SOUS-MARINS ENNEMIS
« Plusieurs sous-marins ennemis ont pris la mer, infligeant à notre marine marchande des dommages appréciables. Il semble que dans la journée de lundi et la plus
grande partie de celle de mardi les points particulièrement
dangereux fussent l’embouchure de la Tamise et l’entrée ouest du Solent. Cinq grands steamers ont été coulés lundi entre le Nore et Margate : l’Adela, le Moldavia, le Cusco, le Cormoran et le Maid of Athens, sur lesquels nous donnons plus loin des détails. Le Verulam, venant de Bombay, a péri le même jour près de Ventnor, dans des conditions identiques. Mardi, le Virginia, le Cæsar, le King of the East ont été détruits entre le Foreland et Boulogne. Ces derniers se trouvaient en réalité dans les eaux françaises, et l’incident a provoqué les plus énergiques protestations du gouvernement de la République. La journée de mardi nous a également coûté le Queen of Sheba, l’Orontes, le Diana et l’ Atalanta, coulés près des Needles. Tous les cargos entrés dans la Manche ont reçu par télégraphie sans fil l’avis de s’arrêter ; malheureusement, la preuve existe qu’au moins deux sous-marins ennemis opèrent dans l’ouest. Quatre navires chargés de bétail, allant de Dublin à Liverpool, ont encore été coulés hier soir, en même temps que dans le voisinage de l’île Lundy sautaient trois steamers se rendant à Bristol, l’Hilda, le Mercury et le Maria Toser. La navigation commerciale est déjà, dans la mesure du possible, détournée vers des routes plus sûres. Au reste, si fâcheux que soient ces incidents, si grave que soit le préjudice subi par les armateurs et le Lloyd’s, nous devons nous en consoler en pensant que, des sous-marins ne pouvant tenir la mer plus de dix jours sans se ravitailler et l'ennemi n’ayant plus de base, nous aurons vite mis un terme à ses déprédations. »
Ainsi s’exprimait le Courier sur nos prouesses. Mais un autre petit paragraphe était plus éloquent. Il disait :
« Le cours du blé, stationnaire à 35 shillings une semaine avant la guerre, était monté, hier, dans la Baltique, à 52. Le
maïs avait passé de 21 à 37 ; l’orge, de 21 à 35 ; le sucre (étranger, brut granulé), de 11 shillings 3 pence à 19 shillings 6 pence. »
— À la bonne heure, mes gars ! dis-je en lisant ceci à l'équipage. Vous pouvez m'en croire, ces quelques lignes vont signifier beaucoup plus de choses que toute la page sur la prise de Blankenberg. Nous allons, en descendant la Manche, tâcher de faire un peu monter les prix !
Ainsi, déjà, plus de trafic à destination de Londres. Ce n’était pas un trop mauvais début pour le petit Jota. Entre Dungeness et l’île de Wight, nous n’aperçûmes pas un bateau qui valût une torpille. J’appelai Stephan par la télégraphie sans fil : à sept heures, nous nous trouvions, lui et moi, côte à côte, par mer plate, ayant Hengistbury Head à la distance d'environ 5 milles dans le nord-nord-ouest. Les deux équipages, rassemblés sur le pont, poussèrent des cris de joie en revoyant des visages amis. Stephan avait fait merveilles. Je savais par le journal de Londres qu’il avait détruit quatre navires le mardi ; depuis, il n’en avait pas coulé moins de sept autres, car la plupart de ceux qui devaient se rendre dans la Tamise avaient cherché à gagner Southampton. Sur les sept, il y en avait un de 20.000 tonnes, arrivant d'Amérique avec des grains ; le second apportait du blé de la Mer Noire ; les deux derniers étaient deux longs-courriers de la ligne sudafricaine. Je félicitai chaudement Stephan de ses magnifiques exploits. Puis, un contre-torpilleur s’approchant à grande vitesse, nous plongeâmes tous les deux, pour remonter au large des Needles, où nous passâmes la nuit de compagnie. Nous ne pouvions nous rendre visite, faute de canots ; mais nous étions assez près pour causer de kiosque à kiosque et pour nous concerter.
