RÉCIT D’AVANT-GUERRE
On ne conçoit pas que les Anglais, réputés un peuple pratique, n’eussent jamais vu le danger qui les menaçaiït. Ils avaient, pendant des années, dépensé près d’un million de livres par an pour leur armée et pour leur flotte. Ils avaient lancé des escadres de dreadnoughts dont chacun valait des millions de livres. Ils avaient affecté des crédits énormes à la construction de flottilles de torpilleurs et de sous-marins exceptionnellement puissantes. Ils n’étaient rien moins que dépourvus de moyens aériens, et surtout d’hydravions. Enfin, leur armée, en dépit de ses effectifs limités, pouvait fournir un effort très efficace, et elle était la plus coûteuse de l’Europe. Pourtant, quand vint le jour de l’épreuve, toute cette force imposante ne leur servit pas plus que si elle n’avait pas existé. Leur ruine n’eût pas été plus complète ni plus rapide s’ils n’avaient possédé ni un cuirassé ni un régiment. Et tout s’accomplit par moi, capitaine Jean Sirius, qui appartiens à la marine d’une des plus petites puissances européennes, et qui avais sous mes ordres une flottille de huit navires représentant à eux tous un capital de dix-huit cent mille livres. C’est une histoire que personne n’a plus que moi le droit de raconter.
Je vous fais grâce du différend relatif à notre frontière coloniale et que vint aigrir la mort de deux missionnaires. Un marin ne se mêle pas de politique. Je n’entrai en scène qu'après que la Norlande eut reçu l’ultimatum. L’amiral Horli, appelé par le roi, avait demandé la permission de m’amener, sachant que j'avais quelques idées nettes sur les points faibles de l’Angleterre. Quatre personnes seulement assistaient à l’entrevue : le roi, le secrétaire d’État aux affaires étrangères, l’amiral Horli et moi. Le délai fixé par l’ultimatum expirait dans les vingt-quatre heures.
Je ne trahis aucun secret en disant que le roi et le ministre inclinaient à céder. Contre la force colossale de la Grande-Bretagne, ils ne croyaient pas possible de tenir le coup. Le ministre avait rédigé l’acte d'acceptation des conditions anglaises. Le roi était assis, l’ayant devant lui sur la table, et je voyais des larmes de colère et de honte rouler sur ses joues.
— Je crois bien que nous n’avons pas le choix, Sire, dit le ministre. Notre représentant à Londres vient d'envoyer le rapport que voici, d’où il ressort que jamais il n’y eut pareille unanimité dans le public et la presse. L’émotion est intense, surtout depuis l’acte inconsidéré de Malort outrageant le drapeau. Nous n’avons qu’à nous soumettre.
Le roi regarda tristement l’amiral Horli.
— Amiral, demanda-t-il, combien de navires comprend votre flotte ?
— Deux cuirassés, quatre croiseurs, vingt torpilleurs et huit sous-marins, répondit l’amiral.
Le roi hocha la tête.
— Ce serait folie de résister, fit-il.
— Et pourtant, Sire, avant qu’une décision n’intervienne, je désirerais vous faire entendre le capitaine Sirius, qui a un plan de campagne très défini contre l’Angleterre.
— Absurde ! répliqua le roi, d’un ton d’impatience. Vous figurez-vous qu'avec deux cuirassés et quatre croiseurs nous allons battre une immense armée navale ?
— Sire, protestai-je, j’affirme sur ma vie que, si vous daignez suivre mon conseil, dans un mois ou deux vous verrez à vos genoux l’orgueilleuse Angleterre.
Il y avait dans ma voix une assurance qui impressionna le roi.
— Capitaine Sirius, vous me semblez avoir en vousmême une grande confiance.
— Je n’ai pas le moindre doute sur l’issue de l’entreprise que je vous propose, Sire.
— Alors, que conseilleriez-vous ?
— Je conseillerais que la flotte fût tout entière rassemblée sous les forts de Blankenberg et protégée contre une attaque à l’aide de pieux et de chaînes. Elle resterait là tant que durerait la guerre. Moi, cependant, je disposerais des huit sous-marins, et j’en ferais l’usage que je jugerais convenable.
— Vous attaqueriez avec des sous-marins les cuirassés anglais ?
— Sire, je n’approcherais jamais d’un cuirassé.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il pourrait m'en cuire.
— Vous, un marin, avoir de ces craintes ?
— Sire, ma vie appartient au pays, elle ne compte pas. Mais de nos huit sous-marins dépend l’issue de la lutte. Je devrais les ménager. Rien ne me déciderait à combattre.
— Que feriez-vous donc ?
— Sire, je vais vous le dire.
Et je le dis. Je parlai une demi-heure.
