’attente se prolongeaïit, Sharkey se sentait bouillir de colère. Avec un de ces rires dont il avait le secret, et qui tenaient du hennissement, il avait, la nuit précédente, déclaré à son quartier-maître, Ned Galloway, qu’il ferait payer cher à l’équipage du premier navire capturé l'épreuve infligée à sa patience.

La chambre du capitaine était une pièce de belles dimensions décorée à profusion d’objets magnifiques, mais couverts de souillures, qui offraient aux yeux un mélange singulier de luxe et de désordre.

Les velours, les dentelles s’entassaient sur des canapés de brocart ; des ouvrages de métal et des tableaux garnissaient chaque recoin, chaque niche ; tout ce dont Sharkey s'était passé la fantaisie après cent abordages se trouvait jeté là pêle-mêle. Le tapis moelleux sous lequel disparaissait le parquet avait été, un peu partout, taché de vin et brûlé par des flammèches de tabac.

Une lampe de cuivre pendue au plafond versait sa lumière sur ce capharnaüm et sur les deux hommes qui, en manches de chemise, un flacon de vin entre eux, cartes en mains, semblaient absorbés profondément dans une partie de piquet.

Ned Galloway, le quartier-maître, était un déclassé de la Nouvelle-Orléans, gredin de la pire espèce, unique rejeton pourri d’une excellente souche puritaine. Ses membres robustes, sa taille gigantesque représentaient chez lui l’héritage d’une longue lignée d’ancêtres pieux ; il ne devait qu’à luimême la noirceur de son âme. Barbu jusqu’aux tempes, une crinière de lion rude et broussailleuse, les yeux d’un bleu clair, mais pleins de feu, d’énormes anneaux d’or aux oreilles, il était l’idole des femmes dans tous les mauvais

lieux de la côte, de Tortuga à Maracaïbo. Un bonnet rouge, une ceinture de soie bleue, des culottes de velours brun que rehaussaient aux genoux des rubans de couleurs vives, enfin de grandes bottes de mer constituaient le costume de cet Hercule pilleur de navires.

Très différent était le capitaine John Sharkey. Son visage maigre, tiré, rasé, avait une pâleur de cadavre, et tous les soleils des Indes n’avaient fait qu’exagérer davantage sa couleur de parchemin. Il était presque chauve ; seules, quelques mèches d’un poil semblable à de l’étoupe couronnaiïient son front droit, étroit. Tout contre son nez mince, terminé en pointe, se serraient deux yeux bleus, au regard terne, bordés de rouge comme ceux d’un bull, et rien qu’à les voir des hommes énergiques reculaient de dégoût et d’épouvante. Ses mains osseuses, aux longs doigts effilés, sans cesse frémissants comme les antennes d’un insecte, jouaient continuellement avec les cartes et avec un tas de pièces d’or portugaises, placé devant lui. Son vêtement était d’un drap gris brun, très sobre ; mais, en vérité, ceux qui regardaient le redoutable visage du capitaine ne s’occupaient guère du vêtement qu'il portait.

La partie fut brusquement interrompue : sous une violente poussée, la porte s’ouvrit toute grande ; deux rudes compagnons, Israël Martin, le bosseman, et Red Foley, le canonnier, firent irruption dans la chambre. Sharkey s'était levé en sursaut, un pistolet dans chaque main, la flamme du meurtre dans les prunelles.

— Qu'est-ce que cela signifie, drôles ? s’écria-t-il. Je vois bien que si, de temps à autre, je n’abats l’un de vous, vous finirez par oublier qui je suis. Entre-t-on chez moi comme dans une taverne de Wapping ?

— Oui-da, capitaine Sharkey, répondit Martin, ce sont des propos de ce genre qui ont fini par nous échauffer les oreilles. Nous en avons assez.

— Et plus qu’assez, ajouta Red Foley, le canonnier. Il n’y a pas d'officiers mariniers à bord d’un navire pirate : bosseman, canonnier et quartier-maître sont officiers, officiers tout court, au même titre.

— Ai-je jamais dit le contraire ? demanda Sharkey, en proférant en juron.