Il avait dépensé plus de la moitié de ses torpilles, et moi de même ; cependant nous étions opposés tous les deux à l’idée de regagner notre base tant que nous aurions du pétrole. Je lui dis ma rencontre avec le steamer de Boston et nous convînmes que désormais, autant que possible, nous emploierions le canon pour couler les navires. Je me rappelle le vieux Horli disant : « Un canon sur un sous-marin ? Pourquoi faire ? » Nous allions le lui montrer. À la lumière de la lampe électrique, je lus à Stephan le journal anglais. Nous nous accordâmes à reconnaître que, dorénavant, peu de navires s’engageraient dans la Manche. La phrase sur la navigation commerciale détournée vers des routes plus sûres ne signifiait qu'une chose : c’est que les navires contourneraient le nord de l'Irlande pour aller décharger à Glasgow. Deux sous-marins de plus, et nous interdisions cette route ! Que ferait donc l’Angleterre contre un ennemi disposant de trente ou quarante sous-marins, puisque six au lieu de quatre nous suffiraient pour consommer sa ruine ? Après un long échange de vues, nous décidâmes que, le lendemain matin, par télégramme chiffré expédié d’un port français, je demanderais à notre gouvernement d'envoyer les quatre sous-marins de seconde classe croiser dans le nord de l'Irlande et l’ouest de l'Écosse. Cela fait, Stephan et moi descendrions la Manche, au débouché de laquelle nous opérerions, pendant que nos deux autres unités opéreraient dans la mer d'Irlande.
Conformément à ce plan, le lendemain matin, de très bonne heure, je passai la Manche et j’abordai au petit village d’Étretat, en Normandie, où je lançai mon télégramme. Puis je partis pour Falmouth, en passant sous les quilles de deux croiseurs anglais qui, sachant par un message sans fil notre présence à Étretat, s’y rendaient à toute allure.
À mi-chemin en descendant la Manche, nos moteurs électriques nous donnèrent quelque ennui. Un court circuit nous obligea de naviguer en surface plusieurs heures. Nous eûmes là un moment critique. Un torpilleur serait survenu que nous n’aurions pu plonger ; le parfait sous-marin de l'avenir prévoira le cas et sera pourvu de machines de secours. Tout s’arrangea par l’adresse de notre mécanicien Morro. Aussi longtemps que nous demeurâmes sur l’eau, je vis un hydravion entre nous et la côte anglaise ; et je me rendis compte de ce qu’éprouve une souris quand, blottie sous une touffe d’herbe, elle aperçoit, très haut dans le ciel, un faucon. Heureusement, en ce qui nous concerne, la souris parvint à se muer en rat d’eau ; et frétillant ironiquement de la queue, elle plongea aux calmes profondeurs vertes, loin des atteintes.
Nous avions gagné Étretat dans la nuit du mercredi ; ce n’est que le vendredi dans la journée que nous fûmes à notre poste de veille. La terreur avait fait le vide dans la Manche, un seul grand steamer se montra. Il avait pour capitaine un fort habile homme, qui sut, par une manœuvre excellente, le conduire à bon port jusque dans la Tamise. Marchant en zigzags à 25 nœuds, il s’écartait continuellement de sa ligne sous les angles les plus imprévus ; et nous ne pouvions ni lutter avec lui de vitesse, ni calculer sa direction pour lui couper la route. Inutile de dire qu’il ne nous voyait pas ; mais il jugeait avec raison que, quelle que fût notre position, il se donnait, par sa tactique, les meilleures chances de passage. Il passa, effectivement, et l’avait bien mérité.
Naturellement, une pareille manœuvre n’est possible qu'avec une certaine étendue de mer. J’aurais rencontré le navire à l’embouchure de la Tamise que c’eût été une autre affaire. Aux abords de Falmouth, je détruisis un bateau de
3.000 tonnes venant de Cork avec du beurre et du fromage. Ce fut mon seul succès des trois jours.
