‹ La Bretagne ancienne et moderneChapitre 11 sur 103 · COMTES ET ROIS DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

COMTES ET ROIS DE BRETAGNE

Pour commencer par ce qu'il y a de plus positif, voici la liste chronologique des comtes de Cornouaillc, d'après les carlulaires de Quimper (Kemper), dcLandévének et de Quimperlc (Kernperlé ; cartulaircs écrits au douzième siècle. (Nous suivons l'orthographe du carlulairc de Landévének, copié par D. Morice dans les Preuves de sa grande histoire. ) 1° Ri-Welen

Mi;r Mak-c'hol. 2° Ri-Welen M\r-c'hod. 5*GoncAH 4° Gbadlon-Mub. 5" Daniel

82 LA liRETAGNE ANCIENNE.

UitF.M-lUii (Alamannùe rex fuit). 0° Bidic cl Maxemï, duo fralrcs. Horuni primus, rediens ab AJamanniA, Marchel interfccit, et paternum consulatum reeupcravit. 1" Jama.n Heitii [Ri ou Reith signifie roi ou chef). 8° Daniel Uhva, 9* Gradloh Flain. HTCohcai Cbehoenoc. H'Bvmc mur. 12°Fr.uual Fra-

IH.EOC. 13° GhAHLOS PlUENEVOR. 14° AULFBED AlEWUUOH. 15° DlLES HeIR-GIER

Km erre'. 1(>° Brnir. [altéra manu) Bid-Berirc. 17° Bimdic. (qui fuil episcopus cl cornes). 18° Ala.n Cammart. 10° IIouel. Le carlulairc du Kempcrlé ajoute: 20° Alan, cognomento Fergan.

On reconnaîtra, dans le courant du récit, ceux d'entre ces princes dont l'histoire nous est parvenue, et ceux qui, comme Gradlou, Budik.Hoel, etc.. furent investis de la royauté suprême.

Le premier roi que les chroniqueurs' placent après Conan est Salomon, dont ils font son petit-fils (421). Il renouvela, disent-ils, le traité d'alliance avec les Humains et s'unit à la fille d'un patricc. nommé Flavius. Sous son règne fut aholic la vente à l'encan, au profit du trésor, des enfants de ceux qui ne pouvaient payer l'impôt. Cette coutume était, sans doute, un reste de l'administration romaine dans quelques villes de Bretagne. Voici à cet égard la version des légendes.

Le corps de saint Mathieu, apôtre et martyr, reposait en Égyptc; il apparut à des marins hrctons qui trafiquaient en ce pays, et leur demanda la sépulture sur une terre chrétienne. Les Bretons enlevèrent « suhtilemcnt » le chef du saint, qu'ils portèrent dans leur navire, cl, après une heureuse traversée, ils abordèrent aux côtes de Léon.

Le père Le Grand, dont l'imagination grossit tous les ohjcts, fait de ces navires une flotte et décerne à leur patron le titre d'admiral. « Aians passé le raz de Fontcnay sans danger, dit-il, comme ils vouloient doubler le cap de Pennarhed, l'admirai, qui portoilla sainte relique, heurta de roideur un grand escucil qui paroissoit à fleur d'eau. Alors, ceux qui estoient dedans crièrent : Miséricorde! pensans estre lous perdus; mais (chose merveilleuse), le roc se fendit en deux, donnant libre passage au vaisseau qui esloil charge d'un trésor si précieux. » Tout le peuple chrétien s'agenouilla sur le rivage, et Salomon vint avec le clergé au-devant du « chef de l'apôtre. » Mais lorsqu'on voulut enlever la boilc qui enfermait cette tète sacrée, tous les efforts furent inutiles; la relique s'attachait invinciblement au navire. Alors Gradlon, comte de Cornouaillc, expliqua la volonté du saint: « Ici