Je fus clair, énergique, précis, ayant eu, pendant les méditations solitaires du quart, le loisir d’étudier la question sous toutes ses faces. Je sus captiver mon auditoire. Le roi ne me quittait pas des yeux. Le ministre ne bougeaït pas plus qu’une pierre.
— Vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
— Parfaitement, Sire.
Le roi se leva.
— N’envoyez pas de réponse à l’ultimatum, dit-il. Annonçons aux deux Chambres que nous tenons ferme devant la menace. Amiral Horli, vous vous conformerez de tout point à ce que pourra demander le capitaine Sirius pour l'exécution de son plan. Capitaine Sirius, vous avez le champ libre. Allez, faites comme vous avez dit et comptez sur la reconnaissance de votre roi.
Il serait sans intérêt d'exposer ici les mesures prises à Blankenberg, puisqu’on sait que la forteresse et la flotte furent anéanties par les Anglais dans la semaine qui suivit la
déclaration de guerre. Je m’en tiendrai à ce qui constituait mon plan, et qui eut un si glorieux et si concluant résultat.
Mes huit sous-marins, Alpha, Bêta, Gamma, Thêta, Delta, Epsilon, lota, Kappa, ont acquis une renommée si universelle qu’on s’est demandé s'ils offraient quelques particularités de forme et de moyens. Pas le moins du monde. À la vérité, quatre d’entre eux, le Delta, l’Epsilon, l’Iota et le Kappa étaient du plus récent modèle, mais ils avaient leurs égaux dans les marines de toutes les grandes puissances. En ce qui concerne l’Alpha, le Bêta, le Gamma et le Thêta, ce n’étaient nullement des navires modernes, et ils trouvaient leurs prototypes dans les navires anglais de l’ancienne classe F, ayant en plongée un déplacement de 1.800 tonnes, avec des moteurs à pétrole leur donnant une vitesse de 18 nœuds en surface et de 12 en plongée. Ils mesuraient 186 pieds de long et 24 de large ; ils avaient un rayon d’action de 4.000 milles, et ils pouvaient rester neuf heures sous l’eau. Ceci qui réalisait à l’époque le dernier mot du progrès, était pourtant dépassé de beaucoup dans les quatre nouveaux sous-marins, desquels je dirai, sans vous ennuyer par des chiffres, qu'ils représentaient approximativement une avance de 25% sur ceux du précédent type. À mon instigation, on les avait aménagés pour porter non pas huit grandes torpilles Bakdorf, qui ont 19 pieds de long, pèsent une demi-tonne et sont chargées de 200 livres de fulmicoton humide, mais dix-huit torpilles de taille plus que moitié moindre. Je tenais à me rendre indépendant de ma base.
Néanmoins, il me fallait une base, et je pris mes dispositions pour en avoir une. Blankenberg était la dernière que j'eusse choisie. Qu’avais-je besoin d’un port ? Un port serait surveillé ou occupé. N'importe quel endroit répondait mieux à mes convenances. Et je jetai mon dévolu sur une petite vil-
la solitaire, à près de cinq milles d’un village, à trente milles d’un port. J’y fis transporter secrètement du pétrole, des pièces de rechange, des torpilles, des piles, et tout un matériel de réparation. La petite villa, blanchie à la chaux, d’un confiseur retiré des affaires, telle était la base d’où j’opérai contre l’Angleterre.
Je me rendis à Blankenberg, où se trouvaient nos navires. On y travaillait fiévreusement à la défense, et l’on n’avait qu’à regarder du côté de la mer pour se sentir encouragé à l'effort. La flotte anglaise se concentrait. Le délai de l’ultimatum n’avait pas expiré encore ; mais, évidemment, à la minute même de son expiration, un coup serait frappé. Quatre aéroplanes ennemis en reconnaissance tournoyaient très haut sur nos ouvrages. Du sommet du phare, je comptai au large trente cuirassés et croiseurs, avec un certain nombre de ces chalutiers que l’on utilise dans la marine anglaise pour franchir les champs de mines. Deux cents mines, moitié de contact et moitié d'observation, garnissaient les approches ; à l’expérience, elles se révélèrent insuffisantes pour tenir l’ennemi en respect, puisque, trois jours plus tard, il détruisait en un tournemain la flotte et la ville.
Je n’ai que faire de relater ici les incidents de cette guerre ; j’expliquerai seulement le rôle que j’y jouai, et qui fut si décisif. Je commençai par envoyer mes sous-marins de seconde classe à l’endroit que j'avais choisi comme base. Ils y devaient attendre, immergés sur le sable par vingt pieds d’eau, et ne remontant qu’à la nuit. Ils avaient pour consigne absolue de ne rien entreprendre contre l’ennemi, si tentante que pût paraître l’occasion. Je ne leur demandais que de se garder invisibles et intacts jusqu’au reçu de nouveaux ordres. Bien d’accord là-dessus avec le commandant Panza, à qui était confiée cette flottille de réserve, je lui serrai la main et
je lui dis au revoir, en lui laissant par écrit mes instructions pour la tactique à suivre et la mise en œuvre de certains principes généraux, selon ce que réclameraient les circons-
tances.
