‹ La brèche aux bufflesChapitre 3 sur 22 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les Aaiéricains ont assez mal pris les quelques plaisanteries, — bien anodines cependant, — que je m'étais permis de faire sur eux, tout en racontant aux lecteurs des Montagnes Rocheuses mes pérégrinations dans leur pays. Il n'y a qu'à lire leurs livres et leurs journaux pour savoir ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent (les étrangers en général et de nous en particulier; mais ils ont Tépiderme particulièrement sensible et se fâchent volontiers quand ils soupçonnent qu'on a envie de leur rendre la pareille.

Telle n'a jamais du reste été ma pensée. J'ai toujours soutenu et je soutiendrai toujours que, touriste austère et consciencieux, je me borne à raconter ce que je vois, à répéter ce que j'entends, ou à décrire mes impressions, laissant à ceux qui me font l'honneur de lire mes récits le soin de tirer les conclusions que ces récits leur paraissent comporter. Si je puis prouver que ces conclusions sont éminemment favorables à l'Amérique et aux Américains, j'aurai donc prouvé que ces narrations, bien loin de cacher, sous les modestes fleurs littéraires dont je me suis efforcé de les orner, le crotale de la calomnie ou la vipère de la médisance,

- anguis in Iterbu. — (|ue mes narrations, dis-je^ tout en réalité empreintes d'un amour profond poi

■ les Etats-Unis et d'une admiration sincère pour leurs institutions 1 amour et admiration à ] par quelques reslrlclions. Ouf! voilà une phrase dool

M'ai eu de la peine à sortir; mais voila ce que l'on peUM ïsppeler un syllogisme élégamment troussé!

Que les conclusions inspirées par lesdils récits à 1^

■ masse (le mes lecteurs aient été entièrement favorables \i. l'ilméritjue ; qu'elles lui aient même été inliuiment

plus favoraldos que je ne l'eusse cru, voilà ce dont jt> ne saurais douter, ayant reçu environ neuf cents (je dis neuf cents) lettres de personnes qui me déclaraient (|ue les Etals-I nis en général et le Dakota en pailiculiej', tels que je les leur décrivais, étaient bien décidément les pays de leurs rêves ; que c'était à moi qu'elles devaientcette révélation, et qu'elles ni'on auraient une reconnaissance éternelle. A ces paroles flatteuses elles ajoutaient que, en vertu du grand principe >< bienfait oblige » , il était de mon devoir strict de leur découvrir dans le susdit pays une situation lucrative et agréable [ convenant aux aptitudes spéciales qu'elles se connais- I saieut et dont elles m'envoyaient l'énuméralion. Elles ajoutaient parfois des recommandations pai'ticulières. In monsieur belge me confiai! notamment qu'il était père de quatre jeunes tilles, lu première de dix-sept, la dernière de quatre ans. Il me demandait de lui trouver un emploi quelconque dans les montagnes Rocheuses. Mais n'ayant conliance, pour l'éducation

PRÉFSCE. II

S personnPK, (}hp dans un Ordri! de reli- 1 me donniiil le nom, il me recommandait i' ceL emploi à proximilé d'un couvent de cet Ordre, où il pill les envoyer Ions les malins, ce qui, est-il besoin de le dire? compliquait singulièrement In mission qu'il me faisait l'honneur de me confier.

Ces letlres-là donnent la note gaie: ellessontl'exception. lies sept ou huit cents anires constituent un dossier qui serait bien précieux pour qui voudrait l'aire l'histoire économique de la Fiance Grévy et Carnol regnantihus. Il est instructif. Ce sont des liommes déjii ilgés qui me parlent des angoissesque leur cause l'avenir. On vivait, de père en fils, petitement, mais honorablement, en province; les ,^arrnns entraient dans la magistral are, l'administration ou l'armée. Ils donnaient à l'État toute leur vie en échange d'un salaire dérisoire que leurs petits revenus héréditaires rendaient suflisanl. Maintenant, la plupart de ces carrières leur sont fermées; on ne vent plus d'eux nulle part, car ils n'ont pas les idées qui plaisent aux puissants du jour : d'ailleurs, les ressources disparaissent; on adéjfidiminué les fermages; malgré cela, les fermiers ne payent plus et parlent d'abandonner la ferme; les vignes sont dévastées : il faut donc avoir recours au vrai travail, à celai qui donne un salaire dont on vit. A tort ou à raison, — à tort selon moi, — ils trouvent qu'il y a In comme une dérogation. Puisqu'il faut que les fils travaillent de leurs mains, que ce soit au loin, là où ils ne sont pas connus, et aussi où ils ne seront pas perse-

cutés pur la haine basse du l'onclioniiain^ lioslile et tout-puis saut. On a caus^ bien souvent de toutes ces choses le soir, en famille; et puis, un jour, je leur ni parlé des montagnes Rocheuses, et alors on m'a écrit pour me demander cooseil!

Dans ma collection, il y a aussi beaucoup de lettres de jeunes gens : ce sont celles qui m'intéressent le plus. A mesure (jue je m'éloigne de ma jeunesse, je sens mieux quelle vilaine chose est la vieillesse, et j'aime de plus en plus les jeunes (jens. Il y en a de charmantes, de ces lettres. Elles me font penser, quand je les relis, à ces cadets de famille de l'iincienne monarchie qui s'en allaient gfiiement guerroyer et coloniser partout où le hasard les conduisait , prenant le temps commeilvenait, cl pui.s, vers quarante ans, se reliraient dans une petite geniilhommière avec la croix de Sainthouis et une maigre pension, s'y mariaient el faisaient souche d'enfants qui leur ressemblaient. Ce sont ces hommes-là qui ont fait l'ancienne France à force de bnivoure, d'abnégation el d'esprit aventureux. Plus lard, on les a retrouvés faisant le coup de feu derrière les baies delà Bretagne el de lu Vendée contre les bandits de la Convention. Ensuite on lésa vus reparaître à Caslellidardo el à Mentana : ils s'y préparaient à la journée de i'atay. La race n'en esl pas éteinte : grilce à Dieu. Seulement, ils ne savent plus que faire, dans un temps où l'on compte sur la savante tactique de groupes parlementaires pour nous lirer du bourbier oii nous nous enlisons.