< Gc n'est pas sans dessein que nous laissons aux chroniqueurs la responsabilité de leurs opinion* sur les premiers chefs ou rois de Bretagne, notamment sur Salomon, Gradlon et Audren. Ces trois (lersonnaRes, dont les noms seul* ont été conservés par des monuments positifs, sont ceux qu'envelop|ie le plus épais nuape de contradictions de toute espèce. A leur égard surtout nous nous bornerons à exposer, comme documents, ainsi que nous le disions, les versions le plus raisonnablement adoptées; sans autre prétention que de peindre le caractère général des hommes et des rhoaes de l'époque Nous n'affirmerons par nous-méme, on le reconnaîtra, que les faits relatif» à I histoire authentique du pays

même où nous sommes, dit-il au roi, les collecteurs vendent comme esclaves, aux étrangers passant la mer, les enfants des malheureux qui ne peuvent parfaire leur contingent dans les impôts; si bien que ce lieu maudit s'appelle d'un nom qui signifie Lamentation. Ne sois donc pas surpris que le ciel témoigne sa colère contre un usage aussi barbare. » Éclairé par ces paroles, Salomon entra dans le navire, il étendit la main sur le cercueil et lit ce serment: « Glorieux apostre Mathieu, je te donne assuranee, par concession de mon privilège, que celle coutume soit, d'ores en avant, oslee, pour la révérence de toi ; et, afin que moy ni mes successeurs ne puissent enfreindre ma présente volonté, je le confirme ce privilège par l'impression de mon anneau. C'est à savoir, que ceux qui, pour accroistre le trésor du prince, étoient vendus aux estrangers, soient et demeurent sujets à ta seigneurie et à l'église en laquelle reposera ton corps1.»

A peine ces mots étaient-ils prononcés, que la sainte relique cessa toute résistance; elle fut transportée en grande pompe à la ville de Léon; Salomon racheta de ses deniers les enfants qui avaient été vendus par le fisc, et les attacha, suivant sa promesse, au service de l'apôtre « dans la chapelle à colonnes dorées, » qui fut élevée en son honneur.

Salomon n'eut pas le môme succès dans toutes ses réformes; car il fut assassiné au milieu d'une révolte, au lieu nommé Mener Salaun (martyre de Salomon), a 11 n'était pas facile, dit D. Morice, de gouverner un peuple que tous les historiens nous représentent comme fier, cruel et indiscipliuable. » Torva, ferox, ventosa, prouve, incauta, rebellis.

Les Bretons armoricains a reconnurent alors pour roi, » disent les bénédictins (4Ô5), Gradlon-Mur ou Mor (Gradlon le Grand), comte de Cornouaille, beau-frère de Conan Mériadek, avec lequel il était venu de l'ile de Bretagne. La chronique soupçonne Gradlon le Grand de n'avoir pas élé étranger à la mort de Salomon. Quoiqu'il en soit, ce prince défendit la Bretagne contre une nouvelle attaque des Homains, conduits par Littorius. et s'associa aux célèbres Bagaudes, ainsi qu'à des colonies banques, établis en quelques villes bretonnes. C'est sans doute après cette alliance qu'il ajouta à ton titre de roi des Bretons celui de roi d'une grande partie des Franks *. Ces terribles confédérés s'avancèrent triomphants jusqu'à Tours (444), d'où les forces deMajorien, qui fut depuis empereur, ne les repoussèrent qu'à grand'pcine.

Gradlon mourut vers cette époque, et fut inhumé dans le monastère de Landévének. Ce monastère avait été fondé par lui, ainsi que celui de saint Jagu. L'un et l'autre passent pour les premiers couvents d'hommes établis en Bretagne. Saint Jagu ou Jacob, et saint Wingallok ou Gwenolé, premier abbé de Landévének, étaient tous deux fils de l'insulaire Fracan, dont

1 Paulin, évoque de Léon. Hist. dk U tiuvm »t M GMM nr. S. Matiiiiu — * La notice Je Feiiinire, .•n W2. place une colonie <le Frank» à Hernies «lartul l.ui.lévének A en» df. Bnr.t , I. col. 177

nous avons parlé. L'évêché de Quimper reconnaît aussi Gradlon pour son fondateur.

