PITRE -CHEVALIER
Keil lu ma vciù hurt eim ounn, va rhounn a vé&i rvil va |»n>. Tant que h vie sera n moi, ma pensée sera pour mon par*.
Nors laisserions ecl ouvrage s'expliquer par lui-même, s'il arrivait immédiatement et dans son ensemble sous les yeux des lecteur», mais la forme dans laquelle il est publié nous impose l'obligation d'en fixer d'avance l'objet et le but, d'en dessiner le plan et les limites, de dire ce que nous voulons faire et comment nous voulons le faire. — Celle explication nous coûtera d'autant moins qu'elle résumera un travail de huit années; car ceci n'est point une œuvre de hasard et de spéculation, mais de conscience et de bonne foi. comme dit ° fi Montaigne, — une œuvre bretonne enfin,
c'est-à-dire sérieuse et loyale, — solide et durable, s'il plail à Dieu.
Nous voulons révéler ;ï la France la plus ancienne et la plus noble partie d'ellemême, en lui retraçant l'histoire et le portrait de la Bretagne. Nous désignons ainsi la péninsule occupée, dans les temps antiques, par les Osismiens, les (luriosoliles. les Vénètes. les Rhedoues, les Diablinles el les Nannèles; au moyen âge, par les évêchés de Saint-Pol-dc-Léon. de Tréguier. de Quimper. de Saint- BrieUC, de Saint-Malo. de l)ol. de Vannes, de Hennés et de Nanles: — pavs composé maintenant des cinq départements du Finistère, de- (lôles-dii-Nord, du Morbihan. d'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure.
Pays historique et merveilleux, s'il en fui : extrémité du momie antique, her-
1 « Vous, cl es plut heureux que moi, ■> écrivait M. de Chateaubriand à l'auteur de u Bbktaof AstiFssr et «ot.ntsE. lorsqu'il explorait , il y a trois ans, pour cet ouvrage, les archives et le* monuments de son pays. • Vous rcvoyei noire pairie, «pic je n'ai p.is visitée depuis rini|uaiile ans, où personne ne me re« onuailrail plus. . . Reveiiei-uous vite aver vos précieuses moissons ; vous ne doute/ pas du plaisir que nous aurons à vous revoir a ( l'réfare d'AuÉ^on, Élude sur la Ligne en Bretagne, )
INTHODUCTIUN. *
m nu de nos aïeux, sanctuaire de notre histoire, élément si solide et si dur, que l'Océan lui-même a peine à l'entamer; — pays de quartzet de granit, couvert de rudes bruyères, de sombres ajoncs, de chênes éternels, sillonné de montagnes noires, de ravins sauvages, de torrents impétueux, et puis semé de paysages qu'eut chantés Virgile : lacs endormis dans les bois, lauriers-roses en pleine terre, vallons embaumés, ruisseaux perdus sous les fleurs, et partout ce grand livre des monuments où le passé se lit en lettres de pierre: — pays indocile et qui échapperait encore à la France, «si elle ne le retenait entre quatre pinces de fer . Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest, ces fortes villes françaises ; » — pays, enfin, doitt toutes les frontières sont dignes de lui-même, vers quelque point de sa circonfé renée que regarde l'observateur «placé à son centre : — à l'est, un réseau de fleuves et de rivières et l'un de ces fleuves s'appelle la Loire) noué par un bout au Mont-Saiiit-Miehel et par l'autre au château de Nantes : ici le Bocage vendéen, là le Bocage normand, tou> deux pleins de mystères et de fantômes ; — au nord, du cap Fréhel à l'île d'Om ssant , cet abîme sans fond qui sépare les deux Bretagnes pour le repos de I Kurope, cette ligne («ci i de rochers aigus, déchiquetés, monstrueux, que la première montre à la seconde comme une rangée de dents écumautes; — du nord à l'ouest, autre muraille de rochers non moins sourcilleux, autre mer plus furieuse et. plus dévorante encore : le cap Finistère (Fini» terra') où chaque vague fait trembler le sol dans ses fondements et jaillit en pluie de feu sous le soleil ou sous l'éclair ; effroyable nature et race effroyable : c'est là que les naufrages se comptent par centaines, et que l'enfant coupait avec ses dents les doigts du noyé pour lui arracher ses anneaux ; — de l'ouest au sud, enfin, la Baie des Trépassés, où les corps sans sépulture gémissent en tournoyant dans les algues, l'Enfer de Plogoff, dont les récifs semblent jeter des flammes, le Bec-du-Raz que « nul ne passe sans mal ou sans terreur; » les villes englouties et les villes brûlées : Is , dont le pêcheur entend les cloches sonner dans l'abîme ; Penmarc'h , où revient, sa torche à la main, Fonteuellc le Ligueur; et le Morbihan avec ses trois cents îles multipliées dans l'azur de son archipel, et cette incompréhensible armée dé menhirs rangée depuis trois mille ans dans la
plaine de Carnac Voilà pour la géographie et la topographie de notre sujet