Alors je reportai mon attention sur ma propre flottille. Je la partageai en deux divisions, prenant l’Jota et le Kappa sous mes ordres, et donnant au capitaine Miriam le Delta et l’Epsilon. J'aurais mon poste de veille dans le Pas de Calais, Miriam opérerait dans la Manche. Je lui exposai mon plan ; puis je m’assurai que chaque navire était pourvu de tout ce qu’il pouvait porter. Outre ses 40 tonnes d’essence pour la navigation en surface et le chargement des accumulateurs actionnant les machines en plongée, chacun avait, comme je l'ai dit, ses 18 torpilles, ses 500 charges pour le canon de 12 livres à tir rapide et à éclipse qui, placé sur le pont, disparaissait quand le navire s’immergeait, ses périscopes de rechange, son antenne de télégraphie sans fil, qu’il dressait en cas de besoin au-dessus du kiosque, et enfin ses dix-huit jours de vivres pour dix hommes d’équipage. C’est dans ces conditions que quatre navires allaient annihiler la flotte et les armées de la Grande-Bretagne. Au coucher du soleil, le soir du 10 avril, nous appareïllâmes pour cette expédition historique.
Miriam nous avait quitté dans l’après-midi, ayant un plus long trajet à faire pour rejoindre son poste. Stéphan, du Kappa, prit la mer avec moi ; mais, naturellement, nous nous rendions compte que nous devions agir en pleine indépendance, et qu’à partir du moment où nous refermerions les panneaux à glissières de nos kiosques sur les flots tranquilles du havre de Blankenberg, nous ne pouvions plus nous revoir, bien qu'ayant partie liée dans les mêmes eaux. Nous nous saluâmes de la passerelle ; puis, par le tube acoustique, nos
water-ballasts étant pleins, nos soupapes et nos issues fermées, j'ordonnai à mon mécanicien de mettre à toute vitesse.
Sitôt que nous eûmes doublé la jetée et qu’autour de nous moutonnèrent les vagues, j’abaissai le gouvernail horizontal. Nous nous enfonçâmes. Par mes hublots, je vis l’eau passer du vert clair au bleu sombre. Le manomètre marquaïit 20 pieds. Je laissai descendre à 40, de façon à nous glisser par-dessous la flotte anglaise, au risque, il est vrai, de rencontrer les amarres de nos propres mines. Puis je remis la barre d’aplomb, j'écoutai comme une musique le battement bien rythmé de mes moteurs me conduisant, à la vitesse de 12 milles à l’heure, vers l’accomplissement d’une grande tâche.
La coupole de mon kiosque eût été de verre que, tout en surveillant mes leviers, j'aurais pu voir bouger au-dessus de moi les vastes ombres des vaisseaux de blocus. Je gardai le cap à l’ouest pendant quatre-vingt-dix minutes ; après quoi, arrêtant mes moteurs sans vider les ballasts, je ramenai le navire à la surface. La mer roulait, le vent fraîchissait. Pardessus la crête des brisants, jetant un coup d’œil vers Blankenberg, je vis les sombres cheminées et les superstructures de la flotte ennemie toutes rougies par les feux du couchant qui, plus loin, embrasaient le phare et la citadelle. Et tandis que je contemplais ce spectacle, une grosse pièce d’artillerie tonna, puis une autre. Je consultai ma montre : il était six heures. Le délai de l’ultimatum était expiré. Nous étions en guerre.
Il n’y avait nulle part de bateau en vue. Aussi, notre vitesse étant près de deux fois plus grande en émersion qu’en plongée, je vidai mes réservoirs à eau, et mon bateau vint ar-
rondir à la surface son dos de baleine. Toute la nuit, nous marchâmes au sud-ouest, à une vitesse moyenne de 18 nœuds. Vers cinq heures du matin, comme je me tenais sur mon étroite passerelle, j’aperçus très bas dans l’ouest les lumières de la côte du Norfolk. « Ah ! John Bull, John Bull ! dis-je en les regardant, vous allez recevoir une leçon, et c’est moi qui vous la donnerai ! Je suis chargé de vous apprendre qu’on ne vit pas dans des conditions artificielles en agissant comme si elles étaient naturelles. Plus de clairvoyance, John Bull, et moins de politique de parti : tel est l’enseignement que je vous apporte. » Mais en même temps, je me sentais envahi de pitié pour ces multitudes de pauvres gens mineurs du Yorkshire, fileurs du Lancashire, métallurgistes de Birmingham, - aux foyers desquels j'allais faire asseoir la famine. Mais quoi ! c’était la guerre, et qui fait une sottise en porte la peine.