— Vous nous avez rabaissés et malmenés devant les hommes ; aussi, maintenant, nous ne voyons pas bien pourquoi nous irions risquer notre peau à vous défendre contre l'équipage.

Sharkey comprit qu’il se tramait quelque chose de grave. Il reposa ses pistolets, et, se renversant sur son siège, montra, dans un éclair, toutes ses dents jaunes.

— C’est, dit-il, une triste chose que deux garçons de votre acabit, après m'avoir aidé à vider tant de bouteilles et à couper tant de gorges, me querellent aujourd’hui pour rien. Je vous sais des hommes déterminés, qui marcheriez avec moi, si je vous le demandais, contre le diable en personne. Allons ! que le steward apporte des verres, nous y noierons ce malentendu !

— Ce n’est pas le moment de boire, capitaine Sharkey, répliqua Martin. Les hommes tiennent conseil au pied du grand mât, ils peuvent être ici à toute minute. Leurs intentions ne sont pas des meilleures, nous venions vous en avertir.

Sharkey courut décrocher de la muraille une épée à poignée de cuivre.

— Les coquins ! hurla-t-il. Quand j’en aurai vidé un de ses entrailles, peut-être les autres entendront-ils raison.

— Ils sont, dit Martin, une quarantaine qui s’en laissent conter par Sweetlocks, le maître. Ils vous écartèleraient si vous paraissiez sur le pont; ici, du moins, nous avons quelque chance de les tenir en respect au bout de nos pistolets.

À peine le bosseman achevait-il ces paroles, un grand coup, qui semblait donné avec une crosse de pistolet, fit retentir la porte ; l'instant d’après, elle livrait passage à un homme grand, brun, la joue marquée d’un signe luisant et rouge. Cet homme était Sweetlocks lui-même. Il rabattit un peu de son air crâne sous le regard des yeux troubles qui

l’envisageaient.

— Capitaine Sharkey, dit-il, je viens comme porte-parole de l’équipage.

— Je vous attendais, répondit doucement le capitaine. Savez-vous que j'aurais le droit de vous couper en deux pour votre travail de cette nuit ?

— Possible, capitaine Sharkey, répliqua le maître ; mais si vous voulez bien voir ceux qui me suivent, vous comprendrez qu’on ne me maltraiterait pas sans leur permission.

— Malheur si nous intervenons ! fit, d’en haut, une voix grondante.

Et les trois officiers, levant la tête, virent une rangée de faces poilues, tannées, hideuses, penchées sur eux par l’ouverture de la claire-voie.

— Soit ! Que voulez-vous ? dit Sharkey. Expliquez-vous et finissons-en.

— Les hommes pensent, reprit Sweetlocks, que vous êtes le diable incarné et que, tant qu’ils navigueront en votre compagnie, ils n’ont pas à compter sur la moindre aubaïine. Il y eut un temps où nous faisions tous les jours nos deux ou trois prises, un temps où chaque homme avait, autant qu’il voulait, de l’argent et des plaisirs. Et voici qu’une longue semaine a passé sans que nous apercevions une voile ; sauf trois misérables sloops, nous n’avons pas capturé un vaisseau depuis les Bahama. Puis, on sait que vous avez tué Jack Bartholomew, le charpentier, en lui brisant le crâne avec une balle, afin de nous enseigner à trembler tous pour notre peau. Enfin, on nous chicane le rhum, nous sommes à la portion congrue. Et vous ne sortez plus de votre chambre, quand il est écrit dans nos conventions que vous devez festoyer avec l’équipage. Pour tous ces motifs, il a été décidé aujourd’hui, en assemblée générale.

Cependant, Sharkey avait, à la dérobée, armé un pistolet par-dessous la table, et peut-être eût-il mieux valu pour le mutin n'être pas allé jusqu’au bout de son discours si, dans ce moment, le pont n’avait résonné sous des pas pressés, et si un novice, tout ému de la nouvelle qu'il apportait, ne s'était précipité dans la chambre.

— Un navire ! cria-t-il ; un grand navire ! et tout près de nous |

Le tumulte s’apaisa sur l’heure. Les hommes coururent à leurs postes. Un grand navire, porté doucement par les alizés, voguait en effet à courte distance, toutes voiles dehors.