De tous les rois bretons armoricains, Gradlon est celui qui a le plus occupé les légendaires. On ferait des volumes avec les récits merveilleux dont il a été l'objet, et qui ont évidemment personnifié en lui plusieurs héros, comme les bardits des insulaires ont fait pour leur célèbre Arthur. Nous citerons parmi ces récils, comme les plus caractéristiques et les moins éloignés de la vérité morale, le poëme de Gradlon le Grand, la tragique histoire de la ville d'Is, et les vies de saint Corentin et de saint Gwcnolé.

Le poëme de Gradlon-Mur, écrit en breton au sixième siècle, raconte que Gradlon, dans sa jeunesse, servait sous le comte ou roi de Léon, Witol. Le bruit de ses exploits inspira le plus vif intérêt à la reine. «Qu'est-ce que ce Gradlon dont tout le monde parle? dit-elle à son chambellan (nous maintenons les termes de la légende). — Je ne l'ai point vu, répondit le chambellan, mais je sais qu'il est beau et brave, et que chacun l'aime. — Eh bien, je l'aime aussi, reprit la reine; fais-le venir: je veux lui prouver mon amour. » Aussitôt, le chambellan de voler vers Gradlon; et Gradlon d'obéir à la reine. • Dès qu'il parut, elle alla au-devant de lui, et le serra dans ses bras, » puis elle le fit asseoir près d'elle sur un tapis, et l'entretint de paroles et de regards si tendres, qu'il lui fut impossible de ne pas les comprendre. Mais le nouveau Joseph fut digne de son modèle. Il jura de ne point oui rager le roi. son bienfaiteur, et se montra insensible aux plus vives prévenances de la reine. En vain celle-ci employa tous les moyens pour obtenir un aveu. « Avcz-vous une amie, et vous aime-t-elle comme vous le méritez?» Gradlon déclara qu'il ignorait encore l'amour. Ravie de celle assurance, la princesse lui ouvril le fond de son cœur ; elle attendait un héros accompli pour l'aimer. Gradlon était ce héros! Mais de tant d'avances elle ne recueillit que la honte et la douleur : Gradlon se retira sans lui répondre.

Cependant, la passion ne peut renoncer à l'espoir ; la reine rendit à Gradlon le bien pour le mal; elle le combla de soins et de présents, sollicita sa pitié, lui écrivit de sa main : lettres, prières et cadeaux, tout fut inutile... Alors enfin la haine remplaça l'amour; la reine triompha de la femme; et celle qui avait attiré Gradlon l'éloigna ignominieusement.

Gradlon disgracié regagna ses domaines; ils étaient couverts de forets: ces forêts étaient pleines de bêles fauves : il se consola en chassant avec fureur. Ûr, un jour qu'il lâchait la bride à son cheval, une biche plus blanche que la neige lui apparut, fuyant avec lenteur, et comme souffrant d'une blessure. Gradlon s'élance au galop pour l'atteindre... Mais elle le devance adroitement quand il s'approche, et semble l'attendre quand il se décourage ; elle le mena ainsi, de détours en détours, jusqu'au milieu d'une vaste prairie, devant le bassin d'un ruisseau bordé de fleurs. Là, se bai-

gnail une femme si belle, que le poêle renonce à la dépeindre. Un arbre voisin portait sa robe d'or cl ses riches parures; cl deux jeunes filles, assises au bord de l'eau, semblaient attendre ses ordres. A l'aspect de Gradlon. ces jeunes li I les prirent la fuite, et il se trouva seul avec l'admira-

ble baigneuse. 11 demeura d'abord en exlase devant ses charmes; puis mettant pied à terre, il s'empara de ses vêlements pour l'empêcher de fuir comme ses compagnes ; mais elle lui reprocha ce larcin d'une voix si douce, qu'il posa la robe d'or au bord de la fontaine et s'écarta respectueusement. Bientôt, il revint près de l'enchanteresse, et tous deux se perdirent dans la forêt. Gradlon. dit le poète, oublia si bien la sévérité de sa vertu, que toute celle de l'inconnue ne put la défendre. Heureusement, le pardon suivit de près la faute ; et la fée, car c'en était une, avoua que cette aventurc était son ouvrage.