Dans la soirée de ce vendredi, qui était le 16 avril, j'appelai Stephan, mais n’en reçus pas de réponse. Comme je me trouvais à quelques milles de notre rendez-vous et qu’il ne devait pas croiser après la nuit tombée, je m’étonnai de son silence et ne pus que l’attribuer à un dérangement de son appareil radiotélégraphique. Je ne tardai pas à en connaître la vraie raison par un numéro du Western Morning News que j’obtins d’un chalutier de Brixham. Le Kappa, son vaillant capitaine et ses braves matelots étaient au fond de la Manche.
Il semblait, par le récit du journal anglais, qu’à lui seul, depuis notre séparation, le Kappa eût coulé cinq navires. Du moins, je lui en attribuai la destruction, car tous les cinq avaient été détruits par des obus, et sur la côte du Dorset ou du Devon. Comment il avait ensuite péri lui-même, c’est ce que rapportait en ces termes un bref télégramme de Falmouth, auquel le journal avait donné pour titre : « La fin d’un sous-marin ennemi. »
«Le vapeur Macedonia, de la Peninsular and Oriental Company, est entré en rade cette nuit avec cinq trous d’obus dans sa coque au-dessus de la flottaison. Il déclare avoir subi, à 10 milles au sud-est du cap Lizard, l’attaque d’un sousmarin. Au lieu de faire usage de ses torpilles, le sous-marin vint en surface et lui tira cinq coups d’un canon semiautomatique de 12 pouces. Il considérait évidemment le Macedonia comme désarmé. En réalité, le Macedonia, avisé de la présence de sous-marins dans la Manche, s’était armé en croiseur auxiliaire. Il ouvrit le feu avec deux canons à tir rapide. Le kiosque du sous-marin sauta, et sans doute les obus
traversèrent le navire, car il coula sur-le-champ, les panneaux ouverts. Le Macedonia ne se maiïintint à flot qu’avec ses pompes. »
Ainsi finirent le Kappa et mon valeureux ami le commandant Stephan. Ils n'auraient pu avoir de plus belle épitaphe que cette simple ligne que je relevai dans un coin du journal, sous le titre « Mark Lane » :
« Blé (cours moyen), 66 ; maïs, 48 ; orge, 50. »
Stephan mort, je devais agir avec d’autant plus de vigueur. J’eus vite dressé mes plans, et ils étaient significatifs. Je passai la journée à patrouiller le long de la côte de Cornouailles et autour du Land’s End. Deux vapeurs se présentèrent. La triste aventure de Stephan m’avait appris qu'il valait mieux, contre les grands navires, employer la torpille. Mais je savais que les croiseurs auxiliaires britanniques jaugeaient plus de 10.000 tonnes ; et je pouvais donc, avec les navires d’un tonnage moindre, user tranquillement de mon canon. Les deux vapeurs en question, le Yelland et le Playboy — celui-ci américain — étaient sans défense. Je m'en approchai à 300 yards et les coulai après avoir permis aux équipages d’embarquer dans les chaloupes. Il y avait quelques autres steamers à distance ; mais j'étais si pressé d'arrêter mes nouvelles dispositions que je ne me détournai pas de ma route pour les attaquer. Cependant, à la tombée de la nuit, il m'arriva une proie si magnifique que je ne pouvais la laisser échapper. Pas un marin n’eût manqué de reconnaître, à ses quatre cheminées d’un blanc crème et bordées de noir, à ses flancs énormes, noirs jusqu’au niveau des cales, rouges audessous, à sa haute passerelle blanche, ce glorieux monarque des mers, tandis que, mugissant, il remontait la Manche à
une vitesse de 23 nœuds, aussi léger, sous ses 45.000 tonnes, qu’un canot à pétrole de cinq. C'était le majestueux Olympic, de la White Star Line, le plus formidable et le plus élégant des paquebots. Quel tableau il offrait, avec tout le bleu des eaux de la Cornouailles bouïllonnant contre sa proue géante, et, pour servir de fond à ses nobles lignes, tout le rouge du ciel occidental où s’allumait la première étoile !