Il devait venir de loin et ne soupçonnait guère les dangers de la mer des Caraïbes, car il ne faisait rien pour éviter cette barque noire et basse, si proche.

Telle était son audace que les pirates, tout en larguant les palans de leurs canons et en hissant leurs fanaux de combat, se demandèrent un moment si un vaisseau de guerre ne venait pas de les prendre à l’improviste.

Mais quand ils virent ses flancs bombés, ses formes sans noblesse, son gréement, un cri d’exaltation leur échappa. Il ne leur fallut qu’un instant pour faire servir, aborder, jeter les grappins et s’abattre comme une lame, hurlants et blasphémants, sur le pont du navire.

Une demi-douzaine d'hommes de quart succombèrent à leur poste. Sharkey assomma le second officier, que Ned Galloway envoya par-dessus bord. Les dormeurs n’avaient pas eu le temps de s’éveiller sur leurs couchettes que le navire appartenait aux assaillants.

Il se trouva que c'était le Porlobello, voyageant aux ordres et pour le compte du capitaine Hardy, et se rendant de Londres à Kingston, en Jamaïque, avec une cargaison de fers à cerceaux et de cotonnades.

La cargaison n’avait pas d'intérêt ; mais le coffre contenait un millier de guinées, et il y avait parmi les passagers deux ou trois riches planteurs de la Jamaïque, qui rapportaient de leur visite à Londres des cassettes bien garnies.

Après qu’on eut réuni tout le butin, on traîna les prisonniers le long de la coursive et, l’un après l’autre, sous les yeux de Sharkey qui souriait froidement à ce spectacle, ils furent précipités à la mer. Mais auparavant, Sweetlocks, debout contre la lisse, leur tranchait le jarret avec son couteau,

de crainte qu’il ne survécüût un bon nageur qui témoignerait contre la bande. On n’épargna pas même la femme d’un des planteurs, imposante personne à cheveux gris, qui hurlaïit en s’accrochant au bordage.

— Vous faire grâce, carogne ? hennit Sharkey. Vous êtes bien trop vieille de vingt ans!

Restait, seul de tous, sur le pont, le capitaine du Portobello, homme robuste, aux yeux clairs, à la moustache grisonnante. Il était là, immobile, figure ramassée, résolue, sous la lueur des fanaux, tandis que le capitaine Sharkey affectait de le saluer et de lui sourire.

— Un commandant de navire, dit Sharkey, se doit d’être courtois envers un autre ; et que je meure si je m’en laisse remontrer sur l’article des bonnes manières ! Je vous ai, comme vous le voyez, gardé jusqu’au bout, je vous ai donné la place que méritait un brave ; maintenant que tout est fini, c’est d’un esprit libre que vous pouvez faire le plongeon !

— Ainsi le ferai-je, capitaine Sharkey, repartit le marin, car j'ai conscience d’avoir, dans la mesure de mes moyens, été fidèle à mon devoir. Cependant je voudrais, avant de mourir, vous glisser deux mots dans l'oreille.

— Si c’est pour m'’attendrir, inutile. Voilà trois jours que nous languissions après votre venue ; je consens que le diable m’emporte si je vous laisse vivre !

— Il ne s’agit point de cela. Il s’agit d’une chose qu'il

faut que vous sachiez. Vous n’avez pas découvert le vrai trésor du navire.

— Pas découvert ?... Capitaine Hardy, prenez garde. Je vous hacherai le foie si vous ne vous expliquez sur-lechamp ! De quel trésor parlez-vous ?

— Oh! pas d’un trésor monnayé, mais d’un autre qui peut n'avoir pas pour vous un moindre prix : d’une jeune fille.

— Où est-elle ? Pourquoi ne se trouvait-elle pas avec le reste des passagers ?