D'ot'diiiaire, ju n'encourageais guère mes correspOndanls. .lo n'aîiiie pas a dooncr des coaseiis, surtout i|aand d'un conseil pcul dépendre toute l'orientation d'une vie. On sait ce que je pense de l'éinigratioii. C'est le pain des furls, mais c'est aussi le poison des faibles : et pour nous autres Français, liabitucs à vivre dans l'encadrement des traditions et de la famille, le danger est particulièrement grand. Aussi, pour un qui réussit, dix qui s'enfoncent, et qui s'enfoncent d'une manière irrémédiable. Cependant, deux nu trois de ces jeunes gens me semblaient être dans des condiliona très favorables, matériellemeDi el moralement, lis disposaient d'un petit capital, chose indispensable, ne fût-ce que pour compenser l'infériorité où se trouve un étranger vis-à-vis des gens du pays ; ils avaient reçu une excellente éducation. N'ayant jamais vécu à Paria, ils avaient conservé très vif le goût des choses de la campagne, l'rappéspar ce qu'on disaitde l'élevage des cbevaux français en Amérique, ils avaient envie de tenter une spéculation de ce genre.

Ce moment me semblait d'ailleurs bien choisi, l,a vogue de nos percherons en Amérique va toujours croissant. C'est dans le bassin du Alississipi qu'ils ont été introduits d'abord, et le croisement avec les juments du pays y a donné de tels résultats que les compagnies d'omnibus et de tramways de cette région ont adopté ce genre de clicvaux, à l'exclusion de tous les autres. Celles de New-Vork et des autres grandes ville» de l'Est commencent même à venir recruter leurcava-

lerîe dans l'ioua el l'illinois, nialgië les quinze cents ùa deux mille kilomètres qui séparent ces deux pays, uniquement pour avoir des demi-sang percherons.

.jusqu'à une époque toute récente, réleva<[e de ces chevaux s'est t'ait dans les mêmes condilions que clie/ nous. Chaque fermier adaîl un nombre plus ou moins grand de juments poulinières qui prenaient part à tous les travaux de la ferme. Mais depuis quelques années on s'est avisé d'appliquer à l'élevage des chevaux les principes qui avaient si bien réussi pour la production do liétail. On a reconnu qu'il était iulinimcnt plus économique, au lieu de procéder comme par lu passé, d'élever les chevaux à l'état à peu préa sauvage dans les grandes plaines désertes de l'Ouest, où leur nourriture ne coûte rien, sauf à les amener, par les chemins de fer, sur les marchés de l'Est, quand ils sont d'âge à travailler. On aurait pu craindre que les chevaux percherons ou même demi-sang percherons ne pussent pas résister, couimc les chevaux du pays, à des froids de trente fi Irente-cinq degrés, sans jamais rentrer à l'écurie et sans jamais recevoir d'autre nourriture que l'herbe gelée qu'ils trouvent en grattant la neige. Ils se sont tirés à leur honneur de celle épreuve, et ce fait est maintenant si bien établi que, de tous les cùtés, il s'établit des ranchs oii l'on n'élève plus que des chevaux de race percheronne.

C'est ce genre d'opération que je conseillai à mes deux jeunes gens. Ils allèrent d'abord s'initier pendant quelques mois à toutes les finesses du métier chez un

tlea meilleurs élalontiiers ilu l'erclie, auquel je les adressai. Puis, au printemps de 1884, ils piii-lHient eniiiieiiant{|nalre Étalons, deux percherons ul deuxaralics. Les lecteurs des Montagnes Rocheuses se souvienaent peut-être du vieux Kemmisli, en compagnie duquel Montbtanc et moi ai ious traversé, deux aus auparavant, le désert d'Alcali. Je lui avais écrit pour lui demauder d'aller les chercher à Sydney. I,e voyage ae fit sans incidents. Au commencement de mai, ils s'établissaient jirovisoi renient à Cusier avec leurs chevaux.

Les débuts furent pénibles. Ces braves garçons ne se découragèrent pas, ils coururent le pays pendant plusieurs mois, cherchant une localité favorable pour y établir le centre de leur haras. Ce fut un hasard qui leur lit trouver ce qu'ils chercliuienl. II y avait alors dans les environs deux personnages qui Jouissaient d'une grande notoriété. Ils s'appelaient, l'un Lame Juhnny, et l'autre Speckled-beUied-Jim. On les soupçonnait véhémentement d'élre de simples voleurs de cbevauit, mais comme ils avaient la réputation d'avoir le coup de revolver Juste et facile, on leur timoignait une grande considération, et le shérif ne s'aventnrait jamais dans les environs de l'endroit où l'on savait qu'ils avaient établi leur quartier général.

Malheureusement ou heureusement, un soir que Speckled-helUed-Jim avait bu plus que de raison dans un bar de Custer, il s'oublia à ce point, qu'il chercha ijuerelle au shérif qui venait justement de boire un co<:A7(»7aveclui,etla querelle s'envenimaul, il a

l'intenliou de lui casser la télé d'un coup de revolver. Le shÉrif, très peu rassuré, énumérait tous les litres qu'il avait à sa reconnaissance, mais Jim s'enlèlail et déjà faisait mine de tirer son revolver de sa gaine, quanA un ami du magistral, qui assislail k la .scène, s'avisw de prendre son lasso et de le lancer par derrière sur le col de riufortunè Jim. Quand ils virent qu'il n'y avait plus rien k craindre, tous les assistants s'uLlelèrent à la corde, et l'on traîna le cadavre de bar en bar, aux. grands applaudissements de tous les citoyens proénii' nents et autres du pays qui étaient ravis de penser qi leurs chevaux ne seraient plus volés.

Lame Johnny occupait seul le domicile commun quand survint celte malheureuse aventure, qu'un ami vint aussitôt lui couler. [I jugea sagfiment que son prestige avait reçu un i{raud coup, cl qu'il serait prudent de quitter le théâtre de ses exploits, au moins pour un tempi). Aussi, le soir même, il se mil en roule pour aller rejoindre le iia^e-coac/t de Deudwood, qui passait non loin de sa maison. Malheureusement, le hasard voulut que deux ou trois des acteurs du drame de Custer se trouvassent dans la voilure; ils se jetèrent sur lui dès qu'ils le reconnurent, prirent la bride de son cheval et s'en servirent pour le pendre à un gros peuplier qui s'appelle encore maintenant Lame Johnny tree, de même que le ruisseau qui coule deviint la maison assez rudimenlairc que s'clail construite le défunt, s'appelle le Lame Johnny creek. Du haut de son peuplier, il aura pu se dire, comme

uu pei'soimagc ile l'antiquilt- ; Kon omnis moriar'.