Il était à 5 milles environ quand je plongeai afin de lui couper le passage. Cette fois encore, j'avais bien pris mon temps. Notre torpille l’atteignit en plein par le travers. La commotion de l’eau fut si forte que nous chavirâmes presque. Je vis dans mon périscope le navire s’affaisser, frappé à mort ; puis il se mit à sombrer, assez lentement pour qu’on pût sauver tout le monde. La mer était jonchée de ses embarcations. J’émergeai à 3 milles en arrière, et tous mes hommes s’assemblèrent sur le pont pour assister à ce prodigieux spectacle. L’Olympic s’enfonçait par l’avant. Une explosion terrible projeta dans les airs une de ses cheminées. Des acclamations de notre part auraient pu sembler naturelles : aucun de nous, cependant, ne se sentait en humeur d’acclamer. Nous étions tous de vrais marins, et cela nous fendait le cœur d'envoyer sous l’eau un pareil navire, comme une coquille d'œuf brisée. Je lançai brusquement un ordre, et chacun avait repris son poste quand nous mîmes le cap au sud-ouest. Après avoir doublé le Lands’End, j’appelai par « sans fil » les deux autres unités de ma flottille, et nous nous retrouvâmes le lendemain à Hartland Point, extrémité sud de Bideford Bay. Nous avions pour le moment évacué la Manche, mais les Anglais ne pouvaient le savoir, et je calculai que la perte de l’Olympic arrêterait au moins un ou deux jours toute circulation de navires.
Ayant rangé le Delta et l’Epsilon, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, j’entendis les rapports de Miriam et de Var, leurs commandants respectifs. Ils avaient dépensé chacun vingt torpilles et coulé, ensemble, vingt-deux steamers. Un mécanicien était mort accidentellement sur le Delta. Deux hommes de l’Epsilon avaient des brûlures occasionnées par l’inflammation d’une certaine quantité de pétrole. Je pris les deux blessés à mon bord et donnaïi à chacun des sous-marins un homme de mon équipage ; puis, malgré l’extrême difficulté d’un transfert avec des bateaux si instables, je partageai entre eux ma réserve d’essence, mes vivres et mes torpilles. Vers dix heures, mes opérations étaient terminées et mes deux navires en état de reprendre la mer pour dix jours. Moimême, n’ayant gardé que deux torpilles, je gouvernai vers la mer d'Irlande. J’utilisai dès ce matin une de mes torpilles contre un bateau se rendant à Milford avec du bétail. La nuit venue, j'adressai à mes quatre sous-marins du nord un appel infructueux : leur Marconi n’a qu’une portée des plus restreintes. Mais dans l’après-midi du lendemain, vers trois heures, j’obtins une faible réponse : ce fut pour moi un soulagement de savoir qu’ils avaient reçu mes instructions et se trouvaient à leur poste. Nous nous rassemblâmes tous avant le soir sous le couvert de l’île de Sanda, au cap Kintyre. En vérité, je me fis l’effet d’un amiral quand je vis alignés devant moi mes cinq « dos de baleine ». Panza me fit un rapport excellent. La flottille, ayant doublé le Pentland Firth, était arrivée le quatrième jour à son poste de croisière. Déjà elle avait détruit impunément vingt navires. J’ordonnai au Bêta de partager entre les trois autres son pétrole et ses torpilles ; et je le pris ensuite avec moi pour le ramener à notre base, où nous touchâmes le dimanche 25 avril. Sur une goélette que j'arrêtai au large du cap Wrath, je cueillis un journal.
« Blé, 84 ; maïs, 60 ; orge, 62. » Qu’était-ce, en comparaison de cela, que des bombardements et des batailles ?