Un peu avant le jour, j’aperçus par tribord, à 10 milles dans l’ouest-sud-ouest, les lumières d’une grande ville, sans doute Yarmouth. Je me tins au large, en raison des dangers de la côte, sablonneuse et parsemée de hauts fonds. À cinq heures trente, nous rangions le bateau-feu de Lowestoft. Un garde-côte projetait des signaux lumineux, qui expiraient en un scintillement pâle à mesure que l’aube blanchissait sur la mer. Il y avait aux alentours une quantité de navires, bateaux de pêche et caboteurs pour la plupart, ainsi qu’un grand steamer faisant route à l’ouest, et un contre-torpilleur placé entre nous et la terre. Ce dernier ne pouvait rien contre nous ; mais je jugeai inutile qu’on soupçonnât notre présence, et, remplissant de nouveau mes ballasts, je plongeaï à dix pieds. La manœuvre ne demanda pas plus de cent cinquante secondes. Question capitale pour un sous-marin que cette promptitude, quand un bateau rapide le charge à l’improviste.
Nous n’étions plus qu’à quelques heures de notre champ d'action. Je décidai donc de m’accorder un peu de repos et je passai le commandement à Vornal. Quand il m’éveilla, sur le coup de dix heures, nous naviguions en surface et nous avions atteint la côte de l’Essex, au large des Maplin Sands. Avec cette charmante franchise qui les caractérise, nos bons amis anglais nous avaient prévenus qu'ils établissaient dans le Pas-de-Calais un barrage de torpilleurs afin d'empêcher les sous-marins de passer, ce qui est aussi raisonnable que de fermer un ruisseau avec une planche pour arrêter les anguilles. Je savais que Stephan, qui avait son poste à l'extrémité ouest du Solent, le rejoindrait sans encombre. Pour moi, qui devais croiser à l'embouchure de la Tamise, je m'y trouvais rendu avec mon petit Jota, mes dix-huit torpilles, mon canon à tir rapide, et surtout avec la notion de ce qu’il y avait à faire et des moyens de le faire.
Revenu à mon observatoire, je vis dans le périscope, car nous avions plongé, qu’il y avait à bâbord, et à 300 yards de nous environ, un bateau-feu. Deux hommes se tenaient sur les bastingages ; mais ni l’un ni l’autre ne remarqua la petite. baguette qui fendait l’eau si près d’eux. C’était un jour idéal pour une action sous-marine, car la mer se ridait suffisamment pour empêcher qu’on ne nous découvrit, tout en restant assez belle pour nous permettre une vision nette. Chacun de mes trois périscopes avait un champ de 60 degrés, de sorte que je commandais par eux un demi-cercle d'horizon. Deux croiseurs anglais, à un mille de moi, sortaient de la Tamise, faisant route au nord. J’aurais pu les attaquer, mais j'avais un dessein plus grand et dont je ne me laissai pas détourner. Plus au sud, un contre-torpilleur s’en allait vers l’ouest, du côté de Sheemess. Une douzaine de petits vapeurs circulaient à l’entour. Aucun ne méritait l’attention. Ce n’est pas avec des petits vapeurs que s’approvisionnent les
grands pays. Naviguant à la moindre vitesse nécessaire pour nous maintenir en plongée, je pénétrai lentement dans l'estuaire et j'y attendis ce qui ne pouvait manquer de venir.
Je n’eus pas longtemps à attendre. Un peu après une heure, je distinguai au périscope un nuage de fumée dans le sud. Une demi-heure plus tard se dressa la coque d’un grand vapeur qui se dirigeait vers l’embouchure de la Tamise. Je plaçai Vornal au tube lance-torpille de tribord et lui recommandai de tenir parée, en cas d’insuccès, l’autre torpille. Puis je m’avançai doucement, car, si rapide que fût la marche du vapeur, j'avais tout le temps de lui couper la route. J’eus vite fait d’arriver à proximité de la ligne qu’il devait suivre, et j'y serais volontiers resté si je n’avais craint de m'’élever à la surface. Je gouvernai donc dans la direction d’où il venait. C’était un navire d’au moins quinze mille tonnes, peint en noir dans le haut, en rouge dans le bas, avec deux cheminées couleur crème. Il flottait si bas sur l’eau qu’évidemment il portait pleine charge. À l’avant était rassemblé un groupe d'hommes qui, j’en suis sûr, regardaient pour la première fois la mère patrie. Ils étaient loin de prévoir le genre de bienvenue qu'elle leur réservait |
Le vapeur approchaït, secouant à ses cheminées des panaches de fumée, et deux vagues blanches écumaient sous son étrave. Quand il fut à un quart de mille, je commandai : « À toute vitesse ! » et je mis le cap sur lui. J’avais calculé juste. À cent yards, je donnai l’ordre d’envoyer la torpille. J’entendis le déclic. Au même instant, je donnai un violent coup de barre, et nous vîinmes sur le côté. Une terrible embardée, conséquence de l’explosion lointaine, nous coucha presque sur le flanc ; puis, vacillant et frémissant, l’Jota se redressa. Je stoppai les machines, je le ramenai à la surface,
j'ouvris le kiosque, et mon équipage se pressa au capot, pour voir.