«Soyez discret! dit-elle à Gradlon. eu lui posant un doigt sur les lèvres: et toutes les fois que vous m'appellerez, j'arriverai près de vous. »

Gradlon reprit la route de sa demeure, abîmé dans une rêverie délicieuse. Il trouva à sa porte un magnifique cheval, couvert d'un harnaisà l'avenant; l'écuyer qui le tenait par la bride le lui présenta de la part de la fée. « Il se nomme Gadifer, dit-il, recevez-le, ainsi que cet habit royal, ces armes sans pareilles, et ce coffre rempli d'or. »

Bien ne manquait au bonheur de Gradlon. Ses armes le rendaient invulnérable; son cheval le menait de victoire en victoire, et chaque soir la féo arrivait à son appel.

Mais un jour, le roi Wilol invita tous les nobles du Léomiais et de la Gornouaille en son château île Pencoat. et Gradlon fut du nombre des

Ni LA BRETAGNE ANCIENNE.

convives. Après un long repas, animé par le vin el l'hydromel, le roi, qui prétendait que sa femme était la plus belle du monde, la lit entrer, suivant son usage, dans la salle du festin, revêtue de ses plus séduisantes parures, (probablement celtes qu'elle devait au créateur), et lui ordonnant de monter sur une estrade, il demanda à tous ses convives s'ils avaient jamais rien vu de pareil. Une acclamation d'enthousiasme et d'amour fut la réponse générale. Mais la reine n'entendit point cette acclamation, car l'homme qu'elle considérait seul entre tous. Gradlon, avait gardé le silence : levant à peine les yeux sur elle, il baissa la tète et sourit, pensant à sa belle fée... » Vous le voyez, dit à son mari la reine en fureur, lorsque tout le monde ici me rend hommage, un seul m'insulte et me raille, et c'est l'ingrat que vous ave/, comblé de vos bienfaits! Avais-je tort d'appeler sur lui toute votre vengeance?» Non moins indigné que sa femme, le roi somma Graillon de s'expliquer: si bien que celui-ci. oubliant sa parole, déclara que la reine était fort belle, sans doute, mais qu'il connaissait une femme trente fois plus belle encore. Il n'en fallait pas tant pour mettre le comble à la colère du roi. «Où est cette femme? s'écria-t-il avec tous les convives. » Qu'elle paraisse auprès de moi. ajouta la reine, que tous ceux qui sont ici soient juges entre nous deux : et mort à (ïradlon. si la victoire me reste ! »

Gradlon s'était trop avancé pour reculer» il accepta le défi, et courut après sa fée? Mais où la trouver, hélas! car elle ne venait plus à l'appel du parjure. Vainement, il repassa dans la forêt, lit retentir la fontaine de ses cris, demanda pardon au ciel et à la terre... Il revint seul et décidé à mourir.

Déjà son supplice était prêt... Sa tète allait tomber sous la hache.... lorsqu'une main charmante arrête celle de l'exécuteur, la fée parait aux yeux de tous, éclipse la reine et confond les assistants, puis enlève Gradlon dans son char traîné par deux dragons.

Elle remmena ainsi jusque dans la forêt, au bord de la fontaine où ils s'étaient rencontrés d'abord. Là, elle lui déclare qu'elle a voulu le sauver, mais qu'elle ne peut lui pardonner sa faute, et. replongeant dans la fontaine, elle disparait sous les eaux... (Ïradlon s'y précipite pour la rejoindre ou pour mourir; elle le sauve encore, cl persiste à l'abandonner. Mais les deux jeunes filles reparaissent à leur tour el réconcilient les amants.

Tel est le poème de Gradlon. Il fut refait, dit M. de Fréminville. au septième siècle. Un autre héros prit alors la place de Gradlon, et la scène passa de la cour de Witol à la cour d'Arthur

Ce conte if est-il pas encore une allégorie du drnidisme et du catholicisme, achevant de se disputer les esprits en Bretagne? Ce qu'il y a de sûr. c'est que la fée de Gradlon dérive en droite ligne des druidesses, comme en dériveront toutes les korrigan, ses sœurs ; et que par les mœurs du comte Witol et de sa femme, on peut juger de celles des premiers rois

LA BltETUJNE ANCIENNE. h?

bretons. On verra la licence de ces amours envahir les villes el les châteaux, el attirer sur le clergé lui-même la foudre des conciles.