Plusieurs cordons de vaisseaux anglais bloquaient étroitement nos côtes. L’ennemi tenait nos moindres ports. Mais qui donc eût soupçonné, entre dix mille maisons du rivage, la modeste villa de mon confiseur ? Je fus heureux quand, dans mon périscope, j'en découvris l’honnête façade blanche. J’atterris dans la nuit et trouvai mes dépôts intacts. Le Bêta se présenta avant le matin, mes fenêtres éclairées lui servant de phare.
Ce n’est pas à moi de dire le nombre de messages qui m'attendaient à mon humble quartier général. Ils resteront, pour ma famille, comme des lettres de noblesse. Un, entre autres, à jamais inoubliable, m’apportait le salut de mon roi et m'invitait à me présenter à Hauptville. Pour une fois, je pris sur moi de désobéir à cet ordre ; il nous fallait deux jours, ou, plutôt, deux nuits, car nous passions le jour en plongée, pour nos opérations de ravitaillement, et elles exigeaient de moi une présence de toutes les minutes. Le troisième jour, dès quatre heures du matin, le Bêta et mon petit bateau amiral reprenaient la mer.
On pense bien que le temps m’avait manqué pour lire les journaux. Mais en route je recueillis des nouvelles. À cela près que nos ports étaient aux mains des Anglais, nous ne ressentions aucunement les effets de la guerre, nos chemins de fer nous assurant d’excellentes communications avec le reste de l’Europe. Le taux de la vie n’avait pas changé, notre activité industrielle restait la même. On parlait d’une invasion anglaise ; mais, pour moi, cela n’avait pas le sens commun, Car les Anglais avaient déjà dû comprendre qu’envoyer au-devant des sous-marins des transports chargés de soldats,
c'était un simple meurtre. Qu'un jour ils construisent un tunnel, ils auront alors le moyen d'utiliser sur le Continent leur belle armée expéditionnaire ; jusque-là, elle pourrait aussi bien ne pas exister en ce qui concerne l’Europe. Mon pays se trouvait donc en bonne posture et n'avait rien à craindre. Quant à la Grande-Bretagne, dès à présent elle sentait mon étreinte à sa gorge. Comme, en temps normal, elle importe les trois cinquièmes de sa nourriture, les prix s’élevaient par sauts et par bonds. Les provisions continuaient à décroître, et ce qu’il en arrivait encore ne les renouvelait que dans une faible mesure. Le tarif des assurances du Lloyd atteignait un chiffre où le prix des vivres devenait presque prohibitif pour la masse du peuple avant même qu'ils fussent sur le marché. Le pain, qui habituellement ne dépassait pas le prix de cinq pence, se payait déjà un shilling et deux pence ; le bœuf, trois shillings et quatre pence la livre ; le mouton, trois shillings et neuf pence. Tout le reste était en proportion. Le gouvernement avait pris des mesures énergiques et créé de grosses primes pour encourager la culture immédiate du blé ; mais la moisson ne pourrait se faire que dans cinq mois, et bien avant cette époque, ainsi que l’indiquaient les journaux, une moitié de l’île aurait succombé à la disette. On faisait de vigoureux appels au patriotisme de la population, on l’assurait que la gêne infligée au commerce n’était que temporaire et qu'avec un peu de patience tout irait bien. Mais déjà il y avait une augmentation marquée du nombre des décès, surtout parmi les enfants, qui souffraient du manque de lait, le bétail étant envoyé à la boucherie. Joignez qu'il se produisit de graves désordres dans les mines de charbon du Lancashire et dans les Midlands. Un soulèvement socialiste dans l’est de Londres prenait les proportions d’une guerre civile. Des journaux autorisés commençaient à déclarer que l'Angleterre, acculée à une situation impossible, devait tout
de suite faire la paix pour prévenir un des plus grands drames de l’histoire. C'était à moi de leur prouver qu’ils avaient raison.