À deux cents yards de nous, le navire, immobile, visiblement frappé à mort, penchait déjà vers l’arrière. Nous pouvions lire son nom : c'était l’Adela, de Londres, venant de la Nouvelle-Zélande avec un chargement de mouton frigorifié. Des hommes criaient, couraient éperdument sur le pont. Si étrange que cela paraisse, l’idée d’un sous-marin ne leur était pas entrée, et ne leur entrait pas, à cette heure même, dans la tête. Tous étaient convaincus qu’ils avaient touché une mine flottante. L’explosion avait ouvert une brèche à tribord, et le navire sombraïit rapidement. L’équipage fit preuve d’une admirable discipline. L’un après l’autre, les canots, garnis, descendirent à la mer, vivement et tranquillement, comme si cela eût fait partie de la manœuvre journalière. Soudain, un des canots, qui attendait les autres, aperçut, pour la première fois, tout près de lui, mon kiosque. Je vis ses occupants faire des gestes en poussant de grands cris, et ceux des autres canots se lever pour mieux se rendre compte. Mais je n’y attachai pas d'importance, croyant qu’ils savaient déjà qu’un sous-marin avait causé leur perte. Un d’entre eux regrimpa sur le navire en train de couler. Je ne doutai pas qu’il n’allât signaler notre présence par la télégraphie sans fil. Peu importait, puisqu'il fallait bien qu’on la connût d’une façon quelconque ; sans cela, j'aurais facilement abattu l’homme d’un coup de fusil. Je saluai de la main l'équipage, et il répondit à mon salut. La guerre est une grande chose : elle doit être sans haine comme sans remords.
Je regardais encore disparaître l’Adela quand Vornal, à mon côté, poussa une exclamation d’étonnement et d’avertissement tout à la fois ; et, me prenant par l’épaule, il me fit
tourner la tête. Derrière nous, un paquebot remontait le chenal. Noir, avec des cheminées noires, il battait le pavillon bien connu de la Peninsular and Oriental Company. Il était à moins d’un mille ; même s’il nous avait découverts, il n’avait plus le temps de virer de bord et de s’éloigner avant que nous pussions l’atteindre. Nous fonçâmes sur lui en surface. Il aperçut le bateau qui sombraïit et, soudain, comprit le danger qui le menaçait lui-même. Une multitude d'hommes s’élancèrent à l’avant. Il y eut un crépitement de mousqueterie. Deux balles s’aplatirent sur notre cuirasse de quatre pouces. Mais autant charger un taureau avec des boulettes de papier que l’Jota avec des balles ! L'expérience que je venais de faire en torpillant l’Adela m'avait servi de leçon, et je lançai ma torpille à une distance plus sage — 250 yards. Elle toucha par le travers. Il y eut une explosion formidable, mais nous étions en dehors de son périmètre. Le paquebot coula presque instantanément.
La journée fut d’ailleurs mauvaise pour la Peninsular and Oriental Company. Nous venions, comme je l’ai su depuis, de lui supprimer le Moldavia, navire de 15.000 tonnes et l’un des plus beaux de sa flotte. Or, vers les trois heures et demie, nous lui ffmes encore sauter le Cusco, navire de 8.000 tonnes, venant aussi d'Orient et chargé de blé. Comment il vint donner sur nous quand la télégraphie sans fil avait dû le prévenir du danger, c’est ce que je ne puis comprendre. Les deux autres steamers que nous détruisîmes ce jour-là, le Maid of Athens, de la Robson Line, et le Cormoran, n’avaient ni l’un ni l’autre d'appareil télégraphique et coururent aveuglément à la mort. C’étaient deux petits bateaux de 5.000 à 7.000 tonnes. Le second m'’obligea de venir à la surface et de lui loger sous la ligne de flottaison six obus de 12, pour qu’il se
décidât à couler. Dans les deux cas, les équipages amenèrent les canots, et je ne crois pas qu’il y eut mort d'homme.