Les légendes de saintCorentin et de saint Gwenolé foui do ces pieux personnages les conseillers du roi Graillon, et leur attribuent l'heureuse révolution qui s'opéra dans son caractère, d'abord impitoyable et violent {feroci anima regni netjotia pertractans). puis docile el doux comme un agneau {mitis ut agtUU), s'il faut en croire son épitaphe. Saint Corenlin, né en Cornouaillc, fut sauvé « par une grâce spéciale de Dieu, dit Albert, pendant les guerres que le roi Conan Mèriadck lit aux garnisons romaines, qu'il chassa entièrement de Bretagne. » Pour s'adonner « tout de bon au service de Dieu, il se retira en une solitude de la paroisse de Plou-Vodiern (Plomodiern), où il fut comblé des célestes et divines caresses. » Tous les matins, un petit poisson se présentait à lui dans la fontaine de son ermitage; il en prenait et en coupait une pièce «pour sa pitance,» puis rejetait le reste dans l'eau; el «tout à l'instant le poisson se retrouvoit entier, sans lésion ny blessure; cl ne manquait chaque jour à se présenter au saint, qui faisoit toujours de mesme. » Or, en ce temps-là, le roi Gradlon se tenait avec toute sa cour à Kempcr-Odct, « capitale du comté de Cornouaillc. » Un jour, étant allé à la chasse, « il donna jusque dans la forcsl de INevct, proche l'Iicrmitage de Corenlin, avec une partie de ses gens, ayant tous tres-bon appétit. » Ils demandèrent au saint ermite, « s'il ne les pourrait pas assister de quelques vivres?— Ouy, rcpondit-il, je vous en vays quérir... » Il courut à sa fontaine, appela son petit poisson, « du quel il coupa une pièce de dessus le dos, et dit au maistre d'hostel du roi de l'apprcsler pour son maistreet toute sa suite. Le maistre d'hostel se mit à rire ; néanmoins, par nécessité, il prit le morceau de poisson, lequel (chose estrange) se multiplia de lelle sorte que le roi et tous ses seigneurs en furent suffisamment rassasiés. » Gradlon, .ravi de cette merveille, se prosterna aux pieds du saint ermite, et lui donna loutc sa forêt « avec une maison de plaisance » qu'il avail en Plovodiern. Corenlin fil de celle maison un monastère, «où il dressa à la vertu, potirlebiende tu république, » les enfants des seigneurs et des gentilshommes du pays. Les plus signalés furent Gwenolé. Tugdin et Jagu, lesquels devinrent abbés en trois célèbres monastères. Quelque temps après, le roi érigea un évéché à Kempcr-Odet pour le comté de Cornouaille; il nomma Corenlin à cet évêché, et l'envoya se faire sacrer par saint Martin de Tours. Puis il offrit à Dieu et au prélat «son palais qu'il avoit dans Kemper, ctgrand nombre de terres et possessions. Les princes et seigneurs de sa cour firent de mesme, chacun selon ses moyens et ses facilitez. » Enfin, Gradlon fonda la cathédrale de Kemper, « arrenta nombre de chanoines, cl pour laisser la ville libre à Corenlin, il transféra sa cour en la fameuse ville d'Is. »

Disciple de saint Corenlin. comme on vient de le voir, saint Gwenolé.

ou Wingallok, fut digne d'un tel maître, comme lui guérissant les malades et ressuscitant les morts, voyageant sur la mer à pied sec, et comblé aussi des bienfaits de Gradlon. Ce prince donna d'abord au saint abbé le célèbre monastère de Landévénck, dont les ruines embellissent encore un des sites les plus romantiques du Finistère, au confluent de la rivière d'Aoun et de celle du Faou. On y voyait, il y a trente ans, le tombeau de Gradlon, simple coffre de pierre, et M. de Frcniin ville y a vu celui de saint Gwcnolé. détruit depuis quelques années seulement.