— Je vais vous le dire. Elle s’appelle Inès Ramirez. Issue du meilleur sang espagnol, elle est la fille du comte et de la comtesse Ramirez, que vous venez de faire périr. Son père, gouverneur de Chagres, regagnait présentement cette ville. Imprudente comme le sont tant de jeunes filles, elle forma à bord un attachement indigne d’elle ; ensuite de quoi ses parents, dont l’autorité n’admettait pas la contradiction, m'obligèrent à la reléguer dans une cabine spéciale, à l'arrière de ma chambre. On l’y maïintenait étroitement confinée ; elle y prenait tous ses repas et ne pouvait voir personne. Pourquoi je vous dis tout cela, je ne le sais trop moimême, car je vous tiens pour un bandit et me console de mourir en pensant que le gibet vous attend dans ce monde et l'enfer dans l’autre.

À ces mots, le capitaine Hardy courut vers la lisse et plongea dans les ténèbres, en priant Dieu de ne point le châtier trop sévèrement pour avoir trahi la jeune fille.

Son corps ne reposait pas encore sur les sables, par quarante brasses de fond, que les pirates avaient envahi le couloir de la cabine. Ils y trouvèrent, à l’extrémité, une porte fermée, qu'ils n'avaient pas remarquée lors de leurs premières recherches. Faute de clef pour l’ouvrir, ils l’enfon-

cèrent avec les crosses de leurs fusils. Des cris perçants s’échappaient de l’intérieur. Avançant leurs lanternes, ils aperçurent, réfugiée dans un coin, une très jeune fille. Ses cheveux défaits lui tombaient aux talons, l’effroi dilatait ses yeux, tout son corps se renversait dans un mouvement d'horreur. Des mains brutales l’agrippèrent, on la força de se redresser ; on la traîna hurlante devant Sharkey. Il l’examina longuement, amoureusement, à la lueur d’un fanal, puis il partit de rire, et, se penchant, il lui imprima, de la main, sur la joue, une marque sanglante.

— Jeune fille, dit-il, c’est ainsi qu’on marque les brebis chez les pirates.

Puis, se retournant vers ses hommes :

— Qu'on l’emmène et qu’on la traite avec égard. Ensuite, vous coulerez le bateau, et nous reviendrons à nos affaires.

Il y eut franche lippée, cette nuit-là, dans la chambre de l’ Heureuse Délivrance. On y but sec. Deux hommes y faisaient raison au capitaine : l’un était le quartier-maître, l’autre était Stable, le chirurgien, qui avait eu naguère la plus belle clientèle de Charleston, et qui, forcé de fuir la justice pour s’être permis quelques libertés envers un malade, avait porté ses talents chez les pirates. Il avait, ce soir, comme eux, perdu la tête, il était rouge d'ivresse et mûr pour les pires forfaits, quand la pensée de la jeune prisonnière lui revint tout d’un coup à la mémoire. Il donna l’ordre au steward nègre de l'aller chercher incontinent.

Inès Ramirez avait, à présent, tout compris : la mort de son père et de sa mère, et sa propre situation entre les mains des meurtriers. Maïs, avec le sentiment de la vérité, le calme

s’était fait en elle ; quand elle entra dans la chambre, son fier visage brun ne laissait pas voir le moindre trouble ; au contraire, sa bouche avait cette étrange fermeté, ses yeux cet éclat particulier où se trahissent les grands espoirs. Elle sourit au capitaine quand, s’étant levé, il la prit par la taille.

— Mort de ma vie ! s’écria-t-il, voilà ce qui s’appelle une vaillante fille ! Elle était née pour être la femme d’un pirate ! Venez, mon oiselle, buvons à notre amitié.

— Ârticle six, toute bonne prise est commune ! interrompit le chirurgien, entre deux hoquets.

— Oui, capitaine Sharkey, appuya Galloway, ainsi le veut l’article six, nous nous y tiendrons.

— Quiconque s’interposerait entre elle et moi, j’en ferais de la chaïr à pâté ! rugit le capitaine, en promenant ses yeux de poisson tour à tour sur le chirurgien et le quartier-maître. Je vous l’atteste, jeune fille, il n’est pas encore au monde l’homme qui vous prendrait à John Sharkey ! Asseyez-vous sur mes genoux, entourez-moi de vos bras, comme cela. Le diable m’emporte si elle ne m’a pas aimé à première vue ! Qu’aviez-vous donc fait, ma jolie, pour qu’on vous eût mise aux fers sur votre navire ?

La jeune fille hocha la tête en souriant.

— No Inglese, no Inglese, zézaya-t-elle.