].n siiccf^ssion Aas deux a^ociég se Irouvanl vncante, M... et .4... se déclarèrent se» liL-i-iliers. Ils se trouvaient là sur la lisière de la forât qui s\''tend sur tous les Black-Hilla. La vallép, assez élntile d'almrd, setargil en descendant du cAlé de la Cbayenne. Le pays, trè» accidenté par les dfrniprs conlreforts des montagnes, produisait une herbe aliondnnle et de très bonne qualité, et cependant le sol était si rocailleux, que de longtemps nu n'aurait pas à redouter l'arrivée des émigrants. En s'assnrant des trois cours d'eau qui coulenl aux environs, on pouvait disposer d'un parcours do vingt à vingt-cinq mille hectares.

Avec les sapins que leur rournissaîl la forêt, ils construisirent eux-mêmes une écurie pour leurs élaloni^. Dans un coin, ils g'étaient ménagé un petit réduit, et c'est là qu'ils passèrent leur premier hiver. Au printemps suivaiil, rejoints par un ami, ils allèrent dans rOrégon et y achetèrent un troupeau de soixantequinze juments qu'ils ramenèrent à petites journées, — sept on huit cents kilomètres, — malgré la neige et les Indiens. En rouJE', les Juments commencèrent à pouliner. Il fallail marcher quand môme, car on ne pouvait pas s'arrêter. Dix on douze poulains moururent; quaranle-cinq survécurent. Dans le nombre, il y en eut une quinzaine qui firent plus de deux cents kilomètres dans les dix premiers Jours qui suivirent leur naissance. Le général Daumas dit quelque part i(u'iin poulain arabe peut résister à autant d'heures

»VI Plll'lFlCE.

dn marche qu'il a if. jours <le virt. Il parnît que cl^ principe s'applique égale nienl aux poulains américains. ' Tous ces (lélails, nn me les écrivait dans des lettres qui respiraient tant de joie, tantdeconteulemcnt, quand tout marchait bien; tant de résignation et de courage, quand il survenait un accroc, que leur arrivée était un vrai régal pour moi. Pins lard, les résultats ohtenus semblèrent si encourageants, qu'on songea à donner plus d'extension à l'aETaire en augmentant considérablement le nombre des juments poulinières. Les parents et les amis des émigrants voulurent fonder une société et me demandèrent d'en être le président. Voilà pourquoi je suis allé deux fois à Fleur de Lis Ranch. C'est le nom que les jeunes gens ont voulu donner il leur établissement, nom qui leur a tout de suite conquis la sympathie des nombreux Canadiens établis dans les environs. Ules premiers récils étaient le résumé des impressions d'un touriste passant rapidemeni à travers un pays inconnu. Alaintenant que je sais qu'il y a en France tant de gens qui pensent à l'émigration, je voudrais décrire la vie que mènent les Français, déjà assen nombreux, qui ont émigré. C'est donc à ceux qui voudraient les imiter, et notamment k mes neuf cents correspondants qui m'ont parlai de ces projets, que je dédie cette nouvelle étude,

IM RA\CH FRAXÇAIS DAXS LE itAKOTA

CHAI'ITRE PREMIER.

Le t'reraoïit-EIkbari) bdiJ Missouri-Valley-Railrûjil. — U» doc Chf..., Po... el Gi .. — Arrilée i Buffalo-Gap. -- ' Laura. — Fleur Jl' Lis. — Le Frenck-Creek.

18 septembre. — A cin») heures, je suis réveillé par le conducteur n^<;reilu pullman-car dont je suis l'IiAle depuis quaranle-liiiil heures. Le jour se lève. Un coup d'œil jeté à Iraveis la porttÊre qui s'ouvre à la léte de mon lit nous montre réternelle prairie que nous n'avons pas qiiiUée depuis Cbica<{0. Cependant l'approclie (les montagnes Moires modifie son aspect. Ce n'est plus ci-tte immense plaine, verte un printemps, jaune en automne, formant autour de l'iril un cercle parfait dont la circonrérence se découpe sur le ciel avec une régularité si alisolue, qu'on se croirait sur le pont d'un navire. Depuis dix-huit mois, ce nouveau chemin de fer, le Fremoiil-Elkhoru et Missouri-Valley- Rail road, a (ini par atteindre le pied des Black-Hllls mali^ré le lonij; détour qu'il lui a fallu faire pour éviter la réserve indienne des Sioui. Cette nuit, venantde l'Est, nous sommes entrés duns le désert d'Akali, et main-

2 LA ERECHE A t X BIFFLES.

tenant, remontant \crs le IVonl, nous Euivons à peu près la route que je parcourais il y a quatre ans aiec le vieux Kemmish. Nous longeons la base de collines couvertes d'une berbe maigre et rure, laissant voir un sol crevassé par les grandes chaleurs. Aa fond des vallons, des ruisseaux d'eau saumâtre couleut lentement dans un lit trop large, entre les berges qu'ont rongées les crues du printemps. De loin en loin, sur les bords de l'un d'eux, quelque malbeurcux émigrant est venu s'établir, alliré par les promesses d'un prospectus uienleur. On voit sa maison, une pauvre butte {sod hovse) dont les murailles sont faites de molles it gazon, car il aurait fallu aller à quaranle ou cinqnanle kilomètres dans la montagne pour trouver un arbre. On a déjà eu bien de la peine à se procurer les maigres piquels qui servent à soutenir les rangées de ronces artificielles au moyen desquelles on u enclos une centaine d'acres le long de la voie. Pas un buisson en vue; rien que de l'herbe. Seulement, de dislance en distance, une grosse boule végétale, d'une régularité parfaite, ayant un peu l'apparence de ces loufFes de gui qui envahissent nos pommiers. C'est le bundle grass. Souvent, en automne et en biver, la racine très ténue qui la fixe en terre se casse. El alors ou voit ces boules énormes s'avancer par milliers, poussées par le vent, londissant sur le sol et causant des terreurs folles au bétail et surtout aux chevaux. En somme, l'impression générale est lugubre.

11 n'y a pas de temps à perdre, car c'est à sis heures que nous devons arriver à notre station de [tuETalo- Gap; je fais réveiller mes compagnons, qui, étendus dans leurs couchettes, en face de moi, dorment encore du sommeil du juste.

LAnnÈCHEAl'XBlFFI.ES, ;i

li me semble que voici le moment venu de présenler au lecleur le personnel de aolie caravane, car rions coDslituons une vcTilable caravane. Mes Irois compagnons lie route appai'tienocnt au corps (|u'illusti'a Hippocrate et dont se divertit tant lU. l'oqiielin de Molière. La médecine a la réputation d'êlre une professionéniinemmenlsédeotaire. D'ordinaire, un médecin (jui se respecte s'installe chaque jour dans son cabinet, fait entrer l'un aprJ!s l'autre les clienles qui encombrent son salon, leur tapote le dos, met son oreille sur leur estomac et se lait payer toutes ces privautés deux louis. C'est une piofession facile, agréable et lucrative. Comment se futl-Jt que trois de ses adeptes en aient quille momentanément l'exercice pour parcourir, en ma compagnie, la grande prairie du Dukota? C'est ce que Je voudrais expliquer en procédant des causes généralrs aux particulières, ainsi qu'il cODvient à tout esprit qui ^e pique de philosophie.