Le roi joignit à la donation de Landévének beaucoup d'autres offrandes, mentionnées dans le carlulaire de cette abbaye; elles comprennent sept paroisses, cent six métairies et trois îles.

« Gwenolt , dit Albert le Grand, visitait souvent Gradlon dans la superbe cité d'Is; et il prêchait fort hautement contre les abominations qui se commettaient dans cette grande ville, tout absorbée en luxes, débauches et vanités. » Malheureusement l'exemple de ces débauches était donnépubliquement par la fille même de Gradlon, la belle Ahez ou Dahut, dont les déportements surpassent tout ce qu'on a raconté d'Honoria. de Messaline et de Marguerite de Bourgogne. Les paysans du Huelgoat. dans le Finistère, montrent encore un gouffre où Dahut faisait précipiter ses amants: et les bruits lugubres qui sortent de ce gouffre passent pour les gémissements de ces victimes de l'amour. Un jour enfin, Dieu voulut punir tant de crimes, et la criminelle elle-même devint son instrument. La ville d'Is, conquête de l'industrie sur la mer, occupait une plage très-basse, incessamment menacée par les flots; elle avait pour remparts des digues et des écluses, dont les clefs étaient déposées dans une cassette de fer; le roi seul ouvrait cette cassette au moyen d'une clef d'or, suspenduejour etnuit à son cou. Or, Dahut, qui avait promis cette clef d'or à un de ses amants, la ravit à son père, endormi par ses caresses ; et quelques instants après, la mer entrait dans la ville... Prévenu à temps par le ciel. Gwcnolé accourt auprès de Gradlon: «lia ! sire, sire (on reconnaît le style du légendaire), sortons au plus tôt de ce lieu ! car l'ire de Dieu le va présentement accabler. Votre Majesté sait les dissolutions de ce peuple. La mesure est comble. liastonsnous de sortir... ; autrement nous sommes enveloppés dans le mesme malheur!... » Aussitôt « le roy trousse bagage..., » monte à cheval, prend sa fille avec lui, et à « pointe d'éperons» se sauvede la ville. Mais les vagues déchaînées le poursuivent jusqu'aux portes et vont l'engloutir avec sa monture... «Roi Gradlon! crie alors une voix terrible, si tu ne veux périr, sépare-toi du démon que tu portes en croupe!... » Le roi reconnaît la voix deGwenolé, c'est-à-dire celle de Dieu ; il abandonne sa fille à l'Océan, et. content de cette proie, l'Océan s'arrête.

Mais la ville d'Is était submergée avec tous ses habitants; et les yeux qui la cherchaient le lendemain ne virent plus que la baie de Douarnenez.

(.'est dans telle baie, ou dans l'anse qui la regarde, à la pointe du Ha/, que le pêcheur breton croil voir cl nomme encore, sous le vert cristal de l'abîme, les rues et les monuments en ruine de la Sodome armoricaine. Il appelle ToulDahut ( Trou-Dahut ) l'endroit où le roi noya sa fille ; et il montre empreint sur un rocher voisin le pied du cheval de Gradlon.

Iles traces plus sérieuses ont été remarquées, au seizième siècle, par le chanoine Moreau (voir son Histoire de la Liijue en fomouaille): il cite, entre autres, une enceinte carrée, « faite à ciment de cailloux, gratid'œuvre demosly, dit-il. et sans mémoire d'homme; » des auges ou tombeaux de pierre trouvés par des laboureurs ; enfin les restes de plusieurs chaussées .1 liant vers Carhaix et vers (juimper.