Après cela, les vapeurs cessèrent de se montrer, et moi de les attendre ; des messages avaient sans doute, entre temps, volé dans toutes les directions. Mais nous pouvions être satisfaits de notre besogne pour ce premier jour. Entre les Maplin Sands et le Nore, nous avions coulé cinq navires, représentant, au total, environ 50.000 tonnes. Le marché de Londres devait ressentir déjà cette première blessure. Et le Lloyd’s, le pauvre vieux Lloyd’s, dans quel état d’affolement il devait être ! J’imaginais les journaux du soir à Londres et les lamentations de Fleet Street. Le résultat de notre intervention nous était manifesté par l’activité comique des torpilleurs qui sortaient de Sheemess dans le soir, bourdonnant comme des guêpes en colère. Ils allaient et venaient dans tous les sens à travers l’estuaire, tandis que, pareils à un vol de corbeaux, les avions et hydravions tachaient de points noirs le ciel du couchant. Ils explorèrent tant et si bien l'embouchure du fleuve qu’à la fin ils nous découvrirent. Un gaillard aux yeux perçants, aidé d’une jumelle, aperçut, du haut d’un contre-torpilleur, notre périscope, et nous chargea à toute vitesse. Nul doute qu’il ne nous eût crevés de bon cœur, au risque de se perdre lui-même ; maïs cela ne faisait point partie de notre programme. Je plongeai aussitôt, et courus à l’est-sud-est, en remontant de temps en temps à la surface. Lorsqu’enfin je stoppai, à courte distance de la côte du Kent, les projecteurs qui nous cherchaient encore n'étaient plus qu’une lointaine clarté à l’ouest sur l’horizon. Nous restâmes là paisiblement toute la nuit, car un sousmarin, la nuit, n’est guère plus qu’un torpilleur de troisième ordre. D’ailleurs, nous étions fatigués et nous avions besoin de repos. Vous qui commandez à des hommes, n’oubliez pas, quand vous nettoyez et graissez vos pompes, vos compres-
seurs et vos bielles, que la machine humaine, elle aussi, veut des soins.
J'avais dressé au-dessus du kiosque le mât de télégraphie sans fil, et je n’eus pas de peine à me mettre en communication avec le capitaine Stephan. Il se trouvait, me ditil, au large de Ventnor, n’ayant pu prendre son poste par suite d’une avarie de machine. La machine était remise en état et il se proposait de bloquer le lendemain matin les approches de Southampton. En descendant la Manche, il avait détruit un grand bateau qui venait de l’Inde. Nous échangeâmes le bonsoir : il sentait, comme moi, le besoin de se reposer. D'ailleurs, je fus debout dès quatre heures, et je mis mes hommes sur pied afin de visiter le navire. Allégé des trois torpilles que nous avions lancées, il relevait du nez; nous y remédiâmes en ouvrant le compensateur d'avant et en admettant un poids d’eau égal à celui des torpilles. Nous étions à peine parés quand le jour commença de poindre.
Un grand nombre de bateaux qui, à la première alerte, étaient allés chercher refuge dans les ports de France, avaient très certainement traversé de nuit et remonté sains et saufs la Tamise. Il va de soi que j'aurais pu les attaquer ; mais je ne tenais pas à courir une aventure, et, la nuït, un sous-marin s’expose toujours. Cependant l’un d’eux avait mal calculé son temps, et il arrivait à la hauteur de Warden Point quand le jour nous le révéla. Nous lui donnâmes aussitôt la chasse. C’était un bon marcheur, capable de faire ses deux milles quand nous n’en faisions qu’un, ce qui rendait notre succès douteux. Je le rattrapai néanmoins tandis qu’il suivait fièrement sa route. Il nous vit à la dernière minute, car nous l’attaquâmes en surface, sans quoi il nous eût gagnés de vitesse. Il vint sur un bord, et la torpille le manqua, mais une deuxième l’atteignit en plein sous la voûte. Quel
fracas ! La poupe entière parut s’envoler ! Je fis machine en arrière et regardai couler le navire. C’était le Virginia, de la Bibby Line, bateau de 12.000 tonnes, et qui venait d'Orient chargé de denrées comme les autres. La surface de la mer était couverte de grains flottants. « Si les choses continuent ainsi, me dit Vornal, John Bull va devoir faire un cran ou deux à sa ceinture. »
À cet instant survint le pire danger qui pût nous surprendre ; je tremble encore en pensant à la fin prématurée que faillit avoir un si glorieux voyage. J’avais ouvert le panneau du kiosque et je regardais, avec Vornal, les canots du Virginia, quand l’air siffla comme sous une lanière ; une trombe d’eau jaillit ; et nous fâmes tous les deux couverts d’écume. Qu’on imagine notre émotion lorsque, ayant levé la tête, nous avisâmes un avion volant, comme un épervier, à quelque cents pieds au-dessus de nous ! Si la bombe qu'il nous destinait n’était tombée à la mer, nous serions morts sans savoir à qui nous devions notre perte. Il volait en rond dans l’espoir de nous en lancer une deuxième ; mais nous partîmes à toute vitesse, j’appuyai à fond sur la barre, et nous disparûmes dans le pli d’une lame. D'ailleurs, nous le dépistâmes vite, et quand nous revînmes à la surface, près de Margate, nous n’en vîmes plus trace, à moins qu’il ne fût de ceux qui planaient à ce moment sur Herne Bay.