Selon moi, on a toujours, jusqu'à présent, enseigné la zoologie d'unt manière tout ii fait incomplète, parce qn'on persiste à se placer à un point de vue beaucoup trop malérialiBle. Ainsi, comment ilislingue-t-oti les animaui? D'après la nature de leurs dents, la forme de leurs Oi et le nombre de leurs pattes. Celasuflit-il? Évidemment non. Quand j'entreprends un voyage, je désire étie renseigné non seulement sur l'apparence des animaux que je dois rencontrer, mais encore sur leur caractcre, car il est très certain que les bôles ont des caractères très diiTérents. Ainsi, par exemple, observez une vache dans un herbage. Elle a l'air d'être parfaitement heureuse. Cependant elle ne fait que boire, manger et dormir. Si elle n'a pas besoin de distractions, c'est qu'elle en trouve dans son for intérieur.

A h:\ BRECHt: AUX BL'FFLtS. ■

Je suis donc autorisé à Jire que c'esL un animal naturellement gai.

Voyez au contraire les baleines et les marsouins. Quand ils ne sont pas occupés à manger, il leur faut tout de suite une distraction. La lialeincsemelà lancer des jets d'eau par ses éi'ents, et les marsouins ne se lussent pas de s'eierrer à faire la culbute. Ils s'ennuient évidemment dès qu'Us restent seuls avec eux-mêmes. Ce sont des animaux naturellement tristes.

Or, et c'est là que je voulais en venir, l'Iiomme, et surtout l'iiomme civilisé, doit être, je crois, rangé dans cotte dernière catégorie. Il a besoin de distractions. Seulement notre civilisation est ainsi faite (|ue plusieurs catégories d'hommes éprouvent quelque peine à s' offrir ces distractions, cependant si nécessaires, et cela parce que, à tort ou à raison, notre société exige d'eus une gravité d'allure incompatible avec lesdites distractions. illais cette société, moins séièie eu réalité qu'elle n'en a l'air, les tolère très bien et même les encourage, pourvu qu'on sauve les apparences on leur donnant un prétexte scientiiîque ou patriotique. Une demi-douzaine de notaires ou de magistrats qui quitteraient la petite ville de province oii ils se moifondent d'ennui, en annonçant qu'ils vont se plonger pendant huit jours dans les délices de la capitale, seraient peut-être enviés par leurs concitoyens, — en secret, — mais, en public, on les conspuerait : on leur vote au contraire des remerciements s'ils y vont comme délégués pour assister aux obsèques d'un grand homme, ou simplement s'ils se donnent à eux-mêmes la mission d'aller renseigner leur député sur l'état de l'opinion dans leur arrondissement. A la rigueur, on leur paye même leur voyage.

H y a une foule l'.c sociétés scientifiques, politiques

LA nBECUE AL\ Ht FFt.ES. û

u lilItTaires, dont on ne eouiprcud pas, à premîèif vue, l'existence. Pilles ne doivent leurs succf^s qu'à ce besoin secrpt de déplacement. Mais, di' Ions les préteites employés par les <{ens sérieux pour racherlcjurs débordeinenis, les meilleurs leur sont enrore fournis par les conjjrés. Les médecins surtout en ont usé et abasé. Jusqu'à ces dernlLTs temps, lorsqu'un Gis d'EscuIape s'ennnyait par trop liaus sa province, tors- (|u'il voulait revoir les petits lix'âtres, entendre aux Ambassadeurs la nouvelle crèalion de mademoiselle Faurc, en un mol recommencer les frcduines de sa jeunesse, il annonçait à sa clientèle (|n'il alluÎL la quitter momcntanémeul pour fij^urer dans un congrès médical à Paris. Seulement, dans ces dernières anni^es, [a clientèle s'élant mise elle-même à voyager, médcciDS et malades se rencontraient en toutes sortes d'eudroils où les questions scientifiques ne se discutent guère. 11 fallut aviser, car la majeslè de la science menaçait d'élre compromise. On est obligé maintenant de choisir pour les congrès médicaux des lieux de réunion de plus en plus éloignés. Les Vankees, nés malins, ont su exploiter cette situation; ils ont, cette année, inondé l'Europe de prospectus annonçant que les médecins du monde entier étaient convoqués à Washington, Le programme des divertissements annoncés comportait d'abord l'élude de la cataracte du Niagara (les organisateurs nuraienl-ils voulu faire un calembour'?), puis quelques dîners assez rares, enRn l'honneur de donner une poignée de main au président Cleveland- Cela a sufR pour déterminer un peu plus de cimj mille [je dis : cinq mille) médecins à accourir de tous les points du globe. Pour sa part, notre paquebot en contenait vingl-cinq !

6 Li BRUCHE ALX BUFFLES. H

Qu'il n'y eût pas dans le nombre quelques rares naïfs qui prenaient au sérieux les communications qu'ils allaient faire au congrès, c'est ce que je ne voudrais pas afUrmer. J'ai remarqué notamment, parmi les passagers de seconde, un brave homme qui avait un bonnet gris el des panloufltis en tapisserie, des lunettes bleues, le mal de mer à perpétuité, une chemise de flanelle qu'il ne changeait jamais, et un nom en er. Millier, Fischer, Bauer, ou quelque chose d'approcbunl. Ilvenait d'un village de la Bavière tout exprès pour Faire aux Yankees une communication sur l'acarns de la gale, el tout le monde craignait qu'il ne transportât sur lui quelques-uns de ces insectes, à titre d'échantillon. Celui-là était un convaincu, j'en suis persuadé.

Mais les autres, qui arrivaient de Paris et lieux circonvoisins, — par lieux ci rcon voisins, il faut entendre toute la France , — ceu\-là étaient de bons et joyeux compagnons bien décidés à ne pas s'ennuyrr, ce qui est lu plus sûr moyen connu de ne pas ennuyer les autres. Rien ne lie comme nnc traversée quand il fait beau et qu'on n'a pas le mal de mer. Au liout de deux jours, nous en étions aux coniîdences. Chacun d'eux m'avait régalé d'une histoire d'opérations el m'avait fait part de ses opinions sur la médecine en général et sur les médecins ses confrères en particulier. Ce que ces gaillards-là m'ont fait perdre d'illosions, nul ne le saura jamais!