Nous avons minutieusement exploré cette côte, il y a deux ans. mais nous n'avons pu rien trouver de ces importants débris, et M. de Fréminville,. dont l'œil est pourtant si exercé, n'avait pas été plus heureux que nous. On ne saurait toutefois révoquer en doute le témoignage du chanoine Moreau : et il est fort probable qu'une ville importante a existé dans la baie de Doua menez. Clambry le croit fermement, tout en faisant aussi bon marché que nous de la légende : « Je ne doute pas, dit-il dans son voyage, que «les cités, des établissements de toute espèce n'aient existé sur cette côte, que le temps et la mer ne les aient détruits, que la baie de Douarnenez ne soit une invasion de l'Océan sur les terres: je crois enlin l'existence

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dt' la ville dis très-\ raisemhlable. » Eu submergeant celle ville, non poiui en mi jour, mais, comme dit Mureau, par succession de temps, la met n'aura fait qu'une chose très-naturelle, dont nous verrons d'autres exemples eu Bretagne même, notamment à Saint-Malo ; et les légendaires auronl profité de l'occasion pour flétrir les méchantes mœurs du temps, en renouvelant, sauf la variante du feu à l'eau, l'histoire de Ninive, de Sodome el de Gomorrhc. Cette histoire s'est répétée chez la plupart des peuples, el nous la retrouverons dans la Loire inférieure, au lac de Grand-Lieu.

Voici un chant précieux, découvert par M de la Villemarqué sur la submersion d'Is ; on y retrouve la clef d'or, la prophétie deGwenolé, le cheval de Grndlon passé à l'état sauvage, el Dahut métamorphosée en sirène.

As-tu entendu, as-tu entendu ce qu'a dit l'homme de Dieu au roi Gralon qui est à Is? « Ne vous livrez point à l'amour, ne vous livrez point à la joie: après le plaisir, la douleur! — Celui qui mord dans l;i chair du poisson sera mordu parles poissons; et celui qui mange sera mangé. — Kt celui qui hoil du vin et de l'hydromel hoira de l'eau comme un poisson; et celui qui ne sait pas apprendra. »

Le roi Gralon parla : « Joyeux convives, il me convient d'aller dormir un peu

— Vous irez dormir demain matin, demeurez avec nous ce soir ; pourtant si c'est votre bon plaisir, qu'il soit fait comme il vous convient. •

Sur cela, l'amoureux coulait doucement, tout doucement ces mots à l'oreille de la tille du roi : « Charmante Dahut, et la clef?

« — La clef sera enlevée; le puits sera ouvert; il sera fait selon vos désirs »

Or, quiconque eût vu le vieux roi sur sa couche eût été rempli d'admiration .

D'admiration en le voyant dans son manteau de pourpre, ses cheveux hlancs comme neige flottant sur ses épaules, et sa chaîne d'or autour de son cou.

Quiconque eiU été aux aguets eût vu la blanche jeune fille entrer tout doucement dans la chambre, pieds nus ; — el s'approcher peu à peu du roi son père, se mettre à genoux près de lui, et lui enlever chaîne cl clef.

Toujours il dort, il dort, le roi : quand on entendit un grand cri : « Le puits déborde! la ville est submergée ! — Lève-toi, seigneur roi ! à cheval, et loin d'ici ' la mer vient de rompre ses digues! » — Maudite soil la blanche jeune fdle qui ouvrit, après l'orgie, la porte du puits de la ville d is, celle barrière de la mer

• Forestier, forestier, dis-moi : le cheval sauvage de Gralon, l'as-tu vu passerdans rette vallée? — Je n'ai point vu passer dans cette vallée le cheval de Gralon. je l'ai seulement entendu la nuit : irip trrp trip trep trlp trcpy rapide comme le feu! »

« As-tu vu. pécheur, la fille de la mer. peignant ses cheveux blonds comme l'or, au soleil de midi, au bord de l'eau? — J'ai vu la blanche fille de la mer; je l'ai même entendue chanter : ses chants étaient plaintifs comme les flots '. »

Pierre le Baud, qui ne doute jamais de rien, affirme que les Corisopites. peuples de Quimper, tenaient leur nom d'Is ou Ker-Is. leur ancienne capitale, et que Paris a été ainsi appelé comme « pareil à Is » (Par is). Un vieux proverbe breton dit encore que, depuis la ruine d'Is, Paris n'a plus trouve d'égal : Abaoué ma beuzet Ker /«, — N'eut kavel de» par da Boris, Voilà du patriotisme, si jamais il en fut!