Nous avons dit histoire et portrait : ce n'est pas sans motif. * L'histoire, a déclaré M. de Chateaubriand; n'est point un ouvrage de philosophie, c'est un récit cl un tableau. 11 faut joindre à la narration la représentation de l'objet ; il faut à la fois raconter et teindre. « Voilà notre système défini par le guide même et le patron de notre œuvre. Ainsi, nous voulons raconter on détail et peindre en pied cette Bretagne qui, naguère insultée par les ignorants et les aveugles, passionne aujourd'hui tous les ;poôtes et tous les sarants, tous les artistes cl tous les voyageurs; — celte Bretagne qui parle après trois mille ans la langue maternelle des Celtes, et semble rêver encore dans son lit de brouillards au lumineux berceau de' l'Himalaya ; — celte Bretagne dont César et Charlemagne seuls ont courbé la tête chevelue ; qui n'a payé que des tributs de fer [ferrea dona) aux empereurs maîtres du monde, aux Normands maîtres de l'Europe, aux Anglais maîtres de la France ; — cette Bretagne que la France elle-même n'a pu dompter qu'en baisant la main de sa dernière duchesse ; qui est restée en 91 appuyée sur la croix et sur l'épée quand la Terreur avait tout abattu; qui no
subira définitivement la civilisation française que le jour où les chemina de 1er couperont ses arêtes de granit. El notre histoire ne se contentera pas d'exposer les révolutions et les guerres de la Bretagne, les démêlés de ses rois et de ses ducs, les faits d'armes de ses barons et de ses chevaliers: toutes ces nobles choses y trouveront, certes, leur place. Mais « borner là l'histoire, serait en faire, un conte pour les enfants, » comme disait Scmpronius Ascllio; et, comme le répète chaque jour M. Monleil, l'histoire d'une nation doit embrasser tout ce qui compose cette nation. Nous embrasserons donc la Nation Bretonne de la (été aux pieds, si ou peut s'exprimer ainsi, depuis ses originesles plus reculées jusqu'à nos jours, dans les mœurs si curieuses de sa vie privée, comme dans les débals si glorieux de sa vie publique, et dans les institutions si peu connues de sa vie civile. Notre histoire fera marcher de front, suivant le cours des siècles, les faits et les idées, les hommes et le pays: elle ira chercher les druides dans les forêts sacrées, les ducs et les évèques dans leurs conseils, les barons aux assemblées des étals, les religieux au fond dos monastères, le commerçant derrière son comptoir, l'agriculteur derrière sa charrue, l'écrivain dans son cabinet, l'artiste dans son atelier, le navigateur au bout du monde : elle écoutera le barde inspiré sur le champ de bataille, le poète populaire sur le champ de foire, le mendiant couleur sur la pierre du foyer : elle ne dédaignera pas d'accompagner les villageois aux danses de l' Aire- Neuve ou du Grand-Charroi, les pèlerins à la Fontaine du Salut ou à la Chapelle du Pardon, les mariés dans la chambre nuptiale, le Breton depuis le berceau jusqu'à la tombe. Notre portrait, enfin, représentera la graude ligurc.de la Bretagne, non-seulement a\ec sou armoriai chargé de vieux écussons, avec sa double couronne de menhirs et de tourelles crénelées, avec sa double ceinture de mer et de forêts bruyantes, avec ses tours de cathédrales qui montent au ciel cl ses clochers à jour répétés dans les eaux vives ; mais aussi, — car l'avenir est là! — avec ses landes el ses bruyères qui attendent le jour de la fécondation, avec le boyau qui a remplacé le glaive dans sa main laborieuse, avec la gerbe d'épis d'or que cette main promet à la Franre Heureux si nous pouvions rappeler cet artiste romain qui peignait sa mère au seuil de l'autre vie, et qui s'aperçut, en achevant cette chère ligure, qu'elle portait déjà le sceau de l'immortalité! Notre patrie aussi touche à une vie nouvelle, et non pas à la mort, comme l'onl murmuré de cruels enfants ; à défaut du génie qui rendrait son image impérissable, nous avons du moins la piété qui la rendra fidèle.
C'est ainsi que nous entendons l'histoire générale; et, si nous l'entendions autrement, l'œuvre de nos devanciers rendrait la nôtre inutile Pierre le Baud, Alain Bouchard, Albert le Grand, etc., ont rapporté les traditions el les légendes. Le patriotique d'Argentré, le sévère Lobineau, le savant Gallet, le patient Ogée, et par-dessus tous l'infatigable I). Morice, ont amassé le trésor des actes el des annales. M. Daru a tranché victorieusement la question si débattue de l'indépendance de l'ancienne Bretagne Enfin, .M. de Boujoux s'est faille biographe quelque peu romanesque des rois el des ducs jusqu'à François II. Mais, outre que deux de ces historiens seulement ont efllcuré la Bretagne française, lequel d'entre eux a su comprendre la hace bretonne, sa langue, ses institutions, ses mœurs, ses monuments, la dislance qui sépare la haute el la basse Bretagne, cette nationalité enfin, dont ils parlent tous sans la définir? Le plus érudit des anciens, le