Moi, je leur parlais de la Prairie. Les ombres de Feuîmore Cooper, de Gustave Aymard et de tous les autres auteurs classiques me donnaient sans doute une éloquence extraordinaire, car, tandis qu'aucun de mes compagnons ne m'a inspiré l'envie d'ëlre malade,

bM

j'élais parvenu à leur sug<ji^rer à tous, au bnut de quelques jours, liilée de laisser le conjr^s dovonir ce qu'il plairait à Dieu, et de ne retourner daos le seiu de leors famille:^ qu'après être EOniis avec noi faire un pèlerinage aux lieux qui ont rendu illustres OEil ie Faucon, Renanf Siiblil el (ant d'autres héros dont les aventures ont fait palpiter notre jeunesse.

Malheureusenierjt, quel que fut mon dùsir de continaer sur les chemins de fer amc'îricaius la bonne et joyeuse vie du paquebot, il m'était impossible, h mon très grand regret, d'emmener singt-rinq médecins avec moi au ranch. Je fus donc obli^ de restreindre mes invitations, Mais j'ai pu télégraphier, il f a deux jours, que j'arrivais avec trois médecins, télégramme qui, communiqué à la presse locale par une in,Hacrétion du télégraphiste, a produit une vive impression sur tous les habitants des Black-Hitls, car ils ont cru tout d'abord qu'une invasion de quelque maladie contagieuse, tenue secrète jusqu'à présent, pouvait seule motiver une pareille aMiience de docteurs.

Il me reste maintenant à les présenter individuellement au lecteur : le premier, le docteur Ch..., un Parisien, homme d'un certain âge, est bien connu par ses belles découvertes en chimie; le second ne l'est pas moins sur le littoral de la .Méditerranée. En collaboratinn avec le soleil, le docteur P. .. a pour spécialité de remettre àneuf tous les poumons de qualité qui affluent chaque hiver dans le midi de la France. Lp troisième, le docteur G..., est un des internes les plus distingués de nos hàpilaux de Paris.

La chimie et la médecine sont deux belles sciences. Nul n'est plus conveiincu que moi de cette vérité. On peut cepetiilant dire de la première que, parmi ses dé-

Îg- ].ADBÈCHSAL\BL:FFLBS ^M

couvertes, il en est, comme la strychnine et la dytiamîle, par e:seinpte, qui n'ont contribué en rien au bonheur (le rhumanité, et de la seconde, qu'il n'est pas bien prouvé qu'elle rende de bien grands services à l'espèce humaine, en général, en faisait vivre quand même une foule de bossus, de racbitiques et de malingreui, maldonnes de k nature que, si elle était laissée à ellemême, elle s'empresserait de faire disparaître, pour leur plus grand bien comme pour celui de l'espèce en général.

Il y a une troisième science, au contraire, qui a droit ji toutes nos sympathies, car elle s'est toujours consacrée uniquement au bonheur de l'humanité. Elle procède de la première, et de toutes ses applications, c'est assurément la plus ancienne, comme la plus utile. Elle est l'auxiliaire le plus précieux de la seconde; elle embellit notre existence. Voilà ses litres pour les utilitaires. Pour les patriotes, elle en a encore un autre : c'est la science française par excellence. Tous les peuples s'inclinent devant la supériorité de notre école, car c'est chez nous seulement que ses professeurs, B'élevant au-dessus des préceptes d'une routine vulgaire, ont fait une science de ce qui, partout ailleurs, n'est qu'une application confuse, et surtout indigeste, rudis et indii/esla moles, de formules barbares et empiriques... Je pense qu'après celte tirade il est inutile d'ajouter que c'est de la cuisine que je parle. Cet accès de lyrisme paraîtra peut-être à quelquesuns légèrement éclievelé. Il était nécessaire, c'est là mon excuse, pour me ménager une transition, afin de présenter au lecteur le cinijuiéme membre de la caravane que j'ai amenée à I!uffalo-Gap, sans blesser la susceptibilité des autres. Ce cinquième membre n'est

LA BHECHE M\ lUFFl.ES. !1

autre qui- iiion mailrc qucnx, François l'récl. A mou départ de Paria, mon valcl de cliamlire ^tant mulade, François s'csl aussitùl offert pour le remplacer. Inutile de dire avec quel empressement je me suis liàté de le prendre an mot. Je vais vivre pcudanl de ton<j[ues semaines au milieu des cow-boys, des colonels et des juges qui coiistiluenl lu société du Far-U'est. J'aurai de fréquents rapports avec les Sioux, Ogalullas, Nez- Pcrcés el aulres Peaux -Rouges. Ce sont des gens d'humeur irascible et batailleuse. On a déjà essayé de bien des moyens pour les faire visre en paix. Ou n'en est jamais venu à bout. J'ai toujours cru que, bien miens que la musique, la bonne cuisine adoucissait les mœurs. Comment voulez-vous que des gens qui ne vivent que de lard rance n'aient pas le caractère aigri? Initiez-les aux félicités de la gastronomiel au lieu de s'entredécliirer, ils ne songeront plus qu'à s'offrir à diner les uns aux autres. A l'beure qu'il est, les plats favoris des Sioux sont le elijen rôli el les serpents à sonnetlej grillés. Comment s'étonner qu'ils soient féroces et barbares? Que François révèle aux Sioux l'art de mellrc un cliicn en civet el de servir les serpents à sonnettes à la tarlare, n'est-il pas évident que les Sious ne se sentiront pas le courage de résister à une civilisation qui se révèle à eux par de tels bienfaits?

François a d'ailleurs conscience de la grandeur de la mission qui lui incombe. It l'envisage à un double point de vue. D'une pari, il est prêt à initier les peuples désliérités qu'il visite aux éléments de sou art; de l'autre, il consigne religieusement sur son carnet tontes les observations culinaires qu'il peut recueillir. Il m'a conHê que le résumé de ces i m priassions devait paraître à notre retour dans le Moniteur de la cuisine.

BRECHE AUX Bl'FFLES.

et ne m'a pas caché que cet article serait sévère pour la cuisine américaiite.

Je reprends maintenant mon rùcil interrompu par ces trop longnes digressions.

Le train s'arrête enSt) h la station de BuETalo-Gap. Notre wagon esl aussil6t envahi par A.,., M... et D..., les trois/bre/iien français du ranch, qui nousaccaeillent avec une joie très communicatiTe. Leurs pantalons indiens en cuir fauve, garnis de franges sur les coulures, leurs feutres bossues à la don César de Bazan el lenrji gros revolvers Cuit pendus au cùlé, leur donnent une couleur locale qui ravit nos docteurs. Il y a là aussi, sur la plate-forme, une ilcmi-douzaine de citoyens proéminents de DufFalo-Gap, avec lesquels nous échangeons de vigoureuses poignées de main; puis on ae met en route le long de la première avenue pour aller déjeuner au Commercial Itotel avant de se mettre en route pour Fleur de Lis.