Le 2 mai, je ralliai les Maplin Sands, au nord de l'estuaire de la Tamise. J’avais envoyé le Bêta bloquer le Solent, en remplacement du malheureux Kappa. Et maintenant, je pouvais dire que j'étranglais l’Angleterre. Londres, Southampton, le canal de Bristol, Liverpool, le canal du Nord, les approches de Glasgow, étaient gardés par mes sous-marins. Je sus plus tard que les paquebots déversaient à ce moment leurs cargaisons à Galway et dans l’ouest de l'Irlande, où jamais on n’avait vu les objets de consommation à si bas prix. C’est par dizaines de mille que, de la Grande-Bretagne, on embarquaïit les gens pour l’Irlande afin de les arracher à la famine. Mais on ne transplante pas toute une population aussi dense. Vers le milieu de mai, la masse du peuple mourait littéralement de faim. À cette date, le cours du blé atteignaïit 100 shillings ; celui du maïs et de l’orge, 80.
Dans les villes, des attroupements se formaient devant les mairies. On réclamait du pain. Les officiers municipaux étaient assaillis et souvent massacrés par des multitudes frénétiques, composées surtout de femmes qu’avait réduites au désespoir la mort de leurs enfants. Dans les campagnes, on se nourrissait de racines, d’écorces, de toutes sortes d'herbes. À Londres, de forts détachements de troupes défendaient le domicile privé des ministres ; un bataillon de la garde campait autour du Parlement. Le premier ministre et le secrétaire d’État aux affaires étrangères étaient l’objet de menaces continuelles et de fréquents attentats.
Pourtant, le gouvernement n'avait entrepris la guerre qu'avec le plein assentiment de tous les partis.
Ce serait me répéter que de dire tout ce que nous fîimes dix jours de suite après avoir rejoint notre poste. Mon absence momentanée avait rendu courage à la navigation, les bateaux recommençaient à remonter la Manche. Le premier jour j'en détruisis quatre. Après cela je dus étendre mon champ d’action, et de nouveau j'en attaquai plusieurs dans les eaux françaises. Un moment, nous fûmes à deux doigts d’une catastrophe, la valve d’une de mes soupapes ayant grippé par la faute de quelques grains de sable, alors que nous étions en plongée ; notre marge de flottabilité suffit tout juste à nous tirer d'affaire. À la fin de la semaine, nous avions nettoyé la Manche ; et mon navire, en compagnie du Bêta, courait de nouveau à l’ouest. Nous recevions d’encourageantes nouvelles de notre camarade en surveillance devant Bristol ; lui-même en recevait du Delta, qui opérait devant Liverpool. Notre œuvre s’accomplissait. Nous ne pouvions empêcher toutes subsistances de pénétrer dans les Îles Britanniques ; mais nous avions fait monter le prix des vivres à un taux où il devenait inabordable pour la multitude des sans-travail et des sans-le-sou. En vain le gouvernement réquisitionnait et distribuait tout, comme fait un général pour nourrir la garnison d’une forteresse. La tâche était trop vaste, la responsabilité trop terrible. Même l’orgueilleuse, l’opiniâtre Angleterre n’y pouvait faire face plus longtemps.
Je l’appris dans des circonstances bien particulières. Me trouvant au large de Selsey Bill, je vis un petit vaisseau de guerre descendre la Manche. Il n’entrait pas dans mon système d’attaquer un vaisseau descendant, car j’attachais trop de prix à mes obus et à mes torpilles. Mais il m'était impossible de n’être pas intrigué par les mouvements de ce navire, qui venait lentement dans ma direction, en décrivant des zigzags.
«On dirait qu’il me cherche, pensais-je. Que diable l’imbécile compte-t-il faire s’il me trouve ? »
Je naviguais en surface, prêt à plonger au cas où il se dirigerait sur moi. Mais à ce moment, et à la distance d’environ une moitié de mille, il vira de bord. Ô surprise ! Notre drapeau, le cher drapeau rouge à cercle bleu de la Norlande, flottait à sa corne. Croyant d’abord à un subterfuge de l'ennemi pour nous amener à portée de tir, je pris mes jumelles et j’appelai Vornal. Tous les deux nous reconnûmes le vaisseau : c'était le Junon, le seul de nos croiseurs qui eût échappé à la destruction de la flotte. Comment déployaïit-il ses couleurs dans les eaux anglaises ? Puis je compris. Je me retournai, et Vornal et moi nous précipitâmes dans les bras l’un de l’autre. Cela ne pouvait signifier que deux choses : un armistice... ou la paix !