Elle avait vidé d’un trait le rouge-bord que lui tendait Sharkey, ses yeux noirs brillaient d’un feu nouveau. Assise sur les genoux du capitaine, elle jouait de la main avec ses cheveux, elle lui caressaïit l’oreille, la joue. Même le quartiermaître, même le chirurgien, tout endurci qu’il était, ne purent

se défendre d’un mouvement de répulsion devant ce spectacle. Mais Sharkey s’esclaffa de joie.

— C’est qu’elle a un cœur de bronze ! fit-il en pressant contre lui la jeune fille.

Cependant, une curiosité, une émotion bizarres semblaient s’éveiller chez le chirurgien ; ses traits se tendaient, se figeaient, on eût dit qu’un travail effrayant se faisait dans son esprit. Son visage, coloré à la fois par le soleil tropical et par le vin, se marbra soudain de taches livides.

— Regardez sa main, capitaine Sharkey ! s’écria-t-il. Au nom du ciel, regardez sa main !

Sharkey regarda la main qui le caressait. Elle était d’une pâleur cadavérique ; une espèce de toile jaune et luisante en reliait les doigts ; une poussière cotonneuse et blanchâtre la saupoudrait, semblable à la farine qui recouvre un pain sortant du four. À cette vue, un cri de dégoût lui échappa, il repoussa la jeune fille. Elle lui répondit par un cri de triomphe, et se jeta sur le chirurgien, qui disparut en hurlant sous la table. Alors, saisissant la barbe de Galloway, elle y enfonça ses ongles. Mais il se dégagea, il empoigna une pique, il tint ainsi l’Espagnole à distance, tandis qu’elle jetait des clameurs inarticulées, grimaçait et roulait des yeux de folle.

Le steward nègre était accouru. On la ramena dans sa cabine, on l’y enferma. Après cela, les trois hommes, pantelants, s’entre-regardèrent. Un même mot leur brûlait les lèvres ; ce fut Galloway qui le premier osa l’articuler.

— La lèpre, dit-il. Malédiction ! cette femme nous a donné la lèpre !

— Pas à moi, dit le chirurgien. Elle n’a pas porté la main sur moi.

— À ce compte, reprit Galloway, elle ne m’a touché que la barbe. Je ne veux pas qu’il m’en reste un poil d’ici au matin !

— Avons-nous été assez bêtes ! gronda le chirurgien, en cognant ses poings contre son crâne. Contaminés ou non, nous n’aurons plus de paix qu’un an ne soit passé et tout danger disparu. Parbleu ! ce capitaine marchand s’est joliment gaussé de nous, et il nous a fallu bien de la naïveté pour croire que le motif qu’il alléguait justifiât, à l’égard d’une jeune fille de cette condition, une pareille quarantaine !

Enfoncé dans sa chaise, Sharkey avait écouté le chirurgien en essuyant d’un mouchoir rouge la poudre fatale qui lui souillait le front.

— Et moi ? fit-il d’une voix terrible et geignarde, que dites-vous de moi, le Chauve ? Y a-t-il pour moi aucun espoir ? Maïs parlez, parlez donc, coquin, si vous ne voulez pas que je vous assomme |! Je le répète, y a-t-il quelque espoir pour moi ?

Le chirurgien fit un geste de dénégation.

— Capitaine Sharkey, répondit-il, ce serait commettre une mauvaise action que de vous mentir. L’infection est sur vous. Quand les squames de la lèpre se sont posées sur un homme, jamais il ne s’en purifie.

Sharkey laissa retomber la tête ; il paraissait frappé de stupeur devant l’avenir épouvantable que voyaient s’ouvrir ses yeux vitreux. Le quartier-maître et le chirurgien se levè-

rent. À pas de loup, quittant la cabine, ils se glissèrent, hors d’une atmosphère impure, dans la fraîcheur de l’aube.

Un second conseil fut tenu dans la matinée par les pirates, qui décidèrent d'envoyer une délégation au capitaine. Les délégués approchaïent des cabines d’arrière quand ils le virent venir vers eux. Il avait l’enfer dans les yeux et il portait une paire de pistolets en bandoulière.