Il n’y avait au large que quelques navires sans intérêt pour moi, petits caboteurs ou steamers d’un millier de tonnes. Après plusieurs heures d'immersion, mon périscope n’enregistrant aucune image, j’eus une inspiration soudaine. Des radiotélégrammes avaient dû prescrire à tous les navires portant des vivres de stationner dans les eaux françaises, en attendant de forcer le passage à la faveur de la nuit : cela, j'en étais sûr comme si mon propre récepteur eût enregistré
l’ordre. Eh bien, puisqu'ils stationnaient dans les eaux françaises, c'était à moi de les y aller chercher. Je vidai mes ballasts et je remontai, rien ne décelant aux alentours la présence d’un navire de guerre. Cependant l’ennemi devait avoir à terre un bon système de signaux, car je n’avais pas atteint le North Foreland que trois contre-torpilleurs, convergeant de trois directions différentes, s’avançaient contre moi dans un flot d’écume. Ils avaient autant de chances de me prendre que trois épagneuls de prendre un marsouin. Par pure bravade, et je sais que j’eus tort, j’attendis qu'ils fussent à portée de canon ; puis je plongeai et ne les revis pas plus qu’ils ne me revirent.
Cette partie de la côte, étroite et sablonneuse, comme je l'ai dit, rend la navigation sous-marine très difficile. Le pire mécompte pour un sous-marin, c’est de talonner sur un banc de sable et d’y rester pris. Un accident de ce genre eût sans doute marqué la fin de notre navire sinon la nôtre, car avec nos cylindres Fleuss et nos lampes électriques nous aurions pu quitter le bord par l’écluse d’air et gagner, en marchant au fond, le rivage. Heureusement, grâce à nos excellentes cartes, je suivis le chenal sans anicroche jusqu’à son débouché dans la partie libre du détroit. Nous remontâmes vers midi ; mais apercevant un avion à petite distance, nous plongeâmes de nouveau pour une demi-heure. À notre seconde remontée, la plus grande tranquillité régnait dans nos parages, la côte anglaise barraïit l’horizon, à l’ouest. Évitant les Goodwins, nous descendîmes la Manche, jusqu’au moment où je découvris devant nous la ligne de points noirs tracée par le cordon de torpilleurs Douvres-Calais. Nous plongeâmes quand nous n’en fûmes qu’à deux milles, pour revenir à la surface sept milles plus loin dans le sud-ouest, sans qu’un seul des torpilleurs eût soupçonné notre présence à trente pieds de sa quille.
Un grand vapeur battant pavillon allemand, l’Allona, du Norddeutscher Lloyd, allant de New-York à Brême, courait à un demi-mille de nous. J’émergeai toute notre coque et le saluai de nos couleurs. Ce fut une chose amusante que de voir la stupeur des hommes de l’équipage devant un acte qu’ils devaient juger d’une imprudence sans égale, dans ces eaux balayées par la flotte anglaise. Ils nous acclamèrent avec enthousiasme, et, quand ils passèrent en hurlant, leurs couleurs répondirent aux nôtres. Après cela je me dirigeai vers la côte française.
Comme je m’y attendais, je trouvai en rade de Boulogne trois vapeurs anglais, le Cæsar, le King of the East et le Pathfinder, dont le moindre jaugeait 10.000 tonnes. Je suppose qu'ils se croyaient en sûreté dans les eaux françaises ; mais que me faisaient la limite des eaux territoriales et les conventions internationales ? Le point de vue de mon gouvernement, c'était que nous bloquions l’Angleterre et que, les vivres constituant une contrebande, les vaisseaux qui en transportaient devaient être détruits. Et j'avais, moi, pour mission d’affamer l’ennemi par tous les moyens en mon pouvoir. Dans l’espace d’une heure, les trois navires avaient disparu sous les vagues, et l’Jota descendaïit la côte de Picardie en quête de nouvelles victimes. La Manche était couverte de torpilleurs anglais, ronflant et tourbillonnant comme une nuée de moustiques. Qu'ils eussent la prétention de me mettre à mal si j'allais me buter fortuitement contre l’un d’eux, je ne me l’explique pas.