C'était la paix. Nous en reçûmes l’heureuse nouvelle quand nous eûmes accosté le Junon et que les ovations qui nous avaient accueillis se furent enfin assoupies. Nous avions l’ordre de rentrer à Blankenberg. Nous descendîmes la Manche pour rassembler la flottille, et nous revîinmes au port en surface, traversant, pour remonter la mer du Nord, toute la flotte anglaise. Massés le long des bordages, les hommes nous regardaient passer. Je vois encore leurs visages furieux et sombres. Beaucoup tendaient le poing en nous maudissant.
Leur colère ne venait pas de ce que nous leur avions infligé des dommages ; contre un brave ennemi, les Anglais, ainsi qu'ils l’ont prouvé dans la guerre avec les Boers, ne gardent pas de rancune. Mais ils considéraient comme une lâcheté de notre part le fait de nous en prendre aux navires
marchands et d’éviter les vaisseaux de guerre. De même les Arabes voient dans une attaque de flanc un procédé mesquin et indigne d’un homme. Mais quoi ! la guerre n’est pas un jeu, mes bons amis Anglais ; c’est une lutte pour la prépondérance, et l’on y doit s’ingénier à trouver le point faible de l'adversaire. Vous me blâmez à tort d’avoir su trouver le vôtre. Peut-être les officiers et les matelots qui, ce matin de mai, adressaient au petit Jota des gestes de menace, m'’auront-ils déjà rendu justice une fois passée la première amertume de la défaite.
D’autres diront mon entrée à Blankenberg, l’enthousiasme délirant de la foule, la magnifique réception faite à chacun de nos sous-marins quand il arriva. Les hommes méritaient cet accueil, et l’État, du reste, a pris soin de leur assurer à tous une vie indépendante. Comme épreuve d’endurance, un séjour aussi prolongé dans un espace aussi confiné, où règne une atmosphère aussi anormale, et quand la tension nerveuse est si effrayante, constituera pour longtemps un record. Le pays peut être fier de ses marins.
Nous n’eûmes garde d'imposer des conditions de paix onéreuses, car nous n’étions pas en situation de nous faire de la Grande-Bretagne une éternelle ennemie. Nous devions la victoire à des circonstances qui ne pourraient se reproduire, et d’ici à quelques années la puissance de l’île serait aussi grande, plus grande peut-être que jamais, la leçon ayant porté ses fruits : c’eût été folie de notre part que de provoquer un tel antagoniste. On convint d’un salut mutuel aux couleurs ; la question de délimitation coloniale se régla par voie d'arbitrage, et nous demandâmes pour toute indemnité que l'Angleterre prit à sa charge les dommages-intérêts qu’un tribunal international accorderait à la France et aux Etats-Unis.
Évidemment, l’Angleterre ne se laisserait pas reprendre à sommeiller de la sorte. Son aveugle insouciance venait, pour une bonne part, de ce qu’elle ne voulait pas croire que l'ennemi torpillerait les bâtiments de commerce. Le sens commun devait lui dire que l’ennemi emploierait contre elle les moyens les mieux appropriés, qu’il ne se demanderait pas ce qu’il avait le droit de faire, mais qu’il agirait d’abord et discuterait ensuite. L'opinion du monde entier, à l’heure actuelle, c’est que, dans le cas de blocus proclamé, on a le droit d’en user comme on peut envers ceux qui tentent de le forcer, et qu’il était aussi raisonnable de couper les vivres à l'Angleterre en temps de guerre qu’il l’est pour un assiégeant d'empêcher le ravitaillement de la place assiégée.