J'ai déjà décrit les hâtels du Far-lVest. Le Commercial holel ressemble à tous les autres. Au moment ob nous entrons dans la salle à manger, je relrouse les tables recouverles de nappes rouges très sales : les innombrables petits plats remplis de choses innomées, entassés devant chaque convive, toute celte mise en scène qui laisse de si douloureux souvenirs chez tous les voyageurs aux Etals-Unis! Les docteurs s'arrêtent hésitants, en percevant l'odeur atroce de lard grillé qui vous prend à la gorge. Heureusement, une idée lumineuse traverse mon esprit au moment où le directeur de l'hAtel accourt vers moi en s' écriant : How are you! baron! Glad lo see you!

— Colonel Flynn, lui dis-je, — est-il nécessaire de dire que notre liùle est colonel! — je vous présente aa.

aar ^^

F docteui I Frnnce

LA DniCHE iVX BUirPLES.

docteur C..., un Jes méileciosles plus proémiDcnU de Frnnce. Il a quille le grand congri's médical Je Wasiglon pour venir étudier sur place les eau-L minérales de ce pays-ci.

— Oh! dil Flynn, viTement intéressé.

Au sud des Ulack-Hills, tous l«s riitsseani de la Prairie ont une eau exécrable; mais aucun n'est comparable, sous ce rapport, au Beever-Creek, qui coule à BufTalo-Gap. Son eau a toutes les propriétés de la source qui de nos jours a rendu si célâbre le nom des Hunyadi. Le bon Flynn se soit déjà l'associé du docteur, expédiant dans le monde entier des bouteilles étiquetées à son nom.

— Rigkt glad la spe you, sir/ lui dit-il d'une voix èmne. Hopeyou are well!

[Ct il se précipite sur la main du docteur, 1res étonné de cet accueil chaleureux.

— Justement, lui dis-je, le docteur est trôs fatigué : vous savez, les hommes d'un certain âge sont un peu les esclaves de leurs hahiittdes. Vous devriez me permettre de lui faire préparer quelque chose par mon cuisinier.

— Comment doncl s'écria Flynn, mais toute la maison est à votre disposition.

Je n'en demandais pas davantage, et faisant signe à François, je me dirigeai avec lui vers la cuisine, un abominable petit appentis attenant à la maison. Au milieu, il y a un poèlc en fonte, tout graissens. Un nègre d'une saleté épouvantable découpait gravement avec un bowie-knife des tranches de viande sut un quartier de bœuf pendu au mur; puis il les étalait k même sur la plaque du poêly, et au bout d'un instant les livrait à deux jeunes personnes qui les servaient

LA BRËCHB .MiX SI FFLllS. ^M

aux consoDimalcurs dans la salle à maii<jfir. On appelle cela des biftecks diins ce pays-ci! François frissonna, mais il se montra tout de suite h la liauleur des cir-

I conElances. En un clin d'œii, il avait découverl des œufs, des oignons, du lard, une vieille marmile el une poêle. Vingt minutes après, la première soupe à l'oignon qui ait jamais été ronçue et exécutée dans le Dakota mijotait doucement sur le feu, envoyant dans toute la maison ses réjouissants effluves, que tous les colonels

f et tous les juges aspiraient avec une surprise indicible.

I Tuut le monde voulut en avoir. Les deux servantes elles-mêmes, si je puis employer une expression aussi pru respectueuse en parlant de mesdemoiselles Minnie et Laura, nièces du colonel Tliorapson, rédacteor en clief du Buffalo-Gap-Ncws, vinrent s'asseoir entre leur oncle et moi et réclamèrent leur part, qu'elles absorbèrent en faisant des pcliles mines charmantes. Quand on vil arriver ensuite une onieletti; au lard, l'enthousiasme fut k sou comble. Thompson déclara qu'il consacrerait son prochain article à la description de ces deux merveilleux French disk. La gloire est Dn aimantqui attire toujours la beauté! La belle Laura était si émue, que si François lui avait demandé sa main, rlle la lui aurait accordée séance tenante; j'en suis convaincu. Bien loin d'entrer dans cette voie, il a refusé avec une grande énergie le bifteck qu'elle lui offrait ; mars il n'a pu échapper, malgré la modestie qui est l'apanage du vrai tulent, aux poignées de main enlhousiasles de la douzaine de colonels etde juges qui lui doivent d'avoir été initiés aux délices de la soupe a l'oignon.

En sortant de table, nous allons faire quelques emplettes. Comme toutes les autres villes du t'ar-U'est,

LA BnÉCHE AUX BiFFLES. 13

BuflTalo-Gap a eu des liauls el des Las : hoomé el déboome'j pour employer l'expression locale. Il y a un an, quand le chemin de for y arriva, elle avait douze cents habilants qui demeuraieni à une demi-lieue d'ici. La compagnie leur ayant Joué le mauvais lour de i:e pas faire passer sa ligcie où ils l'ait endaient. ils ont lous transporté, leurs maisons ani environs de la gare, faisant comme lUaLomet, qui allait à k montagne qu;inil il é lait prouvé que la monlagn eue voulait pas venir à lui. Une fois qu'on eut tracé à nouveau les cinq ou six avenues et les vingt-cinq k trente rues que comporte toute cily américaine, et que les maisons se furent de nouveau alignées le long desdites artères, le bruit se répandit que je ne sais quelle ville du voisinage boomait. Aussitôt tout le monde y courut, emportant la plus grande partie des maisons. Au bout de quelques semaines, les avenues n'élaienl plus indiquées que par quelques rares édifices trop grands pour Être emportés ou trop misérables pour valoir les frais d'une démolition, .'l un certain moment, il n'y avait plus qu'une centaine d'habitants restés fidèles ii la fortune ou plutât à l'infortune de la cité déhoomèe. C'étaient du reste des gaillards qui ne plaisantaient pas avec la morale. Quelques Jeunes personnes d'allures un peu suspectes étaient venues s'installer dans une maison située précisément en face du bar de notre ami Flynn, auquel elles enlevèrent do coup la clientèle de tous les coiv-boys du voisiniige. Un soir, après boire, les consommateurs qui lui étaient restés Ëdèle.i déclarèrent que les citoyens sérieux de BufTalo-Gap ne pouvaient tolérer un tel scandale, et cette opinion répondait si bien au sentiment général, que séance tenante on alla tirer de leur remise les deux pompes de la ville, ou en ajusta les