J'avais plus à craindre des aéroplanes. Ils évoluaient de tous les côtés, et pour échapper à leur observation, la mer étant très calme, je dus, à plusieurs reprises, plonger jusqu’à cent pieds. Après mon exploit de Boulogne, j’en vis trois survoler la Manche ; je compris qu’ils allaient convoyer tous les
navires la remontant. Un très grand vapeur blanc que j'aperçus au large du Havre s’éloigna dans l’ouest avant que je réussisse à l’atteindre ; maïs je ne doutai pas que Stephan ou un autre ne se chargeât bientôt de lui. Ces maudits aéroplanes me gâtèrent ma chasse de la journée. En fait de navires, je ne vis partout que des torpilleurs. Je me consolai en songeant que sur mon chemin il ne passait plus d’approvisionnements pour Londres. Après tout, j'étais là pour ça. Si je pouvais me dispenser d'employer mes torpilles, ce n’était que mieux. J’en avais lancé dix jusqu’à présent, et j'avais coulé neuf steamers ; je n’avais donc pas fait de gaspillage. À la nuit, je retournai sur la côte du Kent et j'y reposai en eau peu profonde, non loin de Dungeness.
Le point du jour trouva tout paré à bord, car j’espérais surprendre quelque navire qui, profitant de la nuit pour tenter de gagner la Tamise, aurait mal calculé son temps. Effectivement, un gros steamer battant pavillon américain remontait la Manche. Je me souciais bien de ses couleurs du moment qu’il portait aux Îles Britanniques de la contrebande de guerre ! N’apercevant pas de torpilleur, je vins à la surface et lui tirai un coup de semonce. Il sembla disposé à passer outre ; mais je lui envoyai un deuxième obus à bâbord avant, juste au-dessus de la flottaison. Il stoppa, et un homme se mit à gesticuler avec fureur contre la passerelle. Je rangeai l’Jota presque bord à bord.
« Vous êtes le capitaine ? » demandai-je.
Qu'on ne me demande pas de reproduire sa réponse. Je continuai :
« Transportez-vous des vivres ? »
— Espèce d’empoté ! cria-t-il, vous êtes donc aveugle ? Vous ne voyez donc pas le pavillon ? C’est à un navire américain que vous avez affaire, au Vermondia, de Boston.
— Désolé, capitaine, répondis-je. Mais je n’ai pas de temps à perdre en paroles. Les torpilleurs vont certainement courir au canon, et j'ajoute que votre appareil de radiotélégraphie me gêne. Faites amener vos chaloupes. »
Je dus, pour lui montrer que je ne plaisantais pas, prendre du champ et lui loger tout près de la flottaison quelques projectiles. Au sixième trou dans sa coque, il s’empressa de mettre à la mer les canots. Je tirai au total vingt obus et n’eus pas besoin de torpille, car le navire, terriblement touché à bâbord et donnant de la bande, finit par capoter sur sa gauche. Il resta dans cette position deux ou trois minutes, puis il sombra. Je comptai à l’entour huit barques surchargées de monde. Personne, je crois, ne périt. De toutes parts accouraient, soufflants et inutiles, les pauvres vieux vaisseaux de guerre. J’emplis mes ballasts, piquai de l’avant, et ne remontai qu’à 15 milles dans le sud. Je savais que l’affaire n’irait pas sans un esclandre, qui se produisit en effet. Mais des foules affamées n’en assiégèrent pas moins les boulangeries de Londres, et les malheureux boulangers durent, pour sauver leur vie, expliquer qu’ils n’avaient pas de quoi faire le pain.
Cependant, on présume que je devenais impatient de savoir ce qui se passait de par le monde et ce que pensait l'Angleterre. J’accostai un bateau pêcheur et lui ordonnai de me livrer ses journaux. Malheureusement, il n’avait en tout et pour tout qu’un misérable fragment d’une feuille du soir donnant des résultats de courses. Je renouvelai ma tentative auprès d’un yacht d’Eastbourne, dont les passagers crurent
mourir de peur en nous voyant tout d’un coup surgir des flots. Par eux, nous eûmes la chance de nous procurer le London Courier du matin même.
Il était des plus intéressants, tellement que je crus devoir le lire à tout l’équipage. Vous connaissez l’habitude anglaise des manchettes, grâce auxquelles vous embrassez tous les événements d’un coup d’œil. Il me sembla que le journal n’était composé qu’en manchettes, tellement il trahissait de surexcitation. À peine un mot sur ma flottille, nous ne venions qu’en deuxième page. La première débutait comme suit :
PRISE DE BLANKENBERG ANÉANTISSEMENT DE LA FLOTTE ENNEMIE INCENDIE DE LA VILLE DES DRAGUEURS DÉTRUISENT LE CHAMP DE MINES PERTES DE DEUX NAVIRES L’AFFAIRE EST-ELLE RÉGLÉE ?
Naturellement, ce que j'avais prévu était arrivé. Les Anglais occupaient la ville. Et ils croyaient que cela réglait l'affaire ! Ils comptaient sans moi.
Au dos de cette retentissante et glorieuse première page, dans le coin du haut, il y avait un petit article ainsi conçu :