Je ne saurais mieux conclure qu’en citant quelques paragraphes d’un article de tête paru dans le Times peu après la conclusion de la paix. Il résume les idées les plus saines de l'opinion publique anglaise sur le sens et la portée de l'épisode :
« Dans cette misérable affaire où, disait l’auteur de l’article, nous laissons une grande partie de notre flotte marchande et plus de cinquante mille existences civiles, nous ne trouvons qu’une consolation, à savoir que notre vainqueur accidentel n’est pas une puissance en état de cueillir les fruits de sa victoire. Pareille humiliation, si nous l’avions subie d’une grande puissance, eût certainement entraîné pour nous la perte des colonies de la Couronne et celle de nos possessions tropicales, sans compter le paiement d’une forte indemnité de guerre. L’ennemi nous tenait à sa merci, et nous n’avions pas d’autre ressource que de nous soumettre à ses conditions, si lourdes fussent-elles. La Norlande a eu le bon sens de comprendre qu’elle ne devait pas abuser de son
avantage temporaire ; elle s’est montrée généreuse ; aux mains d’une autre puissance, nous aurions cessé d’exister comme empire.
« Il s’en faut qu’aujourd’hui nous soyons hors de danger. Quelqu'un pourrait fort bien, avant que nous ayons remis l’ordre dans la maison, nous chercher une mauvaise querelle et utiliser contre nous l’arme qui vient de faire ses preuves. Déjà le gouvernement, en prévision de cette éventualité, a recouru à l’importation pour constituer, aux frais du Trésor, des approvisionnements considérables. D'ici peu de mois, la nouvelle récolte sera sur pied. Nous pouvons, en somme, envisager sans trop de découragement l’avenir immédiat, bien que certains sujets d'inquiétude persistent.
« Dès maintenant apparaît dans ses grandes lignes notre effort de reconstruction. Un premier point acquis, et non des moins importants, c’est que nos hommes de parti se rendent compte qu’il y a quelque chose de plus vital que leurs disputes académiques sur le libre échange ou la protection, et que toutes les théories doivent céder devant le fait que ce pays est dans une condition artificielle et dangereuse s’il ne produit par lui-même la quantité de nourriture suffisante pour qu’au moins sa population ne meure pas de faim. Qu'il y parvienne soit par un impôt sur les denrées étrangères, soit par une prime d'encouragement aux produits nationaux, soit par une combinaison des deux systèmes, la question, pour le moment, n’est pas là. Mais tous les partis s’accordent sur le principe, et bien qu’il en doive indubitablement résulter une hausse de prix ou une baisse de qualité dans l’alimentation des classes laborieuses, celles-ci, du moins, seront garanties contre la terrible visite dont le souvenir hante encore nos mémoires. En tout cas, nous avons franchi l’ère des discussions. La prospérité croissante de l’agriculture et, nous
l’espérons, la fin de l’émigration rurale compenseront des désavantages manifestes.
« Un second point à retenir, c’est la nécessité de construire immédiatement non pas un, mais deux tunnels à double voie sous la Manche. Nous ne sommes pas suspects de complaisance en la matière, ayant ici même naguère combattu le projet. Mais nous admettons volontiers que des communications par voie de fer, complétées par un accord pour le transit des marchandises arrivant par Marseille, nous eussent évité la honte récente d’une capitulation. Nous persistons à dire que nous ne saurions nous en remettre entièrement à un tunnel, puisque notre ennemi pourrait avoir des alliés dans la Méditerranée ; maïs dans le cas d’un conflit avec une quelconque des puissances du nord de l’Europe, le tunnel nous serait d’un bénéfice inestimable. Il peut avoir ses dangers, mais bien minimes, on doit le reconnaître aujourd’hui, comparés à ceux qui résultent de son absence. Quant à la construction d’une flotte de sous-marins marchands pour le transport des vivres, ce serait un point de départ nouveau, et une garantie supplémentaire contre le danger qui vient d'inscrire une si sombre page dans notre histoire. »