RÈCilE AUX BUFFLE

iyaiix à la cheminée de la maison, et une vin<](aiBe lonels el de juges se mirent à pomper de si grand cœur, qu'au houl d'un quart d'Iieure l'eau sortait en cascade parla porte. Il parait que, ce soir-là, il n'y avait pas de cow-boys pour prendre leur défense, caries pauvres demoiselles onl été obligées d'aller chercher une cj'/e plus hospitalière, et leur maison a été démolie. La vertu est quelquefois récompensée. Depuis cet événement, la fortune a semblé sourire de nouveau k Buflalo-Gap. On a découvert dans ses cnsifona de superbes carrières de pierres à aiguiser [whetstonei]. Dans ce pays-ci, il y a quatre ans, tout le monde voulait me vendre des mines d'or ou de mica. Maiulenant, l'or et le mica sont méprisés. Personne n'en parle plus. En revanche, depuis ce malin, une douzaine de citoyens proéminents {prominent cilizens] m'onl attrapé successivement par un boulon de ma jaquette, m'ont emmené dans un coin, el là, mystérieusement, m'ont montré des échantillons de pierres à aijuiser, en me proposant une association appelée à donner des dividendes fahuIeuK : j'ai déjà dans mes poches de quoi me monttT un élablissemeiit de rémouleur, à mon retour à Paris. Ce serait peut-être le moyen le plus sûr d'en tirer parti.

L'exploitation de toutes ces richesses doit naturell0"fl ment ouvrir pour BulTalo-Oap une nouvelle ère AerH prospérité : aussi tout le monde prévoit un boom imminent. Les terres à bâtir vont prendre une valeur ftibuleuse, el l'on commence déjà à colporter partout le plan de la ville... telle qu'elle sera. Les connaisseurs prédisent que la troisième avenu* va devenir le rendezvous du monde élégant, — the fashionahle resort; — mais ils se demandent si Pine-Slreet pourra contenir^

l BUIICJIE AVX BL'FFLËS. 15

toutes les banques t|ui s'y uccutuuleront. En ulleniltuit, dans la Iroisième avenue, il y a un chaniji où j'ai vu de bien lieaus potirons, et dans Pine-Slreet, j'ai levé UD vol d'au moins trois cents black birds.

J'avoue, H ma très grande honle, que j'ai toujours trouvé sssez fastidieuse la besogne de visiter des monuments; mais quelles que soient l'éloquence et la bonne volonté des ciceroni, on se lasse encore bien plus vile de visiter sini|ilemen[ l'endroil où des monuments s'élèveront peul-êlre... plus lurd. Aussi n'ai-je pas cm déplaire à nos liùles, en donnant promptement le signal du départ. On avait amené de Kleur de Lisdeai batjijies el un wagon. Oii a chargé les bagages dons le wagon, sur le siège duquel Franrois a pria pliice à c61é d'un cow-boy à l'air féroce qui servait d(! conilucleur. Les docti^ur^ et moi, installés dans les buggies, nous avons pris les devants, suivis par A... et D... à cbeval.

Le soulèvement géologique qui a &it surgir les Dluck-Uills au milieu de la Prairie a agi comme un coup de poing qui crèverait de bas en haut un cabier de feuilles de papier de couleurs différentes. Il a retroussé en forme de bourrelet circulaire la couche de terre végétale, profonde de cent cinquante on deux cents mètres, qui forme le sol de la plaine, de sorte qu'avant d'arritier aux formations rocheuses il faut traverser une série de collines terreuses. C'est ce qu'on appelle les Foot-Hills. Les Fool-Hills ont conservé dans une très grande mesure la singulière inaptitude qu'a le sol de la l'rairie pour toute végétation arborescente. Sur les sommets seulement, on voit de loin en loin quelques sapins mal venus. En revanche, ces collines sont couvertes d'une herbe très drue et possé-

16 LA EdÈCHE flLX RLFFLES.

Jaiil des (jualilés citcessi veinent nuLriiiies. Aussi les pâturages des Fool-Hills sonl-ils, de tous, les plus appréciés. L'eau y est seulement fort rare. Ce qui s'eiplique facilement. En cfTet, les ruisseaux qui descendent (les inontu<{nes vers la plaine, parcourant des strates relevées Berlicalemenl, finissent presque toujours par en rencontrer une qui est perméable, et alors ils disparaissent au mains pendant une bonne partie di l'année, sauf à reienir à la surface un peu plus loin

Du reste, le régime des eaux de ces contrées mériterait une étude particulière. Le pays a du être beaucoup plus bumidc qu'il ne l'est aujourirhui. A chaque pas, on reiiconirc des lits de ruisseaux dont les bcrg. indiquent qu'ils ont roulé u:i volume d'euu consiJ< rallie, et qui maintenant ne contiennent jamais une goutte d'eau. A quoi lient ce dessèchement? Depuis dix ans que les Indiens ont été chassés d'ici, on a coupé les bois de la montagne sans trêve ni relâche. 11 est bien probable qu'il est inutile d'aller chercher plus loin la raison.

Ce pays est, en s6mme, parfaitement laid. Je me rappelle avoir vu, dans je ne sais quel ouvrage de M. Flammarion, un dessin représentant une vue d'un paysage lunaire. Je ne sais pas si l'artiste garantissait la ressemblance, mais je ne peux pas parcourir ce pay&ci sans penser à cette gravure. An loin, on distiogui les belles montagnes des Black-Hills, recoutcrtes de forêts superbes; mais les premiers plans n'offrent à l'œil attristé qu'une série de collines rondes, s'étagi l'une sur l'autre, formant un paysage d'une monotonie désespérante ; et les coloristes n'ont pas plus à se réjouir que les amateurs de belles lignes, car, à partir da mois de juillet, l'herbe desséchée prend une teinte

La KBKCIIF. M\ BUFFLES. 17

jaune nniforme que j'ai parliculièrcmeiil en horreur. C'est dans cette ré,'jion, fout à la fois si accidentée et si monnlone, que nous nous enfoufous en quill'.nt Itiiffalo-Gap, qni se trouve à la limite de la grnn Je Prairie. On peut pénétrer dans le massif des montagnes par trois ou quatre lirèclies (gaps). Li première était bii'n connue du temps dos Indiens. Ils lui avaient donné nn nom dont BufFalo-Gap {la hrèchr aux buffles) est la traduction, parce que c'était par l:i que passaient chaque année les immenses troupeaux de liuflles qni, après avoir hiiecné dans les prairies du Sud, regagnaient au printemps le Nord. D'innombrables guerres iniliennes ont eu pour objet la possession de ce terrain de chasse, car les tribus qui pouvaient se l'assurer f faisaient des chasses merveilleuses. On dît que ctTlains jours, on y a tué trois ou quatre mille bufiles; encore maintenant, le soi est littéralement couvert de leurs