» M «le la \'illoman|ué publiera If texte lirelon «les chant» qu'il non* romniuuique

LA BRETAGN K ANCIENNE.

Hevcnons à l'histoire ou plutôt à la chronique : elle place Autlren après Graillon, à la tète des Bretons d'Armorique, pendant l'invasion des Alains el des Huns. Les Alains étaient un des peuples barbares qui se disputaient les provinces de l'empire romain. Enrôlés par Aètius. préfet des Gaules, ils occupaient alors l'ouest de cette contrée, dont les Franks occupaient le nord, les Burgondes Test, et les Yisigolhs le midi. « Les Alains, dit M. de Chateaubriand, ne cultivaient point la terre; ils se nourissaient du lait et de la chair des troupeaux; ils erraient, avec leurs chariots d'écorce. de désert en désert. Quand leurs bêtes avaient consommé tous les herbages, ils remettaient leurs villes sur leurs chariots, cl les allaient planter ailleurs. Le lieu où ils s'arrêtaient devenait leur patrie. Les Alains étaient grands el beaux ; ils avaient la chevelure presque blonde, cl quelque chose de terrible et de doux dans le regard. L'esclavage était inconuu chez eux ; ils sortaient tous d'une source libre. Ils arrachaient la tète de l'ennemi abattu, et de la peau de son cadavre ils caparaçonnaient leurs chevaux. »

Tel était le peuple que le patrice Aètius déchaîna contre les Armoricains, pour les punir de leur alliance avec les Bagaudes et de leurs incursions sur la Loire. Les Alains chargés des vengeances romaines avaient pour chef Kokarik; ils fondirent comme des lions affamés sur leur proie, el l'Armorique élait exterminée sans l'intervention de Germain d'Auxerre.

Ce prélat, sorti d'une famille sénatoriale, et dont toute l'Europe vénérait la sainteté, avait commencé par être un redoutable capitaine. Il commandait la garnison romaine d'Auxerre, lorsque, entrant un jour, l'épée à la main, dans l'église, il fut abordé par l'évèquc Ainator, qui lui enleva ses armes, lui mil sa propre crosse à la main el le déclara son successeur : c'est ainsi qu'on faisait en ce temps-là les évèques. Germain donna dès lors l'exemple de toutes les vertus ; un cilicc remplaça sa cuirasse ; ses biens passèrent aux mains des pauvres, sa femme ne fut plus que sa sœur : un peu d'orge pétrie par lui-même devint sa nourriture.

Quand les Armoricains implorèrent saint Germain contre les Barbares, il revenait de combattre avec sa sainte parole l'hérésie pélagienne dans la Grande-Bretagne. Il y avait aussi combattu les Barbares autrement qu'avec la parole, car c'était lui qui avait remporté, à la tète des Bretons, la fameuse victoire de Y Alléluia. Bien qu'épuisé par la fatigue, Germain marche vers Eokarik, il écarte les cavaliers bardés de fer qui lui fermaient le passage, et sans autre arme que ses cheveux blancs, plus fort au nom du Christ que ces milliers de gentils, il somme et supplie leur roi de retourner sur ses pas... Eokarik est ému de respect à la vue du saint évêque ; mais il détourne les yeux et pousse son cheval en avant... Le sang guerrier de Germain se rai. lume alors dans ses veines; il s'élance à la tète du coursier tartare, le saisit par la bride, et délie le roi de lui passer sur le corps. Or. telle était la puissance des évèques, à celte époque, sur les Barbares et les païens eux-mêmes.

!tt l\ BRETAGNE ANCIENNE.

que le roi des Alnins et son urinée furent vaincus par ce vieillard. Kokarik accepta provisoirement le traité proposé par Germain, et )a vengeance romaine resta suspendue (447 1.

Raffermis ainsi dails leur indépendance, les Armoricains ne lardèrent pas à braver de nouveau leurs aurions maîtres; mais un péril commun, un péril immense vint les rapprocher d'Aëlius '.

La grande tempête d'Attila passait sur les (ïaules ( Valenlinien 111, 451).

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