— La mer vous engloutisse tous, canaïlles ! rugit-il. D’où vous vient l’audace de traverser mon chemin ? Avancez, donc, que je vous étripe, Sweetlocks ! À moi, Galloway, Martin, Foley ! Faisons, à coups de fusil, rentrer au chenil cette meute !

Mais ses officiers ne lui obéissaient plus, personne ne vint à son aide. Des hommes se jetèrent sur lui. Un d’eux tomba, traversé par une balle. Les autres, ayant fini par le maîtriser, le hissèrent vivement au grand mât. Il les examinait encore à la ronde, et celui que rencontrait son regard voilé n’en était pas plus fier.

— Capitaine Sharkey, dit Sweetlocks, vous vous êtes mal conduit envers un bon nombre d’entre nous. Vous venez d’abattre John Masters d’un coup de pistolet. Déjà vous aviez cassé la tête à Bartholomew, le charpentier, avec une balle. Tout cela pourrait vous être pardonné, vu que vous avez été notre chef pendant des années et que nous nous sommes engagés par écrit à servir sous vos ordres aussi longtemps que durera ce voyage. Mais nous savons maintenant quelle belle prise vous avez à bord. Vous êtes empoisonné jusqu'aux moelles. Tant que vous serez ici à pourrir, il n’y aura plus pour nous de sécurité, bientôt nous tournerons tous en corruption et en ordure. Donc, John Sharkey, nous, pirates de l’ Heureuse Délivrance, réunis en conseil, avons dé-

cidé que, pendant qu’il en est temps encore et avant que le fléau ne s’étende, vous serez jeté dans un canot et livré à la dérive, pour subir le sort qu’il plaît au Hasard de vous réserver.

Sharkey ne répondit pas ; il se contenta de parcourir d’un regard lent, sinistre, le cercle que formait autour de lui l'équipage. Cependant on avait amené la yole du bord : on l’y descendit au moyen d’une corde, les mains liées.

— Filez tout ! commanda Sweetlocks.

— Un instant, maître Sweetlocks, fit l’un des hommes. Et la fille ? Allons-nous la garder à bord pour qu’elle nous empoisonne tous ?

— Expédiez-la aussi, dit un autre.

Et tous de hurler leur approbation.

On fit, à la pointe des piques, sortir de sa cabine la jeune fille, on la poussa vers le canot. Dans ce corps en décomposition vivait l’âme insolente et hautaine de l'Espagne ; Inès Ramirez, en passant devant ses ravisseurs, les toisa d’un air de victoire.

Au moment où on larguait les garants, un chœur de voix railleuses s’éleva du navire :

— Bonne chance, capitaine ! Dieu bénisse votre lune de miel !

Et l’ Heureuse Délivrance, courant devant l’alizé, eut bientôt laissé loin en arrière le frêle esquif, tache minuscule sur l'étendue des flots.

Extrait du journal de bord de l'Hécate, vaisseau de cinquante canons de la flotte de S.M., en croisière au large du Continent d'Amérique.

« 26 janvier 1721. — Le bœuf salé étant devenu impropre à la consommation et cinq hommes de l’équipage étant couchés par le scorbut, j'ai, aujourd’hui, envoyé deux détachements à la pointe nord-ouest d'Hispaniola pour y chercher des fruits.

« 7 heures, soir. — Les deux canots sont revenus, rapportant du fruit en abondance et deux bœufs. M. Woodruff, le maître, déclare que près du lieu de l’atterrissage a été trouvé le squelette d’une femme, dont le costume dénotait une Européenne et une personne de qualité. Il y avait, à côté d'elle, une grosse pierre avec laquelle on lui avait broyé le crâne ; non loin de là s’élevait une hutte de gazon qu’un homme avait habitée quelque temps, ainsi qu’en témoignaient des morceaux de bois en partie carbonisés, des os et divers autres indices. Le bruit court sur la côte que Sharkey, le pirate sanguinaire, fut abandonné l’an dernier dans ces parages. On ignore s’il a pu gagner l’intérieur ou s’il aura été recueilli par quelque bateau. Pour peu qu'il navigue encore, Dieu veuille l'envoyer à bonne portée de nos canons ! »

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