Kons avons aujourd'hui été chercher un autre passage un peu moins difficile. Pendanl une heure et demie, nous montons et nous descendons au grand trot des côtes invraisemblables sans voir Ame qui vive. Une fois seulement nous apercevons, an sommet d'une colline, à deux ou trois kilomètres, quelques points noirs, que D... assure être une bande de nos juments. Il part au galop dans leur direction, et nous le voyons bientôt revenir, poussant devant lui k fond de train une trentaine de belles juments, presque toutes suivies de leurs poulains et de leurs yearlings, qui viennent croiser la route à quelques pas devant nous. Une ou deux porlcnt des marques étrangères, mais toutes les autres ont la fleur de lis marquée au fer rouge sur l'épaule droite. Les juments ordinaires du Colorado

et de rOrégon ont environ un miMre cinquante-cinq de hautenr, el, pour employer l'espression du pays, elles pèsent neuf cents à mille livres. Elles ont tous les traits caractéristiques de la race américaine : des pieds admirables, des membres eicellenls, quoiqu'un peu grêles, el le rein trop long; eu su m me, d'escel- j lents petits chevaux de trail, pleins de cœur el d'ac- | lion, mais beaucoup trop légers pour le service de I la culture et surtout du camionnaje. Les yuarlings qui les accompagnent sont de la même race que leurs mères. Elles étaient pleines quand on les u achetées l'an passé. Mais les poulains sont des demi-sang percherons. Ils atteindront la taille d'un mèlre soixante-cinq environ et pèseront douze à treize cents livres, c'està-dire à peu prés la moyenne entre le poids de la mère et celui du père. Aucun de ces animaux n'a jamais pénétré dans une écurie ni mangé un grain d'avoine ou une poignée de foin. Ils viennent de traverser un hiver d'une rigueur exceptionnelle, car, pendant près de trois semaines, il y a eu de trenle-cinq à quarante degrés de froid, el il leur fallait gratter la neige pour trouver un peu d'herbe gelée. Cependant pns un n'a péri ', el les mères comme les enfants sont en aussi bon étal maintenant que les Juments et les poulains que je voyais, il y a trois semaines, dans les herbages de Normandie. L'herbe de ce pays-ci a vraiment des qualités extraordinaires.

Nous finissons par rencontrer un crccA desséché qn» 1 nous traversons ef dont nous suivons ensuite les bords. 1 C'est le Lame Johnny creek. Après trois ou quatre J

' Cela a'esl pti loul a luit eiacl. Lue jument, tombée da Irud, y a été rnUouvée ge^ée, muis son pouluJD a été sauvi aulrp pouluin u élé minjjé par une panthère.

fa

Li HHÈCHB .\U\ BUFFLES, 13

kilumèlres de mnrche duns la vallée reUlivemciit large où nous noua Irouuons, nous la ¥oyona tout J'nii coup se réiK'cir : nous contournons ensiille une sorle de promontoire rocheus qui la bouclio presque entièrement. De l'autre côté, le paysaye change complètement d'aspect. Nous sommes muinlenant au pied des montagnes. A cinq ou six cents mètres devant nous, des bouquets de sapins superlins couvrent le Hanc et le sommet des collines, dont les reliefs s'iiccentuent de plus CQ plus. Tout en haut de ce pays, on voit com~ mencer la forêt, qui, dans le lointain, a une coulear noire d'une intensité vraiment élonnanle. Devant nous, aulourd'une petite pièce d'eau qui brille au soleil, nous voyons les toits rouges de sept ou huit ^grands bâtiments, un potager plein de fleurs et de légumes, et puis, à gauche, une maison à deus étages faite de gros troncs de sapins superposés. D'énormes massacres d'élans surmontent toutes les fenêtres de la façade, et devant la porte, A... etD..., (pi ont pris les devants, nous attendent pour nous souhaiter la bienvenue, un peu émus et tout fiers de nous recevoir dans cette maison qu'ils ont bâtie eux-mêmes, et au milieu de celle abondance qui est le résultat de tant de travail et de courage 1 Dans l'aprés-midi, nous faison.* subir naturellement à nos hôtes l'inévitable promenade du propriétaire. \'ous avons celle escuse que nous ne voulons pas les laisser sur l'impression qu'ils ont dû conserver de leur voyage de ce matin. Va grand pré jaune de vingt ou vingt-cinq kilomètres excite toujours l'enthousiasme des gens de ce pays-ci, parce qu'ils calculent tout de suite le nombre de chevaux ou île bœufs qu'on peut y lâcher. Mais, pour des touristes, ces considérations utilitaires ont moins d'intérêt.

^^^Bcinq ou

HE aux BUFFLES.

\ous leur faisons remonter à cheval la vallée. A :inq ou sis cents mètres de la maison, les collines corait à se couvrir de mugniGques futaies de sapins qui deviennent Je plus en plus épaisses à mesure qui nous avançons. L n industriel a eu la malheureuse idéCi l'unnèe dernière, d'établir ici une scierie qui a fourni an chemin de fer toutes ses traverses, mais il est parti maintenant, et c'est à peine si l'on distingue les traces de son passage. Le sentier que nous suivons conlourne d'admirables rochers de granit gris toul parsemé de plaques de mica qui étincelleni ou soleil. Puis nous pénélrons dans une ravissante petite vallée verle, au fond de laquelle coule une vraie rivière, le French creck, que nos clievau.v nous font traverser poui amener k une clairière qu'on croirait dessinée dans ua parc anglais.

Du coup, aoi docteurs sont enlliousiasmés.C..., qui passé une partie de son existence en Suisse, est frappi comme je l'ai été moi-m(^me delà ressemblance de co\ pays avec la pairie de Guillaume Tell. Puis, comi rien ne creuse comme l'admiration, nous entrons dans les taillis de pruniers nains qni bordent le ruisseau, et, rassurés au point de vue des conséquences possibles, par la présence de lanl de médecins, nous mangeons belles dénis les bonnes prunes jaunes si mûres, qu'ellei fondent lilléralement dans la bouche.

Nous rentrons à la nuil tombante. Notre retour esl marqué par un incident. Je marchais eu tête de b colonne, nous étions presque arrivés, quand, toul coup, j'entenis la crécelle d'un serpent à soiiuelles j'arrête aussitôt mon cheval et regarde autour de m( sans rien voir d'abord. L'animal était juste entre lei jambes de mon pauvre bucépbale, qui, en l'enlendanl

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